Prolégomènes. 29 particulières, soit générales. C'est là une des opérations exécrables que se permettent les magiciens 1, et nous ne l'avons citée que pour montrer combien le microcosme humain est plein de merveilles.
Il y a des hommes qui se livrent aux exercices spirituels dans l'espoir d'atteindre à la perception du monde invisible, et qui tâchent de se procurer une mort factice en s'efibrçant d'anéantir toutes les facultés du corps, et de faire ensuite disparaître de l'âme les traces des souillures que ces facultés y avaient laissées. Mais cela ne peut s'effectuer que par la concentration de la pensée et par des jeûnes prolongés. On sait, d'une manière positive, qu'au moment de la mort les sensations du corps disparaissent ainsi que le voile qu'elles tendaient devant l'âme. Celle-ci prend alors connaissance de sa propre essence et du monde dont elle fait réellement partie 2. Ces hommes croient que, par des mérites acquis, ils peuvent arriver, pendant qu'ils sont en vie, à un résultat semblable à celui qui a lieu après la mort, c'est-à-dire à mettre leur âme en état de connaître les choses du monde invisible.
On peut ranger dans cette classe les hommes qui se livrent à des exercices magiques afin d'obtenir la faculté de voir les choses cachées et de faire planer leur âme dans les divers mondes des êtres 3. Ces gens-là se trouvent ordinairement dans les climats les plus rapprochés du nord et du midi. On les rencontre surtout dans ^199- Tlndc, où ils portent le nom de djoguis. Ils ont beaucoup de livres qui traitent de la manière dont ces exercices doivent se faire. On raconte au sujet des djoguis des histoires surprenantes.
Les exercices des soufis sont purement religieux et se font sans aucune des mauvaises intentions que nous venons d'indiquer. Ils ont pour but de porter l'âme au recueillement et d'en tourner toutes les pensées vers Dieu, afin quelle puisse goûter les saveurs de la connais- 1 Un certain El-Kindi, cité par Tau- Die Ssabier und der Ssabismus, par le leur du Fihrest, dans le chapitre où il D r Chwolsohn, t. II, p. 19.) Iraite des Sabéens, attribue à ce peuple 1 Ou bien, de son microcosme, une pratique presque semblable. (Voyez 3 Pour jtUJI, lisez jLl^Jf.
sance (divine) et de l'identification avec la divinité. Outre le recueillement et le jeûne, ils emploient, dans leurs exercices, la méditation, afin de donner à leur esprit la direction convenable. En effet, l'âme, développée par la méditation, se rapproche de la connaissance de Dieu; l'âme étrangère à la méditation est d'une nature satanique. Ce n'est pas à la suite d'un dessein préconçu, mais par un cas fortuit que les soufis parviennent à la connaissance du monde invisible et obtiennent la faculté d'y laisser vaguer leur âme. Ceux qui recherchent ces faveurs avec préméditation donnent à leur âme une direction qui n'est pas celle de Dieu. Chercher avec intention la faculté de vaguer dans le monde invisible et de le contempler est une faute énorme, un véritable acte de polythéisme. A ce sujet un mystique a dit: « Celui qui recherche la connaissance à cause de la connaissance se déclare pour celle-ci 1,» Les vrais soufis désirent uniquement se diriger vers l'Etre adorable, et tout ce qu'ils peuvent éprouver, pendant qu'ils se trouvent dans cet état, arrive fortuitement et sans aucune préméditation de leur part. Ils tâchent, en général, d'éviter ces (marques de la faveur divine) et ils en détournent leur attention; car ils recherchent Dieu pour lui-même, et sans aucun autre motif. On sait cependant que ces (faveurs) leur arrivent. Les soufis donnent lesnomsde feraça (physiognomie) et de kechef( dévoilement) aux connaissances du monde invisible et aux discours (célestes) qui viennent frapper leur esprit; ils appellent kérama (faveur) la faculté de vaguer (par le monde spirituel). Dans tout cela il n'y a rien de répréhensible, bien que le maître Abou Ishac el-Isféraïni 2 y ait trouvé à redire, ainsi que Abou Mohamed Ibn Abi Zeïd 3 le Malékite, et p. d'autres docteurs; ils voulaient empêcher que certaines inarques de 1 Cette expression obscure et énigma- 3 Abou Mohammed Abd Allah Ibn Abi tique doit signifier que celui qui recherche Zeïd, natif de Cairouan et auteur d'un cela connaissance delà nature divine à cause lèbre traité sur la jurisprudence malékite, des jouissances ou des avantages mondains mourut en 390 (1000 de J. C). M. Vinque cette connaissance procure s'est dé- cent a donné un extrait de ce manuel claré pour le monde et contre Dieu. (Riçala) dans ses Etudes sur la loi musulla faveur divine fussent confondues avec des miracles 1. Il est cependant facile d'éviter toute méprise, si l'on applique le principe admis par les théologiens dogmatiques, d'après lequel tout miracle est accompagné d'une annonce préalable (tahaddi), tandis que lès autres signes (de la divine faveur) ne le sont pas.
On lit dans le Sahîh que le Prophète dit à ses compagnons: « 11 y a parmi vous des inspirés 2 et Omar est de ce nombre. » On sait que les compagnons eurent souvent l'occasion de reconnaître la vérité de cette parole. Citons, comme exemple, l'exclamation d'Omar: « 0 Sa» n'a! à la colline! » Lors des premières conquêtes de l'islamisme, Sarïa, fils de Zoneïm, commandait, en Irac, un corps de troupes musulmanes. Dans une bataille qui s'engagea entre lui et les infidèles, il songeait à ordonner la retraite, et auprès de sa position, était une colline où il pouvait se réfugier. Omar, qui était alors à Médine et qui prêchait en ce moment dans la mosquée, vit, par intuition 3, ce qui se passait et s'écria: « 0 Sarïa! à la colline 4! » Sarïa entendit cet ordre dans le lieu même où il se trouvait, et il aperçut auprès de lui une personne ayant la figure d'Omar. L'anecdote est, du reste, bien connue 5. On raconte du khalife Abou Bekr un trait semblable. (Étant sur son lit de mort) il adressa des conseils à sa fille Àïcha, au sujet de quelques charges de dattes dont il voulait lui faire cadeau et qui se trouvaient dans son jardin. Il lui recommanda ensuite de faire la cueillette 6 de ces fruits sans retard, pour les empêcher de devenir la propriété des héritiers. Dans le cours de l'entretien, il fit cette remarque: «Les héritiers, ce sont ton frère et tes deux sœurs. — 3 En arabe, 0!^» mohaddeth. « Le moliaddetk, dit Mohammed, est celui dont les visions et les suppositions sont toujours justifiées par l'événement.» (Voyez Harîri de M. de Sacy, page 1*1.)
3 II faut peut-être lire à la place de 4 Dans le texte arabe, JjJI L. Il faut lire *r?^L» L, malgré les manuscrits. Dans de pareilles expressions, quand il y a une ellipse du verbe, le complément se répète. (Voyez la Grammqire arabe de M. de Sacy, t. H, p. 46o. Voyez aussi Notices et extraits, t. XH, p. 3b'4, où la même anecdote est rapportée.)
5 Voy. Notices et extraits, loco latidato.
Comment cela? lui dit Aïeba; j'ai là ma sœur Àsma; mais qui est l'autre?» Il lui répondit: «L'enfant qui est dans le sein de (ma femme) Bint Kharedja est une fille; je vois cela d'ici 1. » En effet, c'était une fille. Cette anecdote se trouve dans le Moivatta-, au chapitre intitulé Des donations illégales*.
Les compagnons, les hommes saints qui vinrent après eux, et les personnes qui les ont pris pour modèles, se sont distingués par plusieurs traits de ce genre. Les soufis, il est vrai, disent que cette faculté (intuitive) se présente très-rarement pendant la durée d'une p. mission prophétique, puisque les aspirants de leur ordre ne peuvent pas se conserver dans leur état (d'exaltation) tant qu'ils se trouvent auprès (du tombeau) du Prophète. Us vont jusqu'à dire que l'aspirant, aussitôt arrivé à Médine, la ville du Prophète, perd le degré de spiritualisme qu'il avait atteint et ne le retrouve qu'après être sorti de là. Paisse le Très-Haut nous diriger par sa grâce et nous conduire jusqu'à la vérité!
A côté des aspirants au grade de soufi on peut ranger les idiots, gens dont l'esprit est troublé et qui ressemblent plutôt à des possédés qu'à des êtres raisonnables. Malgré leur infirmité, ils arrivent quelquefois aux mêmes stations (d'extase) que les ouélis (ou favoris de Dieu), et aux mêmes états (d'exaltation spirituelle) que les hommes les plus saints 4. Cela est évident pour tout individu capable de les comprendre; c'est-à-dire, pour quiconque a goûté (des jouissances spirituelles); et cependant aucun devoir (religieux) ne leur est imposé. Lorsqu'ils parlent du monde invisible, ils racontent quelquefois des 1 Voyez Taberistanensis Annales t.* II, * Voy. le Motvatta, ms. de la Bibl. imp.
3 Pour tjjf?,, lisez jj^c.
4 En arabe siddiktn. Le compilateur du Dictionary of the technical terms used in the sciences of the Musulmans, définit ainsi le tasdîc, station de sainteté dans laquelle se trouvent les soufis de celle classe: « C'est un degré de sainteté plus élevé que celui de ouéli, mais inférieur à celui de prophète, auquel il louche immédiate^ ment; l'homme qui dépasse ce degré se trouve aussitôt dans celui de prophétisme: choses surprenantes, parce qu'aucune considération ne les retient. Aussi peuvent-ils donner carrière à leur langue et fournir des renseignements merveilleux, o Quelques légistes ont refusé d'admettre que les idiots puissent atteindre à aucun état (extatique), parce qu'à leur égard, disent-ils, le devoir a cessé d'être une obligation, et la faveur de Dieu ne peut s'acquérir que par la pratique de la dévotion. Cette opinion est certainement erronée, puisque la faculté dont il s'agit est une de ces grâces que Dieu accorde à qui il veut (Coran, sour. v, vers. 5g), et, pour obtenir sa faveur, l'emploi de la dévotion ou de tout autre moyen n'est pas nécessaire. En effet, l'âme humaine est impérissable, et Dieu peut donner à tout homme des marques spéciales de sa bonté. Chez les idiots l'âme intelligente n'a pas cessé d'exister; elle n'a pas subi d'altération fâcheuse comme cela est arrivé aux insensés; rien ne leur manque excepté la raison 1, seule faculté par laquelle l'homme est soumis aux obligations du devoir. La raison, qualité distinctive de l'âme, se compose de connaissances dont l'homme ne saurait se passer et qui le mettent en état d'avoir des vues justes, d'apprendre les moyens d'assurer son existence et de se faire une position convenable dans le monde. Nous sommes donc porté à croire que l'homme capable de penser à ses moyens d'existence n'a aucun prétexte pour se soustraire aux obligations de la religion, ^'il veut obtenir un bon accueil dans l'autre vie. La personne à qui cette qualité manque n'est pas, pour cela, dépourvue d'âme ni privée de P. 202. la conscience de son individualité; pour elle, l'individualité existe, mais elle ne possède pas la raison, faculté qui impose des devoirs et qui consiste en la connaissance des moyens qu'il faut employer pour subsister. Ce que nous venons d'exposer n'offre rien d'absurde, car Dieu, lorsqu'il choisit un de ses serviteurs afin de lui communiquer la connaissance (la félicité parfaite), ne tient aucun compte de la manière dont cet homme a rempli ses devoirs.
1 Dans lout ce paragraphe, l'auteur emploie le terme Jj£a (intelligence) pour désigner la raison.
Ayant établi ce principe, je dois avertir le lecteur qu'on est exposé à confondre les idiots avec les insensés, gens dont d'âme raisonnable s'est gâtée et qui sont dgvenus semblables à des animaux brutes. Il y a cependant quelques signes à l'aide desquels on peut les distinguer. D abord, on trouve chez les idiots un penchant invariable vers la méditation et la dévotion, bien qu'ils ne s'y livrent pas de la manière prescrite par la loi; ce qui provient, avons-nous dil, de la circonstance que, pour eux, il n'y point d'obligations. Chez les insensés, au contraire, nous ne trouvons aucun indice de ce penchant. En second lieu, les idiots sont fous par leur constitution naturelle et depuis l'époque de leur naissance, tandis que chez les insensés la folie est survenue plus tard et à la suite d'accidents naturels qui ont affecté le corps. Quand cela leur arrive, une altération fâcheuse se produit dans leur âme raisonnable et ils agissent sans but et sans suite. En troisième lieu, les idiots fréquentent les hommes et leur sont tantôt utiles, tantôt nuisibles; ils n'en attendent pas la permission, parce qu'aucun devoir ne leur est imposé; les insensés, au contraire, n'aiment pas la société des hommes. Le sujet que nous venons de traiter conduit à un autre dont nous allons parler. Dieu est celui qui dirige vers la vêrilè.
Quelques personnes prétendent qu'il existe ici-bas des moyens à l'aide desquels 1 ame peut obtenir des perceptions du monde spirituel, bien qu'elle ne soit pas détachée de l'influence des sens. Tels sont les astrologues. Ils déclarent que les étoiles fournissent des indications; que, par leurs diverses positions dans la sphère céleste, elles amènent nécessairement certains résultats; qu'elles exercent une influence sur les éléments, et que, par leurs aspects réciproques, elles combinent leurs natures dans un mélange qui réagit sur l'atmosphère. Ces gens-là ne peuvent rien savoir du monde invisible; ils ne font que des conjectures et des suppositions basées sur l'idée que les astres exercent des influences. Us enseignent qu'à force de tâtonne- P-*o3. inents l'observateur peut reconnaître dans l'atmosphère un mélange de ces influences, et indiquer comment il se distribue à toutes les individualités qui existent dans le monde. Telle est la doctrine de Ptolémée. Plus tard, nous aurons l'occasion d'exposer la vanité de cette science; elle est, tout au plus, un ramas de conjectures et de suppositions, aussi ne se rattache-t-elle, en aucune manière, au genre de connaissances dont nous venons de parler.
Nous pouvons ranger dans la même catégorie certains hommes du bas peuple qui, pour découvrir les choses cachées et connaître l'avenir, ont inventé un art qu'ils nomment aligner sur le sable (géomancie), voulant indiquer ainsi la matière sur laquelle ils font leurs opérations. Voici en quoi consiste la géomancie: des points, posés sur quatre rangs, forment des figures qui diffèrent les unes des autres selon que les points dans chaque rang sont les uns doubles et les autres simples, ou bien tous doubles ou tous simples. On a donc seize figures: l'une dont tous les points sont simples, une autre dont tous sont doubles. Un point simple placé (au lieu d'un double) dans chacun des quatre rangs fournit quatre figures de plus. Le point simple employé deux fois dans chaque combinaison donne six figures. Employé trois fois, il donne naissance à quatre figures. On a ainsi seize figures, dont chacune a reçu un nom particulier 1, et on les partage en deux classes, celle de bonheur et celle de malheur, ainsi que les astrologues ont fait pour les astres. On prétend que chaque figure a une mansion qui lui correspond dans le monde naturel, aussi devons-nous supposer que ces mansions sont les douze signes dû zodiaque et les quatre points cardinaux. Outre sa mansion, chaque figure a une signification, bonne ou mauvaise 2; elle désigne aussi, d'une manière spéciale, une certaine partie du monde des éléments. D'après ces principes, on a établi un art, calqué sur celui de l'astrologie judiciaire, mais qui en. diffère sous un certain point de vue. Dans l'astrologie, 1 J'aurais pu donner ces figures et leurs tières trouveront, dans les indications fournoms, mais M. îe docteur Perron les a nies par ce savant orientaliste, tout ce qui déjà fait connaître dans sa traduction du est nécessaire pour éclaircir la description Voyage an Darfour; voy. p. 363 et suiv. donnée par Ibn Khaldoun. note. Les personnes curieuses de ces ma- * Pour U^k^, il faut lire Lb^Ii^.
tout jugement, selon Ptolémée, s'appuie sur des indications fournies par la nature, tandis que, dans la géomancie, les indications n'existent que par convention 1. | [En effet, Ptolémée s'est borné à traiter de nativités et de maria- p « ges, qu'il regarde comme provenant des influences exercées sur le inonde des éléments par les astres' et par les positions des sphères. Les astrologues venus après lui s'occupèrent à découvrir les pensées (sécrètes du destin) 2 à l'égard des choses sur lesquelles on les interrogeait; ils désignèrent la mansion de la sphère à laquelle on devait rapporter chaque question, et ils indiquèrent les jugements que Ton pouvait tirer de chaque mansion 3. Chez eux, les mansions étaient les mêmes que chez Ptolémée. Or les pensées (secrètes dont il s'agit) n'appartiennent pas au monde des éléments, mais à l'âme (de l'univers); aussi les influences stellaires, les positions des sphères n'en fournissent aucune indication. Si encore les questions dont il s'agit rentraient dans le domaine de l'astrologie, de sorte qu'on pût tâcher de les résoudre par des indications stellaires et par des positions de la sphère (cela suffirait à justifier les prétentions des astrologues); mais elles sont tout à fait en dehors de la classe des matières que l'astrologie devait naturellement traiter. < Les gens qui s'occupaient de la géomancie vinrent plus tard. Se détournant ( de l'observation) des étoiles et des positions (des sphères 1 Le texte arabe des deux paragraphes qui suivent ne se trouve que dans un seuî manuscrit, et il renferme évidemment plusieurs fautes. Iî remplace îe passage suivant, que nous lisons dans les autres manuscrits et dans l'édition de Boulac: jt! Oj^y*}» c'est-à-dire, «mais cela n'est fondé que sur de simples présomptions et des notions hasardées, dont aucune ne peut servir d'argument.».
Prolégomènes.
pluriel de^r* (pensée), paraît être employé par les astrologues et îe devins pour désigner la pensée secrète du destin. Les manuscrits de la Bibliothèque impériale, supplément arabe, n°" usa, 1093, 1118, traitent de l'art de consulter îe sort, ^jL*â)t g-lyJ. Ils renfermentdes tables au moyen desquelles on obtient une réponse à chaque question relative aux choses qui préoccupent l'esprit. L'expression jjL^Jf ç\jJ<L»\ équivaut à s Pour i^J\ dJi, je lis oj~JI dJLï.
3o planétaires) pour ne pas se donner la peine de prendre la hauteur des astres 1 au moyen d'instruments astronomiques, et de calculer les positions moyennes (des corps célestes), ils inventèrent des figures de géomancie et leur assignèrent seize mansions, celles de la sphère et les quatre points cardinaux. Ils les rangèrent par classes, l'une heureuse, l'autre malheureuse, la troisième mélangée de bien et de mal, ainsi que cela s'était fait pour les planètes. De tous les aspects, ils ne gardèrent que le sextil, et lui attribuèrent les diverses indications que les astrologues, dans la résolution des problèmes, attribuent aux astres. Mais 2, ainsi que nous favons dit, aucune indication réelle ne peut s'obtenir des étoiles, ni de (ce genre de) 3 géomancie. Dans les grandes villes on trouve beaucoup de fainéants qui pratiquent la géomancie pour gagner leur vie; ils ont même rédigé sur ce sujet plusieurs traités renfermant les principes fondamentaux de leur art. Parmi ces écrivains nous remarquons Ez-Zenati 4. Quelques géomanciens ont cru obtenir, par l'emploi de leur art, la perception de ce qui P. 205. se passe dans le monde invisible. Ils essayent de préoccuper les sens en regardant avec attention les figures qu'ils ont tracées, et d'obtenir ainsi cette disposition (à la perception spirituelle) qui, chez d'autres personnes, est une faculté innée. Plus tard nous reviendrons là-dessus. Parmi les gens du métier, ceux-ci occupent le rang le plus respectable. ] Tous les géomanciens prétendent que leur art tient, par ses racines, aux manifestations du prophétisme qui eurent lieu dans les temps 1 Pour ^.Uj^Îj ôUUIL La*£*t, il faut probablement lire^î oLiLutL loU«âX«î * A la place de y$, je lis y \ $\. Ce paragraphe ne se trouve que dans un seul manuscrit, dont le texte offre assez souvent des leçons peu satisfaisantes; les unes sont évidemment fautives et les autres très-suspectes.
* Ici l'auteur entend parler de cette espèce de géomancie dans laquelle l'opérateur dresse un thème céleste sur lequel il tire un horoscope. Le lecteur verra pins loin qulbn Khaldoun ne refuse pas à une autre classe de géomanciens la faculté de regarder dans le monde spirituel.
4 Cet auteur est inconnu à Haddji Khalifa, le bibliographe. C'est peut-être le même qui composa un traité De modis co>icubitus variis > dont les exemplaires ne sont pas rares en Algérie.
anciens. Quelques-uns en attribuent 1 l'invention à Idrîs (Énoch) ou à Daniel, ainsi que cela a eu lieu pour tous les arts. D'autres assurent que la géomancie a été autorisée paria loi divine, et, pour prouver leur assertion, ils citent cette parole du Prophète: Fuit propheta 2 qui delineabat, et ille cujus lineatio congruit, ita est*. Celte tradition n'indique, en aucune façon, que l'art de tirer des lignes sur le sable (la géomancie) soit autorisé par la loi, bien que plusieurs de ces gens prétendent le contraire. Elle signifie qu'un certain prophète traçait des lignes, et qu'en les traçant il recevait des révélations. Il n'est pas impossible que, parmi les prophètes, quelques-uns aient eu cette habitude.
[En effet, ils 4 ne se ressemblaient pas tous en ce qui regarde la manière dont ils reçoivent la révélation divine. Dieu lui-même a dit (dans le Coran, sourate 2, verset 254): Ceux-là sont des prophètes; nous avons avantagé les uns plus que les autres. Aux uns les révélations arrivaient et l'ange leur parlait tout d'abord sans qu'ils eussent essayé d'y prédisposer leur âme 5. Les autres cherchaient des révélations lorsqu'ils s'occupaient des affaires d'autrui; invités par leurs compatriotes à leur donner des éclaircissements sur un point obscur, sur un devoir d'obligation ou sur d'autres questions de cette nature, ils tournaient leur esprit vers le Seigneur, afin d'obtenir de lui la solution de la difficulté. En distinguant ainsi deux espèces (de prophètes), nous avons laissé apercevoir qu'il en existait une autre 6. En effet, si des révélations arrivent à une personne qui ne s'était nullement dis- 1 Pour Uy^ÂJ t lisez ^^y^. écrire. Notre auteur ne s'est pas préoccupé s Pour viv, lisez \sy- de l'équivoque.
s J'ai mis cette tradition eu latin pour 4 Les trois paragraphes qui suivent ne la rendre mot à mot. Elle est tellement se trouvent que dans un seul manuscrit vague et obscure qu'à peine peut-on y et appartiennent à la dernière rédaction, entendre quelque chose; mais elle doit 6 Pour elîôJj t&jïïy lisez ^^-'t signifier: il y avait des prophètes qui,.tiOjJ écrivaient des prédictions; celui dont les 6 C est-à-dire ceux de la première esécrits se trouvent conformes aux événe- pèce recevaient des révélations sans les meuts est un de ces prophètes. — Le verbe avoir recherchées; ceux delà seconde classe iaJ* signifie également tracer des lignes et les recherchaient sans s'y être prédisposés; posée à les recevoir, et nous avons déjà signalé cette classe de prophètes, elles peuvent arriver également à des gens qui s'y étaient préparés. Il se trouvait, dit-on, parmi les Israélites un prophète qui,.206. pour se préparer, à recevoir les révélations célestes, écoutait de la musique exécutée par des voix très -belles et très- douces. Bien que l'authenticité de cette tradition ne soit pas suffisamment constatée, elle n'en a pas moins un certain air de vérité. Au reste, le Tout-Puissant accorde à ses prophètes et à ses envoyés les distinctions qu'il lui plaît 1.]
On nous a raconté qu'un souji, parvenu à un haut degré de sainteté, suivait le même plan. Pour se soustraire à l'influence des sens, il écoutait des musiciens qui chantaient, et, par ce moyen, il dégageait son âme des entraves corporelles etla'mettait en état de recevoir des communications divines. La station qu'il occupait dans le spiritualisme était au-dessous de celle des prophètes; mais rien ne nous empêche de reconnaître que c'était une station fort respectable. - [Après avoir soumis ces observations au lecteur, nous lui rappellerons ce que nous avons dit au sujet de la géomancie. Les hommes qui pratiquent cet art tracent des lignes sur le sable, et ils tiennent leurs regards fixés sur ces traits, afin de préoccuper les sens et de découvrir les secrets du monde invisible. Il leur survient alors une faculté réelle au moyen de laquelle ils aperçoivent les' mystères qui se comprennent par le sens intérieur. Mais, pour y parvenir, ils doivent s'arracher complètement à l'influence des sens, éviter les perceptions qui sont spéciales à la nature humaine, et viser à celles du monde spirituel. Nous avons déjà expliqué la différence qui, existe entre ces deux genres d'impressions. L'opération dont nous venons de parler s'emploie aussi dans la divination, où elle consiste à fixer ses ceux de la troisième se prédisposaient à les nuscrit, celui que j'ai désigné dans mes recevoir. Les mois y \ sont de trop» notes par la lettre A.
ou bien il y a quelque chose d'omis. Nous ^ 1 Le paragraphe qui suit est une noie n'avons pas le moyen de contrôler le texte marginale du manuscrit A. Dans l'édition des paragraphes mis entre des parenthèses; imprimée de l'arabe, il se trouve inséré ils ne se trouvent que dans un seul ma- dans le texte.
regards sur des os, des liquides ou des miroirs. Elle diffère tout à fait de celle qui est pratiquée par certains devins et géomanciens, qui mettent en œuvre des moyens artificiels et tâchent de connaître le monde invisible en faisant des suppositions et des conjectures. Ne s'étant pas détachés de l'influence des perceptions corporelles, ils parcourent au hasard le champ des hypothèses. Quelques prophètes, voulant disposer leur esprit à entendre la parole de l'ange, ont eu peutêtre l'habitude de tracer des caractères pendant leur état d'excitation prophétique; d'autres* individus qui n'appartenaient pas à la classe des prophètes ont voulu les imiter, dans l'espoir d'atteindre à la perception spirituelle et de sortir du domaine des sens. Les perceptions que ceux-ci peuvent acquérir ne sont que spirituelles, tandis que celles dont jouissent les prophètes leur sont apportées par un ange comme une révélation de Dieu. Quant aux divers degrés de perceptivité auxquels les géomanciens peuvent s'élever, par des tentatives fondées sur des hypothèses et des conjectures, à Dieu ne plaise qu'un prophète y ait passé! Un prophète n'essaye jamais de pénétrer dans le P. 2 monde invisible; jamais il n'en parle avec l'intention de satisfaire (la curiosité de) qui que ce soit. Dans la tradition déjà mentionnée 1,] les mots et illecujus lineatio congruit, ita est, signifient qu'en fait de lignes ou d'écriture, celle-ci est la bonne, parce qu'elle a pour appui les révélations communiquées à un prophète qui avait J'habitude de les recevoir pendant qu'il traçait des lignes. [Ou bien 2, ces mots peuvent indiquer que ce prophète avait atteint une haute supériorité eh se servant 3 de lignes tracées sur le sable; mais, alors même, il n'y aurait aucun rapport entre son art et celui des géomanciens 4. L'opération qu'il pratiquait a dû s'accorder avec l'état de son âme, laquelle était déjà disposée à recevoir des révélations; aussi les recevait-il par suite de cette disposition.] Si, pour obtenir (des perceptions du monde 1 Fin du paragraphe fourni par le ma- * Ceci est encore un passage qui ne se nuscrit qui a servi de prototype à celte trouve que dans ce même manuscrit, édition. Je suis porté à admettre Vautlien- 3 Pour ^Lfc f, lisez iUc'î.
ticité de ces additions. * Littéral. « entre lui et elle. « spirituel), on se bornait uniquement à tracer des lignes, sans être appuyé par le concours d'une révélation, on arriverait à un résultat sans valeur. Tel est, selon nous, le sens de la tradition. [Elle ne renferme rien qui puisse donner à entendre que la géomancie fût d'institution divine, ou que la pratique de cet art dans le but de connaître le monde spirituel, ainsi que cela a lieu dans les grandes villes, soit autorisée par la loi de Dieu. Les géomanciens qui inclinent vers l'opinion contraire s'appuient sur le principe que les actions d'un prophète, étant réglées par la loi, doivent servir d'exemple aux autres hommes. Selon eux, la géomancie est autorisée par la loi en conséquence de la maxime que les règles prescrites à nos prédécesseurs sont obligatoires pour nous. Cette conclusion n'est pas juste; les règles prescrites par Dieu ne regardent que ses apôtres, chargés eux-mêmes de régler la conduite des peuples. D'ailleurs, rien dans la tradition n'autorise une pareille conclusion; cette parole de Mohammed indique seulement que certains prophètes s'étaient trouvés dans un certain état; or il est permis de supposer que cet état ne leur était pas prescrit par la loi. Donc l'exemple de ces prophètes ne peut servir de règle ni générale, ni spéciale; aucun peuple n'est tenu à le suivre, pas même le leur. Du reste, la tradition dont il s'agit indique que cet état était particulier à certains prophètes, donc il ne pouvait pas se transmettre à tous les autres hommes. Ici se termine l'examen de la question qui nous occupait. Dieu, par son inspiration, conduit vers la vérité.]