SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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c'est le sentiment qui porte à résister, à repousser l'ennemi, à protéger ses amis, à venger ses injures. Le peuple qui en est dépourvu ne saurait rien faire qui vaille. A ce chapitre se rattache naturellement celui qui suit:..

Une tribu s'avilit qui consent à payer des impôts et des contributions.

Une tribu ne consent jamais k payer des impôts tant qu elle ne se résigne pas aux humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau déshonorant, qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux payer un tribut que d'affronter la mort a beaucoup perdu de cet esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses droits. Si cet esprit est trop faible pour lutter contre l'oppression, comment pourra-t-il entraîner la tribu à résister aux attaques et à venger ses injures? Un tel peuple s'est déjà résigné à la dégradation; et cela suffit, ainsi que nous l'avons fait observer, pour l'empêcher (de fonder un empire). Nous lisons dans le Sahîh (d'El-Bokhari), au chapitre de l'agriculture, que le Prophète, ayant vu un soc de charrue dans une maison appartenant à un de ses partisans médinois, prononça ces paroles: « Ces choses n'entrent pas dans une maison sans que l'avilissement n'entre dans les âmes de ceux qui l'habitent. » Cela prouve clairement que les impôts dégradent les peuples 1. Ajoutons que cette humiliation amène avec elle les habitudes de fraude et de tromperie qui naissent sous une puissance coercitive. Nous lisons dans le Sahih que le Prophète s'écria: «Dieu nous préserve des impôts! » On lui demanda pourquoi il faisait cette prière, et il répondit: « L'homme qui paye. un impôt 2 parle et dit des mensonges; il promet pour ne pas tenir. • Toutes les fois que vous verrez une tribu soumise à l'impôt et portant le collier de la servitude, soyez assuré qu'elle ne parviendra jamais à fonder un empire.

Les indications qui précèdent suffiront pour réfuter l'assertion que 1 Selon Fauteur du Mishkal eî-Masabih (traduction anglaise,du capitaine Matthews, vol. II, page £9), ie Prophète s'exprima ainsi afin de pousser ses partisans à combattre pour la foi, et de les em-Prolégomènes.

pêcher. de s'adonner, par lâcheté, aux travaux agricoles. Voyez du reste les Prolégomènes, texte arabe, 2 e partie, p. 296.

et» çy-* til.

les Zenata du Maghreb étaient un peuple de pasteurs (chaouïa) qui payait l'impôt à la dynastie régnante. C'est là une erreur dont la fausseté saute aux yeux. Si ce peuple avait été tributaire, jamais il n'aurait réussi 1 à porter ses chefs au trône ni à fonder un empire. Considérez les paroles 2 que Chehrberaz, roi cTEl-Bab, adressa au général Abder-Rahman Ibn Rebîah, qui était venu pour l'attaquer 3. Après s'être engagé à le servir moyennant une amnistie pour son peuple, il lui dit: « Dès^ aujourd'hui, je suis un des vôtres; je vous donne la main; nos sentiments 4 seront désormais identiques avec les vôtres. Soyez le bien-venu, et que la bénédiction de Dieu repose sur nous et sur vous! Au lieu de capitation, nous vous donnerons l'appui de nos armes et notre concours dévoué. Ne nous soumettez pas à l'humiliation de payer un impôt; vous nous ôteriez la force de combattre vos ennemis. » Les observations que nous venons de présenter suffiront au lecteur intelligent.

269. Celui qui cherche à se distinguer par de nobles qualités montre qu'il est capable de régner. Sans vertus on ne parvient jamais au pouvoir.

Nous avons dit que la souveraineté est pour l'homme une institution naturelle, parce qu'elle est conforme à la nature de la société humaine. L'homme est porté plutôt vers le bien que vers le mal; cela tient à la disposition qui lui est innée et à l'influence de ses facultés rationnelles et intellectuelles. Ses mauvaises qualités dérivent 5 de sa nature animale; mais, en tant qu'homme, il est porté vers le bien.

1 Pour c>^X*m!, lisez ooccj.

5 Pour iULiLo fj^ J x^U lisez jiiil 3 Dans l'histoire du règne d'Omar, le second khalife, notre auteur dit quelques mots de la conquête d'El-Bab (Derbend). Le nom du prince qui gouvernait cette forteresse y est écrit Chehrbar. Dans le dictionnaire géographique de Yacout, à l'article oUf, on lit Chehryar. Selon Ibn el-Atînr, dans ses Annales, la ville d'El- Bab capitula Tan 22 de l'hégire (6&3 de J. C). Yacout donne Tan 19 comme la date de cet événement. Abd-er-Raliman Ibn Rebîah commandait alors Tavant-gâ'rde de Tannée musulmane; Soraca Ibn Amr en était le général en chef.

5 Pour yuJf, lisez ^iS\.

C'est en sa qualité d'homme, et non pas en celle d'animal, qu'il peut exercer le commandement et la souveraineté. Or les belles qualités qui existent dans l'homme ont 1 un grand rapport à la faculté de gouverner et d'administrer, car il y a une relation intime entre le bien et le droit de commander. Nous avons déjà mentionné que la gloire et la puissance 2, pour être réelles, doivent avoir l'esprit de tribu et de famille pour racine et les nobles qualités pour branches, servant à les rendre parfaites. Or, puisque la souveraineté est le terme auquel aboutit l'esprit de corps 3, elle est aussi le terme où s'arrêtent les influences secondaires, c'est-à-dire, les nobles qualités qui servent à le compléter. Sans ces qualités complémentaires, l'esprit de corps serait comme l'homme à qui on aurait coupé les bras et les jambes, ou qui paraîtrait au milieu du peuple dans un état de nudité complète. Une maison illustre qui conserverait son esprit de corps sans se distinguer par des qualités louables ne jouirait d'aucune considération; jugez donc ce qui en serait d'une famille semblable qui exercerait la souveraineté, but auquel la puissance et la renommée l'auraient conduite.

D'ailleurs le commandement et la souveraineté ont 4 été institués pour la protection des hommes, pour représenter sur la terre l'autorité de Dieu, et pour exécuter ses ordonnances. Or le Seigneur, dans toutes ses décisions, a en vue le bien de ses créatures et leur bonheur, fait dont la loi divine est une preuve suffisante. Les déci- P. 260. sions qui amènent le mal proviennent de l'ignorance et du démon, qui cherche toujours à contrarier la puissance et les desseins de la Providence. C'est Dieu qui est l'auteur, non-seulement du bien, mais du mal, et qui les répartit selon sa volonté; aucun agent n'existe, excepté lui 5. Un homme qui possède un parti assez fort pour lui assurer la puissance et qui déploie les vertus requises dans les individus a Dans cette section, Tauleur emploie * Pour lisez le mot 0^ dans le sens de puissance, auto- 6 Voy. ci-devant, p. 189, note 2.

rité. _ l -T*i qui ont à gouverner les autres selon les lois de Dieu, cet homme est tout à fait digne de représenter la Providence sur la terre et de veiller au bonheur des mortels. L'argument que nous présentons ici est meilleur que le précédent et s'offre sous une forme plus claire.

De ce que nous venons d'exposer, il résulte que, si un homme a pour soutien un parti très-puissant, les nobles qualités dont il donnera des preuves témoigneront de son aptitude à fonder un empire.

Si nous examinons l'histoire des chefs de parti qui ont subjugué des peuples et conquis des royaumes, nous trouverons toujours chez eux le désir de s'illustrer par les qualités les plus honorables. Ils se montrent généreux; pleins d'indulgence pour les fautes d'autrui; toujours prêts à soutenir les faibles, à bien accueillir leurs hôtes, à soulager les opprimés et à procurer (aux pauvres) ce qui (leur) manque ^patients dans l'adversité; fidèles à leurs promesses; prodigues d'argent pour la défense de leur honneur et pour la gloire de la religion; pleins d'égards et de considération pour les savants [uléma), qui sont les soutiens de la foi; se réglant, dans leur conduite 2, d'après les prescriptions de ces docteurs; plaçant une grande confiance dans les hommes religieux et croyant que la présence des dévots et leurs prières portent bonheur; pleins de modestie en la présence des vieillards, les traitant avec un profond respect; toujours prêts à satisfaire aux réclamations, à rendre justice aux faibles, même à ceux qui auraient à se plaindre d'eux; prodiguant leur argent pour le soulagement des malheureux; écoutant les supplications des opprimés; se conformant aux prescriptions de la loi divine; remplissant tous les devoirs de la religion, qu'ils soutiennent de toutes les manières; s' abstenant de la P. 261. fraude, des ruses, des perfidies et des actes de mauvaise foi. (A ce tableau) nous pourrions ajouter encore d'autres traits. On reconnaît à cette description, des hommes faits pour commander, non-seulement à leur propre peuple, mais au monde. Cette disposition heureuse leur vient de la part de Dieu et se règle* d'après la force "de leur patrio- 1 Variante: ^<va*M leçon que nous * Littéral. * faisant et s'abstenanL », avons adoptée.

lisme et l'étendue de leur ambition- La souveraineté ne leur arrive pas par hasard ou par un jeu de la fortune; de tous les biens et de toutes les dignités, elle seule convient le mieux à l'esprit qui les anime. Cela montre que Dieu leur avait destiné l'empire et les y avait conduits. D'un autre côté, lorsque Dieu veut renverser un empire, il porte les chefs à commettre des actes blâmables, à contracter des qualités ignobles et à suivre le sentier de l'erreur. Alors la dynastie régnante perd toutes les vertus qui l'avaient rendue digne du commandement; elle tombe en décadence et finit par perdre l'empire. Une autre famille la remplace dans l'exercice du pouvoir et rappelle, par sa présence, que Dieu avait enlevé, à ceux qui gouvernaient auparavant l'empire et les biens qu'il avait daigné leur accorder: « Et lorsque nous voulûmes détruire une cité, nous adressâmes nos ordres à ceux qui y vivaient dans le luxe, et ils s'empressèrent d'y commettre des abominations; ainsi se trouva justifiée notre sentence, et nous détruisîmes la ville de fond en comble.»

(Coran, sour. xvii, vers. 17.) Si le lecteur veut en chercher des exemples dans l'histoire des peuples anciens, il trouvera de quoi démontrer l'exactitude de nos assertions. « Dieu crée ce qui lui plaît et il choisit (à son gré). » (Coran, sour. xxvin, vers. 68.) Les qualités qui donnent la perfection (au caractère d'un homme), et que les tribus douées d'esprit de corps recherchent dans un chef, se laissent reconnaître aux égards dont il honore les savants, les hommes saints, les descendants du Prophète, les personnes respectables, les négociants des diverses classes et les étrangers, dont il traite chacun selon ses mérites. C'est donc par un sentiment naturel que les familles et les tribus animées de cet esprit s'empressent d'honorer les gens qui les égalent en noblesse ou qui rivalisent avec elles par la puissance de leur famille et par l'étendue de leur renommée. Ces té- P. 262. moignages de respect s'accordent, en général, par le désir de s'illustrer, ou par la crainte d'offenser la famille de la personne qu'on vient d'accueillir, ou bien dans l'espoir de recevoir d'elle un traitement aussi bienveillant dans une autre occasion.

Quant aux personnes qui n'ont pas une puissante famille pour se faire respecter, et desquelles on ne peut espérer aucun avantage pour soi, elles doivent évidemment tout traitement honorable à l'amourpropre de la famille qui les accueille: elle veut se faire une belle réputation, montrer qu'elle possède les qualités les plus parfaites et se rapprocher davantage (de son but), la domination universelle. Avoir des égards pour ses égaux et ses compétiteurs est un devoir pour celui qui veut régler les rapports qui existent entre les autres tribus et la sienne 1. Honorer les étrangers cp'on reçoit et qui se distinguent par leur mérite et par leurs talents indique qu'on possède tout ce qu'il faut 2 pour régner sur une grande nation. Un chef puissant traite avec bonté les hommes distingués par la sainteté de leur vie, parce qu'il veut montrer son respect pour la religion; il reçoit avec honneur les savants docteurs, parce qu'il a besoin d'apprendre de leur bouche les prescriptions de la loi; il fait un bon accueil aux négociants pour les encourager et pour faire jouir le peuple des avantages que procure le commerce; il protège les étrangers par générosité, ou parce qu'il a des motifs pour les attirer; enfin il traite tous les hommes selon les règles de l'équité, c'est-à-dire, avec justice. La tribu qui, par esprit de corps, agit de la sorte, se montre digne d'exercer une domination étendue, cest-à-dire, l'autorité souveraine.

Dieu a permis que les nobles qualités des tribus se manifestassent par ces signes extérieurs; aussi, quand il veut enlever à un peuple la puissance et l'empire, il commence par lui faire perdre l'envie d'honorer les personnes appartenant aux classes que nous venons de signaler. Toutes les fois qu'on verra un peuple répudier cette noble habitude, on peut être assuré que ses bonnes qualités commencent à disparaître et l'on doit s'attendre à la chute de son empire. « Quand Dieu veut du mal à un peuple, rien ne pourra l'empêcher. » [Coran, sour. xin, vers. 12.)

1 Pour £Lo\ lisez *JLô*. — * Pour IX lisez JlX Les peuples les moins civilisés fonl les conquêtes les plus étendues. P.

Nous avons déjà dit que les nations à demi sauvages ont tout ce qu'il faut pour conquérir et pour dominer. Ces peuples parviennent à soumettre les autres, parce qu'ils sont assez forts pour leur faire ia guerre et que le reste des hommes les regarde comme des bêtes féroces. Tels sont les Arabes, les Zénata et les gens qui mènent le môme genre de vie, savoir, les Kurdes, les Turcomans et les tribus voilées (les Almoravides) de la grande famille sanhadjienne. Ces races peu civilisées, ne possédant pas un territoire où elles puissent vivre dans l'abondance, n'ont rien qui les attache à leur pays natal; aussi toutes les contrées, toutes les régions leur paraissent également bonnes. Ne se contentant pas de commander chez elles et de dominer sur les peuples voisins, elles franchissent les limites de leur territoire, afin d'envahir les pays lointains et d'en subjuguer les habitants. Que le lecteur se rappelle l'anecdote du khalife Omar. Aussitôt qu'il fut proclamé chef des musulmans, il se leva pour haranguer l'assemblée et pousser les vrais croyants à entreprendre la conquête de l'Irac. « Le Hidjaz, leur disait-il, n'est pas un lieu d'habitation; il ne convient qu'à la nourriture des troupeaux; sans eux, on ne saurait y vivre. Allons, vous autres qui, les derniers, avez émigré de la Mecque, pourquoi restez-vous si loin de ce que Dieu vous a promis? Parcourez donc la terre; Dieu a déclaré, dans son livre, qu'elle serait votre héritage. 11 a dit: » Je le ferai afin d'élever votre religion au-dessus de toutes les autres, et cela malgré les infidèles. » [Coran, sour. ix, vers. 33.) Voyez encore les anciens Arabes, tels que les Tobba (du Yémen) et les Himyérites; une fois, dit-on, ils passèrent du Yémen en Mauritanie et, une autre fois, en Irac et dans l'Inde. Hors de la race arabe, on ne trouve aucun peuple qui ait jamais fait de pareilles courses. Remarquez encore les peuples voilés (les Almoravides); P.

voulant fonder un grand empire, ils envahirent la Mauritanie et étendirent leur domination depuis le premier climat jusqu'au cinquième; d'un côté, ils voyaient leurs lieux de parcours toucher au 304 r PROLÉGOMÈNES pays des Noirs; de l'autre, ils tenaient sous leurs ordres les royaumes (musulmans) de l'Espagne. Entre ecs deux limites tout leur obéissait. Voilà ce dont les peuples à demi sauvages sont capables; ils fondent des royaumes qui ont une étendue énorme, et ils font sentir - leur autorité jusqu'à une grande distance du pays qui était le berceau de leur puissance. Cest Dieu qui a réglé la succession des nuits et des jours. (Coran, sour. lxxiii, vers. 20.)

Toutes les fois que l'autorité souveraine échappe des mains d'un peuple, elle passe à un autre peuple de la même race, pourvu que celui-ci ait conservé son espril de corps.

Un peuple qui a soumis d'autres peuples, et qui a fondé un empire parla force des araies, doit avoir des chefs pour le gouverner et pour soutenir le trône. Cet avantage ne saurait appartenir à tous, vu que le grand nombre des concurrents donne lieu à des rivalités sans bornes et à des jalousies qui empêchent bien des ambitieux d'arriver au pouvoir. Le chef désigné pour administrer l'Etat, s'étant ensuite abandonné aux plaisirs, se plonge dans le luxe; il traite ses compatriotes comme des esclaves et les oblige à épuiser leurs forces dans le service du gouvernement. Les familles qui se voient exclues du pouvoir et qui n'ont obtenu aucune part 1 au commandement demeurent sous la protection de la dynastie régnante, à laquelle, du reste, elles se rattachent par les liens du sang. Se tenant loin des séductions du luxe, elles se garantissent contre la décrépitude; mais la famille qui règne subit l'influence du temps, perd sa vigueur et tombe dans la caducité; les a65. soins qu'elle doit donner à l'empire brisent ses forces; elle devient le jouet de la fortune 2, parce qu'elle s'était énervée dans les plaisirs et avait épuisé ses forces dans les jouissances du luxe. Voilà le terme de sa domination administrative et de son progrès dans la civilisation de la vie sédentaire, mode d'existence naturel à l'espèce humaine.

Ainsi que le ver à soie, elle file son cocon 3 pour y mourir, frappée d'un revers de fortune.

Les familles exclues du commandement conservent pendant ce temps l'esprit de corps et gardent intacte la supériorité dont elles ont toujours donné des preuves. Ayant la conscience de leurs propres forces, elles visent au pouvoir, dont elles avaient été tenues éloignées par des parents plus puissants; mais elles sentent trop leur infériorité pour engager avec eux une lutte prématurée. Si elles s'emparent enfin de l'autorité suprême, elles subissent le même sort que leurs prédécesseurs, après avoir tenu, comme eux, leurs parents éloignés du pouvoir. La souveraineté continue toutefois à rester dans la famille régnante, jusqu'à ce que cette famille ait perdu toutes ses forces, ou qu'il n'y ait plus de collatéraux pour la remplacer, a Telle est la voie de Dieu en ce qui regarde la vie de ce monde; car la vie future, ton Seigneur la réserve aux pieux. » (Coran, sour. xliii, vers. 34.)

Voyez ce qui s'est passé chez les anciens peuples: la dynastie des Adites succombe, et leurs frères, les Thémoudiens, la remplacent au pouvoir. Ceux-ci ont pour successeurs leurs frères, les Amalécites. Les Himyérites, frères de ceux-ci, héritent ensuite de la souveraineté. Des Himyérites, l'autorité passe à leurs frères, les Tobbâ; puis aux Dhou 1, puis à la race modérite (qui venait d'embrasser l'islamisme). En Perse, les choses se passèrent de la même manière. Après la chute des Gaïaniens, le pouvoir se transmit aux Sassanides et resta entre leurs mains jusqu'à ce que Dieu eût permis que cette dynastie fût renversée par l'islamisme. D'un autre côté, l'empire des Grecs tombe au pouvoir de leurs frères, les Romains. Chez les Berbers de la Mauritanie, les mêmes faits se reproduisent: après la chute de leurs premières'dy- P. 266. nasties, celle des Maghraoua (à Tlemcen) 2 et celle des Ketama (à Cairouan), l'autorité passa aux Sanhadja (Zîrides), puis aux peuples voilés (les Almora vides), puis aux Masmouda (les Almohades), puis aux peuples zenatiens, qui florissent encore (les Abd-el-Ouadites de Tlemcen et les Merinîdes du Maroc). Telle est la règle que Dieu ob- 1 Dhou était un titre porté par plusieurs * Voyez Y Histoire des Berbers, t. 111, princes himyérites. (Voyez V Essai de p. a^etsuiv. M. Caussin de Perceval, dans l'index.)

Prolégomènes. 3q serve à l'égard de ses créatures et de ses serviteurs. Tous ces changements dépendent de l'esprit de corps qui anime chaque peuple et dont l'intensité varie selon les races. La souveraineté s'use dans le luxe, et c'est le luxe qui la renverse. Nous aurons plus tard l'occasion de fournir la démonstration de ce principe. Une dynastie succombe et laisse sa place à une autre famille qui lui tient par les liens du sang et par le même esprit de corps; une famille qui, au moyen de ce sentiment patriotique, a déjà établi son ascendant et imposé à tous les autres partis la soumission et l'obéissanee. (Lors de la chute d'une dynastie) son esprit de corps reparaît dans la race qui s'en rapproche le plus par les liens du sang; plus cette parenté est intime, plus l'esprit de corps est fort, et vice versa. Mais, si une grande révolution vient à remplacer une religion par une autre, ou à anéantir la civilisation, ou à produire tel autre effet que Dieu aura voulu; en ce cas, l'autorité souveraine échappe à la race dominante pour devenir l'apanage du peuple que les plans du Seigneur ont désigné. Ainsi les tribus descendues de Moder ont subjugué les nations, renversé les trônes et enlevé l'autorité aux autres peuples, après que Dieu les eut reténues dans l'inaction pendant des siècles.

Le peuple vaincu lâche toujours d'imiter le vainqueur par la tenue, la manière de s'habiller, les opinions et les usages*.

Les hommes 1 regardent toujours comme un être supérieur celui qui les a subjugués et qui les domine. Inspirés d'une crainte révéreneielle envers lui, ils le voient entouré de toutes les perfections, ou P. 267. bien ils les lui attribuent, pour ne pas admettre que leur asservissement ait été effectué par des moyens ordinaires. Si cette illusion se prolonge, elle devient pour eux une certitude. Alors ils adoptent les usages du maître et tâchent de lui ressembler sous tous les rapports. C'est par esprit d'imitation qu'ils agissent ainsi, ou bien parce qu'ils s'imaginent que le peuple vainqueur doit sa supériorité non pas à sa puissance ni à son esprit de corps, mais aux usages et aux 1 Littéral, « l'âme. » pratiques par lesquels il se distingue. Cette manière de se dissimuler sa propre infériorité a pour motif le sentiment que nous venons de signaler. Aussi peut-on remarquer que partout les peuples vaincus tâchent de ressembler à leurs maîtres par l'habillement, les équipages, les armes et tous les usages de la vie. Voyez comme les enfants se modèlent sur leurs pères, et cela parce qu'ils les regardent comme des êtres sans défaut. Voyez, dans toutes les contrées de la terre, comme les populations se plaisent à porter l'habillement militaire, tant elles apprécient la supériorité des milices et des troupes du sultan. De même tout peuple qui demeure dans le voisinage d'un autre, et qui en a senti la prééminence, acquiert cette habitude d'imitation à un haut degré. De nos jours cela se voit (chez les musulmans) de l'Andalousie, par suite de leurs rapports avec les Galices (les chrétiens de Léon et de Castille); ils leur ressemblent par la manière de s'habiller et de se parer; ils ont même adopté la plupart de leurs usages, au point d'orner les parois de leurs maisons et dé leurs palais avec des tableaux. Dans ces faits le philosophe ne saurait méconnaître un indice de supériorité. Au reste, Dieu ordonne ce qui lui plaît! Ces phénomènes démontrent la vérité de la maxime populaire, que chaque peuple suit la religion de son roi. En effet, le roi domine sur ses sujets, et ceux-ci le prennent pour un modèle tellement parfait 1 qu'ils s'efforcent à l'imiter en tout. C'est ainsi que les enfants tâchent de ressembler à leurs pères et les écoliers à leurs P. 268.