SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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Dès lors, le chef n'a plus besoin d'un fort parti pour le soutenir, l'obéissance étant devenue comme un devoir imposé par Dieu et dont personne ne songe à s'écarter. Ensuite il profite de la première occasion pour faire ajouter aux dogmes de la foi l'obligation de reconnaître au souverain la qualité de chef spirituel, et temporel. A partir de ce moment, l'autorité du prince et de l'empire a pour soutiens les nombreux affranchis et les clients de la famille régnante, les gens qui ont vécu sous la protection de la maison royale et à l'ombre de sa puissance 1; ou bien elle s'appuie sur des bandes armées appartenant à une autre race et qu'elle admet dans sa clientèle. Nous, en P. 280. avons un exemple dans l'histoire des Abbaeides: sous le règne d'El-Motacem et sous celui de son fds El-Ouàthec, l'esprit national 1 des Arabes avait presque disparu, et les khalifes ne purent soutenir leur puissance qu'à l'aide de leurs clients persans, turcs, déilemites, seldjoukides ou autres. Ces étrangers 2 finirent par s'emparer des provinces de l'empire et ne laissèrent rien au khalifat, excepté le territoire de Baghdad 3. Ensuite les Déilemites marchèrent contre cette ville, s'en emparèrent et tinrent les khalifes sous leur tutelle.

Cette usurpation ne dura pas, les Seldjoukides leur enlevèrent le pouvoir, et le perdirent ensuite; puis vinrent les Tartars, qui tuèrent le khalife et firent disparaître jusqu'aux dernières traces de l'empire. Dans le Maghreb, la puissance des Sanhadja 4 eut un sort analogue. Depuis, ou même avant le v e siècle de l'hégire, l'esprit de corps qui avait animé ce peuple s'était presque éteint; rien ne leur restait d'un vaste empire, excepté El-Mehdiya, Bougie, El-Calâ 5 et quelques autres places fortes de l'ifrîkiya. Leurs souverains eurent même à soutenir des sièges dans ces lieux de retraite, tout en conservant les honneurs de la royauté; mais Dieu permit enfin la chute de cette dynastie. Les Almohades, soutenus par l'esprit de corps qui régnait alors parmi les tribus masmoudiennes, détruisirent complètement le royaume des Sanhadja. En Espagne, la dynastie des Oméiades succomba aussitôt qu'elle eut perdu l'appui des Arabes, dont le dévouement l'avait soutenue. Les chefs des villes et des provinces secouèrent le joug de la subordination, et, s'étant jetés à Tenvi sur l'empire, ils s'en partagèrent les débris. Chacun d'eux s'arrogea l'autorité suprême dans le lieu où il commandait et se posa en souverain. Sachant comment les chefs étrangers qui servaient le gouver- 1 Ou bien: la force des Arabes, le rétrécit au point de ne pas dépasser le lerparti arabe. Notre auteur ne distingue ritoire de Baghdad. » pas toujours bien la double signification 4 C'est-à-dire JesZîrides et les Hainmadu mot iU*.-<a-c,qui signifie également es- dides. (Voy. Histoire des Berbers, t. IL) prit de corps, et fort parti. % 5 El-Calâ, appelée aussi la Calâ des Beni * Littéral, «les Persans et les clients. » Hamrnad, était située à une journée nord- 3 Littéral. « et l'ombre du khalifat se est d'El-Mecîla.

nement abbacide s'étaient conduits, ils usurpèrent les titres et les emblèmes de la souveraineté, croyant que personne n'oserait s'y opposer ni leur en faire un reproche 1. En effet, l'Espagne était alors un pays où l'esprit de tribu et de corps avait cessé d'exister, ainsi que nous P. l'indiquerons plus tard. Cet état de cboses se prolongea et donna au poëte Ibn Chéref 2 l'occasion de dire: • - * J'ai pris l'Espagne en dégoût, à cause de ces noms de Motaeem et Motaded, Titres impériaux bien mal placés; cela fait penser au ehat qui se gonfla pour atteindre la taille du lion'.

Pour soutenir leur autorité, ils eurent leurs affranchis et leurs, clients, les serviteurs qu'ils s'étaient attachés par des bienfaits, les Berbers, les Zénatiens et d'autres aventuriers venus de la Mauritanie. Ils suivirent ainsi le système que les derniers Oméiades avaient adopté, lorsque la puissance arabe s'était affaiblie dans le pays et que lbn Abi Amer (el-Mansour) s'était emparé 3 de l'administration de l'empire. Dans plusieurs parties de l'Espagne, ces usurpateurs fondèrent des royaumes considérables; à l'instar de celui dont ils s'étaient parlagé les provinces. Us régnaient encore quand les Almoravides de la tribu des Lemtouna, peuple dont l'esprit de corps était alors trèspuissant, traversèrent le détroit, les dépossédèrent et renversèrent leur pouvoir. Les roitelets espagnols n'avaient pas la force de se défendre, parce qu'il leur manquait l'appui de cet esprit de race et de corps qui sert à fonder et à protéger les empires. Torlouchi 4 s'est imaginé que, dans tous les temps 5, la forçc des empires consistait uniquement dans des corps de troupes qui recevaient une solde mensuelle. Il le dit dans son ouvrage intitulé Siradj el-Molouk; mais sa théorie n'explique pas comment les grands empires (d'autrefois) 1 La bonne leçon est; celle du texte imprimé n'offre aucun sens.

2 Ibn Cheref el-Cairouani mourut en 46o (1067-1068 de J. C). Selon Ibn Khallikarr (vol, 111, p. i3i'de ma traduction), Prolégomènes.

ces vers furent composés par le vizir Ibn 4i ont fondé leur autorité; elle n'est, exacte qu'à l'égard des dynasties modernes, dont l'autorité est déjà bien établie, et dont le gouvernement appartient à une seule famille, babituée depuis longtemps à l'exercice du commandement. Cet auteur n'avait vu que des dynasties p. 382. tombées en décadence, après avoir épuisé toutes les faveurs de la fortune, et qui s'étaient maintenues d'abord par le dévouement de leurs créatures et de leurs clients, puis en s'appuyant sur des troupes mercenaires. Il n'avait vu que les petits royaumes qui s'étaient formés après la chute des Oméiades, quand les Arabes de l'Espagne avaient perdu le sentiment de leur nationalité, et que ebaque gouverneur (de ville et de province) s'était déclaré indépendant. Il avait vécu à Saragosse, sous El-Mostaïn Ibn Houd et El-Modhaffer, fds d'El-Mostaïn. Or ces princes ne pouvaient pas s'appuyer sur l'esprit national de la race arabe, car ce peuple s'était abîmé dans le luxe depuis trois siècles. Tortouchi ne voyait qu'un prince revêtu de l'autorité souveraine, à l'exclusion des autres membres de la même famille, et une dynastie babituée au commandement depuis l'origine de l'empire, depuis le temps où les derniers restes de l'esprit de tribu existaient encore. L'autorité d'un tel souverain est admise sans contestation tant qu'elle a pour appui un corps de troupes soldées. Cet écrivain a donc parlé d'une manière trop absolue, n'ayant pas pris en considération l'état des choses qui eut lieu pendant le premier établissement de la dynastie. Or une dynastie ne^ peut se fonder sans le concours d'un peuple animé d'un même esprit. Le lecteur voudra bien prendre en considération le principe que nous venons d'exposer; il y reconnaîtra encore une de ces voies secrètes par lesquelles Dieu dirige sa puissance. Dieu donne la souveraineté à qui il veut. ■;< Des personnages appartenant à une famille royale parviennent quelquefois à foncier un empire sans avoir eu l'appui de leur propre parli.

Cela peut arriver si le parti qui avait soutenu la famille du prince était déjà parvenu à subjuguer un grand nombre de peuples. Dans les provinces situées sur ïes frontières de l'empire, les chefs à qui cette famille avait confié des commandements conservent toujours pour elle un profond sentiment de dévouement. Aussi, lorsqu'un prince appartenant à cette illustre maison et nourri au sein de la puissance est obligé de se réfugier auprès d'èux, ils se rallient autour de lui pour le protéger et pour soutenir sa cause. Dans l'espoir qu'il re- P prendra sa haute position 1 et qu'il enlèvera le pouvoir à ses parents 2, ils travaillent à fonder son autorité sur une base solide, et ne songent même pas à partager le pouvoir avec lui. Ils se dévouent à la cause de leur protégé, parce que le prestige du commandement l'entoure, lui et les siens 3, et parce qu'ils regardent comme un article de foi qu'une obéissance entière leur est due. S'ils cherchaient à partager l'autorité 4 avec lui ou à l'exercer à son exclusion, ils perdraient la cause qu'ils voulaient défendre 5. Ce fut ainsi que les Idrîcides fondèrent un empire dans le Maghreb-el-Acsa 6 et que les Fatémides établirent leur domination en Ifrîkiya et en Egypte. Ces descendants d'Ali Ibn Abi Toleb (gendre de Mohammed) avaient abandonné l'Orient pour se réfugier dans les provinces les plus éloignées du siège du khalifat, et entrepris d'arracher le pouvoir aux mains des Abbacides. Cela eut lieu après que la souveraineté des descendants d'Abd-Ménaf eut passé des Oméiades dans la famille de Hachem.

(Les Idrîcides et les Fatémides,) s'étant réfugiés dans le fond du Maghreb, prirent les armes (contre la dynastie abbacide) et rallièrent plusieurs fois les peuples berbères autour de leurs drapeaux. Les Auréba 7 et les Maghîla embrassèrent la cause des ldrî- 1 Littéral, «ils espéraient le raffermissement de ses racines. » 4 Ses parents, c'est-à-dire, ceux qui Font détrôné ou à qui il veut enlever le pouvoir. Le mot (j^s^ au pluriel j*Ucl, est employé par Ibn Khaldoun avec la signification de parent d'un souverain, prince d'une famille royale.

5 Littéral, «parce que la leinlure de la domination sur le monde est solide en lui et en son peuple. » 5 Littéral, «elle (c'est-à-dire, la terre) tremblerait de son tremblement. » (Coran, sour. xcix, vers. î. ) * La partie septentrionale du royaume actuel de Maroc. 7 Pour lisez Ai.

cides; les Rétama, les Sanhadja et les Hoouara se rallièrent autour des Obéidites (Fatémides). Soutenus par ces bandes, les princes Alides réussirent à fonder des dynasties, et à détacher le Maghreb entier du royaume des Abbacides. Ensuite ils enlevèrent PJfrîkiya à l'autorité de la même famille. Pendant que la domination des Abbacides reculait, celle des Fatémides prenait de l'extension; aussi ces derniers finirent par soumettre l'Egypte, la Syrie et Je Hidjaz. De cette manière, l'empire se trouva partagé également entre les. deux dynasties rivales. Les Berbers, qui avaient établi et soutenu l'empire des Fatémides, ne cessèrent de leur montrer un dévouement sans bornes, leur seule ambition étant d'obtenir des ebarges honorables à.la cour de cette famille 1. Ils cédèrent ainsi au prestige dont l'exercice du pouvoir avait entouré les descendants de Hachem 2, et à la renommée que les Coréichides et les tribus modérides avaient conquise en subjuguant les autres peuples. En effet, la souveraineté P. 284. resta dans la lignée de Hachein jusqu'à la ruine totale de l'empire des Arabes. Dieu décide, et personne ne peut contrôler ses décisions. (Coran,. sour. xni, vers. 4i.)

La religion enseignée par un prophète ou par un prédicateur de la vérité est ]a seule base sur laquelle on puisse fonder un grand et puissant empire.

C'est par la conquête que se fondent les empires; pour conquérir, il faut s'appuyer sur un parti animé d'un même esprit de corps et visant à un seul but. Or l'union des cœurs et des volontés ne peut s'opérer que par la puissance divine et pour le maintien de la religion. Dieu lui-même a dit: « Tu dépenserais toutes les richesses de la terre avant de pouvoir réunir les cœurs. » (Coran, sour. vin, vers. 64.) Ce verset fait entendre que les hommes, lorsqu'ils livrent leurs cœurs aux vaines passions et au désir des biens mondains, deviennent jaloux les uns des autres et que la discorde se met entre eux. Si, au contraire, les cœurs se tournent vers la vérité et rejettent le monde et 1 Pour j^owô, lisez ^vàc. — * Les Alides descendaient de Hachem ainsi que les Abbacides., ses vanités pour l'amour de Dieu, ils prennent tous une bonne direction; les jalousies disparaissent; la. discorde s'éteint, les hommes s'entr'aident avec dévouement; leur union les rend plus forts; la bonne cause fait un progrès rapide et aboutit à la fondation d'un grand et puissant empire. Plus loin, nous reviendrons là- dessus.

Une dynastie qui commence sa carrière en s'appuyant sur la religion double la force de l'esprit de corps qui aide à son établissement.

La religion, avons-nous dit, est une teinture au moyen de laquelle on fait disparaître les sentiments de jalousie et d'envie qui régnent chez les peuples* animés d'un fort esprit de corps. Elle donne à tous les cœurs la même direction, celle de la vérité. Aussi, lorsque P. *85.

un pareil peuple veut s'occuper de ses intérêts, rien ne peut lui résister: il agit avec un ensemble parfait, visant toujours au même but et s'exposant à la mort pour parvenir à ses fins. Les habitants de l'empire dont ce peuple cherche à effectuer la conquêté peuvent être bien plus nombreux que leurs adversaires, mais ils forment plusieurs partis dont chacun travaille follement pour ses intérêts privés et s'abstient, par lâcheté, de porter secours à ses concitoyens. Bien qu'ils surpassent en nombre le peuple qui vient les attaquer, ils ne* sauraient lui résister. Vaincus dans la lutte, ils s'éteignent rapidement, suite inévitable de l'amollissement des mœurs et de la dégradation. Ce fut ainsi que, dans les premiers temps de l'islamisme, les Arabes effectuèrent leurs grandes conquêtes: l'armée musulmane, forte de trente et quelques mille guerriers, combattit à Cadeciya toutes les forces de la Perse, composées de cent vingt mille hommes; à Yermouk, elle se mesura avec les troupes qu'Héràclius y avait rassemblées, et dont le nombre, s'il faut en croire El-Ouakedi 1, montait à quatre cent mille hommes. Dans ces deux batailles, rien ne résista aux Arabes; ils mirent l'ennemi en pleine déroute et s'emparèrent de ses dépouilles. Voyez encore les mêmes faits se reproduire quand les Lemtouna (les Almoravides) et les Àlmohades fondèrent 1 Voyez p. 5, note 4leurs empires. Il y avait alors dans le Maghreb bien des tribus assez fortes par leur nombre et par leur esprit de corps pour résister aux envahisseurs et même pour les vaincre; mais elles avaient pour adversaires des peuples dont J'esprit de corps s'était fortifié par une doctrine religieuse qui, ramenant tous les cœurs vers un même but, leur enseignait à mépriser la mort et les rendait invincibles. On voit par là comment une nation s'affaiblit lorsqu'elle ne subit plus l'influence du sentiment religieux et qu'elle s'appuie uniquement sur son esprit de corps. Une dynastie maintient 1 dans l'obéissance des peuples aussi forts qu'elle, et même plus forts, pourvu qu'elle les ait vaincus après avoir doublé ses forces par l'influence de la religion. Elle les asservit, quand même elle leur est inférieure en esprit de corps et quoiqu'elle ait moins qu'eux les habitudes de la vie nomade. Re-2S6. marquez, par exemple, ce qui arriva aux Almohades avec les Zenata. Ceux-ci étaient plus habitués à la vie nomade 2 que les Masmouda (les Almohades); ils les surpassaient aussi par Tâpreté de leurs mœurs; mais les Masmouda combattaient pour leur religion sous la conduite du Mehdi, et ils avaient pris une teinture de fanatisme qui doubla la force de leur esprit de corps. Aussi les Ze-' nata succombèrent tout d'abord, et durent obéir au gouvernement almohade, bien qu'ils fussent plus forts que leurs adversaires, tant par l'esprit de tribu que par leur habitude de la vie nomade. Mais, aussitôt que le sentiment religieux eut cessé d'agir sur le vainqueur, les Zenata se révoltèrent dans toutes les parties de l'empire et finirent par s'emparer du pouvoir. Rien ne résiste à la volonté de Dieu.

Une entreprise qui a pour but le triomphe d'un principe religieux ne peut réussir si elle n'a pas un fort parti pour la soutenir.

Nous avons déjà fait observer que, pour rallier 3 les hommes à une entreprise quelconque, on doit avoir l'appui dun peuple dévoué. Selon la tradition déjà citée, « Dieu n'envoie jamais un prophète aux hommes 1 Pour lisez oJ**è. — * Pour tool, lisez (jjof. — 3 Pour J^<, lisez à moins que ce messager divin n ait (les protecteurs 1 dans son propre peuple. » Puisqu'il en est ainsi à l'égard des prophètes, hommes les plus capables d'exécuter des choses extraordinaires, il ne faut pas s'étonner si des individus, sans être prophètes et sans l'appui d'un fort parti, essayent en vain d'effectuer des conquêtes tout à fait en dehors de l'ordre commun. Voyez, par exemple, la tentative d'ibn Cassi 2, chef des soufis (espagnols) et auteur d'un livre de dévotion mystique intitulé Discalcealio*. Ayant pris les armes en Espagne, il se posa comme prédicateur de la vérité et donna à ses partisans le nom de mortdin (aspirants) 11. Cela eut lieu peu de temps avant la prédication du Mehdi (des Almohades). Son entreprise eut d'abord quelque succès: les Lemtouna (Almoravides) s'étaient laisse accabler par les Almohades, et l'Espagne ne renfermait plus aucun parti, aucune tribu capable de lui résister. Mais à peine les Almohades eurent-ils subjugué 5 l'Afrique septentrionale qu'lbn Cassi leur fit sa soumission. Du château d'Arkoch (los Arcos), place forte où il s'était P. installé, il leur envoya un acte d'hommage et s'empressa de leur remettre sa forteresse. Aussi fut-il le premier partisan que les Almohades trouvèrent en Espagne. La révolte d'ibn Cassi fut appelée le soulèvement des aspirants 6.

1 Pour 5L*iiÂ*, lisez Mortdin, c est-à-dire, les aspirants.) On Ht 1 Voyez Histoire des Berbers,tÀ\, p. i84 dans les Notices sur quelques manuscrits et suiv. arabes, par M. R. Qozy, p. 199, qu'As Littéral. « l'action d'ôter les deux bou'l-Caceni Ahmed Ibn el-Hocein lbn souliers. » Haddji Khalifa fait mention de Cassi était un des premiers chefs qui cet ouvrage dans son dictionnaire biblio- profitèrent de la chute imminente de l'emgraphique. pire almoravide pour prendre les armes * Tous les manuscrits et les deux édi- et se déclarer indépendants. 11 donna à sed lions imprimées portent j^kjt^it (Al-Mo- partisans le nom d'El-Morîdîn ^JcN^it. rabetin), c'est-à-dire, murabouts, Almora- Ces indications se trouvent dans la biovides; singulier nom pour designer un parti graphie d'ibn Cassi, extraite de l'ouvrage qui combattait l'autorité des Almoravides. d'ibn el-Abbar intitulé El-Hollet es-Siyara. Plus loin ce même nom se retrouve; mais 5 Pour <^y^, lisez (j^. dans un de nos manuscrits il est écrit * Je lis encore ^O-î^f à la place ^jjoju^M, mot altéré par le copiste et de (j^rW^f. qu'il faut sans doute lire ^^-)^It {El- On peut ranger dans cette catégorie les tentatives de plusieurs individus, appartenant les uns à la basse classe et les autres au corps des légistes, qui prirent les armes avec l'intention de supprimer les abus et de réformer les mœurs. Pour accomplir cette tâche et mériter la faveur de Dieu, bien des gens qui s'adonnent à la vie religieuse et aux pratiquas de la dévotion s'insurgent contre le gonvernément tyrannique de leurs émirs. S'étant entourés d'une foule de partisans 4 et d'aventuriers appartenant tous à la lie du peuple, ils se mettent à commander le bien et à défendre le mal; mais la plupart d'entre eux courent à leur perte et succombent dans leur entreprise, sans avoir mérité la faveur divine, car Dieu ne leur avait pas prescrit le devoir de, réformer les mœurs: il ne donne cette commission qu'aux hommes qui ont le pouvoir de la remplir. Notre saint Prophète a dit: « Si quelqu'un d'entre vous remarque des abus, qu'il les fasse disparaître en y portant la main; s'il ne le peut pas avec la main, qu'il y emploie la parole, et, si la langue est trop faible, qu'il y travaille avec son cœur. » La puissance des rois et des empires ne saurait être ébranlée ni renversée que par un homme ayant pour soutien une puissante tribu ou un peuple animé d'un fort.esprit de corps. Les prophètes ont accompli leur mission parce qu'ils s'appuyaient sur le dévouement de leurs tribus et de leurs familles. Voilà ceux qui réussissent avec l'aide de Dieu. Si Dieu l'avait voulu, il aurait pu les soutenir avec les forces de l'univers entier; mais, dans sa haute sagesse, il ne changea rien à la marche ordinaire des événements.

Un homme peut avoir toute l'aptitude nécessaire pour remplir les devoirs de réformateur; mais s'il ne se fait pas soutenir par un puissant parti, il court à sa ruine. S'il revêt le masque de la religion dans le but d'arriver à un haut rang dans le monde, il mérite bien de 288. voir frustrer ses projets et d'y perdre la vie. On ne saurait faire triompher la cause de Dieu sans son approbation et son assistance, sans le servir avec un cœur dévoué et sans avoir un zèle sincère pour 1 Variante: (j^yJI'j. Cette leçon e&t à préférer.

le bonheur des vrais croyants. C'est là une vérité dont aucun musulman, aucun homme raisonnable ne saurait douter.

Le premier mouvement de ce genre qui eut lieu dans l'empire musulman se fit à Baghdad, lors de la guerre civile dans laquelle Taher tua El-Amîn. El-Mamoun, qui se trouvait alors dans le Khoraçan, tardait beaucoup à se rendre en Irac; puis il désigna comme son successeur dans le khalifat Ali Ibn Mouça er-Rida, un descendant d'El-Hoceïn (pelit-lils de Mohammed). Les autres membres de la famille abbacide condamnèrent hautement ce choix et, s étant décidés à prendre les armes, ils répudièrent l'autorité d'El-Mamoun et le remplacèrent sur le trône par Ibrahim, fils d'El-Mehdi. Pendant que Baghdad se trouvait ainsi en proie à la sédition, la populace, les brigands et la soldatesque se jetèrent sur les bons citoyens, les hommes paisibles; ils dévalisaient les voyageurs et vcndaient ostensiblement dans les marchés les fruits de leurs rapines. Comme les magistrats ne pouvaient empêcher ce scandale ni intervenir en faveur des personnes qui se plaignaient d'être volées, tous les hommes pieux et les gens de bien se concertèrent afin de mettre un terme aux brigandages. Un derviche nommé Khaled parut alors dans Baghdad et somma le peuple de l'aider à ramener l'ordre. Beaucoup de inonde répondit à son appel; il combattit les bandits, les vainquit et les châtia avec la dernière sévérité. Peu de temps après, un homme de la populace de Baghdad, nommé Abou-Halem Sehl Ibn Saîama el-Ansari, se montra avec un Coran suspendu à son cou et somma le peuple de mettre fin aux abus \ de rétablir l'ordre et d'agir selon les prescriptions du livre de Dieu et l'exemple du Prophète. Soutenu par les Hachemides (les Abbacides et les Alidcs) de tout rang P.

et de toute classe, il s'installa dans l'hôtel de Taher, y organisa des bureaux de recrutement et, s' étant mis à parcourir la ville, il châtia les malfaiteurs qui dévalisaient les passants et défendit à qui que ce fût de payer aux brigands un droit de sauf-conduit. Khaled le derviche ayant dit qu'il ne reprochait nullement au sultan les t malheurs qui étaient arrivés, Sehl lui répondit: «Eh bien! moi, je combattrai quiconque agira contre les prescriptions du Coran et de la sonna; peu m'importe que ce soit le sultan ou tout autre. » Ceci se passa en Tan 201 (816-7 de J. C). Vaincu' par les troupes qu'Ibrahim Ibn el-Mehdi avait expédiées contre lui, il tomba entre leurs mains et eut beaucoup de peine à s'évader K Un instant avait suffi pour ruiner sa puissance. 1 » * Dans la suite, plusieurs individus à l'esprit exalté suivirent les mêmes errements; ils entreprirent de maintenir la vérité, sans se douter que pour y réussir ils devaient s'appuyer sur un parti trèspuissant, et sans prévoir les résultats de leurs tentatives. Envers les gens de cette espèce, il faut employer les moyens de la douceur, dans le cas où ils ont l'esprit dérangé; s'ils excitent des séditions, il faut les mettre à mort ou les fustiger; ou bien, il faut les rendre ridicules aux yeux du public et les traiter comme des bouffons 2.

Quelques hommes se sont donnés pour le Fatémide attendu 3, ou pour des agents chargés de rallier le peuple à sa cause; mais aucun d'eux ne savait qui était ce Fatémide et ce qu'il devait faire. La plupart de ces individus oiît été 4 des gens à esprit faible, ou des insensés, ou bien des imposteurs qui, en émettant dépareilles prétentions, cherchaient à saisir le commandement qui était l'objet de leur ambi-P. 290. tion; Ne trouvant aucun moyen 5 ordinaire pour parvenir au pouvoir, ils se servaient de celui-ci, sans prévoir le malheur qui les attendait ni les suites fatales de leur révolte et de leur imposture. Ce fut ainsi qu'au commencement de ce siècle (le huitième de l'hégire) un nommé Et- 1 Pour UcSJ, lisez A*jo.

1 11 faut.lire <j*cliuJl. Ce mot, qui est le pluriel de ^Uius, désigne cette classe de parasites qui recevaient volontiers des coups et des soufflets, pourvu quon leur donnât, en môme temps un bon dîner. Il y en avait aussi cliez les Piomains: Plaute, dans ses Captifs, v. 4o6, les appelle pla-- gipatidœ (souffre-gourmades).

5 C'est-à-dire, le douzième imam, El* Mebdi, qui disparut du monde dans son eufance et qui reparaîtra un jour pour y faire régner la justice. l)ans la deuxième partie des Prolégomènes se trouve un long chapitre sur le Fatémide attendu.

5 Pour lisez