Touïzeri 1, qui faisait profession de soufisme, parut dans la province de Sous et alla s'installer dans le Mcsdjid (ou mosquée) de Massa 2, lieu situé sur le bord de la mer (atlantique). S'étant donné pour le Fatémide attendu, il séduisit les gens du peuple, dont l'esprit était déjà frappé par des prédictions annonçant que ce personnage allait paraître et qu'il ferait de celte mosquée son quartier général. De cette manière,' il rassembla autour de lui une foule de Berbers, qui se précipitèrent â sa rencontre ainsi que les papillons se laissent attirer par la lumière d'ùne bougie. Leurs chefs finirent par reconnaître que cette tentative de rébellion pourrait prendre une grande extension, et Omar es-Sekçîouï 3, celui d'entre eux qui commandait à toutes les tribus masmoudiennes, aposta des émissaires qui assassinèrent l'imposteur dans son lit. ' «• r Vers la même époque, un autre intrigant, nommé El-Abbas, sé montra chez les Ghomara 4, en se donnant aussi pour le Fa tém ide attendu. Les imbéciles et les mauvais sujets de cette tribu s'étant empressés de répondre;à son appel, il se vit bientôt assez fort pour marcher contre la ville de Badis 5 et l'emporter d'assaut; mais quarante jours seulement après avoir commencé sa carrière, il subit le sort de ses devanciers et perdit la vie. • < Nous pourrions citer encore un grand nombre d'exemples de ces folles tentatives. On s'y laisse entraîner facilement parce qu'on ignore combien l'appui d'un parti puissant est nécessaire dans une entreprise dé cette nature. Si Ton s'y jette avec le seul dessein de tromper le peuple, on mérite de ne pas réussir et de subir le châtiment de son crime.. •, 1 Ce surnom est le diminutif de Ton- son Histoire des Berbers, 1. 11, p. 270 de la zeri, c'est-à-dire, natif de Touzer, ville du traduction.
Djerîd tunisien. 4 Tribu berbère du Rif marocain. ( Voy.
3 Ibn Khaîdoun parle de ce chef dans ' * Le Vêlez de Goméra de nos cartes.
59». Une dynastie ne peut étendre son autorité que sur un nombre limité de royaumes et de contrées.
En effet, les partisans de la dynastie, le peuple qui l'a établie et qui la soutient, doivent se distribuer par bandes dans les divers royaumes et forteresses dont ils ont obtenu la possession. 11 faut occuper le pays afin de pouvoir le protéger contre l'ennemi et y faire respecter l'autorité du gouvernement central. Parmi leurs attributions, ces détachements ont pour mission de prélever l'impôt et de contenir les vaincus. Or, quand un empire a éparpillé ses forces de cette manière, il épuise ses moyens d'action, et les limites (extérieures) des provinces (qu'il a conquises) deviennent la frontière de son territoire et marquent toute l'étendue qu'il est capable de prendre. Si le souverain voulait essayer d'augmenter ses possessions, il n'aurait plus assez de troupes pour tout garder, et donnerait à ses ennemis et aux Etats voisins une occasion favorable de l'attaquer. La crainte qu'il leur inspirait d'abord ne les retiendrait plus, et leurs tentatives audacieuses porteraient un grand préjudice à son autorité. Si les forces de l'empire sont très-nombreuses, si l'on ne les affaiblit pas en les distribuant par détachements dans les places fortes et sur les frontières, l'empire a le moyen de s'emparer des régions situées en dehors de ses limites et d'acquérir toute l'étendue qu'il peut recevoir.
Cela est dans la nature même des choses. L'esprit de corps est une puissance naturelle; chaque puissance produit des résultats, et c'est aux résultats qu'on la reconnaît. Une dynastie est bien plus puissante dans le siège de son gouvernement qu'aux extrémités et aux frontières de son empire. Quand elle a étendu son autorité jusqu'aux 292. frontières, elle ne saurait la porter plus loin. C'est ainsi que s'affaiblissent les rayons de lumière qui émanent d'un point central, et les ondulations circulaires qui s'étendent sur la surface de l'eau lorsqu'on la frappe. Aussitôt que l'empire subit les premières atteintes de la vieillesse et de la décrépitude, il rétrécit ses frontières, tout en conservant sa capitale, et il continue à diminuer l'étendue de son territoire jusqu'au moment où il doit succomber, d après la volonté de Dieu, et perdre même sa capitale. Une dynastie qui se laisse enlever le siège de sa puissance a beau conserver encore ses provinces frontières, elle disparaît du monde 1 à l'instant même. La capitale d'un État est, pour ainsi dire, le cœur de l'empire; à l'instar du cœur des animaux, il transmet les esprits vitaux dans tous les membres du corps; si l'on saisit le cœur, on met toutes les extrémités en désarroi.
Voyez, par exemple, la Perse: aussitôt que les musulmans se furent emparés d'El-Medaîn, capitale de cet empire, toute la puissance des Perses fut anéantie. Les provinces frontières étaient cependant restées au pouvoir de Yezdeguird; mais cela ne lui servit de rien. Il en fut tout le contraire de la domination de l'empire grec en Syrie: lorsque les musulmans eurent enlevé ce pays aux Grecs, ceux-ci se retirèrent vers Constantinople, siège de leur empire; aussi la perte de la Syrie ne leur nuisit pas. En effet, leur puissance se maintiendra jusqu'à ce que Dieu veuille en permettre la chute. Voyez aussi les Arabes dans les premiers temps de l'islamisme. Comme ils étaient très-nombreux, ils s'emparèrent facilement des pays voisins: la Syrie, l'Irac et l'Egypte tombèrent promptement entre leurs mains. Alors ils portèrent leurs armes plus loin et envahirent le Sind, l'Abyssinie, l'Ifrîkiya et le Maghreb; ensuite ils pénétrèrent en Espagne. S'étant fractionnés en bandes, afin d'occuper ces royaumes et de garder ces frontières étendues, ils finirent par perdre de leur force et se trouvèrent dans l'impossibilité de faire de nouvelles conquêtes; aussi l'islamisme se trouva-t-il arrêté dans son progrès et n'alla pas plus loin. Parvenue à cette limite extrême, la domination musulmane commença P. 293.
un mouvement rétrograde qui doit continuer jusqu'à ce que Dieu permette la ruine de cet empire. Tel a été le sort des Etats qui se sont formés depuis (l'établissement de l'islamisme); qu'ils aient eu à leur disposition beaucoup de troupes ou peu, aussitôt qu'ils les eurent distribuées dans les provinces, ils ne purent plus effectuer des conquêtes.
La grandeur d'un empire, son étendue et sa durée sont en rapport direct avec le nombre de ceux qui Vont fondé.
Cest avec l'aide d'un corps puissant qu'on parvient à fonder un empire. Ce corps se compose de troupes que l'on doit distribuer ensuite dans les Etats et les provinces dont l'empire se compose, afin d'y tenir garnison. Plus la tribu et le peuple qui ont fondé un grand empire sont nombreux, plus cet empire est fort, et plus il possède de provinces et de territoires. Nous en voyons un exemple dans l'empire islamique: lorsque Dieu eut rallié tous les Arabes à la religion, le nombre des musulmans qui prirent part à l'expédition de Tebouk, dernière campagne entreprise par le Prophète, -montait à cent vingt mille, tant cavaliers que fantassins. De ces guerriers les uns appartenaient à la grande tribu de Moder et les autres à celle de Cahtan.
Ajoutez à cette masse les gens qui embrassèrent l'islamisme pendant le temps qui s'écoula depuis cette expédition jusqu'à la mort du Prophète. Lorsque ces Arabes se mirent en marche pour conquérir des royaumes, aucune forteresse, aucun pays, quelque bien protégé qu'il fût, ne put leur résister. Ils envahirent le territoire des Perses et celui des Grecs, de ces deux, peuples qui formaient alors les plus puissantes nations du monde. Ils attaquèrent les Turcs en Orient, les Francs et les Berbers en Occident et les Goths en Espagne. S'étant P. 294. portés depuis le Hidjaz jusque dans le Sous El-Acsa, et depuis Je Yémen jusque chez les Turcs, dans la région la plus reculée du nord, ils étendirent leur domination sur les sept climats. Voyez ensuite l'empire des Sanhadja (Zîrides) et celui des Almohades, comparés à celui des Fatémides, qui précéda ceux-ci. Comme la tribu des Ketama, celle qui avait établi la dynastie fatémide sur le trône, était plus nombreuse que les tribus des Sanhadja et des Masmouda (Almohades), elle les surpassa aussi par l'étendue de l'empire qu'elle fonda. L'Ifrîkiya, le Maghreb, la Syrie, l'Egypte et le Hidjaz leur étaient soumis. Après eux on vit s'élever l'empire des Zenata. Ce peuple, depuis le commencement de "sa carrière, avait toujours été moins nombreux que les Masmbuda; aussi leur était-il inférieur quant à l'étendue de son empire. Le même fait se reconnaît encore quand on considère l'état des Zenatiens 1 du Maghreb: celui des Mérinides (en Maroc) et celui des Beni Abd el-Ouad (àTlemcen). Lorsque les Mérinides commencèrent à faire des conquêtes, ils étaient plus nombreux que les Beni Abd el-Ouad; aussi les surpassèrent-ils par la puissance et l'étendue de leurs possessions; ils les vainquirent même à plusieurs reprises. On assure que les Mérinides avaient d'abord trois mille hommes sous les armes, et que les Beni Abd el-Ouad n'étaient que mille 2. Il est vrai que ces nombres augmentèrent plus tard, avec le progrès du bien-être général et par l'adjonction d'une foule de partisans.
Donc l'étendue d'un empire et sa puissance sont en rapport direct avec le nombre de ceux qui l'ont fondé. Il en est de même de la durée des empires. La durée de toute chose qui a eu un commencement dépend de la force du tempérament de cette chose; or le tempérament des empires 3, c'est l'esprit de corps. Plus cet esprit est fort, plus l'empire se dislingue par la vigueur de son tempérament et par sa durée. C'est dans les masses nombreuses que l'esprit de corps se développe le mieux, ainsi que nousJ'avons déjà dit.
Ce que nous venons d'exposer dépend d'une cause réelle. Quand un empire commence à perdre de son étendue, c'est aux frontières que ce rétrécissement a lieu 4. S'il se compose d'un grand nombre de P. provinces, ses frontières seront très-éloignées de la capitale et auront un vaste développement. Chaque perte de territoire a lieu dans un certain temps. Si les provinces sont nombreuses, ces époques de diminution seront nombreuses aussi; car chaque province a un temps pour se maintenir et pour faiblir. (Donc un empire renfermant beaucoup de provinces) aura une longue durée.
1 Pour wUyi, Usez iu\ïy). 3 Pour itfjdJf, lisez JjdJI.
* Le mot est de trop.? • « 4 Après (o^î;, insérez-^.
Voyez, par exemple, commént l'empire des Arabes musulmans s'était maintenu plus longtemps que tout autre. Nous ne parlons pas ici seulement de la dynastie abbacide, qui siégeait au centre même de l'empire, mais aussi de celle des Oméiades qui s'étaient retirés en Espagne; toutes les deux avaient duré jusqu'au commencement du V e siècle de l'hégire. Celle des Fatémides se maintint pendant près de deux cent quatre-vingts ans. Celle des Sanhadja, qui relevait de l'empire fatémide, à partir de l'époque où Maadd el-Moëzz investit Bologguîn Ibn Zîri du gouvernement de l'Ifrîkiya, se maintint depuis Tan 1 358 jusqu'à l'an 667, époque ou les Àlmohades lui enlevèrent la Calaâ 2 et Bougie. L'empire alniohade (hafside) de nos jours a subsisté plus de deux cent soixante et dix ans; ainsi la durée des empires est en rapport direct avec le nombre des guerriers qui les avaient fondés 5 règle que Dieu lui-même a suivie dans sa conduite envers les hommes. [Coran, sour. XL, vers. 85.)
Un empire s'établit difficilement dans un pays occupé par de nombreuses tribus ou peuplades.
Cela provient de la diversité d'opinions et de sentiments qui règne chez ces peuples. Chaque opinion, chaque sentiment, trouve un parti pour le soutenir; aussi les révoltes sont-elles très-fréquentes contre l'autorité de l'empire (que Ton vient d'y fonder). L'empire a beau s'appuyer sur le dévouement de ses partisans; les peuples qu'il tient en soup. 296. mission ont aussi un esprit de corps, et chaque peuple se croit assez fort pour rester indépendant. Voyez, par exemple, ce qui s'est passé en Ifrîkiya et en Maghreb depuis le commencement de l'islamisme jusqu'à nos jours. La population de ces contrées est composée de Berbers, peuple organisé en tribus donl chacune est animée d'un vif esprit de corps. Ibn Abi Sarh leur fil éprouver une première défaite ainsi, qu'aux Francs (qui étaient avec eux); mais cela n'eut aucun résultat; ils prirent l'habitude de se révolter et d'apostasier; à chaque instant ils se mettaient en insurrection, sans se laisser contenir par 1 Pour lisez ïX» — 1 Voyez ci-devant, page 3ao, noie 5.
les châtiments que leur infligeaient les armées musulmanes. Lorsque l'islamisme eut pris pied chez eux, ils retombèrent dans leurs habitudes de révolte et embrassèrent les opinions religieuses des Kharedjites. Ces mouvements eurent lieu à plusieurs reprises. « Les Berbers du Maghreb, ditlbn Abi Zeïd 1, apostasièrent jusqu'à douze fois, et la doctrine de l'islamisme ne s'établit définitivement dans leurs cœurs qu'à partir de l'administration de Mouça Ibn Noceïr. » Omar (le khalife), voulant désigner cet état de choses, disait que l'Ifrîkiya semait la discorde 2 dans les cœurs de ses habitants. Par ces paroles il donnait à entendre que cette contrée était remplie de tribus et de peuplades; ce qui portait les habitants à la désobéissance et à l'insubordination.
Dans flrac, à la même époque, ainsi qu'en Syrie, un pareil état de choses n existait pas. L'un de ces pays avait des 'troupes perses pour le garder, et l'autre, des troupes grecques. Ces armées consistaient en un mélange de gens de toute espèce, habitants des villes. Quand les musulmans eurent effectué la conquête de ces deux pays, il n'y eut plus de résistance ni de révoltes à craindre. Dans le Maghreb, au contraire, les tribus berbères étaient innombrables; elles s'adonnaient toutes à la vie nomade, et chacune d'elles avait pour se soutenir un vif esprit de corps et de famille. Chaque fois qu'une de ces peuplades venait à s'éteindre, une autre la remplaçait et en adoptait les habitudes de révolte et d'apostasie; aussi les Arabes durent travailler longtemps avant de pouvoir établir l'autorité de l'empire musulman dans l'Ifrîkiya et dans le Maghreb.
En Syrie, les Israélites trouvèrent des tribus composées de Phi- P. listins, de Canaanéens, de descendants d'Esaù, de Madianites, de 1 Pour Zeid t>-ij, il faut, sans doute lire Yezîd iSJyj. Abou Mohammed Aïoub Ibn Abi Yezîd, fils du célèbre Abou Yezîd qui fit une guerre si acharnée à la dynastie fatémide, était très-versé dans la connaissance des généalogies berbères. 11 demeura pendant quelque temps à la cour de Cordoue, auprès du célèbre ministre Ibn Abi Prolégomènes.
Amer, surnommé El-Mansoar. (Pour l'histoire d'Abou Yezîd, voyez Y Histoire des Berbers, t. II, p. 53o et suiv. et 1. 111, p. aoi et suiv.)
* Il y a ici une espèce d'allusion étymologique: les mots Ifrîkiya el moferreca (séparant) peuvent se ramener à une même racine.
descendants de Lot (les Moabites), d'Edomites, d'Araméens, d'Amalécites, de Gergéséens et de Nabatéens; ceux-ci se tenaient du côté de la Mésopotamie et de MosuL Le nombre de ces tribus, ainsi que la diversité de leurs sentiments et de leurs intérêts, était immense. Les Israélites éprouvèrent donc de grandes difficultés avant de pouvoir établir leur domination dans ce pays et y fonder un empire. Leur autorité fut souvent ébranlée par des révoltes, et ils se laissèrent infecter euxmêmes par l'esprit de désordre qui animait leurs sujets. Aussi se mirent-ils souvent en insurrection contre leurs rois, ét ils n'eurent jamais un empire solidement établi. Vaincus par les Perses, puis par les Grecs, ils furent enfin subjugués et dispersés par les Romains.
Il en est tout autrement des pays où l'esprit de corps et de tribu n'existe pas. On peut y fonder un empire facilement; le souverain est toujours sans inquiétude, parce que les soulèvements et les révoltes y sont très-rares. Cet empire n'a pas besoin de s'appuyer sur une foule de partisans animés d'un même esprit de corps. Telle est l'Egypte, ainsi que la Syrie de nos jours; il n'y a pas de tribus ni de peuplades organisées en bandes; on pourrait même croire que ce dernier pays n'avait jamais été une pépinière de tribus. Le sultan d'Egypte vit dans une tranquillité parfaite, tant est rare dans cette contrée l'esprit de faction et de révolte. Là on ne trouve qu un souverain et des sujets obéissants. Le gouvernement, dirigé par un prince d'origine turque et soutenu par des bandes (de mamlouks) appartenant à la même race, passe d'un souverain à un autre, de famille en famille. Il s'y trouve aussi un khalife que l'on intitule l'Abbacide et qui descend des khalifes de Bagbdad: De nos jours, le même état de choses se voit en Espagne, pays P. 298. gouverné par Ibn el-Ahmer. Quand la dynastie de ce prince commençait à s'établir, elle n'était pas très-forte et n'avait pas beaucoup de troupes. Les Beni'l-Ahmer appartiennent à une de ces familles arabes qui avaient été au service des Oméiades et dont il ne restait qu'un très-petit nombre, Lorsque le gouvernement des Arabes fut renversé en Espagne et que les Berbers lemtouniens (almoravides) et les Almohades eurent effectué (successivement) la conquête de ce pays, les musulmans espagnols furent tellement opprimés et maltraités par les vainqueurs, que leurs cœurs en furent remplis de haine et d'indignation. A Tépoque où le gouvernement des Almohades tirait vers sa fin, les Cids 1 (ou princes) de cette dynastie cédèrent au roi chrétien un grand nomhre de forteresses, dans Pespoir d'obtenir de lui 2 des secours qui les mettraient en mesure d'entreprendre la conquête de Maroc, capitale 3 de l'empire. Toutes les anciennes familles arabes qui étaient restées en Espagne et qui conservaient encore leur esprit national se réunirent alors; peu disposées par leur origine à rester dans des villes et à séjourner dans des établissements fixes, elles s'étaient consacrées à la vie militaire et servaient dans les milices de l'empire 4. Ibn Houd (roi de^Saragosse), Ibn el-Ahmer (le Nasride, sultan de Grenade), et Ibn Merdenîch (chef de l'Andalousie orientale) 5, appartenaient chacun à une de ces familles. Le premier, ayant saisi le commandement, fit proclamer en Espagne l'autorité spirituelle des khalifes abbacides, souleva le peuple contre les Almohades, dont il venait de répudier la souveraineté, et parvint à les expulser du pays. Ensuite Ibn el-Ahmer aspira au pouvoir et, ne voulant pas reconnaître pour chef religieux le khalife abbacide, ainsi que l'avait fait Ibn Houd, il fit prononcer la prière publique au nom d'Ibn Abi Hafs, chef almohade et souverain de Tlfrîkiya. Pour s'emparer du pouvoir, il n'eut besoin que d'un très-faible parti, composé de membres de sa propre famille, qu'on nommait les Roouça (les rêh 1 Les princes de la famille royale des nides avaient alors enlevé aux Almobades Almohades et de celle des Hafsides por- la ville de Maroc et les provinces qui en taient le titre de Cid. En arabe, ce mot dépendent.
signifie seigneur ou maître et s'écrit seïyid; * Pour ^=^r;^» je lis avec le mala prononciation vulgaire et usuelle de ce nuscrit C et l'édition de Boulac. mol est cîd. Rodrigue de Bivar, en adop- • 5 Le nom Merdenîch n'est ni arabe ni tant ce titre, n'avait fait que suivre un berber; serait-il une altération arabe du usage propre aux musulmans de l'Occi- nom Martinus?. Ibn Khaldoun a consacré dent. une jaotice a ibn Merdenîch dans son His- 2 Pour lisez aj. toire des Berbers.
Pour lisez *j*&Jk. Les Mériou chefs). Il pouvait se passer d'un corps plus nombreux parce que l'esprit de tribu existait à peine parmi les populations du pays. Là aussi il n'y avait qu'un souverain et des sujets. Plus tard, il prit les armes 1 contre le roi chrétien et, s'étant attaché les princes zenatiens 2, qui avaient traversé le détroit pour se réfugier chez lui, il en forma un corps de troupes, auxquelles il confia la garde de ses P. 299. forteresses et de ses frontières. Le souverain zenatien (mérinide) qui régnait sur le Maghreb avait conçu l'espoir de s'emparer de l'Espagne; mais ce corps de réfugies seconda Ibn el-Ahmer avec dévouement, et le soutint jusqu'à ce qu'il put rétablir ses affaires, concilier les esprits et se mettre à l'abri de toute attaque. L'autorité reste encore dans sa famille.
Il ne faut pas croire qu'Ibn el-Ahmer ait pu fonder un empire sans être soutenu par un parti animé d'un certain esprit de corps. Lorsqu'il commença sa carrière il avait un parti, assez faible, il est vrai, mais parfaitement suffisant pour l'exécution de ses projets. En effet, l'esprit de tribu et de corps n'était pas fort en Espagne; ce prince n'avait donc aucun besoin d'un nombreux corps de partisans afin de faire la conquête du pays. Dieu seul peut se passer de Vappui de ses créatures.
Dans un empire, le souverain est naturellement porté à se réserver toute l'autorité 8; on s'y abandonne au luxe, à l'indolence et au repos 4.
Commençons par l'esprit d'autocratie. C'est par l'influence de l'esprit de corps que se fondent les empires 5, ainsi que nous l'avons dit. Or un peuple animé d'un vif sentiment de sa dignité se compose * Ibn Khaidôun a consacré plusieurs chapitres de son Histoire des Berbers au corps des Volontaires de la foi, dont les officiers el la plupart des soldats étaient des réfugiés Abd-el-Ouadi tes et Mérinides. (Voy. ÏHistoire des Berbers, t. VI, p. 45q et suiv. de la traduction.)
8 Littéral. « la gloire. » L'expression lX^JL M^jû^îl est employée par notre auteur dans le sens d'autocratie.
4 Dans l'édition de Boulac et dans deux de nos manuscrits, ce chapitre en forme trois.
6 Pour o^sèJ\ lisez (AiX\ y\ (A)'^ avec les manuscrits et l'édition de Boulac.
d'un grand nombre de tribus dont une seule est plus forte que toutes les autres ensemble, et les domine au point de les réunir et de les absorber. C'est ainsi que se forment des associations capables de soumettre les autres peuples et de conquérir des empires. Pour éclaircir ce principe, nous ferons observer que l'esprit de corps dans une tribu est comme le tempérament dans les êtres créés. Le tempérament est un mélange des (quatre) éléments, ainsi que nous l'avons exposé ailleurs. Or un mélange d'éléments qui se neutralisent ne saurait former un tempérament: pour que cet effet se produise, il faut absolument que l'un des éléments prédomine sur les autres. Il en est de même pour un nombre de familles réunies en tribu et animées d'un même esprit de corps: une de ces familles doit être assez forte pour tenir ensemble les autres, les absorber, les combiner en un seul p. 3oo. corps et concentrer en elle-même tous les sentiments patriotiques qui les animaient. L'esprit de corps, porté de cette manière à son plus baut degré d'intensité, ne se trouve que dans les familles illustres qui ont l'habitude du commandement. Dans une telle maison, il faut qu'un des membres ait le pouvoir d'imposer ses volontés aux autres.
Cet individu doit à la supériorité de sa naissance l'avantage de commander en chef à toutes les 1 familles de la confédération. Comme la hauteur et la fierté sont des sentiments naturels à l'espèce humaine 2, le chef d'un peuple ne consent jamais à partager son pouvoir avec un autre, ni à lui permettre de commander ou d'administrer. Ainsi se. développe l'amour-propre, sentiment qui est dans la nature de l'homme; ainsi s'établissent les principes que la nécessité de gouverner rend indispensables. Le chef, par exemple, doit être unique; avec plusieurs surviendraient des conflits très-nuisibles à la communauté. Et, s'il y avait dans (le ciel et sur la terre) plusieurs dieux, ces deux (régions) auraient déjà péri. (Coran, sour. xxi, vers. 22.)
Un chef suprême réprime l'ambition des familles placées sous ses ordres; il courbe l'audace des autres chefs et ne leur laisse aucun espoir de partager le pouvoir avec lui. Il dompte l'ardeur des autres familles qui aspirent au commandement et les empêche d'y arriver; autant que possible, il se réserve toute l'autorité et n'en laisse à personne la moindre portion 1. Gardant pour lui-même tout le pouvoir, il ne consent jamais à le partager. Le fondateur d'un empire possède toute l'autorité; son successeur en perdra probablement une partie, ou bien ce sera le troisième souverain de la dynastie. Cela dépendra de l'esprit d'indépendance qui anime ses subordonnés et de leurs moyens de résistance. Ce que nous venons d'indiquer doit nécessairement arriver dans tous les empires; c'est une des lois observées par Dieu à V égard de ses créatures. [Coran, sour. XL, vers. 85.)
Passons aux causes qui amènent les habitudes du luxe. Un peuple qui en a vaincu un autre et qui a enlevé l'autorité souveraine à ceux qui l'exerçaient parvient à un haut degré de bien-être et d'aisance. Les habitudes du luxe se développent rapidement chez lui et il abandonne la vie dure et grossière qu'il avait menée jusqu'alors, afin de jouir du superflu et de tous les plaisirs délicats qui font le charme de l'existence. 11 adopte les usages du peuple qu'il vient de remplacer i. et commence bientôt à s'apercevoir combien le superflu est indispensable. Se laissant entraîner vers toutes les jouissances, il déploie une grande recherche dans sa table, ses vêtements, son mobilier et sa vaisselle. Les individus rivalisent à qui aura les choses les plus belles, et ils tâchent de surpasser les peuples voisins par l'excellence de leur cuisine,, la richesse de leurs habits et l'élégance de leurs montures. Cela sert d'exemple à leurs descendants et ne discontinue pas jusqu'à la fin de l'empire. Le degré d'aisance dont ils jouissent est en rapport avec l'étendue de leur domination; chez eux le luxe atteint une limite qui est déterminée par la grandeur de l'empire, par sa force et parles habitudes du peuple auquel ils ont succédé.
Quant à l'amour de l'indolence et du repos, nous dirons qu'un peuple ne parvient pas à posséder un empire, à moins d'en entre- 1 Littéral. « ni chameau ni chamelle. » prendre la conquête. Les fatigues qu'il consent à subir afin d'y parvenir ont pour ternie le triomphe de ses armes et l'acquisition du pouvoir. Parvenu au but, il discontinue ses efforts.
J'ai admiré comment la fortune a travaillé pour nie tenir séparé de nia bienaimée, et comment, après notre union, elle a cessé ses efforts.
Après l'acquisition de l'empire, les vainqueurs renoncent aux travaux et aux fatigues qu'ils s'étaient volontairement imposés et ils cherchent le repos, la tranquillité et le désœuvrement. Ils s'occupent à goûter les fruits de la domination, à se bâtir de beaux édifices, de belles maisons et à se procurer de riches habillements. Ils élèvent des palais, ils construisent des fontaines, ils plantent des jardins et se livrent à la jouissance des biens mondains. Préférant le repos aux fatigues, ils ne s'occupent que de beaux habits, de mets recherchés, de vaisselle et de tapis. -S'étant accoutumés à ce genre de vie, ils en transmettent l'habitude à leurs descendants. Le luxe ne cesse de croître chez eux, jusqu'à ce que Dieu fasse connaître sa volonté définitive. / Lorsqu'un empire a acquis sa forme naturelle par rétablissement de l'autocratie et par l'introduction du luxe, il tend vers sa décadence.
Ce principe peut se démontrer de plusieurs manières: d'abord, l'établissement de l'empire entraîne nécessairement celui de l'autocratie. Tant que les familles (dont se compose la tribu) participent au pouvoir et qu'elles travaillent avec ensemble pour le maintenir, leur désir de vaincre et leur ardeur à se défendre servent de frein à leur insubordination et à leur orgueil, en les portant toutes à la recherche de la gloire. Pour élever l'édifice de cette gloire, elles affrontent la mort avec joie et préfèrent le trépas au déshonneur. Si un membre de la tribu parvient à s'emparer de toute l'autorité, il réprime leur insubordination, les tient en bride et s'attribue tout le butin à leur exclusion. Dès lors, leur ardeur pour la gloire se refroidit, leur courage fléchit et elles s'habituent à l'abaissement et à la soumission. La génération qui les remplace, ayant été élevée dans la dégradation, se figure que la solde dont le sultan la gratifie est la juste rétribution du service quelle lui rend en le soutenant par les armes et en protégeant le territoire de l'empire. Elle ne le comprend pas autrement. Dans cette race déchue, on trouve rarement un individu qui accepte une solde avec la pensée que cela l'oblige à risquer sa vie; aussi l'empire s'affaiblit et, en perdant les forces qu'il tenait de l'esprit de corps, il s'engage dans une voie qui mène à la décadence et à la décrépitude.
En second lieu, il est dans la nature des choses que le luxe s'introduise dans un empire, ainsi que nous l'avons déjà exposé. On prend de plus en plus les habitudes du faste, on dépense au delà des traitements, le revenu devient insuffisant, les pauvres meurent d'indigence, les riches dissipent leurs émoluments en dépenses p. 3o3. de luxe, et cet état de choses s'empire de génération en génération, jusqu'à ce que les traitements deviennent insuffisants. On commence alors à sentir les atteintes du besoin; le sultan ordonne aux officiers de réserver leurs moyens pour les frais des expéditions militaires, et, comme ils ne le peuvent pas, il les punit, saisit les revenus assignés à- la plupart d'entre eux, se les approprie, ou les donne à ses enfants et à ses protégés. Cela rend impossible aux officiers de remplir leurs devoirs et affaiblit ainsi la puissance du maître de l'empire.
De plus, lorsque le luxe a fait de grands progrès dans une nation et que les traitements deviennent insuffisants, le chef de l'Etat, c'està-dire, le sultan, se voit forcé de les augmenter, afin de tirer d'embarras ses employés et de réparer les brèches faites à leur fortune. Or l'impôt produit une somme fixe que Ton ne saurait augmenter ni diminuer, et l'accroissement que l'on voudrait lui donner en établissant des impôts extraordinaires a aussi une limite infranchissable. Si l'on veut consacrer les revenus de l'Etat à la solde de l'armée, et qu'on augmente cette solde afin de remédier aux embarras dans lesquels les militaires se sont jetés par leurs habitudes de luxe et de dépense, on commencera par diminuer le nombre des troupes.
L'augmentation accordée, le luxe fait de nouveaux progrès, une nouvelle augmentation devient nécessaire et le nombre des troupes continue à diminuer; cela se répète une troisième et une quatrième fois, jusqu'à ce que l'armée, étant maintenant très-réduitc, ne suffit plus à la garde 1 du pays. L'empire montre sa faiblesse; les nations voisines, ou bien les peuplades et les tribus soumises à son autorité, s'enhardissent au point de l'attaquer; enfin il disparaît du monde, avec la permission de Dieu, dont la volonté a prescrit un sort semblable à tout ce qu'il a créé.