SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

Page 7 of 46

LXXXVI PROLÉGOMÈNES consentit à se retirer moyennant une contribution d'un million de dinars (environ douze millions de francs); mais, quand la somme lui fut payée, il exigea encore dix mille dinars l. On eut alors l'imprudence de le laisser occuper une des portes de la ville par un détachement de troupes chargé de maintenir Tordre parmi les Tartares qui y entreraient pour faire des emplettes. Tîmour profita de cette occasion pour s'emparer de la place. H enleva aux habitants toutes leurs richesses, et en fit périr un grand nombre dans les tortures. Le reste fut emmené captif, et Damas devint la proie des flammes.

Nous allons examiner ce que devint Ibn Khaldoun pendant ces événements désastreux.

« Le cadi 'i-codat Ouéli 'd-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun était à Damas lors du départ du sultan. Quand il apprit cette nouvelle, il descendit du haut de la muraille au moyen d'une corde, et alla trouver Tîmour. Ce prince l'accueillit avec distinction, et le logea chez lui; puis il l'autorisa à rentrer en Egypte 2. » « Quand Ibn Khaldoun se trouva enfermé'à Damas, il descendit du haut de la muraille au moyen d'une corde, et, s'étant rendu au milieu des troupes de Tîmour, il se lit conduire auprès de leur chef. Tîmour, frappé de son air distingué, ébloui même par ses discours, le fit asseoir, et le remercia de lui avoir procuré l'occasion de connaître un homme si savant. Il le retint auprès de lui et le traita avec les plus grands égards, jusqu'au moment où il lui accorda la permission de partir. Il lui fournit aussi des provisions pour la route.

«Le jeudi i er châban (17 mars 1 4-0 1 ), Ibn Khaldoun arriva au Caire, ayant quitté Damas avec l'autorisation de Tîmour, qui lui avait donné un sauf-conduit signé de sa propre main. La suscription se composait des mots Tîmour Gorghan 3. Grâce à l'intervention d'Ibn 1 Anbâ'l-Ghomr. 5 Selon Abou 1-Mehacen, ras, arabe, 2 El-Macrîzi, dans son Solouk, fol. 27 v°. n° 666, fol. 83, le mot Gourghan est l'équi- D'IBN KHALDOUiN. lxxxvu Khaldoun, plusieurs prisonniers obtinrent la permission de partir avec lui. Parmi eux se trouvait le cadi Sadr ed-Dîn Ahmed, fils du grand cadi Djemal ed-Dîn el-Gaïsari, et inspecteur de l'armée 1. » Entendons Ibn Cadi Chohba sur les mêmes faits: « Le premier jour du mois de ehâban, le cadi Ouéli 'd-Dîn Ibn Khaldoun arriva au Caire avec le cadi Sadr ed-Dîn, fils de Djemal ed-Dîn, et le cadi Saad ed-Dîn, fils du eadi Cberef ed-Dîn, le Hanbalite. Ils étaient du nombre de ceux qu'on avait laissés en Syrie, et auxquels les ennemis avaient eoupé la retraite. Ibn Khaldoun s'était trouvé avec les autres eadis lorsqu'ils sortirent de Damas pour se rendre auprès deTîmour. Ce prince, ayant appris qui il était, le reçut avec de grands égards, et lui demanda une liste écrite des pays et des déserts du Maghreb (la Mauritanie), ainsi que des noms des tribus qui habitaient cette contrée. S'étant fait expliquer cette liste en persan, il en témoigna à l'auteur sa haute satisfaction, et lui demanda s'il n'avait pas composé une histoire du Maghreb. Ibn Khaldoun lui répondit: « Bien * plus, j'ai rédigé l'histoire de l'Orient et de l'Occident, et j'y ai « parlé de tous les rois; j'ai composé aussi une notice sur vous, et «je voudrais vous en donner lecture, afin de pouvoir -en corriger « les inexactitudes. » Tîmour lui donna cette permission, et, quand il entendit sa propre généalogie, il lui demanda comment il l'avait apprise. Ibn Khaldoun lui répondit qu'il la tenait de marchands dignes de foi, qui étaient venus dans son pays. Il lut ensuite le récit des conquêtes de Tîmour, de son histoire personnelle et de ses commencements. Le prince, ayant entendu cette lecture, exprima sa satisfaction et dit à l'auteur: « Voulez- vous venir dans mon pays? » Celuivalent des mots arabes C5^1tl (allié langage des Moghols, signifie gendre, vouaux rois par des mariages). Ibn Arab-cbah lant indiquer, par ce nouveau titre, qu'il dit, dans sa Viede Tamerlan (t. l,p. 29 de était devenu le gendre de plusieurs rois, l'édition de Manger), que ce prince, après On peut voir, sur ce mot, le Journal asiaavoir conquis la Transoxiane, épousa plu- tique d'octobre 1828 et le numéro de désieurs filles de rois et ajouta â ses autres cembre 1829.

titres celui de Gourghaîij mot qui, dans le 1 Soîoak, fol. 28 v°.

LXXXVII1 ei répondit: •< J aime l'Egypte et l'Egypte m'aime; il faut absolument « que vous me permettiez de m'y rendre, soit maintenant, soit plus « tard, afin de pouvoir arranger mes affaires; ensuite je viendrai me « mettre à votre service. » Le prince lui permit de partir et d'emmener avec lui les personnes qu'il voulait. Je tiens ce récit du eadi Chihab ed-Dîn Ibn el-Eïzz, qui avait assisté à une partie de cet entretien * Ces extraits constatent que notre historien eut une entrevue avec Tîmour, et que ce conquérant l'avait très-bien accueilli. Ils servent aussi à confirmer, jusqu'à un certain point, le récit d'un autre historien contemporain, Ibn Arab-chah. En voici la traduction d'après les manuscrits de la Bibliothèque impériale, et l'édition de YAdjaïb el-Macdour imprimée à Calcutta. On sait que le texte et la traduction, publiés par Manger, offrent tant de fautes qu'on ne peut pas s'y fier.

« Quand ils (les habitants de Damas) 2 se virent trompés dans leurs espérances (par le départ précipité du sultan d'Egypte), et qu'ils reconnurent le malheur qui venait de leur arriver, ils réunirent les grands de la ville, les chefs et les étrangers marquants qui s'y trouvaient en ce moment, savoir: le grand eadi hanefite Ibn el-Eïzz, son fils, le grand eadi Chihab ed-Dîn, le grand eadi hanbalite Ibn Moflih, le grand eadi hanbalite de Naplous, Chems ed-Dîn; le eadi Ibn Abi Teïyeb, secrétaire particulier (du sultan); le eadi et vizir Chihab ed-Din Ibn es-Chehîd, — le titre de vizir conservait encore quelque éclat; — le eadi ehafeïte Chihab ed-Dîn ed-Djeïyani, le eadi hanefite Ibn el-Coucha et le naïb el-Hokm (lieutenant gouverneur). Ces personnages distingués sortirent de la ville pour demander grâce, après s'être concertés sur la conduite qu'ils devaient tenir.

a Lors du départ du sultan avec ses troupes, le eadi Ibn Khaldoun se vit environné par l'armée de Tîmour. C'était un homme très-dis- 1 Ibn Cadi Chohba, fol. 181. Adjaïb eUMacdour, édition de Calcutta, D'IBN KHALDOUN. lxxxix tingué, et un de ceux qui étaient venus (en Syrie) avec le sultan. Quand celui-ci eut renoncé à son entreprise, Ibn Khaldonn ne s'en aperçut probablement pas, de sorte qu'il se trouva pris (dans la ville) comme dans un filet. H logeait au collège Adeliya, et ce fut là que les personnes dont nous avons cité les noms allèrent le trouver pour remettre à sa prudence la conduite de cette affaire. Comme ses idées s'accordaient avec les leurs, ils lui confièrent avec empressement l'entière direction de l'entreprise. En effet, ils n'auraient pas pu se dispenser de. son concours; il était malékite de secte et d'aspect \ un second Àsmaï pour l'instruction et le savoir 2. Il partit avec eux, portant un turban léger, un habillement de bon goût, et un burnous aussi fin que son esprit, et semblable (par sa couleur foncée) aux premières ombres de la nuit 3.

« Ils le mirent à leur tête, parfaitement disposés à consentir aux conditions, avantageuses ou non, qu'il pourrait obtenir par ses paroles et ses démarches. Ayant paru en présence de Tîmour, ils se tinrent debout, remplis de frayeur et d'appréhension, jusqu'à ce que ce prince daignât calmer leurs inquiétudes en leur permettant de s'asseoir. Alors il s'approcha d'eux avec empressement, et passa de l'un à l'autre en souriant; puis il commença à les examiner attentivement, en observant leur conduite et en étudiant leurs paroles. Frappé de l'aspect d'Ibn Khaldoun, dont l'habillement différait de celui de ses collègues 4, il dit: « Cet homme-là n'est pas de ce pays. » Ceci amena une conversation, dont nous raconterons les détails plus loin. L'entretien fini, on leur servit des plats chargés de viande bouillie, et l'on plaça 1 Par l'expression malékite d'aspect, Ibn Arab-chah veut probablement dire qu'il avait l'air aussi grave el aussi imposant que Malek, l'ange préposé à la garde de l'enfer. Celte expression peut encore se rendre par les mots « beau comme un ange. » a Asmaï était un philologue et un littérateur célèbre.

3 L'ouvrage dlbn Arab-chah est écrit Prolégomènes.

en prose rimée et rempli d'archaïsmes, de néologisines, de jeux de mots, d'allusions plus ou moins obscures et d'idées souvent très-bizarres.

4 L'auteur de YAnbâ el-Ghomr (manuscrit n° 658, fol. 223 r°) dit qu'Ibn Khaldoun ne portait pas le costume des cadis, et qu'il conservait l'habillement usité dans son pays.

L xc PROLÉGOMÈNES devant chaque convive une portion convenable. Les uns s'en abstinrent par scrupule de conscience; d'autres négligèrent d'y toucher pour se livrer au plaisir de la conversation; mais quelques-uns, et Ibn Khaldoun, du nombre, se mirent à manger de bon appétit « Pendant le repas, Tîmour les examinait à la dérobée, et Ibn Khaldoun tournait ses yeux de temps en temps vers le prince, les baissant chaque fois que celui-ci fixait ses regards sur lui. Enfin il haussa la voix et parla en ces termes: « Seigneur et émir, je rends grâce à « Dieu tout-puissant; par ma présence (dans ce monde), j'ai donné de « l'illustration aux rois des peuples, et, par mon ouvrage historique, « j'ai fait révivre le souvenir de leurs exploits. J'ai vu beaucoup de « princes arabes; j'ai été à la cour de tel et tel sultan; j'ai visité les « pays de l'Orient et de l'Occident; je me suis entretenu avec les émirs « et les lieutenants qui y commandaient, et maintenant, grâce à Dieu, « j'ai vécu assez longtemps pour voir un véritable roi, un prince qui « sait gouverner. Si les mets qu'on sert chez d'autres princes garantissent du danger celui qui en mange, les vôtres ont, de plus, la « propriété d'ennoblir le convive et de le rendre fier. » Charmé de ces paroles, Tîmour tressaillit de plaisir, et, se tournant vers l'orateur, il négligea toutes les autres personnes pour converser avec lui. Il lui demanda les noms des rois de l'Occident, leur histoire et celle de leurs dynasties, et il écouta avec un vif intérêt tous ces renseignements. » « Ouéli 'd-Dîn Abd er-Rahman Ibn Khaldoun, le malékite, grand cadi d'Egypte \ composa un très-bel ouvrage historique qui, à ce que j'ai entendu dire à une personne qui l'avait vu, lu et compris, est rédigé sur un plan entièrement original. C'était un homme d'une grande habileté dans les affaires, et un littérateur du premier ordre. Quant à moi, je n'ai jamais eu l'occasion de le voir. Il vint en Syrie avec les troupes de l'islamisme (l'armée égyptienne), et, lors de leur retraite, il tomba entre les mains de Tîmour. L'affabilité de ce prince l'ayant mis à son aise, il lui dit dans un de leurs entretiens: « Seigneur et « émir, je vous prie, en grâce, de m'accorder l'honneur de baiser cette 1 Manger, Vita Timuri, t. II, p. 786 et suivantes; Adjaïb elMacdour, p.

D'IBN KHALDOUN. xci D'IBN KHALDOUN. xci « main qui doit subjuguer le monde. » Une autre fois, pendant qu'il parlait avec Tîmour au sujet des rois de l'Occident, et qu'il lui racontait une partie de leur histoire, ce prince, qui prenait un grand plaisir à lire les ouvrages historiques et à se les faire lire, exprima le désir de l'emmener avec lui. A cette invitation, Ibn Khaldoun fit la réponse suivante: « Seigneur et émir, il n'est plus possible que l'Egypte « ait un autre maître que vous. Quant à moi, vous me tenez lieu de «richesses, de famille, d'enfants, de patrie, d'amis et de parents; « auprès de vous, j'oublie les rois, les chefs, les grands, 'et même toute « l'espèce humaine, car toutes les qualités qui font leur mérite se « trouvent réunies en votre personne. Je n'ai qu'un seul regret, c'est « d'avoir passé une grande partie de ma vie loin de votre service, et « de n'avoir pas eu plus tôt l'occasion de charmer mes regards en con-« templant l'éclat de votre aspect. Mais le destin m'a enfin dédom-« magé de cette privation; je vais échanger l'illusion pour la réalité, « et j'aurai bien des raisons de répéter ce vers du poëte: Que Dieu te récompense de ta démarche; mais hélas! tu es venu bien tard.

« Entouré de votre faveur, je vais entrer dans une nouvelle vie; je « reprocherai à la fortune de m'avoir tenu si longtemps éloigné de « votre présence; je passerai le reste de mes jours à votre service; « attaché à votre étrier (votre personne), j'aurai atteint le faîte des « honneurs, et ce temps sera la période la plus brillante de mon exis-« tence. Rien ne m'attriste, excepté (l'absence) de mes livres, dans la « composition desquels j'ai passé ma vie, y travaillant nuit et jour. « Ils renferment les fruits de mes études: l'histoire du monde, depuis « la création, et celle des rois de l'Occident et de l'Orient. Si j'avais « ces livres sous la main, je vous assignerais la première place parmi * les souverains; par le récit de vos exploits, j'ajouterais une broderie « éclatante au tissu de leur histoire, et je ferais de votre empire le « diadème qui complète cette parure 1; car vous êtes l'homme aux ba- 1 Littéral, «une frange aux robes de leurs époques, et je ferais de votre souveraineté la lunule du front de leur temps. » XC1I PROLÉGOMÈNES « tailles, celui dont les triomphes ont répandu le plus vif éclat, meine « jusqu'au fond du Maghreb!. C'est vous dont les favoris de Dieu ont « prédit la venue; c'est vous qu'ont désigné les tables astrologiques « et le Djefer 2, attribué au khalife Àli, émir des croyants;. vous, né « sous la grande conjonction des planètes, vous qui êtes l'imam dont « on attend l'apparition vers la fin du temps. Mes ouvrages sont au «Caire, et, si je pouvais me les procurer, je ne quitterais jamais tf votre étrier, je n'abandonnerais jamais votre seuil. Je remercie Dieu « de m'a voir fait trouver un homme sachant m'apprécier, me patro-« ner et me protéger, etc. » « Tîmour lui demanda la description du Maghreb, des royaumes que ce pays renferme, de ses routes, villes, tribus et peuples et Ibn Khaldoun lui raconta tout cela, comme s'il eût eu le pays sous les yeux, et, en faisant ce récit, il eut soin d'y donner une tournure conforme aux idées de Tîmour Tîmour lui fit alors le récit de ce qui s'était passé dans son propre pays, de ses guerres, etc. Ensuite il l'autorisa à se rendre au Caire pour y prendre sa famille 1, ses enfants et ses ouvrages, et lui fit promettre de revenir sans retard, en l'assurant qu'à son retour il trouverait le sort le plus heureux. Ibn Khaldoun partit en conséquence pour la ville de Scfed, et se tira d'une position difficile. » Arrivé au Caire, notre auteur ne tarda pas à rentrer dans la vie publique. Au mois de ramadan de la même année (avrilmai 1 ko 1), il fut (encore) nommé grand cadi malékite d'Egypte, en remplacement de Djemal ed-Dîn cl-Acfehci 3, et, au mois de djomada second 8o4 (janvier 1^02), il fut remplacé par Djemal ed-Dîn el-Bisati 4. Au mois de dou'l-hiddja 8o4 (juil- 1 Littéral, a celui dont la lune de ses des Prolégomènes et la Chrèstom. ar. de victoires s'est élevée à l'orient du Maghreb M. de Sacy, 2 # éd. t. II, p. 3oo.) (en se dégageant) des ténèbres des con- 3 Ibn Cadi Chohba, fol. 181 v°; Solouk, * Livre de prédictions, fort célèbre 4 Ibn Cadi Chohba, fol. 196 v°. Selon parmi les musulmans. (Voyez la 2* partie l'auteur de ÏAnba, fol. 188 v°, Ibn Khal- D'IBN KHALDOUN. xcm let 1^02) *, il fut nommé cadi à la place d'El-Bisati, et celui-ci le remplaça de nouveau en rebiâ premier 806 (septembre-octobre i4o3) 2. En cbâban 807 (février i4o5), il fut nommé grand cadi, pour la cinquième fois, en remplacement d'El-Bisati 3, qu'il eut encore pour successeur au mois de dou 1caada (mai i4o5) \ Enfin, au milieu du mois de ramadan 808 (5 mars 1 l\o6), il remplaça El-Bisati; mais il mourut le 26 du même mois ( 1 5 mars 1 ào6) 5, âgé de soixante et quatorze ans.

Telle fut la carrière dlbn Khaldoun. Livré malgré lui aux occupations les moins conformes à ses penchants, et obligé de sacrifier aux exigences de sa position comme homme d'Etat l'amour de la retraite et de l'étude, il essayait toujours de se dérober aux tracas des affaires publiques et y réussit quelquefois.

Ce fut dans ces intervalles de loisir qu'il put satisfaire à ses goûts favoris et rédiger plusieurs ouvrages, dont le seul qui nous reste, celui qui se compose de l'Histoire universelle et des Prolégomènes, a suffi pour immortaliser son nom. La lecture de l'Autobiographie et de certains chapitres de l'Histoire des Berbers fait clairement reconnaître qu'en sa qualité de secrétaire d'état et d'homme de cour il ne manquait ni d'habileté ni de talent, et qu'il avait presque toujours l'adresse de se ménager des amis, même parmi les ennemis des divers souverains dont il fut successivement le serviteur. Sa belle figure et l'élégance de sa tenue contribuèrent peut-être à son succès doun fut remplacé par El-Bisati, au mois de châban (mars) de cette année.

Ibn Cadi Chohba, fol. 199 v°; Bedr ed-Dîn, fpl. 55 v°; Anba, fol. 189.

^xciv PROLÉGOMÈNES comme diplomate et comme courtisan; mais ce fut certainement à ses qualités aimables et à sa grande instruction qu'il dut l'avantage d'être bien accueilli des grands partout où il se présentait. Il est vrai que, selon un auteur cité par El-Maccari, il eut beaucoup d'ennemis, qui lui reprochaient une humeur tracassière, la manie de contredire et d'entamer des discussions à tout propos, de fréquentes incartades et un esprit roi de et inflexible. Je ne sais jusqu'à quel point ces reproches sont bien fondés, mais on peut voir dans l'Autobiographie qu'il avait offensé une classe très -nombreuse, celle des gens de loi, dont il froissait, dans l'exercice de fonctions très-importantes, l'amour-propre et les intérêts, en dévoilant impitoyablement leur ignorance et leurs prévarications.

L'histoire n'avait pas été d'abord l'objet de ses travaux; avant de s'en être occupé, il avait composé plusieurs traités sur d'autres sujets, traités que nous ne possédons plus. Le vizir Liçan ed-Dîn Ibn el-Khatîb, pour lequel notre auteur s'était toujours montré un ami dévoué, parle de ces écrits avec admiration et noué en fournit la liste, que je reproduis ici: i° Un commentaire sur \e Borda, poëme célèbre, composé par El-Bousîri à la louange de Mohammed; 2° Un Talkhîs, ou épitome de la plupart des traités composés par Ibn Rochd (Averroès); 3° Un traité de logique; 4° Un Talkhîs de la Somme (Mohassel) de théologie composée par l'imam Fakhr ed-Dîn er-Razi; 5° Un traité d'arithmétique; 6° Un commentaire sur un poëme en vers techniques (redjez) composé par le vizir Ibn el-Khatîb et renfermant une exposition des principes fondamentaux de la jurisprudence \ 1 La Vie du vizir Liçan ed-Dîn Ibn el-Khatîb, composée par l'historien El-Macxcv A cette liste on peut ajouter plusieurs lettres et un grand nombre de poëmes (cacîda) dont on retrouve des fragments dans l'Autobiographie et dans la vie d'Ibn el-Khatîb.

Mais l'ouvrage auquel Ibn Khaldoun doit sa grande renommée, c'est l'Histoire universelle et les Prolégomènes qui l'accompagnent. Parlons d'abord de l'Histoire. Cette vaste compilation se compose de notices, quelquefois très-étendues, sur tous les peuples et tous les empires qui ont figuré dans le monde, depuis les temps les plus reculés jusqu'aux dernières années du xiv c siècle. Rédigée sur un plan tout à fait nouveau, ainsi que l'auteur lui-même le fait remarquer avec une satisfaction évidente \ elle s'écarte beaucoup de la forme ordinaire des chroniques composées auparavant.

Au lieu de suivre d'un seul trait l'ordre chronologique des événements, depuis le commencement du monde jusqu'au temps de l'auteur, elle consacre une section spéciale, et quelquefois un tableau généalogique, à chaque race, à chaque peuple et à chaque dynastie. Dans ces articles, Ibn Khaldoun réunit tous les renseignements qui concernent le peuple ou la famille dont il parle, renseignements jusqu'alors épars dans divers livres. Ce système offre, sans aucun doute, de grands avantages; il nous fournit sur chaque peuple et chaque dycari, forme deux gros volumes in-fol. La plus grande partie de l'ouvrage consiste en poèmes, lettres et autres pièces composées par le vizir, el en plusieurs notices biographiques, dans lesquelles Fauteur fournil des renseignements sur les aïeux d'Ibn el-Khalîb, sur ses amis el sur ses contemporains les plus distingués. Un exemplaire de cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque impériale, ancien fonds, n M 758, 759. L'Histoire littéraire et politique de l'Espagne, dont M. de Gayangos nous a donné une traduction abrégée, et dont le texte entier, remplissant plus de 1600 pages in-4°, vient d'être publié par les soins de MM. Dozy, Wright, Dugal et Krebl, avait été composée pour servir d'introduction à la biographie de Liçan cd-Dîn. Le passage relatif à Ibn Khaldoun et cité par Ei-Maccari se trouve dans le manuscrit n° 759, fol. 9 r\ 1 Voyez ci-après, p. 9.

XCVI PROLÉGOMÈNES XCVI PROLÉGOMÈNES nastie une notice plus ou moins complète; mais si le lecteur veut étudier l'histoire d'un pays 'tel que l'Egypte, où plusieurs dynasties de différentes races ont régné successivement, il se voit obligé de passer, à diverses reprises, d'une partie de l'ouvrage à une autre, afin de trouver tous les renseignements qui concernent cette contrée- Il est vrai qu'en faisant de pareilles recherches il rencontre assez souvent deux récits d'un même événement, dont l'un sert de contrôle et quelquefois de correctif à l'autre. Pour former ce recueil de monographies, l'auteur eut sous les yeux les principaux ouvrages historiques, généalogiques et géographiques de la littérature arabe, et c'est en les dépouillant avec soin, et en condensant les indications ainsi recueillies, qu'il parvint à composer cette série de mémoires. Il n'avait pas eu d'abord l'intention d'écrire une histoire universelle. Retiré dans un château situé auprès de Tîaret, ville de la province d'Oran 1, il s'était borné, dans les premiers temps, à traiter des dynasties et des tribus qu'il connaissait alors le mieux, celles de la Mauritanie.

A cet ouvrage, intitulé Histoire des Berbers, il ajouta un volume de prolégomènes; peu de temps après, il compléta son travail par une nouvelle série de mémoires relatifs aux peuples et aux dynasties de l'Orient.

L'Histoire universelle est partagée en trois livres, dont le premier se compose des Prolégomènes; le second a pour sujet les peuples de l'Orient, et le troisième est consacré à ceux de la Mauritanie.

Un exemplaire complet de cet ouvrage doit contenir, de plus, l'Autobiographie, et former sept volumes. Dans l'exemplaire manuscrit de la Bibliothèque impériale, Supplément 1 Voyez ci-devant, page lxvii.

D'IBN KHALDOUN. xcvu arabe, n° 742 5, l'Autobiographie se trouve placée en tête du troisième volume.

Le tome I d'un exemplaire complet doit renfermer les Prolégomènes; Le tome II, l'Histoire anté-islamite, la Vie de Mohammed et l'Histoire des quatre premiers khalifes; Le tome III, l'Histoire du khalifat de l'Orient; Le tome IV, l'Histoire des petites dynasties, tant de l'Orient que de l'Occident; Le tome V, l'Histoire des Seldjoukides et des Tartars; Le tome VI, l'Histoire des Berbers; Le tome VII, l'Histoire des Zenata, peuple appartenant à la race berbère.

J'ai publié, sous le titre d'Histoire des Berbers, le texte et la traduction des tomes VI et VII 1.

Le tome I forme le sujet de la traduction qui va suivre.

Le tome II renferme les chapitres suivants: Sur les peuples du monde et sur leurs origines; Sur la manière dont l'auteur a dressé les arbres généalogiques qui accompagnent ses notices; Sur les diverses races du peuple arabe; Liste des dynasties dont l'histoire se trouve dans l'ouvrage; Sur les Arabes de la première race, ou Arabes arabisants [El- Aral el-Ariba); Sur Ibrahim (Abraham), le père des prophètes; Sur les Arabes de la seconde race, ou Arabes arabisés [El-Arab el-Mostareba); Sur les Tobbâ, rois bimyérites; 1 Histoire des Berbers, texte arabe, 1. 1, in-4°; Alger, imprimerie du Gouvernement, 1847, *• H» i85a. La traduction française du même ouvrage forme quatre Prolégomènes.

volumes in-8°,dont le premier fut imprimé à Alger, en i85a, le second en i85A, le Iroisième et le quatrième en i856.

M Sur les rois de Babel, tant nabatéens qu'assyriens; sur les rois de Mosul et sur les Djerameea, rois de Ninive; Sur les Coptes et leurs dynasties; Sur les enfants d'Israël; Sur les juges des enfants d'Israël; Sur les rois des enfants d'Israël; Sur la scission qui eut lieu entre les Israélites; Sur les dix tribus et la ruine de leur empire; Sur la réédification du temple; histoire des deux dynasties israélites: celle des Beni Hasmonaï (les Asmonéens ou Machabées), et celle des Beni Hiroudos (la famille d'Hérode), jusqu'à la ruine de Jérusalem pour la seconde fois; Sur Aïça Ibn Meryem (Jésus, fils de Marie); sur les apôtres, les quatre évangiles, et rassemblée (ou concile des prêtres) dans laquelle ils rédigèrent leur loi; Sur les Perses; liste de leurs rois; Sur les Perses de la première race et sur leurs rois; Sur les Caïaniens, Perses de la seconde race; Sur les Acbkaniens, Perses de la troisième race, et sur les Molouk et-Tawalf (rois des provinces, c'est-à-dire, les Arsacides); Sur les Sassanides, Perses de la quatrième race, et histoire de leurs rois, les Akacera (les Ghosroës); Sur les Younan (les Grecs), les Roum (Romains), et leur origine; Sur l'empire des Younan; Sur les Caïacera (les Césars) des Latînïîn (les Latins); Suite des Césars, depuis l'avènement d'Héraclius et l'établissement de l'empire islamique jusqu'à la chute de l'empire grec (devant les armes des croisés latins); Sur les Goths et leur dynastie en Espagne; Sur les Arabes de la troisième race, ou Arabes successeurs des Arabes (El-Arab et-Tabéâ lïl-Arab)\ Sur les généalogies des Arabes de la troisième race; Sur les Himyérides, peuple descendu de Cahtan; Sur les Codhâa et leurs subdivisions; Sur les Kehlan, peuple descendu de Cahtan; Sur les Monderides, rois de Hîra; D'IBN KHALDOUN. xcix Sur les rois kindites; Sur les Djafnides, rois ghassanides; Sur les tribus d'Aous et de Khazredj; Sur les Beni Adnan; Sur les Coreïch; Sur la mission du Prophète et son hégire; Sur le khalifat d'Abou Bekr; Sur le khalifat d'Omar; Sur l'inauguration d'El-Hacen, qui céda ensuite l'autorité à Moaouïa.

Le tome III renferme l'histoire de la dynastie oméiade et celle de la dynastie abbacide, jusqu'à la prise de Baghdad par les Tartars, Le dernier chapitre offre la liste des khalifes abbacides qui vécurent en Egypte sous la tutelle du gouvernement des Mamlouks. Je crois inutile de donner les titres des chapitres dont se compose ce volume, la suite de ces khalifes étant bien connue.

Dans le tome IV, on trouve les dynasties suivantes: Les Alides, rivaux des Abbacides; Les Idrîcides du Maghreb el-Acsa; La révolte des descendants de Fatema, à la suite des troubles qui eurent lieu à Baghdad (lors de la mort d'El-Amîn); Les Idrîcides, rois du Maghreb; Histoire du chef des Zendj; Les missionnaires alides dans le Deïiem et le Guîlan; ils fondent une dynastie dans le Taberistan; La dynastie des Ismaéliens-Obéidides (les Fatemides) à Cairouan et au Caire; Les Beni Hamdoun, princes d'El-Mecîla et du Zab; Les Carmates et leur empire dans le Bahreïn; M, c PROLÉGOMÈNES Les chefs qui soumirent les Arabes à leur autorité, après la chute de la puissance des Carmates; Les Ismaéliens (les Assassins), seigneurs de châteaux forts en Irac, en Perse et en Syrie; Le règne des Beni Soleïman à la Mecque, puis dans le Yémen; Le règne des émirs Hachemides à la Mecque; Les Beni Gatâda, émirs de la Mecque, et les Beni Nemi, branche de cette famille; Les Beni Mohenria, émirs de Médine; Les Beni 'r-Ressi, imams de la secte des Zeïdiya, à Saada, dans le Yémen; La lignée d'Ali, ses descendants les plus remarquables; La dynastie des Oméiades d'Espagne; Les Beni Hammoud (Idrîcides) d'Espagne; Les Molouk et-Tawaîf (rois des provinces) en Espagne; Les Beni Abbad, rois de Séville; Ibn Djchwer, président de la municipalité de Cordoue peudant la guerre civile; Les Beni '1-Aftas, rois de Badajos; Badîs Ibn Habbous, roi de Grenade; Les Beni Dhi n-Noun, rois de Tolède; Ibn Abi Amer (El-Mansour) et les Amerites; Les Beni Houd, rois de Saragosse; Modjahed l'Amerite, seigneur de Dénia et des îles orientales (les Baléares); Les cbefs qui se soulevèrent^ vers la fin de la domination almoravide; Les Beni Merdenîch, à Valence; Ibn Houd, chef qui s'insurgea contre les Almoravidcs; Les Beni 'l^Ahmer, rois d'Andalousie; Les Beni Adfounch (les fds d'Alphonse), famille galicienne qui régna en Espagne après les Goths et pendant la domination musulmane 1; notice sur leurs voisins les Afrendja (les Français), les Bachkounech (les Basques) et les Bortogal (les Portugais); 1 M. Dozy a donné le texte el la traduc- de ses Recherches sur l'histoire et la littération de ce chapitre dans la seconde édition ' tare de V Espagne, 1. 1, p. 96 et sniv.

ci Les gouverneurs de Tlfrîkiya (la Mauritanie) sous l'empire des Abbacides; les émirs Aghlebides 1; Le royaume des Kelbides ou Beni Àbi 'l-Hacen en Sicile; L'île de Crète, sa conquête par les musulmans; Le Yémen et les dynasties musulmanes fondées dans ce pays par les Obéidides, les Abbacides et autres princes arabes; Les Beni Zîad du Yémen;, • Les Solaïhides du Yémen; Les Ocaïlidcs de Mosul; Les Mirdacides d'Àlep; Les Beni Mezyed, princes d'El-Hilla; Les Toulounides d'Egypte; Les Merouanides, rois de Dîar-Bekr; Les SafTarides, rois de Sidjistan; Les Samanides, rois de la Transoxiane; Les Beni Sobokteguîn, rois de Ghazna (les Ghaznevides); L'empire fondé par les Turcs à Kachghar et dans les provinces de Turkestan; Les Ghourides de Gbazna, leur empire dans le Khoraçan et dans l'Inde; L'empire fondé par les Beni Yezîd, branche de la famille deïlemite qui enleva l'autorité temporelle aux khalifes abbacides de Baghdad; Les Bouïdes; L'empire possédé par Vuchemguîr et par ses fils en Khoraçan et dans le Taberistan; La dynastie deïlemite des Beni Moçafer dans l'Adherbeïdjan; Les Beni Cliabîm, rois d'El-Bat'ha; Les Beni Hacenouaïh, famille kurde qui régna à Deïnaouer et à Samaghan.

Le tome V renferme des notices sur: Les Seldjoukides; Les Beni Anouch-Tekîn, rois du Kharizm; Les Beni Totoch Ibn Alb-Arslan, souverains de Damas et d'Alep; 1 Ce chapitre et le suivant ont été publiés, texte et traduction, par M. Noël des Vergers; Paris, i84 1.

CII PROLÉGOMÈNES Les Beni Cotolmich, rois seldjoukides de Conia (Iconë) et de Belad er-Roum (l'Asie Mineure); Les Beni Socman, clients des Seldjoukides, et rois de Khalat et de l'Arménie; Conquête du littoral et des forteresses de la Syrie par les Francs; Les Ortokides, souverains de Maredîn, de Dîar-Bekr et de Hisn-Kaïfa; Les Beni Zengui Ibn Ac-Sonkor, clients des Seldjoukides, et souverains de la Mésopotamie et de la Syrie; Les Aïyoubides, souverains de l'Egypte, de la Syrie, du Yémen et du Maghreb; La dynastie des Turcs (Mamlouks) en Egypte et en Syrie; Les Beni Rasoul, clients des Aïyoubides et souverains du «Yémen; L'empire des Tartars, peuple de race turque; Djinguiz-Khan; Les Beni Hoctaï, descendants de Djinguiz-Khan; Timour (Tamerlan), descendant de Hoctaï; ses conquêtes; il détruit la ville de Damas; Les Beni Douchi-Khan; L'empire des Houlagou; Les Beni Artena, rois moghols de l'Asie Mineure. Les Boni Othman (les Ottomans), peuple turcoman qui possède la partie septentrionale de l'Asie Mineure, jusqu'au canal de Constantinople.

Le tome VI renferme des notices sur: Les tribus arabes établies dans le Maghreb; Les diverses tribus berbères; Les Beni Ouaçoul de Sidjilmessa; Les Beni Abi '1-Afïa de Teçoul; Les Sanhadja; Les Zîrides; Les Hammadides; Les Almoravides; Les Beni Eïçam de Ceuta; Les Beni Saleh de Nokour; Les Masmouda;