SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolégomènes (Muqaddimah), Volume I

French

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D'IBN KHALDOUN. cm Les Almohades; Les Hafsides; Les Beni Mozni de Biskera; Les Beni Yemloul (ou Imloul) de Touzer; Les Beni Mekki de Cabes; Les Beni Thabet de Tripoli, etc.

Le tome VII se compose des notices sur: Les Zenata; La Kahena; Les Beni Ifren; Abou Corra, souverain deTiemeen; Abou Yezîd, l'homme à Vâne; Abou n-Nour, souverain de Ronda, en Espagne; Les Maghraoua; Les Beni Zîri Ibn Atîa; Les Beni Khazroun de Sidjilmessa; Les Beni Felfoul de Tripoli; Les Beni Yala de Tlemcen; Les Beni Berzal, et leur royaume en Espagne; Les Beni Abd-el-Ouad, souverains de Tlemcen; Les Beni Gommi; Les Beni Rached; Les Beni Toudjîn; Les Beni Selama; Les Beni Merîn, souverains du Maghreb el-Acsa (le Maroc actuel); Les volontaires de la foi musulmane en Andalousie, et notices des chefs mérinides qui les commandaient.

La Bibliothèque impériale possède trois exemplaires de cette histoire universelle. Ils offrent tous des lacunes considérables; mais ils peuvent se compléter les uns par les autres. Voici l'indication sommaire du contenu de chacun de ces exemplaires: civ PROLÉGOMÈNES Supplément arabe y n° 7^5. — Exemplaire composé de huit volumes petit in-folio; écriture orientale; copié en 1 835- Le manuscrit original doit se trouver dans la medreça ou collège d'Ibrahim-Pacha, à Gonstantinople. Bien que l'écriture de cet exemplaire témoigne de la grande précipitation que le copiste avait mise dans l'exécution de sa tâche, elle est trèslisible et reproduit assez exactement le texte d'un bon manuscrit.

Le tome I renferme les Prolégomènes; Le tome II, une histoire anté-islamite qui n'est pas d'Ibn Khaldoun.

Le tome III commence par le khalifat de Moaouïa et finit par celui des Abbacides.

Le tome IV renferme les petites dynasties.

Le tome V commence par une histoire des Fatemides, qui n'appartient pas à l'ouvrage d'Ibn Khaldoun et qui remplit quarante-neuf feuillets. Le reste du volume se compose de chapitres et de fragments de chapitre appartenant à l'histoire des Berbers.

Le tome VI renferme l'Histoire des Berbers; Le tome VII, l'Histoire des Zenata; Le tome VIII, l'Histoire des Seldjoukides et des Tartars.

Supplément arabe, n° 7^24. — Exemplaire qu'on a essayé de composer par des volumes dépareillés; écriture maghrébine du dernier siècle et de l'avant-dernier; format in-folio.

Le tome I renferme l'histoire anté-islamite jusqu'à la fin de la notice sur les Kehlanides; Le tome II, toute l'Histoire anté-islamite, la Vie de Mohammed et l'Histoire des quatre premiers khalifes; D'IBN KHALDOUN. cv Le tome III, l'Histoire des Berbers; Le tome IV, les petites dynasties.

Le tome V, qui a disparu, devait contenir l'Histoire des Seldjoukides et des Tartars.

Le tome VI est un autre exemplaire de l'Histoire des Berbers.

Le tome VII renferme l'Histoire des Zenata.

Supplément arabe, n° 7^25. — Cinq volumes appartenant à un même exemplaire; format in-folio, écriture maghrébine.

Le tome I renferme les Prolégomènes;.

Le tome II, l'Histoire anté-islamite, la Vie de Mohammed et l'Histoire des quatre premiers khalifes; Le tome III, l'Autobiographie et l'Histoire du khalifat de l'Orient.

Le tome IV, qui manque, devait contenir les petites dynasties ou bien l'Histoire des Zenata.

Le tome V renferme l'Histoire des Berbers; Le tome VI, celle des Seldjoukides et des Tartars.

Cet exemplaire fut transporté de la bibliothèque d'Alger à celle de Paris, en l'an i84i> par Tordre du ministre de la guerre. Il avait appartenu au célèbre Salah Bey, <sw qui le donna l'an 1206 de l'hégire (1 798 de J. C.) à la mosquée fondée par lui à Gonstantine. Lors de la prise de cette ville par les Français, tous les livres appartenant à la mosquée avaient été employés par les Turcs pour faire des barricades. M. Berbrugger, qui se trouvait alors avec l'armée, put sauver environ un millier de volumes, qu'il fit transporter à la bibliothèque d'Alger. Le reste fut perdu, ayant été dispersé, ou brûlé à défaut de bois de chauffage.

La Bibliothèque impériale possède, de plus, un exemplaire Prolégomènes. \ cvi PROLÉGOMÈNES des Prolégomènes, petit in-folio renfermant deux cent cinquante feuillets d'une belle écriture orientale. Ce manuscrit, écrit l'an 1 1£6 de Thégire (1 733 de J. G.), se trouve dans le Supplément arabe, sous le n° 7^2». 11 fut envoyé de Constantinople à la Bibliothèque impériale par le général Sébastiani, sur la demande de M. de Saey, qui s'en est beaucoup servi et en a inséré plusieurs extraits dans sa Chrestomathie arabe et dans plusieurs autres de ses ouvrages. M. Quatremère, dans ses notes, le désigne par la lettre A; il en a fait la base de son édition et Fa reproduit avec peu de changements. Quelquefois il a adopté des variantes offertes par trois autres manuscrits, qu'il désigne par les lettres B, C et D.

Le manuscrit B lui appartenait. M. Jos. Aumer, savant orientaliste attaché à la Bibliothèque royale de Munich, m'a fait savoir que ce volume se "trouvait maintenant dans cet établissement. Ayant eu la bonté de l'examiner sur ma prière, il m'a écrit qu'il renferme les Prolégomènes seulement, qu'il est du format petit in-folio, d'une écriture menue et très- régulière, et qu'il porte la date de l'an 1 1 5 1 de l'hégire (1738-1739 de J. C). Le dernier chapitre des Prolégomènes y manque.

En examinant les variantes que M. Qnatremère signale comme étant fournies par le manuscrit G, j'ai reconnu qu'il a voulu désigner par cette lettre le tome I de l'exemplaire de ÏHistoire universelle qui appartient à la Bibliothèque impériale et qui porte le numéro 7^23. Bien que ce manuscrit soit écrit avec assez peu de soin, il offre d'excellentes leçons el mérite plus de confiance que M. Quatremère ne semble lui en avoir accordé. S'il l'avait eollationné en entier, il y aurait trouvé des variantes bien autrement importantes que celles dont il nous a fait part. Ce manuscrit offre une particularité qui mérite d'être signalée.

* D'IBN KHALDOUN. cvn A la suite de la préface, on trouve un chapitre inédit qui remplit deux pages et demie et qui renferme un éloge pompeux du sultan Barcoue, souverain d'Egypte. L'auteur désigne ce prince par le titre de notre seigneur, le roi victorieux, Moulana el-Melek ed-Dhaker Abou Saîd, et il lui dédia cet exemplaire de son ouvrage, qu'il intitula, à cette occasion, «Le Dhaherien, « traitant des exemples instructifs offerts par l'histoire des « Arabes, des peuples étrangers et des Berbers. » Il présenta cet exemplaire à la bibliothèque du prince, ce qui. dut avoir lieu entre les années 78/i (i382 de J. C.) et 801 (1399); ^ a première date étant celle de l'avènement de Bareouc, et la seconde, celle de sa mort.

Les variantes marquées D ont été prises dans le tome I du manuscrit de la Bibliothèque impériale n° 7^25, ainsi que je m'en suis assuré par un examen attentif. Le texte de ce manuscrit offre beaucoup de fautes, mais il fournit assez souvent de bonnes leçons. M. Quatremère a évidemment négligé de le collationner en entier; il s'est contenté de le consulter de temps en temps. Le copiste de ce manuscrit termina son travail Tan 1067 de l'hégire (1 656 de J. G.); il n'indique. pas le lieu où il écrivait.

Des quatre manuscrits dont M. Quatremère s'est servi, j'ai entre les mains ceux qu'il a désignés par les lettres A, G et D. J'ai collationné le texte de l'édition de Paris sur les deux derniers et sur un exemplaire de l'édition imprimée à Boulac en 1867, sous la direction d'un savant musulman nommé >^ &Jtjytf\j Nasr el-Hourîni. Cette édition forme un volume grand in-folio et renferme trois cent seize pages; elle porte un petit nombre dénotes marginales rédigées par l'éditeur, et dont quelques-unes ont une certaine importance. A la suite de la préface d'Ibn-Khaldoun se trouve un chapitre dédicatoire qui rappelle celui qu'on remarque dans le manuscrit G. Nous y lisons que l'auteur présenta cet exemplaire de son ouvrage à la bibliothèque de «l'émir des croyants, Abou Farès Abd el-Azîz, fils de notre seigneur, le grand sultan, champion de la foi, mort en odeur de sainteté, l'émir des croyants, Abou '1-Hacen,» sultan mérinide. Ensuite il ajoute: « Puisse l'ombre tutélaire de ce prince s'étendre sur tout le peuple; puissent les souhaits qu'il a formés pour le triomphe de l'islamisme recevoir leur accomplissement! » Cela indique qu'Abou Fârès régnait encore. Plus loin il dit qu'il envoya cet exemplaire à la bibliothèque royale mérinide (^$#1^), donnée par cette famille à la grande mosquée du quartier des Gairouanites ((^jl^ 1 à Fez, afin qu'elle fût mise à l'usage des étudiants.

Ici se présente une difficulté chronologique: l'émir des croyants (titre officiel des souverains mérinides) Abd el-Azîz, fils du sultan Abou '1-Hacen, mourut l'an 77 4 de l'hégire (1372 de J. G.). Or, à cette époque, Ibn Khaldoun n'avait pas encore composé son ouvrage. Il le rédigea à Casr Ibn Selama, entre les années 776 et 77g, ainsi qu'il nous l'apprend dans son autobiographie et dans une note ajoutée à la fin de ses Prolégomènes. Il est donc certain que le prince à qui il présenta cet exemplaire ne pouvait pas être Abou Farès Abd el-Azîz, premier sultan mérinide de ce nom, et l'on doit supposer que le copiste du rfianuscrit dont Nasr el-Hourîni s'était servi a introduit une confusion en abrégeant la généalogie du prince, laquelle était sans doute écrite de cette manière: ^UjJI a f u \kJUl L»^t ^Jj^jJI £1 ^«JL 4I ^x^Ll ^1 ^oOitl, c'est-à-dire, «l'émir des croyants, Abou Farès Abd el-Azîz, fils de notre seigneur le sultan Abou '1 Abbas Ahmed, fils de notre seigneur le sultan Abou Salem D'IBN KHALDOUN.. cm Ibrahim, fils de notre seigneur le grand sultan, champion de la foi, mort en odeur de sainteté, Abou '1-Hacen, émir des croyants, etc. » Abou Farès Ahfl el-Azîz, le second souverain qui porta ces noms, monta sur le trône l'an 796 de l'hégire (1 3g3 de J. C.); Ibn Khaldoun avait terminé son ouvrage plusieurs années auparavant, et se trouvait alors en Egypte. On comprend alors pourquoi il envoya un exemplaire de son Histoire universelle au sultan mérinide, au lieu de le lui offrir en personne.

En.marge de ce chapitre, dans l'édition de Boulac, il y a une note par laquelle l'éditeur nous apprend que, dans un autre manuscrit, écrit en caractères maghrébins, le même chapitre dédicatoire se présente avec quelques modifications. L'auteur y fait l'éloge du sultan hafside Abou l'-Abbas Ahmed, fils d'Abou Abd-Allah Mohammed, fils du khalife et émir des croyants, Abou Yahya Abou Bekr, et nous apprend qu'il présenta cet exemplaire de son ouvrage à la bibliothèque de ce souverain. Nous savons, par l'autobiographie, que cela eut lieu entre les années 780 (1878 de J. G.) et 783. L'éditeur de l'édition de Boulac fait observer que ce manuscrit est moins détaillé que celui de Fez, ce qui ne doit pas nous surprendre, l'auteur lui-même ayant déclaré qu'il avait fait des additions à son grand ouvrage après son arrivée en Egypte. La présence de ces deux dédicaces dans l'édition de Boulac nous donne à supposer qu'elle représente le texte du manuscrit offert par Ibn Khaldoun à la bibliothèque des Mérinides, et que l'éditeur aura confronté ce texte avec le manuscrit présenté par l'auteur au sultan de Tunis. Je ne pense pas cependant que Nasr el-Hourîni les ait suivis bien exactement; on peut remarquer dans son édition des leçons évidemment inexactes et d'autres qu'aucun des manuscrits de Paris ne jusex. PROLÉGOMÈNES tifie. On y voit aussi plusieurs passages qui, ayant été composés par l'auteur d'une manière incorrecte ou obscure, ont été redressés ou modifiés, afin d'être rendus plus intelligibles. Ces changements, à mon avis, ne sont pas toujours heureux; quelquefois même ils altèrent la pensée d'ïbn Khaldoun. Je dois ajouter que le compositeur égyptien n'a pas suivi exactement sa copie: quand deux phrases voisines se terminent par le même mot, il lui arrive très-souvent de sauter la seconde.

L'édition de Paris reproduit une particularité offerte par les manuscrits A et B et assez importante pour être signalée ici. On y trouve, dans certains chapitres, de longs paragraphes qui sont évidemment des additions marginales, et Ton y remarque de plus, au commencement de la sixième section, six chapitres entiers qui manquent dans les manuscrits C et D et dans l'édition de Boulac. L'authenticité de ces additions me paraît hors de doute: on y reconnaît le style d'ïbn Khaldoun, ses tournures peu correctes et même des renvois à d'autres chapitres des Prolégomènes. L'auteur les inséra très-probablement dans son ouvrage postérieurement à l'an 796 de l'hégire; car le manuscrit qu'il offrit au sultan Abou Farès ne les renferme pas. Le traducteur turc de la sixième et dernière sectiou des Prolégomènes les a acceptées sans observation.

Les Prolégomènes se partagent en six sections. Dans la première, l'auteur traite de la science historique, de la société en général, des variétés de l'espèce humaine et des pays qu'elle occupe. Dans la seconde, il signale les caractères particuliers de la civilisation qui existe chez les nomades et les peuples à demi sauvages. Dans la troisième, il indique en quoi consiste le khalifat ou gouvernement spirituel et temporel, et la royauté, c'est-à-dire, le gouvernement uniquement temporel. Il fait aussi connaître les dignités qui existent nécessairement clans le kha- D'IBN KHALDOUN. cm lifat et qui lui sont spéciales, ainsi que celles dont l'institution n'a lieu que sous le gouvernement temporel. Dans la quatrième, il trace le caractère de la civilisation qui résulte de la vie à demeure fixe, et il expose les causes de la prospérité et de la décadence des villes et des provinces, considérées comme centres de population. Dans la cinquième, il traite des arts, des métiers et de tous les autres moyens de se procurer la subsistance, et, dans la sixième, il s'occupe des sciences, de renseignement et de la langue arabe.

En composant les Prolégomènes, l'auteur avait pour but principal de tracer le progrès de la civilisation dans les développements qu'elle avait pris jusqu'à son époque, et de fournir à ses lecteurs toutes les connaissances préliminaires que l'on doit posséder afin d'aborder avec fruit l'étude de l'histoire générale. Son esquisse géographique des sept climats n'est donc pas un hors-d'œuvre; ses articles sur le prophélisnie, la divination et l'apparition du Mehdi, personnage mystérieux qui doit paraître avant la consommation des siècles, afin d'établir dans le monde le règne du bonheur universel, peuvent être justifiés par la grande importance que les musulmans attachent à ces sujets et le fait que plusieurs révolutions politiques ont eu pour auteurs des individus qui se donnaient pour le Mehdi, le descendant de la fille de Mohammed, 7e Fatemide attendu. D'autres chapitres, ceux qui traitent de la magie, des talismans et de la cabale, entraient nécessairement dans un cadre qui devait offrir une idée générale de toutes les sciences, de tous les arts et même de toutes les folies de l'esprit humain. Les Prolégomènes, rédigés sur ce plan, forment une espèce d'encyclopédie dont les articles sont rangés avec une certaine régularité, et offrent une foule de notions dont on ne saurait méconnaître l'importance.

cxii PROLÉGOMÈNES cxii PROLÉGOMÈNES Pour donner une idée. plus satisfaisante du contenu des Prolégomènes, j'aurais pu reproduire ici l'analyse que M. Silvestre de Sacy en a publiée dans la Biographie universelle, t. XXI, p. 1 54 et suiv. mais je puis m'en dispenser, parce que j'ajoute à la fin de chaque partie de cette traduction une liste de chapitres avec l'indication des matières dont les chapitres les plus longs se composent Le style d'Ibn Khaldoun, dans les Prolégomènes et dans plusieurs chapitres de l'Histoire universelle, est très-irrégulier, et n'est pas toujours facile à entendre. Pour dire les choses les plus simples, l'auteur emploie volontiers des phrases surchargées de termes abstraits, entrecoupées de parenthèses et de répétitions, et rendues encore plus obscures par la difficulté qu'il éprouvait à exprimer nettement ses idées, et par l'emploi de pronoms relatifs dont on ne distingue pas toujours les antécédents, à moins de connaître les détails du sujet dont il s'occupe ou de l'événement dont il fait le récit. Le chapitre sur les rois chrétiens de l'Espagne, si habilement débrouillé et traduit par M. Dozy x, offre un exemple frappant de cette incorrection de style- Ajoutons à cela que, dans les phrases d'Ibn Khaldoun, les règles de la construction grammaticale ne sont pas toujours observées. Ces derniers défauts paraissent former le caractère distinctif de tous les ouvrages historiques et scientifiques composés par des natifs de la Mauritanie; ils ne se retrouvent pas aussi souvent chez les écrivains de l'Orient ni chez les auteurs espagnols: les phrases d'Ibn Haiyan, de Tortouchi et d'Averroès sont toujours claires et correctes. En dernier lieu j'indiquerai la tournure, souvent peu logique, des raisonnements employés par notre auteur. Ses arguments sont diffus et embrouillés; au lieu d'aller directement au but, ils D IBN KHALDOUN. cxm n'y arrivent que par de longs détours, et alors même ils tombent quelquefois à faux. Cela, du reste, est assez commun aux musulmans: tout Européen qui a eu des rapports avec eux sait combien ils ont de la peine à formuler leurs pensées d'une manière précise étales coordonner. Dans cette traduction, je crois avoir surmonté la plupart des difficultés que je viens de signaler, et, si je n'ai pas toujours réussi à suivre exactement les tournures de la phrase arabe, je suis parvenu, il me semble, à rendre presque toujours d'une manière exacte la pensée de l'auteur. Je dois faire observer que les chapitres sur les sciences sont rédigés avec netteté et précision; aussi le savant Haddji-Khalifa en a inséré plusieurs dans son grand et bel ouvrage, le Dictionnaire bibliographique des littératures arabe y persane et turque.

Les cinq premières sections des Prolégomènes furent traduites en langue turque par Moula Mohammed Sahib, généralement connu sous le nom de Pèri-Zadè Efendi. Il présenta son travail au sultan Mahmoud I er, Tan 1 1 43 de l'hégire (i y3o-1731 de J. C). Ce savant docteur, qui remplissait les fonctions de cheikh ul- islam, première dignité dans la hiérarchie musulmane chez les Turcs, avait l'intention de compléter son ouvrage en traduisant la sixième et dernière section de ce livre; mais il mourut l'an 1 162 (1 7^9 de J. C.) sans avoir pu achever son entreprise. » J'ai sous les yeux l'exemplaire de cette traduction qui avait appartenu à M. Quatremère et qui, après sa mort, est passé dans la bibliothèque royale de Munich. MM. les directeurs de cet établissement ont bien voulu mettre ce manuscrit à ma disposition, sur la demande de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Cet exemplaire, de format grand in-folio, renferme deux cent quarante-deux feuillets, et porte la date de Prolégomènes. ô CXIV PROLEGOMENES Tan 12^8 (i832*de J. C). Il est d'une belle écriture turque courante; malheureusement il ne contient pas tout le travail de Péri-Zadé, le copiste s'étant arrêté au premier quart du dernier chapitre de la troisième section. La traduction de Péri-Zadé ressemble à toutes les traductions turques faites sur l'arabe. Dans ces ouvrages, on conserve presque toujours les termes du texte original sans essayer de les rendre par des équivalents. Le traducteur se borne à les ranger dans l'ordre exigé par le génie de la langue turque, en leur appliquant les inflexions grammaticales de cette langue et en liant les phrases au moyen de conjonctions, de gérondifs et de verbes auxiliaires turcs. On pourrait croire qu'une traduction faite de cette manière ne devrait pas être d'un grand secours pour l'intelligence du texte arabe; mais il n'en est pas ainsi: la phrase turque est" toujours construite d'une manière invariable et parfaitement logique; chaque partie du discours y a sa place marquée et ne saurait s'en écarter; aussi reconnaît-on sans difficulté la valeur grammaticale de chaque terme de la phrase, et, quand on part de là, on saisit très-facilement la construction de la phrase arabe qui correspond.

Aussi, quand un traducteur turc a bien compris son auteur, le travail auquel il s'est livré est d'une utilité incontestable. Je m'empresse de reconnaître ce mérite à Péri-Zadé, dont la traduction est très-exacte et offre au lecteur l'explication de plusieurs termes et allusions qui pourraient l'embarrasser. Cet ouvrage m'aurait épargné beaucoup de travail, si j'avais pensé à le faire demander plus tôt; mais, avant que je l'eusse entre les mains, j'avais déjà terminé la traduction des trois premières sections. Je n'ai pas, toutefois, négligé de confronter avec la traduction de Péri-Zadé plusieurs passages de la mienne sur l'exactitude desquels il me restait encore quelques doutes, et D'IBN KHALDOUN. cxv j ai vu avec plaisir que, dans tous les cas> je les avais compris de la même manière que lui. Gela me fait regretter vivement le contre-temps qui aura interrompu le copiste de l'exemplaire de Munich dans l'exécution de son travail.

Plus d'un siècle après Péri-Zadé, Djevdet Efendi, historiographe de l'empire ottoman, livra à l'impression sa traduction turque de la sixième et dernière section. Ce travail a paru à Constantinople l'an 1277 de l'hégire (1860 de J. C.). Le traducteur a rempli sa tâche d'une manière très-satisfaisante; il interprète le texte d'Ibn Klialdoun avec une grande exactitude et en éclaircit les difficultés dans des notes très-nombreuses et souvent très-étendues.

Il né me reste qu'à indiquer les extraits des Prolégomènes qui ont déjà paru en Europe. En 1806, M. de Sacy a publié dans la première édition de sa Chreslomathie arabe le chapitre sur le serment de foi et hommage, celui qui traite des insignes de la souveraineté et le dernier paragraphe de l'Introduction. En 1810, il fit paraître, dans son édition de la Relation, de l'Egypte par Abd-Allatif, un chapitre qui traite de la recherche des trésors cachés, un autre servant à démontrer que les grandes villes et de vastes édifices ne peuvent être bâtis que par un souverain très-puissant, et un extrait d'un chapitre qui traite des sciences intellectuelles. Il avait alors à sa disposition un nouveau manuscrit, celui de la Bibliothèque impériale, Supplément arabe, n° 7^2. En 1818, M. de Hammer inséra dans le tome VI des Mines de l'Orient le chapitre qui traite de la musique, et la liste des impôts fournis par les provinces de l'empire musulman. En 1820, M. l'abbé Lanci publia, à Rome, le texte du chapitre qui traite de l'écriture. En 1822, M. de Hammer donna, dans le Journal asiatique, la liste des chapitres contenus dans les cinq premières sections des Prolégomènes. En 1823, M. Garcxvi PROLÉGOMÈNES D'IBN KHALDOUN.

cin de Tassy y publia la liste des chapitres renfermés dans la sixième et dernière section. En 1824, M- Coquebert de Montbret y a inséré les chapitres intitulés: « Pourquoi les villes de rifrîkiya et du Maghreb sont en petit nombre. — Pourquoi les grands édifices construits par les peuples musulmans sont peu nombreux. » Le même journal (année 1826) renferme le texte et la traduction, par M. Schulz, de plusieurs passages de l'Introduction. En 1827, M. Coquebert de Montbret y publia le texte et la traduction du chapitre qui concerne l'art de l'architecture. En 1 836, M. de Sacy inséra dans la seconde édition de sa Chrestomathie arabeles chapitres qui traitent de l'excellence de la science historique, de l'office de hadjeb, de l'office d'aclel, de l'édilité et de la monnaie, du tiraz, du djefr et des prédictions, et de l'écriture. En 1829, il publia, dans son Anthologie grammaticale arabe, plusieurs chapitres des Prolégomènes traitant du langage en général et de la langue arabe. En 1 834, M. Freytag inséra dans sa Chrestomathia arabica le texte des chapitres qui ont pour sujet l'office de khalife et d'imam, les opinions des Chiites au sujet de l'imamat, le serment de foi et hommage, le surnom d' Emir eUmoumenîn et les offices qui sont particuliers à un gouvernement temporel.

X M. G. DE SLAtNE.

PRÉFACE DE L'AUTEUR.

Au nom du Dieu miséricordieux et clément! Texte Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed f p * sur sa famille et sur ses Compagnons 1!

Voici ce que dit Abd er-Rahman Ibn Mohammed Ibn Khaldoun el-Hadrami 2, le pauvre serviteur qui sollicite la miséricorde du Seigneur, dont les bontés l'ont déjà comblé. Puisse Dieu le très-haut le soutenir par sa grâce!

Louanges à Dieu, qui possède la gloire et la puissance, qui tient en sa main l'empire du ciel et de la terre, qui porte les noms et les attributs les plus beaux! (Louanges) à l'Etre qui sait tout, auquel rien n'échappe de ce que manifeste la parole et de ce que cache le si- 1 Les docteurs de la loi musulmane définissent ainsi le mot Sakeb (Compagnon): « Le titre de Saheb se donne à tous ceux qui, croyant déjà à la mission du Prophète, Pont renconlré et sont morts dans l'islamisme. • Dans cette définition, cm a préféré employer le verbe qui signifie rencontrer, plutôt que celui qui signifie voir, pour ne pas exclure de la catégorie des Compagnons quelques aveugles, tels que Abou Horeïra, Ibn Omm Mektoum et autres. Tout musulman orthodoxe est tenu de Prolégomènes.

montrer une profonde vénération pour les Compagnons. Lors de la mort de Mohammed, leur nombre dépassait cent quatorze mille. On conserve encore les notices biographiques des plus illustres d'entre eux. Le Talkîh d'ibn el-Djouzi, manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds, n° 63 1, renferme une liste alphabétique des principaux Compagnons.

2 L'adjectif ethnique El-Hadrami signifie membre de la tribu de Hadramaout. Voy. llntroduction, p. vu.)

lence! (Louanges) à l'Être tout-puissant auquel rien ne résiste, rien ne se dérobe ni dans les cieux, ni sur la terre! De cette terre il nous a formés individuellement, et il nous Ta fait habiter en corps de peuples et de nations; de cette terre il nous a permis de tirer facilement notre subsistance et nos portions de chaque jour. Renfermés d'abord dans le sein de nos mères, puis dans des maisons, nous devons à sa bonté la nourriture et l'entretien. De jour en jour le temps use p. 2. notre vie; puis survient à l'improviste le terme de notre existence, tel qu'il a été inscrit dans le livre du destin. La durée et la stabilité n'appartiennent qu'à l'Éternel.

Salut et bénédiction sur notre seigneur Mohammed, le prophète arabe, dont le nom est écrit dans le Pentateuque et indiqué dans l'Évangile 1! Salut à celui pour Fenfantement duquel l'univers était en travail 2 avant que commençât la succession des samedis et des dimanches, avant l'existence de l'espace qui sépare Zohel de Béhémotit 3! Salut à celui dont la véracité a été attestée par l'araignée 1 Voici les versets de la Bible par lesquels, selon les musulmans» est prédite la venue de Mohammed: «Et ait (Moyses): « Dominus de Sinaî venit, et de Seir ortus ■ est nobis: apparuit de monte Pharan. » (Deut. xxxni, 2.) Seir, la chaîne de montagnes qui s'étend de la mer Morte à la mer Rouge, est, disent-ils, la montagne où Jésus reçut du ciel le saint Evangile; Pharan, c'est la Mecque avec les montagnes des alentours. On pourrait répondre que Pharan est 3e désert qui.s'étend depuis le mont Sinai jusqu'à la limite méridionale de la Palestine, celle où les Israélites passèrent trente -huit ans. Le second verset est celui-ci: « Ex Sion species decoris eju3. » (Ps. xlix, 2.) Selon la version syriaque, le texte hébreu signifie: « Ex Sion coronam «gloriosam Deus ostendet. » Or, disentils, la couronne, c'est le royaume de l'islamisme, et gloriosus est l'équivalent de Mohammed (laudatus). Nous lisons dans Y Évangile de saint Jean (xvi, 7): « Si enim «non abiero, Paracletus non veniet ad « vos. » Les musulmans prétendent que les chrétiens ont altéré le texte de leurs livres sacrés et que, voulant en faire disparaître tout ce qui annonçait la mission de Mohammed, ils ont substitué le mot 'srapàkXïjtoç à 'crepixAv-nte {inclytus, celebris), mot qui est l'équivalent d'Ahmed [lande dignior); or le Coran, sourate lxi, verset 6, donne le nom d'Ahmed à Mohammed.

*: Croyance fondée sur ces deux paroles de Mohammed: Lyy ^Ulj AU j^aj 0^*4^, «Adam était encore entre le corps et l'esprit, entre l'eau et l'argile, que j'étais déjà prophète;» (jyji A»t U J^t, «la première chose que Dieu créa, ce* fut ma lumière.»

8 C'esl-à-dire, entre la partie supérieure du monde, le septième ciel, celui de la et la colombe 1! Salut à sa famille et à ses compagnons, qui, par leur zèle à l'aimer et à le suivre, ont acquis une v gloire immortelle et qui, pour seconder ses efforts, se tinrent réunis en, un seul corps, tandis que la discorde régnait parmi leurs ennemis! Que Dieu répande sur lui et sur eux ses bénédictions tant que l'islamisme jouira de sa prospérité et que l'infidélité verra briser les liens fragiles de son existence!. ' r Passons à notre sujet: l'histoire est une de ces branches de connaissances qui se transmettent de peuple à peuple; de nation à nation; qui attirent les étudiants des pays lointains, et dont l'acquisition est souhaitée même du vulgaire et des gens désœuvrés; elle est recherchée à Tenvi par les- rois et les grands, et appréciée autant par les hommes instruits que par. les ignorants.

Envisageons l'histoire dans sa forme extérieure: elle sert à retracer les événements qui ont marqué le cours des siècles et des dynasties, et-qui ont eu pour témoins les générations passées. C'est pour elle que l'on a cultivé le style orné et employé les expressions figurées; c'est elle qui fait le charme des assemblées littéraires, où son, (ou oy)» appelé béhémout; le poisson est soutenu par l'eau; l'eau par l'air; l'air par les ténèbres. Aucun être créé rie sait ce qui soutient les ténèbres. Cette indication, prise dans la vingt-troisième section du Mcsalek el-Alsar, ouvrage composé par Cliihab ed-Dîn Ibn Fadl-Alîali, a été reproduit par Damîri dans son Dictionnaire zoologique, le sous l'article. Il y revient encore sous l'article Qy. Ibn el-Ouerdi en parle aussi dans son Traité de géographie; il dit: a Les sept terres et leurs mers sont portées par le mn/^y, c'est-à-dire le haout, op> (poisson), dont le nom est béhémout. Au-dessous du poisson est placé le vent; au-dessous du vent, sont placées les ténèbres; au-dessous des ténèbres, l'humidité; au-dessous de l'humidité, Dieu seul sait ce qu'il y a. » (Ms. arabe de la Bibliothèque impériale, ancien fonds, n° 577, fol. 78 recto.) Le mot béhémout signifie aussi le fond d'un puits, la profondeur d'un abîme; il s'emploie quelquefois avec la signification de guerrier, héros.

l 'Forcé par ses ennemis de s'enfuir de la Mecque, Mohammed, disent les légendaires, alla 'se cacher, avec Abou-Bekr, dans la v caverne du mont Thour, près de la ville. Ils y étaient encore quand une coîombe vint pondre ses œufs devant l'ouverture de la grotte, et une araignée y tissa sa toile. A cette vue, les gens envoyés à leur poursuite retournèrent sur leurs pas, étant persuadés que personne n'était entré dans la caverne.

les amateurs se pressent en foule; c'est elle qui nous apprend à connaître les révolutions subies pas tous les êtres créés. Elle offre un vaste champ où Ton voit lès. empires fournir leur carrière; elle nous montre comment tous les divers peuples ont rempli la terre jusqu'à ce que l'heure du départ leur, fût annoncée, et que * le temps de quitter l'existence fût arrivé pour eux. « ■ - Regardons ensuite les caractères intérieurs de la science historique: ce sont l'examen et la vérification des faits, l'investigation attentive des causes qui les ont produits, la connaissance profonde de la manière dont les événements se sont passés et dont. ils ont pris naissance. L'histoire forme donc une branche importante de la philosophie et mérite d'être comptée au nombre des sciences.

Depuis l'établissement de l'islamisme; les historiens les plus distingués ont embrassé dans leurs recherchés tous les événements des siècles passés, afin de pouvoir les inscrire dans des volumes et les p. 3. enregistrer; mais les charlatans (de la littérature) 1 y ont introduit des indications fausses, tirées de leur propre imagination, et des embellissements fabriqués à l'aide de traditions de faible autorité. La plupart de leurs successeurs se sont bornés à marcher sur leurs traces et à suivre leur exemple. Ils nous ont transmis ces récits tels qu'ils les avaient entendus, et sans se mettre en peine de rechercher les causes des événements ni de prendre en considération les circonstances qui s'y rattachaient. Jamais ils n'ont improuvé ni rejeté une narration fabuleuse, car le talent de vérifier est bien rare; la vue de la critique est en général très-bornée; l'erreur et la méprise accompagnent l'investigation des faits et s'y tiennent par une liaison et une affinité étroites; l'esprit de l'imitation est inné chèz les hommes et reste attaché à leur nature; aussi les diverses branches des connaissances fournissent une ample carrière au charlatanisme;. le champ de l'ignorance offre toujours son pâturage insalubre; mais la vérité est une puissance à laquelle rien ne résiste, elle mensonge est un démon qui recule foudroyé par l'éclat de la raison. Au simple narrateur ap- 1 Le mol tofaïl signifie parasite, intrus, imitateurs.