SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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Comme la dynastie qui commence^ n'a d'autre civilisation que celle de la vie nomade, le souverain se montre plein de condescendance et de simplicité; il est familier avec le peuple et se laisse aborder facilement. Mais lorsqu'il a consolidé son pouvoir, qu'il a concentré en lui-même toute l'autorité et qu'il a besoin de s'isoler du public pour s'entretenir avec ses ministres sur les affaires qui l'intéressent, il essaye, tant qu'il peut, de se dérober à la foule. Dès lors on ne saurait parvenir auprès de lui sans l'autorisation d'un des serviteurs du prince, d'un officier de l'empire, chargé de se tenir à la porte du palais et de s'interposer [hadjeh] entre le souverain et le peuple. Plus tard, quand les tendances et les usages de la royauté ont commencé à prévaloir, le chef de l'Etat change de caractère et se pose en roi. Or c'est une chose singulière et bizarre que le caractère des rois; il exige de grands ménagements et des égards tout à fait spéciaux. Ceux qui ont affaire au souverain ne savent pas tou- ' 11 me semble que ce chapitre est hors fonctions du chambellan. (Voy. ci-devant, de sa place: l'auteur aurait dû le meltre p. i8.) à la suite de celui dans lequel il traite des ' Avant Uy»|, insérez. J^L jours s'accommoder à ses humeurs et font, sans préméditation, des choses qui lui déplaisent et leur attirent des marques de son mécontentement. Les courtisans et les familiers du prince sont les seuls qui connaissent la conduite qu'ils doivent tenir dans leurs rapports avec lui et les seuls qu'il admet en sa présence; il ne reçoit jamais d'autres personnes, pour ne pas s'exposer à voir ou à entendre des choses désagréables, et pour leur épargner le châtiment qu'elles pourraient s'attirer par leur ignorance (des usages de la cour). Plus tard le souverain devient d'un abord encore plus difficile; il adopte un P. système d'exclusion plus général que le premier, et n'admet auprès de lui que ses intimes. Dans ce second système, les intimes seuls peuvent entrer aux réceptions; tout le reste du peuple en est exclu. Le premier est d'usage quand la dynastie commence à régner, ainsi que nous venons de le dire. Il existait du temps de Moaouia, d'Abd el-Melek et des autres khalifes oméiades. A l'officier chargé d'exclure le public (de la présence du khalife), on donnait le titre de hadjeb (c'està-dire qui s'interpose), en conservant à ce mot l'acception propre du verbe dont il dérive.

Sous la dynastie des Abbacides, qui succéda à celle-ci, l'empire atteignit à im haut degré de richesses et de puissance, ainsi que chacun sait, et le souverain réunissait en lui-même tous les caractères de la royauté. Cela ayant conduit à établir le système d'exclusion de la seconde espèce, le titre de hadjeb fut attribué spécialement à l'officier chargé de le mettre à exécution.

On lit dans les histoires de cette dynastie qu'il y avait auprès de la porte du khalife deux maisons (ou salles) pour la réception des visiteurs, l'une destinée aux gens de la cour et l'autre au peuple. Plus tard, à l'époque où l'on essaya de tenir le souverain en tutelle, un troisième système fut adopté, système encore plus exclusif que les précédents. Voici comment cela se passe: les ministres et les grands de l'empire, ayant placé sur le trône un jeune prince de la famille royale, se proposent de ne lui laisser aucun pouvoir. Dans ce but, ils commencent par éloigner du nouveau souverain les intimes de son père i5.

i5.

et les serviteurs les plus fidèles de la famille, en lui faisant accroire ' qu'il compromettrait sa dignité et porterait atteinte à l'étiquette s'il les admettait dans sa familiarité. En cela le ministre a pour but d'empêcher le prince de communiquer avec d'autres que lui, et de l'habituer à sa société et à son caractère, afin qu'il ne soit pas tenté de le remplacer. De cette manière il parvient à établir son influence au-P. io3. près du souverain, résultat auquel ce système d'isolement aboutit de toute nécessité. C'est ordinairement quand la dynastie est près de sa fin qu'on retient le sultan en tutelle; la chose en elle-même indique sufiisamment que l'empire a perdu de ses forces et tombe dans la décrépitude. Les souverains craignent (et avec raison) que le pouvoir leur soit enlevé de cette façon; car les ministres sont naturellement portés à s'attribuer toute l'autorité quand ils voient que l'empire est sur son déclin et que le prince est sans influence. L'amour de la ' domination est profondément enraciné dans le cœur de l'homme, et se manifeste surtout chez les individus qui, ayant passé leur vie dans les commandements, trouvent l'occasion et les moyens (de satisfaire leur ambition).

Comment un empire se partage en deux Etats séparés.

On reconnaît le premier elFet de la vieillesse dans un empire quand il se partage en Etats séparés. Voici comment cela a lieu. Quand l'empire est parvenu à son entier développement et jouit d'une prospérité portée au plus haut degré, le souverain s'attribue à luimême toute l'autorité et refuse de la partager avec qui que ce soit. S' appliquant à faire disparaître, autant que possible, les causes qui pourraient l'obliger à céder une partie de son pouvoir, il fait mourir tous les princes de la famille royale qu'on avait élevés pour régner et dont il soupçonne les intentions. Ses parents^, craignant pour leur vie, se retirent dans les provinces éloignées, et les personnes de haut rang, exposées aux mêmes soupçons, vont se réunir à eux. Comme ' Pour *^_^', lisez a^*^, — ' Littéral. " ceux qui y ont part avec lui. » la frontière de l'empire a déjà commencé à se rétrécir, et que la province où les réfugiés se tiennent a été abandonnée à elle-même, le prince qui s'y est retiré prend le commandement et voit graduellement augmenter sa puissance, jusqu'à ce qu'il se trouve maître de presque la moitié de l'empire, dont l'étendue s'est ainsi diminuée.

Voyez, par exemple, l'empire musulman fondé par les Arabes: P. 104. tant qu'il fut puissant et uni, tant qu'il s'étendit au loin et que les (Coreïchides) descendants d'Abd-Menaf imposèrent leur autorité à toutes les autres tribus issues de Moder, jamais on n'y vit la moindre tentative de révolte \ excepté les révoltes des Kharedjites, qui, du reste, avaient affronté la mort, non pas pour fonder un royaume ou pour s'emparer du commandement, mais pour faire triompher leurs opinions hétérodoxes. Ils n'y réussirent pas, ayant été accablés par un parti plus fort que le leur.

Quand les Abbacides enlevèrent l'autorité aux Oméiades et que l'empire, conservant encore son caractère arabe, eut été jusqu'au bout dans la carrière de la conquête et de la prospérité, il commença à ne plus faire sentir sa puissance dans les pays lointains. Abd er-Rahman ed-Dakhel^ s'enfuit alors en Espagne, province la plus éloignée de l'empire musulman, enleva ce pays à la domination des Abbacides et y fonda la sienne. De cette manière l'empire fut partagé en deux. Ensuite Idrîs se réfugia dans le Maghreb et s'y mit en révolte. Soutenu, ainsi que son fils après lui, par les Aoureba, les Maghîla et les Zenata, tribus berbères, il se rendit maître des deux Maghrebs^. Plus tard, l'intégrité de l'empire subit une nouvelle atteinte: l'autorité des Aghlebides ayant été ébranlée par des révoltes, le parti chîïte, soutenu par les Ketama et les Sanhadja, se rendit maître de l'Ifrîkiya et du Maghreb. Il conquit ensuite l'Egypte, la Syrie et le Hidjaz, soumit les Idrîcides et démembra encore le royaume des Abbacides.

' Littéral, «jamais on n'y sentait battre dateur de la dynastie oméiade d'Espagne. le pouls de la révolte. » ' Les deux Maghrebs se composaient ' Ed-Dakhel « le nouveau venu, le nou- des pays qui forment l'Algérie occidentale veau débarqué, » sobriquet donné au fon- et le Maroc.

De cette façon, l'empire que les Arabes avaient fondé se trouva partagé en trois: le premier, qui restait aux Abbacides, fut le centre et la source de la puissance arabe, (le dépôt qui renfermait) le matériel de l'islamisme; le second fut celui que les Oméiades avaient fondé en Espagne, quand ils y rétablirent la puissance de leur famille et le khalifat, qu'elle avait perdu en Orient; le troisième fut celui des Obeïdides (Fatemides), qui possédaient l'Ifrîkiya, l'Egypte, la Syrie P. Jo5. et le Hidjaz. Ces trois empires se maintinrent longtemps et tombèrent presque à la même époque ^ Plusieurs autres Etats se détachèrent de l'empire abbacide: les Hamdanides et, après eux, les Ocaïlides, régnèrent sur la Mésopotamie et Mosul; les Toulounides et, après eux, les Béni Toghdj, possédèrent l'Egypte; les Samanides gouvernèrent les pays lointains de la Transoxiane et du Khoraçan; les Alides dominèrent sur le Deïlem et le Taberistan; les Deïlémites s'emparèrent plus tard de la province de Fars, des deux Iracs et de Baghdad, dont ils mirent les khalifes en tutelle; ensuite les Seldjoukides occupèrent ces Etats et en formèrent un empire redoutable, qui se morcela dans la suite, ainsi que nous le savons par leur histoire. Voyez encore comment les mêmes faits eurent lieu en Maghreb et en Ifrîkiya: Badîs Ibn el-Mansour avait porté l'empire des Sanhadja à un haut degré de puissance, quand son oncle Hammad, s'étant révolté, en détacha et prit pour lui-même toutes les provinces occidentales, depuis l'Auras jusqu'à Tlemcen et au Molouîa^. 11 bâtit la ville d'El-Calâ* sur le Djebel Kîana*, une des montagnes^ qui dominent El-Mecîla, et il en fit sa résidence. Il s'empara aussi d'Achîr, ville qui avait été le berceau de la dynastie et qui est située sur la ' Littéral, «ils tombèrent presque à la Histoire des Berbers, t. II de la traduction, même époque ou ensemble. » Notre auteur ' La Caià des Béni Hammad était aurait dû se rappeler que la chute des Ab- située à environ sept lieues au nord-est bacides eut lieu l'an 656 de l'hégire, celle d'El-Mecîla. (Histoire des Berbers, tome I, des Oméiades espagnols l'an 422, et celle p. lxxv; t. II, p. 43, et la Description de Ibn Khaldoun a donné une notice des ' Pour iLaljS, lisez i^JUv fiadicides et des Hammadides dans son ^ Pour jLok, lisez JLa«..

montagne de Tîteri'. De cette manière il fonda un empire qui rivalisa avec celui des Badicldes, lesquels avaient conservé la ville de Cairouan et les provinces qui en dépendent. Ces deux Etats continuèrent à rester séparésjusqu'à ce qu'ils succombassent ensemble. Les mêmes faits se reproduisirent dans l'empire almohade: quand l'autorité en fut affaiblie, les Hafsides se révoltèrent en Ifrîkiya, et fondèrent un empire qu'ils transmirent à leur postérité; mais, à l'époque où leur puissance avait atteint sa dernière limite, un prince de la même famille, l'émir Abou Zekeriya Yahya, fils du sultan Abou Ishac Ibrahim, quatrième p. io6.

khalife de cette dynastie, se révolta dans les provinces occidentales, celles de Bougie et de Constantine, où il fonda un Etat qu'il laissa à ses fils. De cette manière, l'empire des Hafsides fut scindé en deux parties. Plus tard, la famille d'Abou Zekeriya s'empara de Tunis, la métropole des Etats hafsides; ensuite l'empire se partagea encore entre les princes de cette famille. Quelque temps après il s'y forma plusieurs Etats indépendants, dont les souverains, autrefois serviteurs de l'empire hafside^, n'appartenaient pas à la famille royale. L'apparition des rois provinciaux de l'Espagne est encore un fait de la même nature, ainsi que celle des princes persans en Orient. Les mêmes changements eurent lieu dans l'empire des Sanhadja (Zîrides), établis en Ifrîkiya: dans les derniers temps de cette dynastie, chaque place forte de l'Ifrikiya était entre les mains d'un chef qui y avait proclamé son indépendance, comme nous le dirons ailleurs^. Un peu avant notre temps, le Djerid et le Zab s'étaient détachés de l'empire (hafside), ainsi que le lecteur le verra plus loin *. Il en est de même de tous les empires quand le luxe, la paresse et l'extinction de l'esprit de conquête les font tomber dans la décrépitude: les princes de la famille royale et les grands officiers de l'Etat s'en partagent les provinces pour en faire des principautés indépendantes. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce qui est sar elle.

' Voy. la première partie, p. 127, noie. ' Hist. des Berbers, t. II, p. 29 et suiv.

Quand la décadence d'un empire commence, rien ne l'arrête.

Nous avons signalé successivement les divers accidents qui annoncent la décadence d'un empire et fait remarquer les causes qui les produisent. Ces accidents lui arrivent naturellement, avons-nous dit, parce qu'ils sont tous dans la catégorie des choses qui lui sont naturelles. La décadence des empires, étant une chose naturelle, se produit de la même manière que tout autre accident, comme, par exemple, la décrépitude qui affecte la constitution des êtres vivants. La décrépitude est une de ces maladies chroniques qu'il est impossible de • 07. guérir ou de faire disparaître; car elle est une chose naturelle, et de telles choses ne subissent pas de changement. Plusieurs souverains, d'une grande prévoyance politique, s' étant aperçus des accidents et des causes qui avaient amené la décadence de leurs empires, et croyant à la possibilité de la faire cesser, ont essayé de guérir l'Etat et d'en rétablir le tempérament normal; cette décadence, dans leur idée, ayant eu pour cause l'incapacité ou la négligence de leurs prédécesseurs. Ils se trompent cependant i; les accidents dont il s'agit sont naturels aux empires, et ce qui empêche d'y remédier^, ce sont les habitudes (qui s'y sont introduites). Or les habitudes sont une seconde nature: le prince, par exemple, qui a vu son père ou les chefs de sa famille porter toujours des vêtements de soie et de brocart, se servir d'armes et de harnais ornés d'or, et ne pas permettre au public de s'approcher d'eux quand ils tiennent des assemblées ou qu'ils assistent à la prière, ce prince ne peut pas s'écarter des usages de ses prédécesseurs pour se revêtir d'habits grossiers, renoncer à la parure et se mêler au peuple. La coutume ne le lui permet pas, et, s'il essayait de le faire, il s'exposerait à l'animadversion publique: on le traiterait de fou ou de visionnaire, parce qu'il aurait brusquement abandonné les usages reçus, et cela aurait des suites fâcheuses pour son autorité. Voyez ce qui arriva aux prophètes quand ils condamnèrent les usages établis ' Pour ^j^, lisez jj-^j. insère L^; le manuscrit D et l'édition de ' Après le mot iaiUt, le manuscrit C Boulac insèrent jJ.

et refusèrent de s'y conformer; sans l'aide de Dieu et le secours du ciel (ils n'auraient pas réussi dans leur mission). Quelquefois, quand ie sentiment de patriotisme a disparu d'un empire, le faste et l'appareil (de la royauté) le remplacent par l'effet qu'ils produisent sur les esprits; mais si, avec l'affaiblissement des sentiments patriotiques, le souverain renonce aux habitudes de pompe, la cessation^ de ce prestige enhardit le peuple contre le gouvernement. Le prince se voit donc obligé de s'entourer de toute la pompe possible et de ne pas y renoncer. Quelquefois, quand l'empire est dans la dernière période de son existence, il déploie (tout à coup) assez de force pour faire croire que sa décadence s'est arrêtée; mais ce n'est que la dernière P. 108. lueur d'une mèche qui va s'éteindre. Quand une lampe est sur le point de s'éteindre, elle jette subitement un éclat de lumière qui fait supposer qu'elle se rallume, tandis que c'est le contraire qui arrive. Faites attention à ces observations et vous reconnaîtrez par quelle voie secrète la sagesse divine conduit toutes les choses qui existent vers la fin qu'elle leur a prédestinée; et le terme de chaque chose est écrit^. [Coran, sour. xiii, vers. 38.)

Comment la désorganisation s'introduit dans un empire.

L'édifice de fempire doit s'appuyer de toute nécessité sur deux bases: 1° la force et-l'esprit de corps ^, ce que l'on désigne par le terme djond (force armée, milice); 2° l'argent, moyen qui s'emploie pour l'entretien des troupes et pour subvenir aux besoins du souverain. C'est toujours dans ces bases que la désorganisation se déclare. Nous indiquerons d'abord comment elle attaque l'empire dans sa force et dans son esprit de corps; puis nous montrerons comment elle porte atteinte aux ressources de l'Etat et à ses revenus.

C'est à l'esprit de corps que l'empire doit son établissement et son organisation, ainsi que nous l'avons indiqué. Dans le corps politique, ' L'édition de Boulac porte cjI*(>j. " Litt. « à chaque époque il y a un écrit. » L'auteur a sans doute écrit J Lu, à la place ' Littéral. « l'épine (c'est-à-dire, la force de «I.oo. offensive) et l'esprit de corps. » Prolégomènes. — ii. i6 il faut qu'il y ait un parti qui réunisse sous lui tous les autres partis et qui les entraîne à sa suite. Ce parti est celui du chef de l'Etat; il lui appartient spécialement, et se compose des parents du prince et des membres de" cette fraction de tribu dont il fait partie.

Le gouvernement prend ensuite le caractère et les attributs • de la royauté; le luxe s'y introduit, et le souverain, se voyant obligé d'humilier l'orgueil '^ des chefs de parti, commence par ses propres parents, par ceux qui tiennent une haute place dans sa famille et qui partagent avec lui les honneurs^ de la royauté. Il sévit contre eux, et même avec plus de rigueur que contre les autres chefs. Le luxe a aussi plus de prise sur les parents du souverain que sur d'autres personnes, parce qu'ils jouissent des avantages qu'offrent la royauté, l'autorité et la domination; ils se trouvent donc exposés à deux principes de destruc-P. 109. tion: le luxe et la puissance coercitive. Le souverain s'étant assuré le pouvoir (à leur détriment), et sachant que leurs cœurs sont indisposés contre lui, ne se borne plus à les opprimer: il leur ôte la vie; car la crainte de se voir enlever l'autorité a remplacé dans son cœur la jalousie qu'il leur portait jusqu'alors. Il les fait mourir, ou bien il les abreuve d'humiliations et les prive des jouissances et du bien-être auxquels ils avaient commencé à s'accoutumer. La ruine et la mort de ces chefs nuisent à la force de leur parti, qui est aussi celui du souverain. Ce parti, qui réunissait sous ses ordres tous les autres, et qui les entraînait à sa suite, se désorganise et perd son énergie; le chef de l'Etat s'appuie alors sur un autre, composé des intimes du palais, c'est-àdire des clients qu'il s'est attachés par des bienfaits, et des gens qui doivent toute leur fortune à ses bontés. Mais ce parti est loin de posséder la même énergie que l'autre, parce que les individus dont il est formé ne tiennent pas ensemble par les liens de la parenté et du sang, Dieu, avons-nous dit, ayant voulu que les liens de ce genre fussent la véritable force d'un parti. Quand le souverain s'est ainsi détaché do sa propre tribu et des gens qu'xme sympathie naturelle avait rendus ^ Littéral. « la nature. » — ^ Littéral. « de couper le nez. » — ' Littéral. « le nom. » ses auxiliaires, les chefs des autres partis s'en aperçoivent par un sentiment naturel et osent lui tenir tête, ainsi qu'à ses intimes; aussi les poursuit-il de sa vengeance en les faisant tuer les uns après les autres, et le prince qui le remplace sur le trône suit son exemple. Ces chefs, exposés non-seulement à la mort, mais aux effets funestes du luxe, perdent leur esprit de corps', ouhlient les sentiments énergiques de sympathie et de dévouement que cet esprit entretient, et se résignent à louer leurs services - pour la défense de l'Etat. Comme ils ne sont pas assez nombreux pour cette besogne, les provinces frontières et les places fortes sont faiblement gardées, ce qui encourage les populations de ces contrées à s'insurger contre le gouvernement; des princes de la famille royale, et d'autres individus qui s'étaient mis en révolte, s'empressent d'aller les joindre, dans l'espoir de les ralHer à leur cause,!'• et dans l'assurance que les troupes du sultan ne viendront pas les y chercher. Le mouvement se propage, le territoire de l'empire se rétrécit, et les insurgés s'avancent jusqu'aux localités voisines du siège du gouvernement. Cela a ordinairement pour résultat le partage de l'empire en deux ou trois royaumes. Le nombre de ces Etats dépend de la force primitive de l'empire, ainsi que nous l'avons exposé.

Dès lors, le souverain a pour soutiens des gens qui n'appartiennent pas à sa famille, mais qui, habitués à voir cette famille toujours maîtresse des autres, la respectent encore et lui obéissent.

Voyez l'empire fondé parles Arabes dans les premiers temps de l'islamisme; il s'étendait jusqu'à l'Espagne, d'un côté, et jusqu'à flnde et à la Chine, de l'autre. L'appui des descendants d'Abd-Menaf assura tellement aux Oméiades l'obéissance de tous les Arabes, que (le khalife) Soleïman Ibn Abd el-Melek ayant expédié de Damas l'ordre d'ôter la vie à Abd el-Azîz, fils de Mouça Ibn Noçeïr, qui se trouvait alors à Cordoue, on se conforma à sa volonté, sans y faire la moindre objection. Les Oméiades succombèrent avec leur parti, qui s'était énervé dans le luxe; les Abbacides, qui les remplacèrent, surent mettre ' LiUéral «la leinture de l'esprit de ^ Le mot »ij-^l [adjerâ] est un des corps. « pluriels de rv>'- 16.

lin frein ' à l'ambition des Béni Hachem, en chassant du pays les descendants d'Abou Taleb et en les faisant mourir. L'esprit de corps qui régna chez les descendants d'Abd Menaf s' étant ainsi éteint, les (autres) Arabes commencèrent à braver l'autorité des Abbacides, et, dans les provinces éloignées de la capitale, ils s'attribuèrent tout le pouvoir. C'est ce que firent les Agblebides en Ifrîkiya, et les (Oméiades) espagnols. L'unité de l'empire était déjà brisée quand les Idrîcides soulevèrent le Maghreb avec l'appui des Berbers, auxquels leur illustre origine avait imposé, et qui étaient parfaitement assurés que les troupes de l'empire ne viendraient pas les attaquer chez eux. Les émissaires du parti des Alides, s' étant ensuite mis en campagne, s'emparèrent des contrées et des provinces éloignées de la capitale, et y fondèrent des missions et des royaumes. Ce fut encore là un démembrement de l'empire.

Dans certains cas, ces empiétements continuent jusqu'à ce que l'autorité de l'empire soit refoulée (des extrémités) jusqu'au centre, et, comme les troupes domestiques se sont amollies dans le luxe, elles se désorganisent et disparaissent; l'empire, partagé alors en plusieurs États, est partout d'une faiblesse extrême. Quelquefois un empire, après avoir passé par ces épreuves, se soutient longtemps sans s'appuyer sur aucun parti, la teinture qu'il a donnée à l'esprit de ses sujets lui ayant assuré leur obéissance. Cette teinture, c'est l'habitude de soumission et de subordination qui a prévalu chez eux depuis de longues années, habitude si ancienne que personne parmi eux ne sait quand ni comment elle a été introduite. Ces gens-là ne connaissent que la soumission au souverain; ce qui le dispense ^ de se faire soutenir par un corps de partisans. Pour maintenir l'ordre dans ses États, il se contente d'un corps de troupes soldées, composé de la milice régulière et de volontaires enrôlés*. Ce qui fortifie encore son autorité, c'est la profonde conviction qui domine tous les esprits et qui leur fait regarder la soumission comme un devoir religieux; D'IBN KHALDODN. 125 aussi à peine trouve-t-on chez eux un individu qui songe à désobéir au gouvernement ou à se mettre en révolte contre lui. Bien plus, tout le monde blâmerait l'auteur d'une pareille tentative, et s'y opposerait. Celui qui essayerait d'opérer un soulèvement ne le pourrait pas, quand même il y mettrait tous ses efforts.

Il arrive quelquefois que les empires réduits à cet état sont plus qu'auparavant à l'abri d'insurrections et de révoltes. Cela tient à la teinture forte et solide que les habitudes d'obéissance et de subordination ont laissée dans les esprits; les sujets sont presque incapables de former le projet d'une révolte; à peine pourraient-ils concevoir l'idée de désobéir au gouvernement. L'empire est donc bien garanti contre les mouvements populaires et les insurrections qui auraient nécessairement lieu s'il s'appuyait sur un parti ou sur une tribu. Il continue ainsi jusqu'à ce que sa vitalité s'éteigne, ainsi que s'éteint la chaleur naturelle du corps quand on le prive d'aliments. Enfin son heure prédestinée arrive; le terme de chaque chose est écrit; la durée de chaque empire est fixée d'avance, et Dieu a réglé la longueur de la nuit et du jour.

Passons au préjudice que l'Etat ressent du côté de ses finances. Dans Un empire qui commence, la civilisation est celle de la vie P. nomade, ainsi que nous l'avons dit, et le caractère de son administration est la douceur envers ses sujets et la modération dans ses dépenses; il ne met pas la main sur les biens de ses administrés; il ne cherche pas à augmenter ses revenus, il n'emploie pas des moyens adroits et raffinés ' pour se procurer de l'argent, et il ne contrôle pas avec trop de rigueur les comptes de ses agents et percepteurs.

Comme rien n'oblige l'empire à faire de grandes dépenses dans cette époque de son existence, il n'a pas besoin de beaucoup d'argent; mais, quand il est parvenu à consolider sa domination et sa puissance, il ouvre la porte au luxe, et cela l'entraîne dans des frais bien plus grands qu'auparavant. Les habitudes de dépense contractées par le sultan et les grands officiers de l'empire vont en croissant et se ne PROLEGOMENES répandeul même parmi les citoyens; cela nécessite une augmentation dans la solde des troupes et dans les traitements des employés; les dépenses augmentent; l'habitude de la prodigalité s'introduit même parmi les sujets de l'Etat: on sait que les hommes suivent toujours la religion et les usages de leur souverain. Pour rendre le revenu plus abondant, pour avoir le moyen de subvenir à ses propres dépenses et à l'entretien des troupes, le sultan soumet à des droits tout ce qui se vend dans les marchés, car il s'imagine que le luxe déployé par les citoyens est une preuve de leur opulence.

Comme le luxe s'accroît toujours, les droits de marché ne suffisent plus, et le gouvernement, ayant pris des habitudes de despotisme et de violence dans ses rapports envers ses sujets, cherche à se procurer de l'argent à leur détriment; (il impose de nouveaux) droits de marché, (il s'engage lui-même dans) le commerce, (il ose même) transgresser la loi ouvertement ' à leur égard quand les prétextes lui manquent pour colorer son injustice. Pendant ce temps, le gouvernement s'affaiblit par la décadence du parti qui le soutenait, et il P. ii3. s'aperçoit que l'armée commence à braver son autorité. C'est là une chose qu'on devait prévoir, et, pour y porter remède, on est obligé de prodiguer aux troupes les dons et les gratifications. Dans cette période de l'existence de l'empire, les percepteurs ont acquis de grandes richesses, parce que les impôts ont produit beaucoup et que tout cet argent leur a passé entre les mains. 11 leur arrive même quelquefois de déployer un faste qui les expose à être soupçonnés de péculat. Les uns dénoncent les autres par haine ou par jalousie, et tous subissent successivement des avanies et des confiscations qui leur enlèvent leurs richesses et les font déchoir de leur haute position. Leur faste et leur magnificence avaient contribué à augmenter le revenu de l'Etat, et le gouvernement, s'étant maintenant privé de cette ressource en ruinant^ les financiers, va encore plus loin, et porte la main sur les richesses de ses autres sujets. Pen- ' Je lis ojtj. placer le fatha de la dernière lettre par ' Dans le mot o-JJa-«l, il faut rem- un djezma.

dant cette période, la force dont le gouvernement disposait s'est tellement alï'aiblie, que le souverain ne peut plus continuer ses actes de despotisme et d'oppression. Il borne sa politique dorénavant à ménager sa position en prodiguant de l'argent (aux mécontents); cela lui paraît plus avantageux que d'employer l'épée, dont il a reconnu le peu d'utilité '. Ayant sans cesse un besoin extrême d'argent, puisqu'il doit subvenir aux frais toujours croissants de l'administration et à la solde des troupes, il s'efforce, mais en vain, d'atteindre au but qu'il se propose *. Le gouvernement s'affaiblit au dernier degré; les provinces méconnaissent son autorité; il ne cesse de se désorganiser pendant les périodes suivantes de son existence, et il finit par succomber. L'empire, exposé aux tentatives ^ des ambitieux, tombe au pouvoir du premier chef qui essaye de l'arracher aux mains de ceux qui le gouvernent, ou bien, si les ennemis le laissent tranquille, il continue à perdre ses forces jusqu'à ce qu'il succombe épuisé, ainsi que s'éteint la mèche d'une lampe quand l'huile est consumée. Dieu est le maître de toute chose, le goavemear de tous les êtres; il n'y a. point d'autre dieu que Lui.