SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

Page 11 of 39

Dans les premiers temps d'un empire, ses frontières ont toute l'étendue qu'elles sont P. n4. capables de prendre. Ensuite elles se rétrécissent graduellement, jusqu'à ce que l'empire soit réduit à rien et s'anéantisse '.

Dans un chapitre de la troisième section de ces Prolégomènes^, nous avons fait observer, en traitant du khalifat et de la royauté, que chaque empire a, pour sa part, un certain nombre de principautés et de provinces, et qu'il ne peut pas en avoir davantage. Cela est évident quand on considère que l'empire doit pourvoir à la défense des contrées et des régions dont il se compose, en y distribuant des troupes. Quand le gouvernement a disposé ainsi de toute son armée, ' Pour *jUc, lisez ajUc. crits C, D et dans l'édition de Boulac. Il ' Pour ^xjkj, lisQz k^5xjU. se trouve dans le manuscrit A. Je crois ' Ce chapitre manque dans les manus- ^ Voy. la i" partie, p. 332 la ligne jusqu'où il a porté ses garnisons forme la frontière; elle entoure l'empire de tous les côtés, comme une ceinture. Dans quelques cas, l'empire porte ses frontières aussi loin que celui qu'il a remplacé; d'autres fois il les pousse plus loin et prend ainsi plus d'étendue. Cela arrive quand il possède plus de troupes que le premier empire n'en avait eu à sa disposition.

Tout ce que nous venons de dire a lieu pendant que le nouvel empire conserve encore l'empreinte de la civilisation nomade, et l'énergie austère qui se contracte dans le désert. L'empire arrive ensuite au faîte de la gloire et de la domination; les sources du revenu, coulant avec abondance, y font affluer les biens et les richesses; l'océan du luxe est prêt à déborder; la civilisation de la vie sédentaire y a fait un grand progrès; les nouvelles générations s'habituent au Men-ètre dans lequel elles ont été élevées. Les mœurs des soldats • s'adoucissent; ils jouissent des agréments de la vie, et cela communique à leurs âmes un certain degré de mollesse et d'indolence; la vie sédentaire les énerve en les pliant' à ses usages. Cette manière de vivre porte ceux qui l'adoptent à se dépouiller de leur caractère mâle et austère, les fait renoncer à la rudesse de la vie nomade et les livre à l'ambition, passion qui les entraîne à rechercher le commandement et à se battre pour l'obtenir. Le sultan met un terme aux conflits par l'emploi de mesures qui ont pour résultat la mort des grands et la destruction des chefs. Les émirs et les grands disparaissent du monde, laissant après eux une foule de dépendants et de subordonnés. Ces changements nuisent à la puissance de P. 11 5. l'empire, dont ils ébrèchent^ le glaive. Voilà la première atteinte portée à l'intégrité de l'Etat; il la reçoit dans sa force armée, ainsi que nous l'avons dit. A cela viennent se joindre les dépenses excessives faites (par le souverain) pour satisfaire à l'amour de l'ostentation qui s'est emparé de lui, et à la prodigalité sans bornes à laquelle il se livre afin de rivaliser (avec les autres rois) ^. Il veut avoir une ' Lisez CA^ avec le manuscrit A. ' Pour cjU.ulL), lisez isLiulU, avec f m ' Pour JjLJ, lisez Ji-j. le manuscrit A.

table recherchée, de beaux habits, des palais magnifiques, de belles armes et des écuries remplies d'excellents chevaux. Aussi les recettes du gouvernement ne couvrent plus les dépenses, et, de là, une seconde atteinte portée à l'empire du côté des finances, ce qui, avec la première, amène la faiblesse et la décadence. Quelquefois aussi les chefs se disputent le pouvoir, bien qu'ils soient incapables de lutter contre les peuples voisins qui menacent l'empire, ou de réprimer les tentatives des rivaux de la famille régnante. Les habitants des provinces frontières profitent aussi de la faiblesse du gouvernement pour se rendre indépendants, et le souverain n'a pas la force de les remettre dans la voie de l'obéissance. Alors commence le rétrécissement des limites auxquelles l'empire avait atteint d'abord.

Pour faciliter l'administration de l'Etat S on lui trace une nouvelle frontière en dedans de l'autre; mais la faiblesse des troupes, leur inertie, le manque d'argent et la diminution du revenu font, à l'égard de cette frontière, ce qui s'était fait à l'égard de la première. Le souverain se met à modifier les règlements que l'on avait observés jusqu'alors pour l'administration de l'armée, des finances et des provinces; il croit pouvoir régénérer l'Etat s'il parvenait à établir l'équilibre entre les recettes et les dépenses, à donner à l'armée une bonne organisation, à réformer l'administration des provinces, et à couvrir la solde des troupes et les traitements des employés par une meilleure répartition des produits de l'impôt. Pour arriver à son but, il suit, dans tous leurs détails, les règlements observés dans les premiers temps de l'empire; mais, malgré ces changements, les causes P. ii6. du mal persistent et menacent l'Etat de tous les côtés. Dans cette période, l'empire éprouve encore ce qui lui était arrivé dans la précédente, et le souverain est obligé de lutter contre les mêmes difficultés qui s'étaient présentées alors. Il emploie les mesures - dont on s'était déjà servi; il espère éloigner un mal qui reparaît toujours, et qui entame de tous les côtés l'intégrité de l'empire; enfin il établit ' Le manuscrit A porte uk^-^jo', qui est la bonne leçon. — ' Je lis yv JL, Prolégomènes. — ii. 17 une nouvelle frontière en arrière de la seconde. Les mêmes désordres qui avaient eu lieu dans la période précédente se montrent dans celle-ci. Tous les souverains qui changent les règlements politiques suivis par leurs prédécesseurs fondent, pour ainsi dire, un nouveau royaume, et établissent un nouvel empire. Cet empire succombe; les peuples voisins cherchent à s'en emparer par la voie de la conquête, afin d'y étabhr leur autorité, et il en arrive ce que Dieu a prédestiné.

Voyez, par exemple, l'empire fondé par les musulmans, comment il agrandit ses frontières par des conquêtes et par des victoires remportées sur d'autres peuples. Dès lors l'armée prit un énorme accroissement, parce qu'on jouissait d'une forte solde et d'un grand bienêtre. Cela continua jusqu'à la chute des Oméiades et au triomphe de la dynastie abbacide. Le luxe augmenta, la civilisation de la vie sédentaire se développa, les germes de la désorganisation s'introduisirent dans l'Etat, et la frontière se rétrécit par la perte de l'Espagne et du Maghreb, où les Oméiades merouanides et les Alides (idrîcides et fatemides) fondèrent des royaumes en détachant ces deux provinces de l'empire. Ensuite eut lieu la lutte entre les fils de Haroun er-Rechîd '; des émissaires alides se montrèrent dans toutes les provinces et fondèrent des États indépendants. Plus tard (le khahfe) El-Motéwekkel fut assassiné; les émirs (de la garde turque), s'étant emparés de l'autorité, tinrent les khalifes en tutelle; les gouverneurs des provinces frontières se rendirent indépendants et ne payèrent plus l'impôt, et le luxe augmenta toujours. Alors vint El-.Motadhed, P. 117. qui changea l'organisation politique de l'empire et concéda aux gouverneurs révoltés les provinces dont ils s'étaient emparés. Les Samanides eurent la Transoxiane, les Taherides gardèrent l'Irac et le Khoraçan, les Saffarides conservèrent le Sind et le Fars, les Toulounides régnèrent en Egypte et les Aghlebides en Ifrîkiya. La puissance des Arabes s'étant définitivement brisée, celle des Persans triompha; les Bouïdes et les Deïlemites se rendirent maîtres de ' El-Amin et El-Mamoun.

l'empire musulman, et retinrent les khalifes en tutelle; les Samanides conservèrent leur autorité clans la Transoxiane; les Fatemides du Maghreb ambitionnèrent la possession de l'Egypte et de la Syrie, et s'emparèrent de ces deux pays '. Ensuite les Seldjoukides, famille turque, fondèrent leur dynastie en s'emparant des Etats qui formaient l'empire musulman, et laissèrent les khalifes en tutelle comme auparavant. Les choses restèrent en cet état jusqu'à la chute de leur dynastie. Depuis l'avènement d'En-Nacer^, l'empire des khalifes n'avait pas même la dimension du halo qui entoure la lune, puisqu'il ne se composait que de l'Irac arabe jusqu'à Ispahan, du Fars et du Bahreïn. il se maintint ainsi très-peu de temps, le khalifat ayant été renversé par Houlagou, fils de Touli Ibn Douchi-Khan et roi des Tartars et des Moghols, lorsqu'il vainquit les Seldjoukides et leur enleva les provinces de l'empire musulman dont ils s'étaient emparés. C'est ainsi que chaque empire voit rétrécir graduellement son étendue primitive, jusqu'à ce qu'il succombe. On verra que cela a lieu pour tous les royaumes, tant grands que petits, selon la règle suivie par Dieu à leur égard; puis vient la destruction, sort qu'il a prédestiné à ses créatures; tout périra, excepté la face de Dieu. [Coran, sour. xxviii, vers. 88.)

Comment se forment les empires. P- 118.

Les empires qui commencent pendant que l'empire déjà établi se trouve dans sa période de décadence se forment de deux manières. Quand les gouverneurs des provinces éloignées voient que l'autorité^ du gouvernement cesse de les atteindre, chacun d'eux prend le commandement suprême *, et forme pour son peuple un nouvel empire, un royaume qui reste à sa famille, qui devient l'héritage de ses enfants ou de ses clients*, et qui augmente graduellement en ' Pour ojSZX^, il faut sans doute lire (n8o de J. C). Il régna quarante-neuf sur le trône du khalifat l'an 675 de l'hégire ^ Pour ■uJlj'j, lisez *-yily jl.

'7puissance. Quelquefois ils se disputent l'autorité souveraine, et, dans cette lutte, le chef le plus fort l'enlève à ses rivaux. A l'époque où l'empire des Abbacides tombait en décadence et ne pouvait plus faire sentir son autorité dans les provinces éloignées, la dynastie des Samanides s'établit dans la Transoxiane, celle des Hamdanides s'éleva à Mosul et dans la Syrie, et celle des Toulounides parut en Egypte. D'un autre côté, quand l'empire des Oméiades espagnols tomba en ruine, les gouverneurs des provinces "s'en partagèrent les débris, et se formèrent des royaumes qui passèrent à leurs parents ou à leurs clients. Dans de pareils cas, les chefs établissent leur indépendance sans faire la guerre à l'ancien gouvernement; maîtres de leurs principautés, ils ne cherchent pas à s'emparer de l'empire, qui se maintient encore. (Ils obtiennent le pouvoir) d'une manière très-simple: cet empire, étant en pleine décadence, ne peut plus étendre son ' action jusqu'aux provinces éloignées, et n'a pas assez de force pour y faire sentir son autorité.

Parlons de la seconde manière dont se forment les empires. Parmi les peuples ou les tribus qui demeurent dans le voisinage de l'empire établi se trouve un individu qui prend les armes pour l'attaquer, sous le prétexte de faire triompher un principe politique ou reli-P. 119. gieux auquel il est parvenu à rallier son peuple, ainsi que nous l'avons déjà indiqué; ou bien, se voyant soutenu par un fort parti, et occupant un haut rang dans sa nation, il devient très-puissant et aspire à fonder un royaume avec le concours de ses partisans. Ceux-ci, de leur côté, nourrissent l'espoir d'établir leur domination dans le territoire de l'empire dont ils ont déjà remarqué l'affaiblissement et bravé l'autorité. Ce chef et son peuple, voyant que l'empire leur est offert comme une proie, le harcèlent par des attaques incessantes et finissent par s'en emparer. Ce fut ainsi que les Seldjoukides dépouillèrent les descendants de Sebokleguin (les Ghaznévides), et que les Mérinides du Maghreb remplacèrent les Almohades^ ' A la place de celle dernière phrase les portent seulement ^j^a-i l-*->, c'esl-à-dire, manuscrits C, D et l'édition de Boulac «ainsi que nous l'exposerons.» En effet, Ce n'est qu'à la longue qu'un empire qui commence fait la conquête d'un empire déjà élabli; il n'y réussit pas (tout d'abord) par la force des armes.

Tous les empires naissants peuvent se ranger, avons-nous dit, en deux catégories. La première est celle des royaumes fondés par les gouverneurs de provinces, quand l'empire (dont elles dépendent) a cessé d'y faire sentir son autorité ' et d'y envoyer les flots (de sa puissance). Nous avons fait observer que ces chefs ne cherchent pas ordinairement à se rendre maîtres de l'empire, parce qu'ils se contentent des provinces qu'ils possèdent déjà et que (pour les conserver) ils sont obligés d'employer toutes leurs forces. La seconde catégorie est celle des empires fondés par les partisans d'un principe politique ou religieux ou par des gens qui se mettent en révolte ouverte contre l'ancien empire. Les chefs de ces insurgés doivent, de toute nécessité, attaquer l'empire directement, parce que les forces dont ils disposent y sont amplement suffisantes. Pour se mettre en révolte, on doit appartenir à une famille ayant l'appui d'un parti dont l'esprit de corps et de domination soit assez fort pour faire espérer le succès de l'entreprise. La guerre éclate alors entre ce parti et le gouvernement de l'empire établi, les succès alternent avec les revers, les expéditions se renouvellent à plusieurs reprises et continuent jusqu'à ce que les insurgés obtiennent la supériorité. Ce n'est donc qu'avec le temps qu'ils parviennent à faire la conquête de l'empire, car il arrive rarement qu'ils y réussissent à la suite d'un premier conflit. En voici la raison: dans les guerres, la victoire tient ordinairement à des P. causes morales qui influent sur l'esprit et l'imagination; le grand nombre des troupes, l'excellence des armes et l'intrépidité de l'attaque suffisent quelquefois pour la remporter, mais ces moyens sont bien moins efficaces que les impressions morales, ainsi que nous l'avons dit^. Aussi l'emploi des stratagèmes dans la guerre est ce qu'il y a de plus avantageux et procure très-souvent la victoire. Le Prophète l'auteur traite de ces dynasties dans la par- ' Littéral. » en a retiré son ombre. » lie de son ouvrage qui est encore inédite. ^ Voy. ci-devant, p. 88.

a dit: « La guerre consiste en ruses ^ » Dans un empire établi depuis longtemps, les habitudes auxquelles on s'est fait portent tous les sujets à regarder l'obéissance comme un devoir essentiel, ainsi que nous l'avons fait observer dans un autre endroit de cet ouvrage. Cela offre de grands obstacles aux desseins du chef qui est à la tète du nouvel empire, et porte le découragement parmi ses troupes et ses partisans. Ceux d'entre ses intimes qui l'approchent de plus près peuvent bien avoir l'intention de faire toutes ses volontés et de le soutenir franchement; mais les autres, ceux (qu'il tient à distance et) qui sont en majorité, le servent avec froideur et s'abandonnent à l'inertie parce qu'ils continuent à regarder comme un article de foi le devoir d'obéir au gouvernement établi. Cela fait que, dans leur conduite, ils mettent une certaine^ mollesse; leur chef, étant mal appuyé, ne peut guère entrer en lutte ouverte avec l'empire existant et adopte un système de patience et de temporisation, jusqu'à ce que la faiblesse de cet empire devienne évidente pour tous, et que le peuple qu'il a sous ses ordres ait cessé de considérer l'obéissance à leur ancien souverain comme un devoir. De plus, le luxe a pris racine dans l'empire établi, par suite des habitudes que la royauté y a introduites; les grands s'abandonnent aux jouissances et aux plaisirs, et, se réservant à eux seuls le produit de l'impôt, ils remplissent leurs écuries de beaux chevaux, se procurent d'excellentes armes et, pour déployer un faste presque royal, ils prodiguent les dons que le souverain leur accorde, soit de bon gré, soit de force. Tout cela en impose aux en-12 1- nemis de l'empire qui, fondateurs d'un nouveau royaume, ignorent encore les jouissances du bien-être. Habitués à la civilisation de la vie nomade, à la pauvreté et aux privations, ce qui exclut toute disposition au luxe, ils cèdent à de vaines appréhensions toutes les fois qu'ils entendent parler de l'état (florissant) de l'empire établi et des vastes ressources dont il peut disposer. Cela suffit pour les empêcher de l'attaquer. Leur chef est donc obligé de patienter et d'attendre; mais quand l'empire est tombé en pleine décadence, ce qui ne manque pas d'amver, et qu'il a reçu de profondes atteintes dans sa force armée et dans ses revenus, ce chef, après avoir attendu longtemps, profite de l'occasion pour en faire la conquête. Cela est dans les voies de Dieu à l'égard de ses créatures. D'ailleurs le peuple du nouvel empire diffère de celui de l'ancien par son origine, par ses usages et par tous ses sentiments; il a pour lui un grand éloignement, et, pendant qu'il attend l'occasion de l'attaquer, il le prend en aversion et nourrit toujours l'espoir de le subjuguer. La haine mutuelle des deux nations devient tellement forte qu'elle ne reste plus un secret '; toute communication cesse entre les deux empires, de sorte que, dans celui qui vient de se former, on ne reçoit plus aucun renseignement sur l'état de l'autre dont on puisse profiter pour l'attaquer ^ ouvertement ou le surprendre à l'improviste. Pendant cette période d'attente ^, le peuple du nouvel empire se retient et évite les hostilités ouvertes; mais quand la volonté de Dieu s'est manifestée, et que l'ancien empire va succomber, après avoir atteint le terme de son existence et s'être désorganisé dans toutes ses parties, sa faiblesse et son épuisement frappent l'attention de son adversaire, dont la puissance est devenue redoutable par l'adjonction des provinces qu'il lui a enlevées. Encouragés par cette découverte, les habitants du nouvel empire se disposent d'un commun accord à commencer l'attaque; les dangers imaginaires qui avaient ébranlé leurs résolutions jus- p. 122. qu'alors disparaissent, la période de l'attente arrive à sa fin et la conquête s'effectue par la force des armes. Observez, par exemple, ce qui se passa dans l'empire abbacide, pendant la première période de son existence: les chîïtes (ou partisans) que cette famille avait dans le Khoraçan, ayant organisé une mission '^ et s'étant mis tous d'accord, attendirent dix ans ou même davantage avant d'attaquer ou- ' Littéral. « s'est raffermie secrètement ' Le mot L^»^ me paraît inutile. 11 et publiquement. » manque dans les manuscrits C, D et dans ' A la place de *j, les manuscrits C l'édition de Boulac. el D et l'édition de Boulac portent *Xa * Voy. partie I, p. 28, note 2.

vertement et de renverser la dynastie des Oméiades. Il en fut de même des Alides du Taberistan: quand ils eurent établi leur mission dans le Deïlem, ils attendirent avec patience l'occasion qui les rendit maîtres de cette province. Après la chute de leur puissance, les Deïlemides, ayant foinié le projet de conquérir le Fars et les deuxiracs, patientèrent pendant un grand nombre d'années, jusqu'au moment où ils purent enlever à l'autorité des Abbacides la ville d'Ispahan et la province de Fars. Plus tard ils se rendirent maîtres de la personne du khalife, à Baghdad.

Voyez encore les Obeïdides (Fatemides): leur missionnaire, Abou, Abd Allah le Chîïte, demeura pendant plus de dix ans au milieu des Ketama, tribu berbère du Maghreb, avant de trouver l'occasion de renverser la puissance des Aghlebides en Ifrîkiya. Les Obeïdides, devenus souverains du Maghreb entier, convoitèrent la possession ■ de l'Egypte et passèrent environ trente ans à faire des tentatives pour s'en emparer. A plusieurs reprises ils y envoyèrent des armées et des flottes, et le gouvernement abbacide expédia de Baghdad et de la Syrie, par terre et par mer, des armées pour les repousser. Ils occupèrent Alexandrie, El-Faïyoum et le Saîd, étendirent de là leur domination jusqu'au Hidjaz, et établirent leur autorité dans le Bahreïn. Leur général, Djouher el-Kateb, se présenta alors devant Misr (le vieux Caire) avec une armée, et, s'en étant rendu maître, il renversa la dynastie des Béni Toghdj ' et fonda la ville d'El-Cahera (le Caire). Son khalife, Maadd el-Moëzz-li-dîn-IUah s'y P. 123. rendit environ soixante ans après la prise d'Alexandrie par les Fatemides^. Voyez encore les Seldjoukides, rois des Turcs: après avoir défait les Samanides et passé l'OxuSj ils attendirent pendant trente ans l'occasion de vaincre le fils de Sebokteguîn^ dans le Khoraçan.

' Ce nom se prononce à peu près 7'orti/. nouveau en 807; mais il ne put pas la ^ En 3oi de l'hégire, Abou 'ICacem el- conserver. El-Moéz alla s'établir en Egypte Caim, fils d'Obeîd Allah el-Mehdi, s'em- l'an 362 (978 de J. C). para d'Alexandrie. Cette ville retomba au " Masoud II, fils d'Ibrahim, fils de Mapouvoir des Abbacides l'année suivante. soud, fils de Mahmoud, fils de Sebokle- Le même prince s'en rendit maître de guîn le Ghaznevide.

S'étant emparés de son empire, lis marchèrent sur Baghdad et se rendirent maîtres de cette ville et de la personne du khalife qui y résidait ^ Il en fut de même des Tartars: en l'an 617 (1220 de J. C.) ce peuple sortit de ses déserts; mais il dut mettre quarante ans pour établir sa domination. Dans le Maghreb ^, les Almoravides de la tribu de Lemtouna marchèrent contre les souverains maghraouïens ', et mirent plusieurs années à les vaincre. Ensuite les Almohades proclamèrent leur doctrine religieuse et s'insurgèrent contre la dynastie lemtounienne. Ils lui firent la guerre pendant trente ans avant de.s'emparer de Maroc, capitale de l'empire almoravide. Les Mérinides, peuple zenatien, attaquèrent le gouvernement almohade, lui firent la guerre pendant trente ans avant de lui enlever la ville de Fez et plusieurs provinces de l'empire. Ils le combattirent encore trente ans* avant de prendre la ville de Maroc, capitale de l'empire; ainsi que cela est raconté dans les histoires de ces dynasties. Voilà comment les nouveaux empires attaquent les anciens et mettent beaucoup de temps à les conquérir. Cela est dans les voies de Dieu à l'égard de ses créatures, et les voies de Dieu ne changent pas.

Que l'on ne nous objecte pas les conquêtes faites par les premiers musulmans, et comment ils vainquirent les Perses et les Grecs dans la troisième ou quatrième année après la mort du Prophète. Cela était encore un de ses miracles, qui avait pour effet mystérieux, P. 12/1. d'abord le dévouement des vrais croyants, qui n'hésitèrent pas à courir au-devant de la mort afin de faire triompher la foi en combattant les infidèles; puis la terreur et la consternation dont Dieu remplit les cœurs des mécréants. Cela était complètement en dehors des événements usuels et différait beaucoup du système de temporisation suivi parles empires qui naissent à fégard des empires établis*; ' Dans le texte arabe, il faut lire (Jl t. III, p. 258, 272 et suiv. — * Les Méjo«j Lgj iCiJiii ^j.c. ^^f^ LLAM.li iloju rinides s'emparèrent de la ville de Maroc jLt *ul. i'an 1269, vingt-deux ans après la prise ^ Pour j?J, lisez *-?• de Fez.

Prolégomènes. — ii. 18 c'était une de ces choses extraordinaires un des miracles de notre Prophète, lesquels, selon l'opinion générale, eurent lieu dans l'islamisme (après sa mort). Or aucune analogie n'existe entre un miracle et un événement ordinaire; donc on ne doit pas citer un miracle pour réfuter (un principe général).

Quand un empire est dans la dernière période de son existence, la population est trèsnombreuse et les famines, ainsi que les grandes mortalités, sont fréquentes.

Le lecteur a déjà vu que, dans les empires naissants, le gouvernement se distingue nécessairement par sa douceur et par sa modération. Il tient ces qualités de la religion, si l'empire doit son existence au triomphe d'une doctrine religieuse, sinon il les dérive des beaux et nobles sentiments qui se développent immanquablement dans l'âme sous l'influence de la civilisation qui naît dans la vie nomade et qui se reproduit naturellement dans les nouveaux empires. Sous une administration juste et bienfaisante, les cœurs s'ouvrent à l'espérance et l'on se livre avec ardeur à toutes les occupations qui profitent à la société. La population, déjà nombreuse, prend un grand accroissement; mais comme cela se fait graduellement, on ne s'en aperçoit qu'après une ou deux générations. Au commencement de la troisième, l'empire approche du terme de sa vie \ la population a atteint son maximum. Qu'on ne nous objecte pas ce que nous avons P. 125. déjà dit, savoir que, dans les derniers temps d'un empire, le gouvernement est mauvais et opprime^ les sujets, (et que, par conséquent, la population doit diminuer). Notre observation en elle-même est juste, mais on ne peut pas nous l'opposer. Il est vrai que le peuple souffre à cette époque, et que les impôts ne rapportent pas beaucoup; mais les mauvais effets qui résultent de cet état de choses ne deviennent sensibles qu'au bout d'un certain temps, ce qui tient au fait que, ' Pour Uyot, lisez t*y^. avec tous les * Ici et dans la ligne suivante il faut manuscrits et l'édition de Boulac. Sur les remplacer tjt:*-! par (_»^-l, leçon diverses périodes de la vie d'un empire, offerte par le manuscrit D et par l'édivoy. la première partie, pages 3^7, 356. lion de Boulac.

dans toutes les choses du monde, les changements se font graduellement.

Les famines et les grandes mortalités sont fréquentes quand l'empire est dans la dernière période de son existence. A cette époque, les famines ont presque toujours pour cause la suspension des travaux agricoles. Le peuple ne veut plus cultiver la terre parce que le gouvernement lui arrache son argent, l'accable d'impôts et le force à payer des droits de vente illégaux '. Les troubles causés par l'appauvrissement des sujets et par les nombreuses révoltes auxquelles la faiblesse de l'empire donne lieu contribuent aussi au découragement général. Cela amène ordinairement une grande réduction dans la quantité des grains que Ton met en magasin. D'ailleurs la culture de la terre ne prospère pas toujours et ne fournit pas régulièrement des produits abondants. L'atmosphère, étant naturellement sujette à de grandes variations, peut donner beaucoup de pluie ou très-peu, et cela influe directement sur la quantité de grains-, de fruits et de bétail. Le peuple s'imagine qu'il y aura toujours assez de blé dans les magasins pour le nourrir, et, si ces dépôts viennent à lui faire défaut, il s'attend à la famine. Alors le prix des céréales augmente, et les pauvres, n'ayant pas le moyen d'en acheter, meurent de faim. 11 arrive aussi qu'en certaines années on n'a pas emmagasiné du blé, et cela amène une famine générale.