SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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' L'édition de Boidac et les manuscrils ° Variantes: lf.jy^^=J\, C,D; JU^^aJI, G, D portent «j, à la place de a^. Cette leçon n'influe pas sur le sens de la phrase.

' La description du temple de Salomon, (elle que nous ia lisons dans le troisième livre des Rois et dans le second livre des Paralipomènes, ne renferme aucune mention d'un pavillon de verre.

" Littéral. « le dos. » Dans la traduction de la Bible dont notre auteur s'était servi, le traducteur aura probablement employé par euphémisme le mot >-*-t « dos, » à la place du mot o3 «derrière, » qui est cependant l'équivalent du terme hébreu lia", debtr, qu'on a rendu, dans nos traductions, par le mol « oracle. » C'était le sanctuaire du tabernacle, le saint des saints.

* PourjJLo, lisez L>JL«.

'' Ce passage manque dans les uianuscrils C, D et dans l'édition de Boulac. Prolégomènes. — it.

Boulac.

' Le prophète appelé Ozeïr, ovC, par les Arabes, est le même iiuEsdrasA'Eïzra, In yc, des traductions arabes de la Bible.

' Pour 1^, lisez \^jy, avec l'édition de Boulac et les manuscrits C et D.

' Les musulmans idenlifient le Cyrus de la Bible avec Behmen Ardestliîr Diràz Dcst, Arlaxerce Longue -Main, lils d'isfendiar. ( Voyez l'Historia Anteislamicu d'Abou 'l-Féda, publiée par M. Fleischer, p. 53, 77, et Hamzm Ispakanensis Annales, texte arabe, p. fA.)

'" Littéral, «ce prince devait sa naissance aux enfants d'Israël, qui étaient du nombre des captifs de Nabuchodonosor. » Les musulmans croient que sa mère était Juive. (Vov. la Bibl. orient, de d'Herbelol. à l'article Bahaman.)

assigna à l'emplacement du temple des limites plus resserrées que celles de l'ancien temple de Salomon, et on ne les dépassa pas. [Les portiques au-dessous de la mosquée étaient à deux étages, et les colonnes de l'étage supérieur s'appuyaient sur les voûtes de la colonnade inférieure. Beaucoup de personnes s'imaginent que ce furent là les écuries de Salomon, mais elles se trompent: ce roi ne construisit ces colonnades qu'avec le dessein de garantir le Beït el-Macdis contre P. 225. les impuretés auxquelles on se figurait qu'il serait exposé. D'après la loi des Juifs, si des impuretés souterraines sont couvertes de terre jusqu'à la surface du sol, de sorte qu'une ligne droite tirée de cette surface les atteigne (sans rencontrer un espace vide), la surface est impure. Telle était l'opinion de leurs docteurs, et, chez eux, ces opinions passaient pour des vérités. Aussi bàtirent-ils les portiques de la manière que nous avons décrite: comme les colonnes de l'étage. inférieur allaient aboutir à leurs arches', la ligne droite était interrompue et les émanations impures ne pouvaient pas mouler directement jusqu'en haut. De cette façon ils crurent garantir le temple contre ces émanations supposées, et assurer parfaitement la pureté et la sainteté de ce lieu^.]

Les rois des Grecs, des Perses et des Romains subjuguèrent alternativement les Juifs, et ce fut pendant cette période (de malheurs) que les Beni-IIachmonaï (les Asmonéèns ou Machabées), famille de prêtres juifs, portèrent l'empire des Israélites à un haut degré de puissance. L'autorité passa ensuite à leur beau-frère Hérode, qui la transmit à ses enfants. Ce prince rebâtit Beït el-Macdis (le temple), et lui donna la même étendue que celle du temple élevé par Salomon. Il s'occupa de ce travail avec tant d'ardeur qu'il facheva en six ans. Titus, roi des Romains, étant venu pour combattre les Juifs, ' L'auteur de ce paragraplie, quel qu'il inférieure. Il est en cela tout à l'ail d'atcord soit, s'est très-mal expliqué; mais il avait avec la Mischnah. (Woy. Penh, cl), m, S 6.) évidemment l'intenlion de rappeler au iec- * Ce passage ne se trouve ni dans les teur ce qu'il avail déjà énoncé, savoir: que manuscrits C, D, ni dans l'édition de Boules colonnes delà colonnade supérieure lac. Je le regarde comme une interpolation reposaient sur les arches de la colonnade de copiste.

les vainquit, s'empara de leur empire et dévasta Beït el-Macdis. Il ordonna de semer (du blé) sur l'emplacement du temple qu'il venait de mettre en ruines. Plus tard, les Roum (les Grecs et les Romains) embrassèrent la religion du Messie, auquel ils témoignèrent dès lors un profond respect. Leurs rois adoptèrent tantôt le christianisme et tantôt le répudièrent; mais, lors de l'avènement de Constantin, sa mère Hélène \ qui avait embrassé le christianisme, se rendit à El-Gods (Jérusalem), afin de chercher le bois sur lequel les chrétiens prétendent que Jésus fut crucifié. Ayant appris des patrices que ce bois avait été jeté par terre et couvert d'immondices, elle l'en fit retirer, et, sur le lieu regardé par les chrétiens comme le tombeau du Mes- p. 226. sie, elle bâtit l'église appelée Coinama^, Elle fit détruire tout ce qui existait encore des constructions du temple et jeter des ordures et du fumier sur la Sakhra. Gette pierre en fut tellement couverte que son emplacement même n'était plus reconnaissable. Elle croyait venger de celte manière la profanation de ce qu'elle regardait comme le tombeau du Messie^. Quelque temps après, on rebâtit, en face* de la Gomama, la maison dans laquelle naquit Jésus, et qui s'appelle Bcït-Lahin (Bethléem). Les choses restèrent en cet état jusqu'à la promulgation de l'islamisme et à la prise de la ville. (Le khalife) Omar, étant venu pour assister à la reddition do Beït el-Macdis, demanda où se trouvait la Sakhra, et on lui lit voir le lieu où elle restait enterrée sous un amas de fumier et de terre. L'ayant fait mettre à découvert, il bâtit au-dessus d'elle une mosquée dans le genre des mosquées qu'un peuple nomade est capable de construire.

Le temple (de Jérusalem) doit son importance au respect que les hommes lui ont toujours témoigné, avec la permission de Dieu, et ' L'édiliou de Boulac offre la bonne le- lice le nom de Keniçat elKîama (église de çon *J.iU*; les manuscrits C et D portent la résurrection). *j,iU, Helaïa, comme l'édition de Paris. ^ Les manuscrits C et D portent o_yUi Ll " Comama signifie les balayures. Tel est sa5 ij. Cette leçon me paraît préférable à le terme employé encore par les musul- celle de l'édition de Paris, mans pour désigner cette église; leur re- ' C'est-à-dire, à la distance de deux ligion les empêchait de donner à cet édi- heures de marche, au sud de Jérusalem. ' 34.

aux passages du Coran qui avaient annoncé d'avance l'excellence de ce lieu. (Le khalife onieïade) El-Ouélîd, fils d'Abd el-Mélek, entreprit de rebâtir la mosquée (de Jérusalem) sur le plan des autres mosquées de l'islamisme, et s'en occupa avec beaucoup d'ardeur, ainsi qu'il l'avait fait pour le Mesdjid el-Haram (le temple de la Mecque), la mosquée du Prophète à Médine et la mosquée de Damas, appelée par les Arabes le JJelal (ou nef) à' El-Ouélîd. Pour construire ces mosquées et les orner de mosaïques, il obligea le roi des Grecs à lui envoyer de l'argent et des ouvriers. Toutes ces entreprises furent terminées à sa satisfaction.

Dans la dernière partie du v^ siècle de l'hégire, la puissance du khalifat s'était très-affaiblie, et (ces mosquées) se trouvaient au pouvoir des Obeïdides (Fatemides), khalifes chiites qui régnaient au Caire. L'autorité des Obeïdides ayant commencé à décliner, les Francs marchèrent sur Beït el-Macdis, et s'en rendirent maîtres, ainsi que de toutes les places frontières de la Syrie. Ils érigèrent audessus de la sainte Sakhra une église dont ils étaient très-fiers et P. 227. pour laquelle ils montraient une profonde vénération. Quelque temps après, Salah ed-Dîn (Saladin), fils d'Aïyoub le Kurde, s'empara de l'Egypte et de la Syrie, renversa l'empire des Obeïdides, extirpa leur doctrine hérétique et passa en Syrie. Il y combattit les Francs jusqu'à ce qu'il leur enlevât Beït el-Macdis et toutes les forteresses syriennes qui étaient tombées entre leurs mains. Cela eut lieu vers l'an Ô80 de l'hégire ^ Il abattit l'église qu'ils y avaient érigée, fit découvrir la Sakhra et reconstruire la mosquée dans sa forme actuelle.

Le lecteur ne doit pas se laisser embarrasser par la difficulté bien connue qui se présente dans les traditions authentiques et que je reproduis ici: « On demanda au Prophète quelle était la première maison (sainte) qui fut instituée (pour les hommes), et il répondit: « La Mecque. » On lui demanda alors quelle était la seconde, et il ' Saladin passa en Syrie plusieurs an- lem le a/j du mois de redjeb 583 (3osep-• nées auparavant. Il s'empara de Jérusa- lenibre ii87deJ. C).

répondit: < Beït el-Macdis. » On lui demanda ensuite combien il s'était pj^ssé de temps entre l'institution de ces deux maisons, et il répondit: « Quarante ans. » La difficulté porte sur le temps écoulé depuis la fondation de la Mecque jusqu'à celle de Beït el-Macdis: ce temps doit se mesurer par le nombre d'années qui séparent Abraham (fondateur du premier édifice) de Salomon, fondateur du second; or cet intervalle dépasse de beaucoup mille ans ^ (Pour résoudre cette difficulté) il faut seulement se souvenir que, dans cette tradition, le mot instituée n'est pas l'équivalent de bâtie; il signifie désignée pour servir de lieu de dévotion. 11 est donc très-probable que Beït el-Macdis fut institué pour cet objet à une époque dont l'antériorité à celle de Salomon peut se mesurer par l'espace de temps que nous venons d'indiquer. On rapporte que les Sabéens avaient construit au-dessus de la Sakhra un temple qu'ils dédièrent à Vénus; cela est admissible, puisque la Sakhra fut toujours un objet de dévotion. Ce fut ainsi que des Arabes du temps du paganisme placèrent des idoles et des images autour et dans l'intérieur de la Kaaba. D'ailleurs les Sabéens qui avaient érigé ce temple à Vénus étaient contemporains d'Abraham. On peut donc admettre qu'entre l'institution de la Mecque et de Beït el-Macdis, comme lieux d'adoration, il n'y avait qu'un intervalle de quarante ans, bien qu'on sache positivement qu'aucune P. 288.

construction n'existait alors dans ce dernier lieu, et que Salomon fut le premier qui y bâtit le temple. Quand on a bien compris ces observations, on possède le moyen de résoudre la difficulté.

Quant à El-Medînat el-Monauwera [la ville illuminée, Médine), elle doit sa fondation à Yathrib Ibn Mehlaïl- l'Amalécite, et pour cette raison on l'appelait de son nom. Les Israélites, pendant qu'ils faisaient leurs conquêtes dans le Hidjaz, enlevèrent cette ville aux Amalécites. Les enfants de Caïla (les Aous et les Kiiazredj), qui appartenaient à la tribu de Ghassan, vinrent ensuite s'établir dans le voisinage, et leur enlevèrent Médine et les châteaux qui l'entouraient. A une ' H est, en effet, à peu près de treize siècles. — * Pour Jj>!^-tl, lisez Jj>ilg/o, • époque plus récente, le Prophète ordonna à ses partisans de se réfugier dans Yalhrib, faveur que Dieu avait prédestinée à cette ville. Quand il s'y retira lui-même avec Abou Bekr, le reste de ses partisans le suivit et s'y lixa. Le Prophète bâtit sa mosquée et ses maisons dans ce lieu, qui fut prédestiné à cet honneur de toute éternité. Les enfants de Caïla l'accueillirent avec empressement et lui prêtèrent aide et secours; aussi reçurent-ils le nom d'Ansars (aides, auxiliaires). Ce fut de Médine que la doctrine^ de l'islamisme se propagea jusqu'à ce qu'elle atteignît son entier développement et prévalût sur toutes les autres doctrines.

Quand le Prophète eut vaincu ses concitoyens et pris possession de la Mecque, les Ansars croyaient qu'il les quitterait tout à fait, afin de se fixer dans sa ville natale. Emu des craintes qu'ils exprimaient, il leur adressa un discours dans lequel il déclara qu'il ne les abandonnerait jamais. En effet, quand il mourut, il trouva dans Médine un noble tombeau. Plusieurs traditions authentiques attestent de la manière la plus positive et la plus évidente l'excellence de cette ville. A une certaine époque, les docteurs de la loi furent en désaccord sur la question de savoir si Médine avait la prééminence sur la Mecque. (L'imam) Malek soutenait cette opinion, en s' appuyant sur une déclaration positive (faite par le Prophète), déclaration qu'il regardait comme authentique, et qui avait été transmise par Rafê Ibn Khodeïdj^. Selon cette tradition, le Prophète avait dit: « Médine est meilleure que la Mecque. » Abd el-Ouehhab^ a rapporté cette (opinion de Malek) dans son Meaouna. Il y a encore d'autres traditions P. 259. qui, prises à la lettre, pourraient justifier cette opinion, à laquelle, cependant, (les imams) Abou Hanîfa et Chafeï se sont opposés. Quoi qu'il en soit, la mosquée de Médine vient en seconde ligne après celle de la Mecque; dans toutes les parties du monde, les cœurs de ' Li lierai, «la parole. » ^ Le cadi Abd el-Ouehliab Ibn Ali, ' Le tradilionnisle Rafè Ibn Rliodeïdj, généralement connu sous le nom d'Ibn nalif de Médine et un des Ansars, mourut Taoïic, mourut l'an ^23 de l'hégire (io3i tous les peuples se tournent vers elle avec une vive affection. Quand on voit comment la Providence a fixé les degrés du mérite qui distingue chacune de ces trois mosquées, on reconnaît encore une de ces voies secrètes par lesquelles Dieu agit sur les êtres, et l'on reste convaincu qu'il a établi une gradation régulière et invariable dans toutes les choses temporelles et spirituelles.

Outre ces trois mosquées, je n'en connais d'autre dans aucune partie du monde (qui puisse leur être comparée). On a parlé, il est vrai, de la mosquée d'Adam en Sérendîb (Ceylan), l'une des îles qui avoisinent l'Inde; mais on ne possède, à ce sujet, aucun renseignement qui soit digne de foi. Dans les temps anciens, plusieurs peuples avaient des mosquées (ou temples), pour lesquelles ils montraient une grande vénération, par un esprit de dévotion mal entendue. Telles furent les pyrées des Perses, les temples des Grecs, et les maisons (saintes) que les Arabes avaient dans le Hidjaz, et que le Prophète lit abattre pendant ses expéditions militaires. Masoudi a parlé de plusieurs autres; mais nous ne voulons pas en faire mention, parce qu'on ne les avait pas fondées pour se conformer à une prescription de la loi divine ou pour leur donner une destination vraiment religieuse. Aussi nous ne nous intéressons ni à ces édifices ni à leur histoire. Le lecteur (qui veut en savoir quelque chose) trouvera ^ans les ouvrages historiques assez de renseignements' pour satisfaire sa curiosité. Dieu dirige celai qu'il veut.

Pourquoi les cités et les villes sont peu nombreuses en Ifrîkiya et dans le Maghreb.

La cause en est que ces contrées ont appartenu aux Berbers depuis plusieurs milliers d'années avant l'islamisme, et que^ toutes ces populations, étant nomades, n'ont jamais pratiqué les usages de la vie sédentaire assez longtemps pour s'y former complètement. Les dynasties des Francs et des Arabes qui régnèrent sur les pays des Berbers s'y maintinrent trop peu de temps pour façonner ce peuple p. 280.

aux usages de la vie sédentaire. Les Berbers, trouvant la vie nomade plus appropriée à leurs besoins, en ont toujours conservé la pratique et les liabitudes; voilà pourquoi les édifices ne sont pas nombreux chez eux.

D'ailleurs les usages de la vie nomade ont toujours été si profondément enracinés chez les Berbers, qu'ils n'eurent jamais de dispositions pour la pratique des arts, La connaissance des arts, produit de la vie à demeure fixe, est nécessaire pour l'achèvement des grands édifices, et son acquisition exige un certain degré d'intelligence. Les Berbers, ne les ayant jamais exercés, n'ont eu, en aucun temps, le désir d'élever de grandes construclions et encore moins de se bâtir des villes. C'est un peuple dont chaque tribu a son esprit de corps et de famille. Or cet esprit porte naturellement vers la vie nomade; c'est l'amour du repos et de la tranquillité qui décide les peuples à se fixer dans les villes, et cela les oblige à laisser le soin de leur défense aux troupes de l'empire et à devenir ainsi une charge pour le gouvernement; aussi ' trouvons-nous chez les Bédouins une grande aversion pour la vie des villes; ils ne veulent pas y demeurer, ni même y séjourner, à moins d'y être poussés par l'amour du luxe et le désir de jouir de leurs richesses; mais de ceux-là le nombre est très-petit.

La population de l'ifrîkiya et du Maghreb se compose presque en entier de nomades, gens qui vivent sous la tente et qui voyagent à dos de chameau, ou bien qui s'installent sur le haut des montagnes. Dans les autres pays étrangers, toute la population, ou au moins la plus grande partie, habite des villes, des villages et des hameaux. Cela se voit en Espagne, en Syrie, en Egypte, dans l'Irac persan et autres contrées. La raison en est que, chez la grande majorité des peuples non arabes, on attache peu d'importance à sa généalogie, on ne vise pas à conserver la pureté de son sang et l'on ne fait pas grand cas des liens de famille. Dans le désert, au contraire, la ' Pour SiàS", lisez tilijJ, plupart des populations tiennent à leurs généalogies, parce que de tous les liens qui servent à unir vin peuple, ceux du sang sont les plus intimes et ont le plus de force. La même cause maintient chez eux un fort esprit de corps, et les peuples qui ressentent l'influence de ce sentiment préfèrent toujours la vie du désert à celle des villes, p. jSi où ils perdraient leur bravoure et seraient réduits au niveau de ces gens qui ont besoin de la protection d'aulrui. Le lecteur qui aura compris ces principes pourra facilement en tirer les conclusions.

Les édifices et les grandes constructions élevés par les musulmans sont loin d'être en rapport avec la grandeur de ce peuple, et restent bien au-dessous des bâtiments laissés par les nations précédentes.

La raison de ce fait est identiquement celle que nous avons donnée (dans le cliapitre précédent) en parlant des Berbers. Chez les Arabes, comme chez eux, les habitudes de la vie nomade sont profondément enracinées; comme eux, ils ont un grand éloignement pour les arts. D'ailleurs, dans les temps antérieurs à l'islamisme, ils entretenaient peu de relations avec les empires dont ils se rendirent maîtres plus tard. Après la conquête de ces pays, la civilisation ne prit pas parmi eux un grand développement jusqu'à ce qu'ils se fussent approprié tous les usages de la vie sédentaire, et, de plus, ils se contentèrent des édifices que les autres peuples avaient bâtis. A cela nous devons ajouteu" que, dans les premiers temps de l'islamisme, les Arabes évitèrent, par scrupule religieux, de donner à leurs maisons une grande élévation et de transgresser les bornes de la modération en y dépensant trop d'argent.

Cela eut pour cause la recommandation que (le khalife) Omar leur fit quand ils lui demandèrent l'autorisation de rebâtir en pierre la ville de Koufa, dont les maisons, construites par eux en roseaux, venaient d'être détruites par un incendie. Il leur répondit: « Faites; mais aucune maison ne doit avoir plus de trois chambres ni une trop grande élévation. Gardez fidèlement les pratiques suivies par le Prophète, et vous garderez toujours l'empire du monde. » Ayant reçu de cette députation l'engagement de suivre son conseil, il se tourna vers le peuple et dit: « Que personne n'élève sa maison au delà de la juste mesure. » On lui demanda ce qu'il entendait par les mois juste mesure, et il répondit: « C'est la limite qui vous empêche de tomber dans la prodigalité et de sortir du juste milieu. » Quand fut passée la période pendant laquelle on montrait tant de respect pour la religion et que l'on se tenait strictement à l'observance de ses devoirs, la possession de l'empire et le luxe commencèrent à exercer leur influence naturelle sur les Arabes. Ce peuple, p. aSa. ayant subjugué les Perses, apprit d'eux les arts et l'architecture; cédant alors aux impulsions du luxe et du bien-être, les Arabes finirent par construire des édifices et de grands bâtiments. Cela eut lieu peu de temps avant la chute de l'empire (des khalifes). Ils ne portèrent cependant pas la passion de bâtir à l'extrême, ayant construit ■ peu d'édifices et fondé peu de villes.

Le cas fut bien différent chez les autres nations. Celle des Perses avait subsisté plusieurs milliers d'années, ainsi que celles des Coptes, des Nabatéens, des Roum' et des Arabes de la première race, tels queles Adites, lesThémoudites, les Amaléciteset les Tobba. Comme tous ces empires s'étaient maintenus très-longtemps, les arts y prirent un tel développement que ces peuples élevèrent un très-grand nombre d'édifices et de temples, et laissèrent des monuments qui résistent encore à l'action du temps. Le lecteur qui aura bien pesé ces observations en reconnaîtra la justesse. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte.

La plupart des édifices bâtis par les Arabes tombent proinptement en ruine.

Les constructions élevées par les Arabes sont loin d'être solides, ce qui tient à la civilisation nomade de ce peuple et à son éloignement pour les arts. On peut même y assigner une autre cause qui, si je ne me trompe pas, est plus directe, savoir, leur peu d'attention L'empire romain el l'empire byzantin.

à choisir de bons emplacements pour les villes qu'ils se proposent de fonder. Ainsi que nous avons dit, ils ne tiennent compte ni des lieux, ni de la qualité de l'air, ni des eaux, ni des terres cultivables, ni des pâtui-ages K Quand on examine les villes sous le point de vue de la prospérité qu'elles doivent à des causes naturelles, on y reconnaît des différences qui méritent à telle ville le caractère de bonne et à telle autre celui de mauvaise; or ces différences dépendent directement de celles qui résultent des conditions dans lesquelles ces villes sont placées.

Les Arabes sont incapables de tant de prévoyance; ils ne recherchent que des lieux propres à la nourriture de leurs chameaux, sans se soucier de la bonne ou de la mauvaise qualité de l'eau, sans exa- P. 233. miner si elle est rare ou abondante. Ils ne pensent ni à la bonté des terres labourables, ni à la richesse de la végétation, ni à la salubrité de l'air; et cela parce qu'ils ont eu l'habitude de se transporter de lieu en lieu et de tirer des pays éloignés les grains dont ils ont besoin.

Quant à l'air (ils n'y pensent môme pas), le désert est sillonné alternativement par tous les vents, et leurs voyages continuels dans cette région leur ont donné la certitude que l'air y était parfaitement sain. Ce qui nuit à la pureté de l'air, c'est le défaut d'agitation, le repos continuel et la surabondance d'exhalaisons. Voyez comment les Arabes ont fait en fondant les villes de Koufa, de Basra et de Cairouan; ils n'ont recherché que des terrains où leurs chameaux pouvaient trouver de la nourriture, et situés dans le voisinage du désert, auprès des routes qui y conduisent. Aussi les emplacements de ces villes ne sont pas ceux que la nature leur aurait indiqués, et n'offrent que peu de ressources à la génération qui devait remplacer celle des fondateurs.

Nous avons déjà fait observer que-, pour maintenir au complet la population d'une ville, de telles ressources sont indispensables.

35.

En somme, les emplacements que les Arabes choisissaient pour leurs villes n'étaient pas de ceux que la nature avait désignés pour être des lieux de demeure fixe; ils n'étaient pas même situés au milieu de populations nombreuses qui pourraient y envoyer de nouveaux habitants. Aussi, au premier échec que leur autorité éprouva, à l'instant où leur esprit de corps commençait à faiblir, leurs villes, privées de la protection qu'elles devaient à cet esprit, tombèrent en décadence et finirent par disparaître comme si elles n'avaient jamais existé. Personne ne peut reviser les arrêts de Dieu. {Coran, sour. xiii, vers. 4 1 •) Comment les villes tombent en ruine.

Les villes qui viennent d'être fondées ne renferment qu'une faible population; les matériaux de construction, tels que pierres et chaux, ne s'y trouvent qu'en petite quantité, et il en est de même pour les carreaux de terre cuite, les plaques de marbre, les mosaïques, les écailles et les coquillages dont on se sert pour orner les murs des édifices.

Dans la première époque, les bâtiments sont d'une construction grossière, telle qu'on doit f attendre d'un peuple nomade', et les matériaux dont ils se composent sont de mauvaise qualité. Quand la P. 234. ville devient prospère et populeuse, la quantité de matériaux à bâtir augmente par suite des grands travaux auxquels on se livre, et du parfait développement d'un grand nombre d'arts; (développement) dont nous avons déjà indiqué les causes. Quand la prospérité de la ville commence à décliner et sa population à diminuer, un grand ralentissement se manifeste dans fexercice des arls; fhabitude de construire avec élégance et solidité se perd, ainsi que l'usage d'orner les murs des édifices. Les travaux diminuent en même temps que la population; les pierres, les marbres et les autres matériaux de construction n'arrivent plus à la ville qu'en petite quantité, et au bout de quelque temps ils manquent tout à fait.

Alors, quand on veut bâtir une maison ou autre édifice, on prend les matériaux dans les constructions déjà existantes, les enlevant d'un bâtiment pour en former un autre. (Cela est facile) parce que la plupart des maisons et des palais ne sont plus habités et restent vides, et que la population de la ville est bien inférieure à ce qu'elle était d'abord. On continue à transporter ainsi ces matériaux de palais en palais, de maison en maison, jusqu'à ce qu'ils commencent à manquer.

Alors on reprend Fusage de construire à la manière bédouine; on emploie des briques cuites au soleil au lieu de pierres, et Ton abandonne tout à fait fusage de fornementation. Les édifices redeviennent comme ceux des villages et des hameaux, et montrent partout les marques ' de la civilisation grossière qui est propre aux nomades. La décadence continue jusqu'à ce qu'elle arrive à son dernier terme, qui est la ruine complète, si toutefois Dieu a réservé ce sort à la ville.

Si cerlaines villes et métropoles surpassent les autres en activité commerciale et par le bien-être dont on y jouit, cela' tient à ce qu'elles les surpas.^ent aussi par leur population.

C'est un fait reconnu et démontré qu'un seul individu de l'espèce humaine est incapable de pourvoir à sa subsistance, et que les hommes P. 235. doivent se réunir en société et s'entr'aider s'ils veulent se procurer les moyens de vivre. Or les choses de première nécessité, procurées par les efforts combinés de plusieurs hommes, suffisent, par leur quantité, à plusieurs fois ce nombre d'individus. Prenons, par exemple, le blé, qui leur sert de nourriture: jamais un seul homme ne parviendrait par son travail à s'en procurer une portion suffisante pour son entretien. Mais que six ou dix hommes se concertent ensemble dans ce but, que les uns soient forgerons et fabricants d'ins- ' L'édition de Boulac, le manuscrit C ' Pour UrU lisez <-<r\, avec les mss. C et le manuscrit D portent 'Uv*, leçon que et D et l'édition de Boulac. je préfère.

trumenls aratoires; que les autres se chargent de soigner les bœufs, de labourer la terre, de faire la récolte et d'exécuter les autres travaux agricoles; que ces hommes se partagent la besogne ou qu'ils la fassent ensemble, ils se procureront une quantité de blé qui dépassera de plusieurs fois celle qui leur était absolument nécessaire. Dans ce cas, le produit du travail dépasse de beaucoup les besoins des travailleurs. Il en est de même dans les villes: quand les habitants se partagent la besogne afin de se procurer les choses qui leur sont indispensables, ils en obtiennent une quantité dont une très-faible portion leur suffit. Le reste est du superflu et s'emploie pour satisfaire aux habitudes de luxe que ces travailleurs auront contractées, ou pour servir à l'approvisionnement d'autres villes dont les habitants font l'acquisition de ces choses par la voie de l'échange ou par celle de l'achat. De cette manière les travailleurs se procurent une certaine portion de richesses.

Dans le chapitre de la cinquième section, qui traite d'acquisitions et de bénéfices, on verra ^ que les bénéfices (du travail) sont la valeur du produit du travail^. Plus les produits sont abondants, plus leur valeur (totale) est grande: donc ceux qui obtiennent beaucoup de produits recueillent nécessairement de gros bénéfices. Dès lors le bienêtre et la possession des richesses portent ces hommes à rechercher le luxe et à satisfaire aux besoins qu'il impose; ils s'appliquent à embellir leurs habitations, à s'habiller avec élégance, à rechercher de la riche vaisselle et les meilleurs ustensiles domestiques, à se procurer des esclaves et à acheter de belles montures. Mais toutes ces choses P. 236. sont les.produits de divers arts, produits qui n'auraient pas existé sans la valeur qu'on y attache^. Aussi recherche-t-on avec empressement les artisans habiles. Il en résulte que les arts sont très-encou- ' Le texte porte nous avons montré. On vaux. » Dans ce chapitre et ailleurs, le mot voit par là que l'auteur a écrit ce passage JL^f (travaux) sert à désigner les jiroaprès avoir composé le chapitre auquel il duits d'un travail quelconque, renvoie le lecteur, et qui se trouve ci- ' Littéral. « qui sont appelés (à l'exisaprès, p. 3ig. tence) par leur valeur, n Littéral. « sont les valeurs des trarages et leurs produits très-recherchés; les revenus et les dépenses (des habitants) de la ville augmentent de beaucoup, et les artisans s'enrichissent par leur travail. Si la population reçoit un nouvel accroissement, les produits du travail augmentent aussi, et le progrès du luxe continue avec celui de la fortune publique.

Comme les habitudes du luxe ne cessent d'augmenter, et que ses exigences deviennent de plus en plus nombreuses, on invente, pour y satisfaire, de nouveaux arts, dont les produits ont une grande valeur. Cela augmente de plusieurs fois les bénéfices obtenus par les habitants de la ville, et fait que les produits des arts qu'ils cultivent sont encore plus recherchés qu'auparavant. La même chose se reproduit à chaque nouvel accroissement de la population, par la raison que les arts nouvellement introduits servent uniquement à satisfaire aux exigences du luxe et de la richesse, à la différence des arts primitifs, qui s'exerçaient dans le but d'obtenir les denrées qui font vivre.

La ville qui en surpasse une autre d'un seul degré, en ce qui regarde le nombre de sa population, la surpasse encore en plusieurs points: on y gagne davantage, l'aisance et les habitudes de luxe y sont plus répandues. Plus la population de la ville est grande, plus est grand le luxe des habitants, et plus les gens de chaque profession surpassent en ce point ceux des villes qui possèdent une population moins nombreuse. 11 en est ainsi sur toute la ligne: la différence est marquée, même de cadi à cadi, de négociant à négociant, d'artisan à artisan, d'homme de marché à homme de marché, d'émir à émir et de soldat de police à soldat de police. Comparez, par exemple, l'état des habitants de Fez avec celui des habitants d'autres villes, telles que Bougie, Tlemcen et Ceuta: vous reconnaîtrez que cette différence existe pour toutes les classes en général et pour chaque classe en particulier. Ainsi le cadi de Fez jouit d'une plus grande aisance que celui de Tlemcen, et il en est encore ainsi des autres classes. On reconnaît toujours le même fait quand on compare Tlemcen avec Oran et Alger, et celles-ci avec d'autres villes qui leur sont inférieures P.

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