SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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de là au loin. Il y bâtit la Mesdjid el-IIaram (la mosquée inviolable), et ce fut dans le sol de cet édifice qu'on creusa son noble tombeau.

Ces trois mosquées sont les objets qui réjouissent le plus les yeux des musulmans, qui attirent leurs cœurs et qui servent d'asile à la religion. Les traditions au sujet de leur prééminence et des récompenses plusieurs fois redoublées qui seront accordées à ceux qui ' Pour Aj, lisez AJ. C, D, ni dans l'édition de Boulac. — ' Le * Coran, sour. ii, vers. 121. Le mol lecteur trouvera ci -après, p. 267, la des-(SnJojJi ne se trouve ni dans les manuscrits criplion du Hîdjr.

â54 s'établiront dans leur voisinage et qui y feront la prière sont trèsnombreuses' et bien connues. Nous allons donner quelques indicai6. tions touchant la fondation de ces trois mosquées et la série d'événements qui amena la manifestation complète de leur excellence aux yeux du monde.

Quant à l'origine (du temple) de la Mecque, on dit qu'Adam le construisit vis-à-vis à'El-Beït cl-Mâmour'^, et que le déluge le renversa. Il ne nous est cependant parvenu aucune tradition authentique et digne de foi qui puisse justifier cette opinion. On l'a empruntée à un verseî du Coran qui semble la favoriser et qui est ainsi conçu: « Et quand Abraham éleva les fondements de la maison (sainte) avec (l'aide d')IsmaëP. « Ensuite Dieu envoya Abraham, dont on connaît l'histoire, ainsi que celle de sa femme Sai-a, qui portait une si vive jalousie à Agar. Dieu révéla alors à Abraham l'ordre de se séparer d'Agar et de l'éloigner, elle et son filsismaël, jusqu'à Faran, c'est-àdire aux montagnes de la Mecque, dans le pays situé derrière la Syrie et la ville d'Aila. Arrivée à l'endroit où la maison (sainte) devait s'élever (plus tard), Agar éprouva une grande soif, et Dieu, dans sa bonté fit en sorte que l'eau jaillit du (puits de) Zemzem*, et qu'une caravane, composée de Djorhémides, passa auprès d'elle et de son fils, et leur fournit des montures. Ces voyageurs s'établirent à côté d'eux, aux environs du Zemzem, ainsi que cela est exposé en son lieu ' El-Beït el-Mamour «la maison fréquentée, » fut construite dans le ciel avant la création d'Adam; les anges accomplissaient la cérémonie des tournées sacrées autour de cet édiûce, ainsi que le font maintenant les hommes autour de la Caaba ou temple de la Mecque. Quand Adam se mit à construire la Caaba, Dieu fit descendre le Beït el-Mâmour pour lui servir de modèle, et, l'ouvrage terminé, il le fit remonter au ciel. Tdie est la tradition musulmane.

' Coran, sour. ii, vers. lai. Il faut insérer le mot JoycUkL dans le texte arabe après le mot c>^i. Les manuscrits des Prolégomènes et le texte du Coran exigent cette correction.

* Au lieu de cette phrase, les manuscrits C, D et l'édition de Boulac portent: « Dieu lui révéla l'ordre de laisser dans le désert son fils Ismaël et Agar, mère de celui-ci. Il les déposa, en conséquence, sur l'emplacement de la maison (sainte) et les quitta. Alors Dieu, dans sa bonté, fit en sorte, etc.» L'édition de Paris donne en note le texte de ce passage.

et place '. Ismaël construisit une maison sur l'emplacement de la Caaba, qui devait lui servir de résidence, et l'entoura d'une clôture de doani '^, dans l'intérieur de laquelle il parquait ses troupeaux. Abraham vint plusieurs fois de la Syrie pour voir son fds, et, lors de sa dernière visite, il reçut de Dieu l'ordre de bâtir la Caaba dans ce clos. Il consti'uisit cet édifice avec l'aide de son fds Ismaël, et somma alors tous les hommes de venir y faire le pèlerinage'. Ismaël continua à demeurer dans cette maison, et, lorsque sa mère Agar fut morte, il l'y enterra. Dès lors il resta au service de la (Caaba) jusqu'à ce que Dieu lui enlevât la vie. Il fut enterré à côté de sa mère. Ses Gis, secondés par leurs oncles maternels, les Djorbémides, continuèrent à avoir soin de la maison (sainte). Les Araalécites remplacèrent ensuite les Djorbémides dans ce service*, et les choses continuèrent long-' temps dans cet état. On y venait des diverses parties du monde: P. a 17. tous les peuples de l'univers^ s'y rendaient, non-seulement les descendants d'Ismaël, mais aussi les hommes des autres races'', tant ceux qui demeuraient dans les contrées lointaines que ceux qui habitaient les pays voisins. On rapporte que les Tobba (rois du Yémen) allaient en pèlerinage à la maison (sainte) et lui témoignaient une grande vénération; on dit aussi qu'un de ces princes [nommé Kiar Asaad Abou Koub^] revêtit la Caaba d'un voile et d'étoiles rayées ' Notre auteur a réuni dans son Histoire antéislamite toutes les notions que les musulmans possèdent au sujet d'Abraham, d'Ismaël et d'Agar.

' Doum est le nom arabe du palmier à éventail, ou palmier nain, le chamœrops Immilis des botanistes.

^ Voyez, sur cette légende, l'Essai sur l'histoire des Arabes de M. Caussin de Perceval, t. I, p. 17a.

'.Selon Cotb ed-dîn en-Nehrewali, dans son Histoire de la Mecque (p- 4i du texte arabe publié par M. Wûstenfeld), la maison sainte, reconstruite par les Djorbémides, fut détruite, et les Amalécites de la Mecque la rebâtirent de nouveau. Il cite, pour ses autorités, Masoudi, El-Azraki et une tradition qui remonte à Ali Ibn Abi Taleb.

' Les mots ^ if)^^ "^ *'^ liouvenl ni dans les mss.C et D, ni dans l'édition de Boulac.

° Cette phrase oHre encore un exemple de la construction assez singulière que j'ai déjà signalée dans la première partie, p. 386, noie 2.

' Il faut lire ^Lj-j', Tibban, a la place de y^^, Kiar, et <->yi, Kéreb, à la place (comme cela s'est toujours pratiqué depuis). Il donna aussi l'ordre de la purifier et y apposa une serrure •. On rapporte que les Perses s'y rendaient en pèlerinage et y laissaient des offrandes, parmi lesquelles, dit-on, furent les deux gazelles d'or qu'Abd el-Mottaleb^ retrouva lorsqu'il fit déblayer le puits de Zemzem '. Les Djorhémides succédèrent aux enfants d'Ismaël dans la garde de laCaaba\ ayant hérité celte charge de leurs oncles maternels, et la conservèrent jusqu'à ce qu'elle leur fût enlevée par les Khozâa, tribu qui l'exerça ensuite pendant im temps considérable. La postérité d'Ismaël, étant devenue très-nombreuse, se propagea au loin et se divisa en plusieurs branches, dont une formait la tribu de Kinana. Celle-ci produisit les Coreïchides et autres familles. Comme les Khozâa remplissaient trèsmal les fonctions dont ils s'étaient chargés, les Coreïchides, qui eurent alors pour chef Cosaï Ibn Kilab, leur enlevèrent le droit de garder la maison (sainte) et les en dépossédèrent. Cosaï rebâtit la maison, et y mit un toit fait avec du bois de doum et (recouvert) de feuilles de dattier. (Le poëte) El-Acha^ a dit (à ce sujet): J'en jure par les deux robes d'un moine et par la (maison) que Cosaï bâtit lui seul et le fils de Djorhem ''.

de <_J*C Koub. (Voyez YEssai sur l'histoire des Arabes de M. Caussin de Perceval, t. J, p. 90.) Au reste, ce passage ne se trouve ni dans les manuscrits C, D, ni dans l'édition de Boulac.

' Littéral. « et y plaça une clef. » * Je crois que tout ce qui précède, à partir des mots «Ses fds, ^secondés par leurs oncles malernels » (voyez p. 255, 1. 10) est une interpolation.

^ Voyez la Chrestomathie arabe de M. de Sacy, l. II, p. A71 et suiv.

" L'auteur a cité ce vers d'une manière très-inexacte, et a même fait dire au poëte une absurdité. Si l'on scande le premier hémistiche, on s'apercevra qu'un mot de deux syllabes manque après le mot ijJ'fv. L'édition de Boulac ofTre une leçon bien préférable, pourvu qu'on y remplace cJ-».^ par oiXi., ainsi que cela se lit dans les manuscrits. Voici le vers, tel que cette édition le donne: La correction faite, ce vers.signifie .l'en jure parles deux robes du moine d'Ed- Dour et par la (maison) que bâtirent Cosaï et Ei-Modad, fils de Djorhem.

Pour El-Modad, on peut consulter V Essai, etc. t. 1, p. 200.

A, Pendant (jue la maison sainte était sous la garde des Coreïchides, elle fut détruite par un torrent ou, dit-on, par un incendie, ils reconstruisirent l'édifice, et, pour subvenir aux frais de cette entreprise, ils contribuèrent chacun pour une portion de leur fortune'. Un navire ayant fait naufrage sur la côle de Djidda, ils en achetèrent le bois pour en faire le toit de la maison. La hauteur des murailles, qui (dans le principe) dépassait à peine la taille d'un homme, fut •portée par eux à dix-huit coudées. La porte avait été au niveau du sol; ils la placèrent plus haut que la taille d'un homme, afin d'empêcher les torrents d'y pénétrer. L'argent étant venu à leur manquer avant l'achèvement du travail, ils laissèrent en dehors de leur construction une partie des (anciennes) fondations, sur une longueur de six coudées et un empan. On entoura cette partie d'un mur très-bas, P. 218. en dehors duquel les pèlerins devaient passer en faisant les tournées (saintes autour de l'édifice): c'est là le Ilidjr. La maison (sainte) resta dans cet état jusqu'à l'époque où (Abd Allah) Ibn ez Zobeïr, s'étant fait proclamer khalife, se retrancha dans la Mecque, l'an 6/t (683-684 (le J. C), afin de résister à l'armée que Yezîd, fils de Moaouîa, avait envoyée contre lui sous les ordres d'El-Hoceïn Ibn Nomeïres-Sekouni.

r^a maison sainte souffrit alors d'un incendie, allumé, dit-on, par le feu grégeois [nafl] qu'on lança contre Ibn ez-Zobeïr. Comme les murailles s'étaient fendues à la suite de cet accident, Ibn ez-Zobeir les fit abattre, et reconstruisit l'édifice avec le plus grand soin. Les anciens Compagnons (de Mohammed) blâmèrent le plan adopté par Ibn ez-Zobeïr, mais il se justifia en leur citant la parole suivante, que le Prophète avait adressée à Aïcha: « Si ton peuple (les Mecquois) n'était pas sorti de l'infidélité depuis si peu de temps, je leconstruirais la maison (sainte) sur les fondations posées par Abraham. J'y mettrais deux portes, fune tournée vers l'orient, et l'autre vers l'occident. » Ibn cz-Zobeïr fit alors abattre l'édifice et mettre à découvert les fondations posées par Abraham. II rassembla en- ' L'auleur aurait dû nous dire ici que cet édifice el y po;a lui-même la pierre Mohammed assista à la reconstruction de noire.

suite les grands et les notables, afin de leur faire voir ces anciennes constructions. Ibn Abbas lui recommanda fortement de poser (provisoirement) devant les yeux du peuple un objet qui leur servirait de kibta\ et, par suite de ce conseil, il érigea autour des fondations un échalaudage de bois, qu'il fit recouvrir de toiles. De cette manière, il évita de laisser disparaître la kibla. 11 fit venir de Sanâa (du Yémen) un approvisionnement de plâtre et de chaux, et, s'étant informé du lieu où se trouvaient les anciennes carrières, il en tira toutes les pierres dont il avait besoin. Ayant alors commencé à bâtir sur les fondations posées par Abraham, il éleva les murailles à la hauteur de vingt-sept coudées. Il mit à la maison deux portes, qu'il plaça au niveau du sol, se conformant ainsi aux indications fournies par la tradition déjà citée. Il dalla l'intérieur de la maison avec du marbre et en revêtit aussi les murailles. On fabriqua, par. son ordre, des lames d'or pour recouvrir les portes, et des clefs d'or (pour les serrures).

El-Haddjadj, étant venu l'y assiéger sous le règne d'Abd el-Melek, foudroya la mosquée avec ses mangonneaux, et fendit ainsi les murailles de la maison (sainte). Après avoir vaincu Ibn ez-Zobeïr, il de-'.215. manda l'avis d'Abd el-Melek au sujet des ahérations et des additions que ce chef y avait faites. Le khahfe répondit par l'ordre de tout abattre, et de reconstruire la maison sur les fondations mêmes que les Coreïchides avaient choisies. Encore aujourd'hui elle porte sur ces fondations. On rapporte qu'Abd el-Melek, ayant ensuite acquis la certitude que la tradition attribuée à Aïcha était authentique, regretta vivement ce qu'il avait permis. «Ah! s'écria-t-il, j'aurais mieux fait de laisser à Abou Khobeïb^ la responsabilité dont il s'était chargé en reconstruisant la maison (sainte). » EI-Haddjadj abattit sur une longueur de six coudées et un empan la partie de la maison qui regardait le Hidjr, et la reconstruisit sur les fondations posées par les Coreïchides. Il fit boucher la porte occidentale ainsi que la partie ' Le point vers lequel lous les miisui- '' Pour ej-zv*^, lisez i_)-*^- Abou Khoiiiansdoiventsetournerenfaisanllaprière. beïb était le surnom d'Ibn ez-Zobeïr.

D'IBN KIIALDOUN.

du mur qui se trouve maintenant au-dessous du seuil de la porte orientale', et laissa le" reste de l'édifice sans y faire aucun changement. Donc la maison sainte est (presque) en entier de la construction d'Ibn ez-Zobeïr. On distingue encore sur un des murs la ligne où la partie construite par El-Haddjadj se joint à celle qu'Ibn ez-Zobeïr avait fait bâtir: l'espace entre les deux est de la largeur d'un doigt et ressemble à une crevasse, mais elle est complètement fermée.

Un problème très-difficile à résoudre se présente ici; car (ce que nous venons d'exposer) ne saurait se concilier avec la doctrine des légistes au sujet des tournées (que les pèlerins doivent faire autour de la maison sainte). Ils disent qu'en faisant les tournées il faut éviter de se pencher au-dessus du soubassement (de la Caaba^), car autrement les tournées se feraient en dedans (des fondations de) la maison sainte. Cette opinion est fondée sur la supposition que la Caaba ne s'appuie pas en entier.sur les (anciennes) fondations, dont on aurait laissé en dehors des murailles la partie qui s'appelle le soubassement. Les légistes enseignent encore la même chose en parlant de la manière de baiser la pierre noire: «Celui, disent-ils, qui la baise en faisant les tournées doit marcher en arrière avant de se redresser (et de continuer sa course); sans cela il ferait une partie de la tournée en dedans (des anciennes fondations) de la maison. » Or, si toutes les murailles de cet édifice ont été construites par Ibn ez-Zobeïr, elles reposent nécessairement sur les anciennes fondations d'Abraham; comment alors le pèlerin pouvait-il commettre l'erreur contre laquelle les légistes le mettent en garde.»* Il n'y a pas moyen de résoudre cette difficulté, à moins d'admettre l'une ou l'autre des sup- ' C'est-à-dire, il boucha l'ancienne porte et en perça une nouvelle, direclemenl audessus.

' Ge soubassement est désigné par le mol persan chadmuan. Il entourait la Caaba de trois côtés, celui du sud-ouest, celui du sud est et celui du nord est. H avait seize doigts de hauteur et une coudée de largeur. (Voyez l'Histoire de la Mecque d'El-Azraki, page f i a de l'édition du texte arabe publié par M. Wûslenfcld. Dans la seconde ligne de cette page, il faut remplacer le mot ïjLKm par i».mj; cette correction est pleinement justifiée par l'indication qui se trouve dans la douziènie ligne de la même page.)

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p. 220. positions suivantes: 1° qu'El-Haddjadj abattit tout l'édifice et le reconstruisit (en le rétrécissant), opinion que les récits de plusieurs traditionnistes pourraient justifier si l'on ne voyait pas sur l'édifice lui-même des indications qui prouvent le contraire; on les reconnaît dans la ligne de jonction qui règne entre les deux constructions et dans la différence de travail qui existe entre la construction supérieure et la construction inférieure; 2° qu'lbn ez-Zobeïr ne construisit pas la totalité de la maison sur les fondations d'Abraham, et qu'il le fit seulement pour le Hidjr, local qu'il voulait faire entrer dans f édifice; donc la Caaba, bien qu'elle soit construite par Ibn ez-Zobeïr, ne s'élèverait pas sur les fondations posées par Abraham; mais cela est tout à fait improbable; et cependant il faut adopter fune ou fautre de ces opinions (si fon admet la doctrine des légistes).

Le parvis de la maison sainte forme la mosquée. C'était autrefois une place ouverte dans laquelle on faisait les tournées. Au temps du Propliète et de son successeur, Abou Bekr, ce parvis n'était pas clos de murs; mais, le nombre des pèlerins s'étanl ensuite augmenté beaucoup, Omar acheta plusieurs des maisons (voisines), les fil abattre afin d'agrandir ce local, qui servait de mosquée, et il entoura le tout d'un mur dont la hauteur n'atteignait pas à la taille d'un homme. Olhman fit comme Omar; Ibn ez-Zobeïr suivit leur exemple; puis El-Ouéhd, fils d'Abd el-Melek, reconstruisit le (mur de clôture) en y ajoutant une colonnade de marbre. El-Mansour agrandit encore la mosquée, et son fils et successeur, El-Mehdi, fit de même. Depuis lors on n'y a plus fait d'addition, et elle est restée dans cet état jusqu'à nos jours.

On ne saurait concevoir jusqu'à quel point Dieu a ennobh et chéri la maison sainte. Il nous suffira de dire qu'il en a fait un lieu où les révélations célestes et les anges descendaient du ciel; qu'il la destina spécialement aux actes de dévotion; qu'il prescrivit, à l'égard d'elle seule, les cérémonies et les pratiques du pèlerinage, et qu'il assura à toutes les parties du Haram (ou territoire sacré qui entoure la Mecque) des droits et des privilèges qu'il n'avait jamais accordés à aucun autre lieu. 11 en a défendu l'entrée à tout individu qui ne professe pas la religion musulmane, et il a imposé, à quiconque y pénètre, l'obligation de se dépouiller de toute espèce de vêtement cousu à l'aiguille, et de se couvrir d'une simple pièce de toile (izar); il a pris sous sa protection tous les êtres vivants qui s'y réfugient, tous les animaux qui paissent dans les champs voisins, de sorte que personne ne doit leur nuire. Les animaux craintifs n'ont aucun danger à appréhender P. en ce lieu; on n'y fait pas la chasse au gibier, et l'on n'y coupe pas les arbustes pour se procurer du bois à brûler. Le Haram, jouissant de ces privilèges honorables, a pour limites: Tenaîm, à trois milles de la Mecque, sur la route de Médine; le col de la montagne d'El-Moncatâ, sur la route de l'Irac et à la distance de sept milles; le Châab (ou défdé), sur la route d'El-Djiêrana, et à la distance de neuf milles; Batn-Nemra, sur la route de Taïf, et à la distance de sept milles; Moncatâ 'l-Acbaïr, sur la route de Djidda, et à la distance de dix milles. Voilà pour la Mecque et pour son histoire.

On désigne la Mecque [Mekka) par les noms d'0/n/« el-Cora (la mère des villes, la métropole); on l'appelle aussi la Caaba^, parce qu'elle s'élève en forme de dé à jouer [caab), et on la nomme aussi Bekka. Selon El-Asmaï^ ce dernier nom lui fut donné parce que les hommes se coudoyaient [bekk] dans leur empressement à s'y rendre. El-Modjahed' dit que le 6 de Bekka se changea en m, de même que le verbe lazeb (être attaché) se convertit en lazem, et cela à cause de la proximité mutuelle des organes qui servent à l'émission de ces deux lettres. «Ce n'est pas cela, dit En-Nakhaï*; Bekka désigne la maison sainte, et Mekka la ville. » Selon Ez-Zohri ^ Bekka désigne la mosquée en totalité, et Mekka le haram''.

' Ce nom est proprement celui de la maison sainte.

' Ibrahim en-Nakliaï, un des disciples des Compagnons de Mohammed, mourut l'an 95 (713-71/1 de J. C.)

" Les docteurs musulmans allachent beaucoup d'importance à cette question orthographique, parce que, dans le quatre-vingt-dixième verset de la troisième sourate du Coran, la ville de \n Mecque est désignée par le mot Bekka.

iVlèiue dans les temps du paganisme, les peuples avaient une profonde vénération pour la maison sainte, et les rois, comme Chosroès et autres, y envoyaient de riches oiFrandes. On connaît l'histoire des épées et des deux gazelles d'or qu Ahd el-Moltaleb retrouva en déblayant le puits de Zemzem. Quand le Prophète s'empara de la Mecque, il trouva dans la citerne située dans l'intérieur delà (maison sainte) soixante et dix mille onces d'orque les rois y avaient envoyées comme dons. Ce trésor valait deux millions de dinars et pesait deux cents 222. quintaux ^ Ali lui proposa alors d'appliquer ces richesses aux frais de la guerre; mais son avis ne fut pas accueilli. On donna le même conseil à Abou Bekr; mais il n'y fit aucune attention. Voilà ce que rapporte El-Azrakl^. « El-Bokhari relate la tradition suivante, qu'il fait remonter à Abou OuaïP: «J'allai m'asseoir, dit-il'', à côté de Cheïba » Ibn-Otbman ^ qui me dit: Omar Ibn cl-Khattab s'étant assis à côté de « moi, prononça ces paroles: J'ai la pensée de ne pas laisser une seule " pièce jaune ou blanche dans ce dépôt, et de tout distribuer aux vrais « croyants. Je lui dis: Tu ne feras pas cela. — Pourquoi.-* me dit-il. Je " répondis: Parce que tes deux compagnons ( et prédécesseurs) ne l'ont « pas fait. — Ah! s'écria-t-il, ce sont là des hommes dont la conduite " doit servir d'exemple. » Abou Dawoud'^ et Ibn Madja'' ont inséré cette tradition dans leurs recueils. Ce trésor resta où il était jusqu'à la révolte d'El-Aftas (le camus), dont le vrai nom était El-Hoceïn, et qui était fils d'El-Hoceïn, fils d'Ah, fils d'Ali Zeïn el-Abedîn^ Cela eut ' Soixante et dix raille onces font cinquante huit quintaux et trente-trois livres. Le même poids d'or estimé à six dinars (ou 60 francs) l'once ferait quatre cent vingt mille dinars. Donc les chiffres donnés par notre auteur ne sont pas exacts.

* Voyez les Chroniques de la Mecque, texte arabe, t. I, p. Iv, Ivl, del'édition de M. Wûstenfeld. Ei-Azraki écrivit son histoire dans la première moitié du iii'siècle de l'hégire.

* Avant c>-J^, insérez jlj.

' Cheïba IbnOlhman, Coreïchile de la famille des Abd ed-Dar, prêta le serment de fidélité à Mohammed peu de temps après la prise de la Mecque.

' Voy. ibid. note 4- ' Ali Zeïn el-Abedîn était le quatrième des douze imams. Son descendant, El- Aftas, prit part à la révolte d'Ibn Tabalaba, qui, en l'an 1 99 de l'hégire, souleva la ville de Koufa contre le khalife abbalieu l'an i 99 (81^-81 5 de J.-C). El-Artas,s'étant emparé de la Mecque, se rendit à la Caaba et en enleva tout cet or, en disant: « Que fait la Caaba des richesses que l'on y a déposéesPElles ne lui servent de rien. Nous y avons plus de droit que la Caaba; nous les emploierons pour nous aider dans cette guerre. » Ayant fait emporter ce trésor, il le dépensa en entier, et, depuis lors, il n'y a plus eu de richesses déposées dans la Caaba.

Beït el-Macdis (Jérusalem), nommé aussi El-Mesdjid el-Acsa (la mosquée la plus éloignée), fut d'abord, au temps des Sabéens, un temple consacré à (la planète) Vénus. On présentait à cette divinité de l'huile et d'autres offrandes, et l'on répandait l'huile sur la Sakhra^, qui se trouvait là. Après la ruine de ce temple, la ville tomba au pouvoir des enfants d'Israël, et devint pour eux la kibla vers laquelle ils se tournaient en faisant la prière. Voici comment cela eut lieu: lorsque Moïse eut fait sortir les Israélites d'Egypte afin de les mettre en possession de Jérusalem, selon la promesse que Dieu avait faite à leur père Israël, à Isaac, père de celui-ci, et avant cela à Jacob ^, et que ce peuple se fut arrêté dans le pays de l'Egarement, Dieu ordonna à Moïse de fabriquer, avec du bois d'acacia, un tabernacle, dont il lui i'. 223.

avait montré, par vme révélation, les dimensions et la forme, ainsi que les figures colossales et les images ([u'il devait renfermer. H lui ordonna aussi d'y mettre une arche, une table avec ses plats, un chandelier avec SOS lumières, et un autel pour les sacrifices. Tout cela est décrit de la manière la plus détaillée dans le Pentateuque. Moïse construisit le tabernacle et y plaça l'arche de l'alliance. Cette arche rencide El-Mamoun. Il fut envoyé à Médine, en qualité de gouverneur, par Abou Seraya es-Serri Ibn Mansour, qui commandail les troupes d'Ibn Tabataba, et il prolita de la faiblesse du parti abbacide dans la Mecque pour s'emparer de cette ville. 11 en fut expulsé bientôt après. [Chroniques de la Mecque, t. II, p. Iav et suiv.)

' Ce mot signilio la pierre. C'est une énorme masse de caliaire brut qui se trouve encore au milieu de la mosquée. Selon une tradition, ce fut sur elle que .lacob appuya sa tête lorsqu'il eut la vision de l'échelle mvslérieuse. 11 est probable que ce fut sur cette pierre que David posa l'arche.

* L'auteur paraît avoir oublié que Jacob est la même personne qu'Israël.

26/1 PROLÉGOMÈNES fermait les tables de la loi que l'on avait faites pour remplacer celles que Moïse avait brisées et qui étaient descendues du ciel avec les dix conmiandements. Il plaça l'autel auprès du (tabernacle), et Dieu lui ordonna de confier à Aaron le droit d'offrir des sacrifices. Ce fut dans le désert, au milieu de leur camp, que les Israélites dressèrent le tabernacle, vers lequel ils se tournaient pour faire la prière, et devant lequel ils sacrifiaient des victimes, et ce fut dans son voisinage qu'ils attendaient les révélations divines. Lorsqu'ils se furent emparés de la Syrie, ils posèrent le tabernacle à Galgal, dans la Terre-Sainte, entre le territoire qui tomba en partage aux Beni-Yamîn (la tribu de Benjamin) et celui des enfants d'Efraïm. Il resta dans ce lieu quatorze ans; sept pendant la guerre et sept après la conquête, dans le temps où l'on faisait le partage du pays. Après la mort de Josué, on le transporta à Silo, près de Galgal, et on l'entoura d'une muraille'. Il y était de-. puis trois cents ans, quand les Philistins l'enlevèrent, ainsi que nous l'avons dit (dans l'Histoire des peuples antéislamites), et vainquirent les Israélites; mais ils le rendirent dans la suite. Après la mort de Aali [Héli] (grand) prêtre, on le transporta à Nouf (Nobé), puis à Gabaon^, dans le territoire de la tribu de Benjamin; ce qui eut lieu sous le règne de Talout (Saùl). David, ayant ensuite obtenu la souveraineté^, fit porter le tabernacle et l'arche à Beït el-Macdès, et plaça farche à part, sous un voile et au-dessus de la Sakhra, où elle resta, ayant vis-à-vis le tabernacle. David eut l'intention de bâtir au-dessus p. 224. de la Sakhra un temple* pour remplacer le tabernacle, mais il ne put accomplir son dessein. Salomon, son fils, à qui il recommanda en mourant d'exécuter son projet, se mit à bâtir le temple dans la quatrième année de son règne, cinq cents ans après la mort de Moïse. Il employa le cuivre pour faire les colonnes de cet édifice ^, dans le- ' Ou, selon la leçon fournie parles ma- ' Les manascrit.s C et D portent J,j à nuscrils C, D et l'édition de Boiilac: « et la place de eLU.

l'on fit pour elle les clôtures, » IaJ Uij^l^ * L'auteur emploie ici le mot mesdjid iijLi!. «mosquée, lieu où l'on se prosterne » ' Il faut lire ^j*^ ' Pour ^o^. lisez 0iW=.

quel' il plaça le pavillon de verre ^. Il revêtit d'or les portes et les murs, il lit fondre en or les grandes images, les figvues (d'animaux), les vases, les chandeliers et les clefs. Il construisit le fond^ de l'édifice en forme d'arcade*, afin d'y déposer l'arche de l'alliance, qu'il fit venir de Sihoun (Sion), la ville de son père David. [Il l'y avait fait porter pendant la construction du temple, et on la rapporta alors ^.] Les (chefs des) tribus et les prêtres'' la. portèrent jusqu'à l'arcade, où ils la déposèrent. Le tabernacle, les vases et l'autel furent placés, chaque objet à l'endroit de la mosquée qui lui fut destiné. Les choses restèrent en cet état très-longtemps. Huit cents ans s'écoulèrent depuis la fondation du temple jusqu'à sa destruction par iNabuchodonosor. Ce roi livra aux flammes le Pentaleuque et le bâton (de Moïse); il 'fit fondre les images et disperser les pierres (de l'édifice). Plus tard les rois de Perse renvoyèront les Juifs dans leur patrie, et Ozeïr", qui était alors le prophète* des enfants d'Israël, rebâtit le temple avec le concours de Behmen, roi de Perse". Ce prince était né d'une Juive qui faisait partie des captifs emmenés par Nabuchodonosor'". Behmen