^ Pour iJàUê, lisez ^izJji.
humeurs. Dans toutes les matières qui tombent en décomposition, il y a une chaleur adventice qui, si elle se trouve dans le corps de l'homme, s'appelle fièvre. Voyez ce qui arrive aux aliments quand on leur donne le temps de se corrompre; voyez comment le fumier en décomposition émet une chaleur sensible. Voilà précisément ce que sont les fièvres dans le corps humain, et voilà pourquoi il faut les regarder comme les principes et les causes de toutes les autres maladies, ainsi que nous le trouvons énoncé dans la tradition déjà citée.
Pour guérir les fièvres, il faut soumettre le malade à la diète pen- P. 336. dant un certain nombre de semaines; puis on lui donne une nourriture convenable, jusqu'à ce qu'il soit parfaitement rétabli. Il y a encore des traitements que l'homme bien portant doit suivre, afin de se garantir contre ce genre de maladie et contre toutes les autres. Si la corruption se met dans un des organes du corps, cela amène une maladie dans cet organe, ou bien elle fait naître des plaies sur les membres principaux du corps ou sur les membres d'une importance secondaire. Quelquefois la maladie qui se déclare dans un membre amène une autre maladie qui affecte les forces de ce membre. Voilà, en somme, à quoi se réduisent toutes les maladies, et elles proviennent presque toujours des aliments. Tout cela est du ressort de la médecine.
Les maladies sont très-nombreuses chez les peuples sédentaires et les habitants des villes, à cause de l'abondance dans laquelle ils vivent et de la variété des choses qu'ils mangent. Ils se bornent rarement à une seule espèce d'aliments; ils en mangent de toutes sans précaution*, et, dans les procédés culinaires, ils mêlent ensemble divers mets, en y ajoutant des condiments, des légumes et des fruits, combinant ainsi des aliments dont les uns sont de nature sèche et les autres de nature humide. Us ne se contentent pas d'un seul plat ni même de plusieurs: j'ai compté, dans la liste d'un des services d'un repas, quarante espèces de légumes et de viandes. Tous ces mets (in- ' La bonne leçon esl ÂMyi, celle des manuscrits C et D et de l'édition de Boulac.
troduits dans i'estomac) forment un mélange extraordinaire qui, le plus souvent, ne convient ni au corps ni aux parties dont il se compose. Ajoutons que, dans les villes, l'air est vicié par un mélange d'exhalaisons putrides provenant de la grande quantité d'immondices. L'air (quand il est pur) excite l'activité des esprits (animaux) et fortifie ainsi l'influence que la chaleur des organes exerce sur la faculté digestive^. De plus, les habitants des villes ne prennent point (assez) d'exercice; ils sont ordinairement très-casaniers et aiment le repos. Le (peu d') exercice (qu'ils prennent) ne produit sur eux aucun elfet P. 337. et n'a pour eux^ aucun résultat utile; aussi les maladies sont-elles très-commimes dans les villes, et, plus elles sont fréquentes, plus on a besoin de médecins.
Les gens de la campagne (c'est-à-dire du désert) mangent ordinairement très-peu, et, comme ils n'ont pas beaucoup de blé, ils souffrent si souvent des atteintes de la faim que cela leur devient un état habituel 3. Leur persistance à endurer la faim est telle qu'on serait tenté de la regarder comme une disposition qui leur est innée. Les assaisonnements sont très-rares chez eux ou y manquent tout à fait. Le luxe, dont les exigences font naître l'art de préparer les aliments avec des condiments et des fruits, leur est totalement inconnu. Leurs aliments, qu'ils prennent toujours sans mélange, sont d'une nature qui se rapproche * beaucoup de celle du corps et qui lui convient très-bien. L'air qu'ils respirent renferme très-peu de particules viciées, parce que dans leurs pays les matières humides et corruptibles sont peu abondantes, tant qu'ils vivent sous leurs tentes; pendant qu'ils sont en route, ils changent constamment d'air. L'exercice du corps ne leur manque pas, car ils sont toujours en mouvement, ils montent à cheval, ils vont à la chasse, ils cherchent les choses dont ils ont besoin et ils travaillent pour se procurer le nécessaire. Tout cela leur rend la digestion bonne et facile. Au reste, ils ne se surchargent L'édition de Boulac porte -.^ôaIÎ. J'ai = Le mot aJ doit se placer avant csUi.
adopté celte leçon. ' Pour cj^, lisez oyij, avec le ma- Aprèsy^, insérez |^. nuscrit C et l'édition de Boulac.
pas l'estomac; aussi jouissent-ils d'une excellente constitution, ce qui les rend peu susceptibles de maladies. Cela fait qu'ils ont trèsrarement besoin des secours de la médecine. On ne trouve jamais des médecins dans le désert, car on s'en passe très-bien; s'ils y étaient étaient nécessaires, ils iraient s'y établir, afin de gagner leur vie. Telle est la voie que Dieu suit à l'égard de ses créatures, et ta m trouveras aucun changement dans la voie de Dieu.
L'art d'écrire est un de ceux qui appartiennent à l'espèce humaine '. P. 338.
L'écriture consiste en certains traits et caractères formant des lettres qui servent à représenter des mots perçus par l'oreille, mots qui, eux-mêmes, représentent des idées conçues dans l'esprit. Elle tient donc, comme signe d'idées, le second rang, après le langage. C'est un art très-noble, puisqu'il fait partie des choses qui sont propres à l'homme et qui le distinguent de tous les autres animaux. D'ailleurs, c'est un moyen (pour l'homme) de faire connaître ses pensées et de transmettre, à de grandes distances, l'expression de ses volontés, sans qu'il soit obligé de s'y rendre en personne pour les énoncer. C'est par son moyen qu'on prend connaissance des sciences, des notions utiles, des livres que les anciens nous ont laissés et de ce qu'ils ont écrit au sujet de leurs sciences et de leur histoire. Tous ces divers titres et tous ces avantages assurent à l'écriture un haut rang parmi les sciences les plus nobles.
La faculté d'écrire est naturelle à l'homme; mais elle ne passe de la puissance à l'acte qu'au moyen de l'enseignement. L'écriture parvient, dans les villes, à un degré de beauté plus ou moins grand, en proportion des progrès que les hommes ont faits dans la vie sociale et dans la civilisation, et de leur empressement à s'avancer vers les divers genres de perfection. L'écriture, en effet, fait partie des arts, et nous avons dit précédemment que c'est là la condition de tous les ' M. de Sacy a donné le texte de la tra- adopté sa traduction, après l'avoir modiduction de ce chapitre dans sa Chrestoma- fiée dans quelques endroits. thie arabe. 2' édit. t. II, p. 807 et suiv. J'ai 392 PROLl^GOMÈNES arts, et qu'ils suivent le progrès de la civilisation; aussi voyons-nous que la plupart des nomades ne savent ni lire ni écrire, et que, si quelques-uns d'entre eux possèdent ces talents, leur écriture est grossière et leur lecture très-défectueuse.
Dans les grandes capitales, où la civilisation est portée au plus haut point, l'enseignement de l'écriture est meilleur, plus facile et plus méthodique, parce que la pratique de cet art y est solidement établie'. On nous raconte que, de nos jours, il y a en Egypte des maîtres institués exprès pour enseigner à écrire, qui donnent à l'élève certains principes et certaines règles pour la formation de chaque P. 3.Î9. lettre, et qui l'exercent ensuite à la pratique de l'enseignement. Ce moyen, en fortifiant le talent de l'élève et en le rendant capable de bien enseigner, lui assure, d'une manière complète, la faculté de bien écrire. C'est un effet de la perfection à laquelle les arts sont parvenus et de l'extension qu'ils ont prise à la suite du progrès de la civilisation et de la grandeur de l'empire.
[Ce n'est pas ainsi qu'on montre à écrire en Espagne et dans le Maghreb^: on n'y apprend pas à former chaque lettre séparément d'après certains principes que le maître enseigne à l'élève; c'est seulement en imitant des mots tout entiers (qui servent de modèles) qu'on apprend à écrire. L'élève tâche d'imiter la forme de ces mots sous l'inspection du maître, et travaille jusqu'à ce qu'il parvienne à bien faire et que ses doigts aient acquis l'habitude de l'art. On dit alors qu'il sait bien écrire.]
L'écriture arabe était parvenue à un haut degré de régularité et de correction sous l'empire des Tobha, à cause du grand progrès que le luxe et la civilisation de la vie sédentaire avaient fait chez eux. C'est cette écriture qu'on nomme Yécriture himyérite. Elle passa des Tohha au peuple de Hîra^, parce que ce royaume était entre les mains des ' Littéral. • parce que la teinture a bien de Boulac et dans les manuscrits B et C. pris. » L'auteur se plaît beaucoup à em- ^ La ville de Hîra, située à environ ployer cette expression métaphorique. une lieue de Koufa, était le siège de la pe- ' Ce paragraphe manque dans l'édition tite dynastie des phylarques mondérites.
Mondérides, famille alliée aux Tobba par le sang et par l'esprit de corps, et qui avait fondé un nouvel empire arabe dans l'Irac. Cependant l'art d'écrire resta bien au-dessous de ce qu'il avait été sous les Tobba, parce qu'il y avait une grande différence entre les deux royaumes; en effet, dans celui des Mondérides, la vie sédentaire et tout ce qu'elle introduit, les arts, par exemple, étaient à un degré fort inférieur, par comparaison avec l'empire des Tobba. Ce fut, dit-on, de Hîra que les habitants de Taïf * et la famille de Coreïch reçurent la connaissance de l'écriture. On rapporte que le premier qui apprit l'écriture, venue de Hîra, fut Sofyan, fils d'Omeïa; d'autres disent Harb, fils d'Omeïa^; elle leur fut communiquée par Aslem, fds de Sidra*. Ce qu'on dit là est très-possible et a plus de vraisemblance que fopinion des personnes qui soutiennent que les habitants de Taïf et les Coreïchides ont reçu des lyadites de l'Irac la connaissance de l'écriture, en se fondant sur ce qu'un de leurs poètes a dit dans ce vers: Cette famille à qui appartiennent, quand elle marche réunie, les plaines de l'Irac, (et qui possède) l'écriture et le (maniement du) calant.
Cette opinion est dépourvue de vraisemblance; car, bien que la p. 34o. postérité d'Iyad se fût établie dans flrac, elle conserva toutes les habitudes de la vie nomade, et l'écriture fait partie des arts qui appartiennent à la vie sédentaire. Le poëte a seulement voulu dire que les descendants d'Iyad étaient moins éloignés que les autres ' La ville de Taïf est à environ trentecinq lieues de distance au S. E. de la Mecque.
" Harb, fds d'Omeïa, était le grand-père du khalife Moaouia.
' Selon un auteur cité par Ibn Khaliikan [Biographical diction, vol. II, p. 284). Aslem, fds de Sidra, avait appris l'écriture de Moramer Ibn Morra. (Voyez aussi VEssai de M. Caussin de Perceval, t. 1, p. 393.) — 11 est impossible que fécriture arabe dérive de l'écriture himyérile; dans Prolégomènes. — 11.
celle-ci, les lettres sont isolées et diffèrent tout à fait, par la forme, des caractères arabes. On a supposé, avec beaucoup de probabilité, que l'écriture arabe-konfique est une modification de l'écriture syriaque, et l'on a reconnu, à l'examen de plusieurs médailles et autres monuments, que l'écriture arabe-neskhie était d'un usage assez général dans le nord de l'Arabie et les pays voisins bien des années avant la prédication de l'islamisme.
5o 5o Arabes de faire usage de Técriture et du calam\ parce qu'ils habitaient dans le voisinage des grandes villes et dans leurs banlieues. L'opinion la plus vraisemblable de toutes, c'est que les habitants du Hidjaz ont reçu de llîra la connaissance de l'écriture, et que ceux de Hîra l'avaient reçue des Tobba et des Himyérites.
[J'ai lu^ dans le Tehnila d'Ibn el-Abbar^, à l'article biographique d'Abd Allah Ibn Ferroukh el-Cairouani el-Farisi (le Cairouanite, le Persan) un passage que je vais rapporter. Ce personnage, qui était natif d'Espagne et un des disciples de l'imam Malek, déclare tenir le récit suivant d'Abd er-Rahman Ibn Zîad Ibn Anam, qui assure l'avoir entendu de la bouche de son père (Zîad*): « Je dis (c'est Zîad qui parle) ' Pour fWfj, lisez |Aaj[j, avec les manuscrils C, D, l'édition de Boulac et le texte publié par M. de Sacy.
' Ce paragraphe manque dans les manuscrits C et D et dans l'édition de Boulac.
' Abou Abd Allah Mohammed el-Codaï, surnonimé ïbn el-Ahhar, est l'auteur d'un dictionnaire biographique intitulé Tekmila. Cet ouvrage est, comme son titre l'indique, le complément d'un autre traité du même genre, composé par le célèbre historien espagnol Ibn Bachkoual, et intitulé Le Sila « Annexe. » Ce dernier ouvrage servait de supplément à une histoire biographique des savants les plus illustres de l'Espagne musulmane, et dont l'auteur se nommait Ibn el-Faradi. La Société asiatique de Paris possède un exemplaire du Tekmila, mais je n'ai pas pu le consulter. L'auteur était natif de la ville de Valence. Après avoir servi quelques souverains espagnols en qualité de secrétaire, il se rendit à Tunis et oblint un emploi dans les bureaux de l'administration hafside. Il fut mis à mort l'an 658 (1260 de J. C). par l'ordre d'El-Moslancer, sultan de Tunis. Pour les détails, voyez VHist. des Berb. t. II, p. 3à~ de la traduction.
' M'étant aperçu que cet extrait est donné incorrectement, et n'ayant pas le Tekmila sous la main, je me trouve obligé d'y risquer quelques changements. Je ferai observer d'abord qu'aucun lien de parenté n'existait entre Ibn Ferroukh et Abd er- Rahman Ibn Zîad, bien que le texte imprimé dise que le premier était (ils du second: Ibn Ferroukh était Persan d'origine et Abd er-Rahman était de race arabe. Nous apprenons par le Nodjoum et par l'Histoire de Cairouan, manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds, n'ySa, fol. 16 verso, qu'Abou Mohammed Abd Allah Ibn Ferroukh el-Fareci naquit en Espagne l'an 1 10 (728-729 de J. C), qu'il alla s'établir à Cairouan, qu'il passa ensuite en Orient et mourut à Misr (le Vieux-Caire) en l'an 1 5o (767-768 de J. C). 11 se dislingua parmi les disciples de l'imam Malek par la saioteté de sa vie. Son contemporain, Abou Khaled Abd er-Rahman Ibn Zîad Ibn Anam el-Moaferi es-Sofyani, ami intime du célèbre ascète Sofyan et-Thouri et grand cadi d'Ifrîkiya sous les à Abd-Allah Ibn Abbas (cousin de Mohammed): Vous autres, Coreïchides, parlez-moi de cette écriture arabe (dont vous faites usage). Quand vous vous en serviez avant que Dieu envoyât le prophète Mohammed, éticz-vous dans l'usage d'unir les lettres qui s'unissent (maintenant) et de séparer celles qui se séparent; comme, par exemple, Yèlif, le lam, le mîm et le noun^'è II me répondit: Oui. Je lui dis: Et de qui avez-vous reçu cette écriture? De Harb, fils d'Omeia, me répondit-il. Et de qui, ajoutai-je, Harb la tenait-il? Il me répondit: D' Abd-Allah, fds de Djodaan^. Je repris: Et cet Abd-Allah, de qui l'avait-il reçue? Des habitants d'El-Anbar, me dit-il. Je lui demandai alors d'où la tenaient les habitants d'El-Anbar. Il me dit qu'ils la tenaient d'un étranger qui était arrivé chez eux. Et cet étranger, repris-je encore, de qui la tenait-il? Il me répondit: De Kholdjan, fils d'El-Cacem, qui écrivait^ les révélations sous la dictée du prophète Houd (Heber) et qui est l'auteur de ces vers: Est-ce que, chaque année, vous nous imposerez de nouvelles lois et vous P. 34i substituerez* sans réflexion une opinion à une autre?
Certes, la mort est préférable à la vie, s'il nous faut supporter les injures dont nous accablent, comme tant d'autres, Djorhem et Himyer.
Ici finit le passage extrait du Tecmila d'Ibn el-Abbar.
A la fin de la tradition, il (Ibn el-Abbar) ajoute: «Je la^ tiens d'un écrit d'Abou Bekr Ibn Abi Hamîra ^, à qui elle avait été communiquée par Abou Bekr Ibn el-Aci, qui l'avait apprise d'Abou Ouelid el-Ouakchi, qui l'avait entendue de la bouche d'Abou Omar et-Tala- Aghlebides, naquit dans ce pays et mourut à Cairouan l'an 167 (773-774 de J. C). (HUt. de Cairouan,, fol. i4 verso.) — Les corrections que je propose de faire au texte arabe sont de remplacer, p. 34o, 1. 9, les mots tjJ ^j^ par ^^ *-aJ Lo j-5^, puis à la page 34 1, ligne 6, de lire ^f 0* *ilt o«At, et à la ligne 8 de lire y^ ^ ' La lettre élifne se joint pas à celle qui la suit; les trois autres se lient à celles qui suivent et à celles qui précèdent.
' Ibn Djodaan était contemporain de Mohammed, [Chrestomathie arabe de M. de Sacy, t. II, p. 325.) Pour son histoire, voy. YEssai, etc. de M. Caussin de Perceval.
' Lisez (_>J'k^ * J'adopte la leçon JoL).
' Lisez (Aiô-i.
° Variante: Hamra.
5o, menki, qui l'avait prise dans un écrit' d'Abou Abd-Allah Ibn Mofrah. Celui-ci la tenait d'Abou Saîd Ibn Younos, qui l'avait reçue de Mohammed Ibn Mouça Ibn en-Noman, qui l'avait entendue de la bouche de Yahyalbn Mohammed Ibn Hachîch, qui l'avait reçue d'Omar^ Ibn Aïyoub el-Moaferi', le Tunisien, à qui elle avait été communiquée par Behloul Ibn Obeïda en-Nadjmi*, qui l'avait apprise d'Abd Allah Ibn Ferroukh. »] Il y avait chez les Himyérites une sorte d'écriture nommée mosnad, dont les lettres étaient isolées: ils ne voulaient point qu'on apprît'^ cette écriture sans leur autorisation. C'est des Himyérites que les Arabes descendus de Moder ont appris l'écriture arabe; mais ils s'y montrèrent peu habiles, ainsi que cela arrive pour tout art qui s introduit chez un peuple nomade; jamais il ne parvient à un système régulier; il ne tend point à la perfection ni à l'élégance, à cause de l'incompatibilité qui existe entre la vie nomade et la pratique des arts, et parce que, le plus communément, les nomades n'en éprouvent pas le besoin. L'écriture arabe resta donc chez eux une écriture de peuple nomade, précisément ou à peu de chose près^ telle qu'elle y est encore de nos jours; à moins qu'on ne dise qu'elle présente aujourd'hui plus d'art, parce que les Arabes de ce siècle approchent davantage de la vie sédentaire, et ont plus de communications avec les grandes capitales et les Etals régulièrement organisés.
Quant aux Arabes de Moder, ils étaient plus attachés à la vie nomade et plus éloignés de la vie sédentaire que les habitants du Yé-P. 34 2. men, de l'Irac, de la Syrie et de l'Egypte. Au commencement de l'islamisme, l'écriture n'était pas parvenue chez eux à un haut degré de netteté, de régularité et de perfection; elle n'avait pas même atiilt (XA*. Dans la même ligne, je lis *Jîu, manuscrit A, l'édition de Boulac et le texte à la place de juiaj. donné par M. de. Sacy.
' Pour ^^, lisez,^. " La leçon Loy'jt, celle que M. de Sacy ' Je.suis la leçon de M. de Sacy. a suivie, se trouve dans les manuscrits A, * Telle est la leçon donnée par M. de C, D et l'édition de Boulac. Sacy. • DTBN KHALDOUN. 397 DTBN KHALDOUN. 397 teint, à cet égard, la simple médiocrité, à raison de lear condition nomade, de leur état sauvage el de leur éloignement de la culture des arts. Voyez ce qui est arrivé, par suite de cet état de choses, dans les exemplaires du Coran écrits par quelques-uns des Compagnons de Mohammed qui ne possédaient pas une orthographe' bien régulière. Sur plusieurs points, en elFet, leur écriture n'était point conforme aux règles suivies par les hommes qui connaissent bien l'art de l'écriture. La génération suivante, je veux dire les Tabis, adopta l'orthographe des Compagnons du Prophète et se fit un mérite de ne point s'écarter des formes adoptées par ceux qui, après Mohammed, étaient les plus excellents des hommes et qui avaient reçu de lui les révélations célestes, soit par écrit, soit de vive voix. En agissant ainsi, ils firent comme des personnes de nos jours qui imitent l'écriture d'un personnage illustre par sa piété ou par sa science, dans la conviction que cela porte bonheur, et qui se modèlent sur les formes qu'il a adoptées, sans se soucier si elles sont bonnes ou mauvaises. A combien plus forte raison cela devait-il avoir lieu à l'égard des Compagnons et de ce qu'ils avaient écrit de leur main.*' Cela a donc été imité, cela est devenu une orthographe fixe et convenue (en ce qui regarde le Coran), et les savants ont eu soin d'indiquer les passages du livre sacré (où ces irrégularités se rencontrent).
Gardez-vous bien de prêter l'oreille à ce que disent quelques hommes irréfléchis quand ils prétendent que les Compagnons savaient très-bien les règles de l'écriture; que dans les passages où leur orthographe semble s'éloigner des règles''^, ce ne sont pas (autant d'erreurs), comme on pourrait se l'imaginer, el que chacune de ces irrégularités a sa raison. Par exemple, là où se trouve un élif de trop dans le mot *jLs?iiiJ ^^ jjg disent que c'est pour indiquer que l'im- ' On verra, plus loin, que l'auteur em- vers, a i, 22: « Il (Salomon) passa en reploie le mot kitaba pour désigner tantôt vue l'armée des oiseaux, et dit:« Pourquoi l'écriture et tantôt l'ortliograplie. nevois-je pas la huppe? Est-elle absente? Pour ^^j, lisez q^. Je lui infligerai un chàliment terrible ' On lit dans le Coran, sour. xxvii, certes, je la ferai mettre à mort, etc.»
molation (de la huppe) ne s'effectua pas; de même, dans le passage où se trouve le mot JysîL»' avec un ya de trop^, ils disent que c'est pour indiquer la perfection de la puissance divine, et ainsi du reste.. Ce sont là des assertions gratuites et dénuées de tout fondement. Ils ont eu recours à de pareilles subtilités dans la pensée que, par ce moyen, ils écarteraient des Compagnons tout soupçon d'erreur et de faute contraire aux règles de l'orthographe. S'imaginant que la con-P. 3/13. naissance de l'orthographe était une perfection, ils n'ont pas voulu qu'on pût croire qu'aucune perfection ait manqué aux Compagnons, et leur ont donc attribué la perfection en fait d'écriture (ou orthographe). Ils ont donc cherché des raisons pour justifier ce qui, dans le Coran, s'éloignait des règles ordinaires.
Cette opinion est mal fondée: l'écriture n'était pas une perfection par rapport aux Compagnons, puisque cet art est un de ceux qui appartiennent à la civilisation née dans les villes et qui sont des moyens de gagner sa vie, ainsi que nous l'avons établi précédemment. La perfection dans les arts est une perfection relative et non absolue, puisque son absence ne porte aucun préjudice à l'essence de la religion ni aux qualités morales: cette ignorance n'a d'effet que sur les moyens de gagner sa vie, et son influence est toujours en raison du degré de la civilisation et du secours réciproque qu'on trouve dans cet art pour se communiquer ses pensées. Le Prophète ne savait ni lire ni écrire, et cela était pour lui une perfection: son ignorance convenait à la hauteur de sa position et à sa dignité^, qui le mettait au-dessus de la pratique des arts industriels, simples moyens de subsistance et produits de la civilisation. Pour nous, au contraire, l'ignorance ne serait pas une perfection. La raison en est que le Prophète devait être uniquement en rapport avec Dieu, tandis que nous, nous devons nous aider les uns les autres afin d'assurer notre existence dans ce monde. C'est là le but naturel de tous les arts et Dans ce passage, les Compagnons ont ' Pour j>LJf, lisez «Uf.
' Coran, sour. n, vers. U']- nianuscrits C, D et l'édition de Boulac.
même des sciences ^ Pour le Prophète, tout au contraire de nous, la privation de ces connaissances^ était une perfection.
Lorsque les Arabes eurent fondé leur empire, après avoir pris tant de grandes capitales et conquis tant de royaumes, qu'ils se furent établis à Basra et à Koufa, et que le gouvernement eut besoin d'hommes de plume, on adopta l'usage de l'écriture, on chercha à s'instruire' dans cet art et l'on parvint à l'apprendre et à l'exercer. L'écriture fit alors de grands progrès; elle acquit une forme constante et, dans les villes de Basra et de Koufa, elle parvint à un certain degré de régularité, sans atteindre, toutefois, à la perfection. On sait ce que sont les formes de l'écriture koufique.
Après cela les Arabes se répandirent dans diverses contrées, occupèrent de nouvelles provinces et conquirent l'ifrîkiya ainsi que l'Espagne. Dans la ville de Baghdad, fondée par les Abbacides, l'écriture s'éleva au plus haut point de beauté, parce que la civilisation y était portée très-loin et que cette ville était la métropole de l'islamisme et le centre de l'empire arabe.
[L'écriture de Baghdad* s'éloigna des formes de l'écriture de Koufa, parce qu'on tendit à perfectionner les principes de l'écriture et à lui donner des traits plus beaux et plus gracieux. La différence entre les deux caractères devint plus prononcée par la suite des siècles, jusqu'à ce que l'étendard (de cette sorte de révolte) fût levé à Baghdad par le vizir [Abou] Ali Ibn Mocla^ et ensuite par 344.
' Littéral. « des connaissances conventionnelles. » La science est un système de connaissances sur un objet ulile, système conventionnel qui nécessite l'emploi des termes techniques. Les Arabes, n'ayant qu'un seul mot pour désigner connaissance et science, se servent du terme connaissances conventionnelles ou connaissances techniques, Jùo>jLk.a| (OftAc, quand ils veulent parler des sciences proprement dites.
' Après **Uj, insérez L^Js*. Celle correction est autorisée par les manuscrits A, C et D, par l'édition de Boulac et par le texte de M. de Sacy.
^ Les manuscrits C, D et l'édition de Boulac portent a^jiJj.
' Ce paragraphe manque dans les manuscrits C et D et dans l'édition de Boulac.
'' Pour la vie de ce célèbre vizir et calligraphe, mort l'an 828 de l'hégire (9^0 de J.C.), voyez le Biographical dictionaiy d'Ibn Khallikan, voL m.
400 PROLÉGOMÈiNES le kaleb Ali Ibn Hilal, mieux connu sous le nom d76n el-BaoawahK On adopta dès lors, dans l'enseignement de cet art, le système de celui-ci et on le suivit à partir du troisième^ siècle. Les principes et les formes du caractère de Baghdad s'écartèrent ensuite de ceux de Koufa à tel point que ce furent deux écritures (presque) distinctes. Cette différence s'accrut dans les siècles qui suivirent, parce que les maîtres de cet art introduisirent de nouvelles altérations dans le système de ses formes. Plus tard, Yacout et le saint personnage Ali H-Adjemi^ s'occupèrent de l'écriture et en fournirent des exemples qui, depuis lors, ont servi de base à l'enseignement. Cette écriture, étant passée en Egypte, s'éloigna en quelque chose du caractère de rirac. Ce fut là (en Irac) que les Persans l'apprirent; mais leur écriture s'écarta tellement de celle des Egyptiens qu'elle semblait appartenir à un système tout à fait différent.]
L'écriture de l'Ifrîkiya, dont on connaît encore les formés surannées, approchait beaucoup de celle de l'Orient. En Espagne, où les Oméiades avaient établi un royaume indépendant et s'étaient distingués par leur goût pour la vie sédentaire, pour la culture des arts et pour l'écriture, il se forma un caractère espagnol tout particulier, dont les traits nous sont encore aujourd'hui * bien connus.
La civilisation et la vie sédentaire ayant pris le dessus dans tous les Etats musulmans, les royaumes devinrent puissants, les sciences obtinrent de grands encouragements, les copies des livres se multiplièrent, l'écriture et la reliure acquirent plus de beauté, les palais et P. 345. les trésors des rois se remplirent de livres à un point que rien n'égale; cela devint un objet de rivalité entre les peuples de diverses contrées, et l'on n'y mit plus de bornes.
' La vie d'Ibnel-Baouwab se trouve dans monyme, le géographe. Le premier moule Biographical dictionary d'Ibn Rhallikan, rut à Mosul en 618 (i 22 1 de J. C.); le sevol. II, p. 282. Ce calligraphe mourut cond mourut près d'Aleppo, en l'an 626 l'an 4a3 de l'hégire (io32 de J. C). ('229 de J. C). — Nous ne trouvons Pour iXiLii, lisez JuJuif. aucun renseignement sur Ali '1-A'djemi.
Il ne faut pas confondre Yacout de ' Après le mot p^', ajoutez lô^J»-l Mosul, le célèbre calligraphe, avec son ho- iXajJI.
Quand ces empires musulmans vinrent ensuite à se dissoudre et à tomber en ruines, tout ce progrès se ralentit; le déclin du khalifat entraîna la ruine de tout ce qui faisait l'ornement de Baghdad. L'art de l'écriture, ou, pour mieux dire, tout ce qui était science, abandonna cette capitale pour passer en Egypte et au Caire, et il n'a cessé d'y fleurir jusqu'à nos jours. Il y a dans ce pays des maîtres qui enseignent à former les lettres suivant certains principes généralernent adoptés parmi eux, et les élèves apprennent en peu de temps à les tracer conformément aux modèles placés sous leurs yeux et à se faire une belle écriture, à force de s'y exercer et de suivre des règles éprouvées par la pratique. Aussi acquièrent-ils une écriture aussi parfaite qu'on peut le désirer.
Passons aux (Arabes) habitants de l'Espagne: la destruction de leur puissance dans ce pays, la chute de la domination berbère, qui avait remplacé la leur, et la supériorité que les peuples cbrétiens y avaient acquise, les forcèrent à se disperser dans divers pays et, à partir de l'époque de la dynastie almoravide jusqu'à notre temps, ils ont continué à se répandre dans les provinces de l'Ifrîkiya et du Maghreb, sur notre côté de la mer. Ils ont communiqué aux habitants sédentaires (de ces contrées) les arts dont ils étaient en possession et se sont attachés au service du gouvernement, et de là est résulté que leur caractère d'écriture a pris le dessus sur celui de l'Ifrîkiya et l'a fait tomber en désuétude. Aussi l'écriture dont on se servait à Cairouan et à El-Mehdiya est maintenant oubliée, ainsi que les coutumes et les arts qui étaient particuliers à ces deux capitales. Toutes les écritures de la province d'Ifrîkiya, à Tunis surtout, et dans ses dépendances, sont devenues conformes à l'écriture espagnole, à cause du grand nombre de réfugiés qui, à l'époque de l'émigration \ quittèrent les contrées orientales de l'Espagne pour aller s'y établir. Il est resté seulement quelques traces de l'ancienne écriture de l'Ifrîkiya dans le Belad el-Djerîd, parce que le peuple de ce pays n'a pas eu de Prolégomènes. — ii. 5i rapport avec les écrivains espagnols et n'a pas éprouvé l'influence de p. 346. leur voisinage, laquelle se faisait sentir surtout à Tunis, capitale de l'empire.
L'écriture des habitants de l'Ifrîkiya devint donc analogue à celle des Espagnols, et cela dura ainsi jusqu'à ce que la puissance des Almohades (Hafsides) s'affaiblît et que les habitudes de la vie sédentaire et du luxe rétrogradassent avec la civilisation; alors l'écriture éprouva aussi de la décadence; ses principes s'altérèrent; les procédés employés dans l'enseignement de cet art tombèrent dans l'oubli à mesure que l'influence de la vie sédentaire allait en s'affaiblissant et que la civilisation reculait. Toutefois, l'écriture de cette contrée a conservé assez de traces du caractère espagnol pour témoigner de ce qu'elle était autrefois. C'est une conséquence du principe que nous avons établi précédemment, savoir que, partout où les arts ont pris racine par suite de la vie sédentaire, il est difficile de les extirper entièrement.
Plus tard, sous la dynastie mérinide, il s'établit dans la partie la plus occidentale du Maghreb une écriture qui n'est qu'iine nuance de l'écriture espagnole. Elle s'y était introduite, parce que l'Espagne était un pays voisin et que les émigrés venus de cette contrée depuis peu de temps pour se fixer à Fez étaient entrés au service du gouvernement et ont continué à y rester. Mais l'écriture tomba en oubli dans tout ce qui était éloigné du siège de l'empire, comme si on ne l'eût jamais connue. Dans l'Ifrîkiya et dans les deux Maghreb, elle dégénéra graduellement et s'éloigna de plus en plus de la perfection. Quand on copiait des livres, c'était sans aucune utilité pour quiconque voulait les feuilleter; il ne lui en revenait que de la peine et de la fatigue, tant était grand le nombre des fautes et des altérations qui se glissaient dans le texte: à quoi il faut ajouter que les formes des lettres étaient tellement défigurées qu'à grand'peine pouvait-on les lire. Il arriva alors à l'écriture ce qui arrive à tous les arts quand la civilisation de la vie sédentaire a reculé et que l'empire est tombé en décadence. Dieu juge, et personne ne peut contrôler ses jugements. {Coran, sour. xiii, vers. 4i.)