SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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[Le docte 1 kateb Abou '1-Hacen Ali el-Baghdadi, généralement connu sous le nom d'Ibn el-Baouwab, a composé un poëme du mètre basit et ayant pour rime la lettre r, dans lequel il traite de l'art de p. 347. l'écriture et des matériaux qu'on y emploie. Comme c'est une des meilleurs choses qu'on ait écrites sur ce sujet, j'ai cru devoir l'insérer dans ce chapitre du présent livre, pour qu'elle puisse être utile à ceux qui désirent apprendre cet art. Le voici: O vous qui souhaitez posséder dans sa perfection l'art d'écrire et qui avez l'ambition de vous distinguer par la beauté et la régularité de votre écriture, Si votre intention est sincère, priez votre Seigneur de vous en faciliter le succès.

Choisissez d'abord des roseaux bien dressés, durs et propres à produire une belle écriture; Et, lorsque vous voudrez en tailler un, préférez celui qui vous paraîtra d'une proportion moyenne.

Considérez ses deux extrémités, et choissez pour la tailler celle qui est la plus mince et la plus ténue.

Donnez à sa tige une juste proportion, en sorte qu'elle ne soit ni trop longue ni trop courte 2.

Placez la fente exactement au milieu, afin que la taille soit égale et uniforme des deux côtés.

Quand vous aurez exécuté tout cela, en homme habile et connaisseur en son art, ■ Appliquez toute votre attention à la coupe, car c'est de la coupe que tout dépend.

Ne vous flattez pas que je vous en dévoile le mystère: c'est un secret dont je suis avare.

Tout ce que je vous dirai, c'est qu'il faut tenir le milieu entre une forme arrondie et une forme pointue '.

Mettez ensuite dans votre écritoire du noir de fumée, que vous préparerez avec du vinaigre où* avec du verjus; ' Le reste de ce chapitre, à partir d'ici, de manière à ce que le dos soit tourné ne se trouve ni dans les manuscrits G et en haut, on voit que le bec de droite est D, ni dans l'édition de Boulac. plus court et plus mince que celui de ^ 11 faut supprimer le ûl. gauche, et que la pointe est taillée obli- ^ Quand on regarde un calam bien taillé, quement. en dirigeant la pointe vers soi et la tenant ' Lisez ay,aÀU J.

5i.

Vous y joindrez de l'ocre rouge, qui aura été battu et mélangé avec de l'orpiment et du camphre.

Lorsque ce mélange aura suffisamment fermenté, prenez du papier blanc et lisse dont vous aurez fait l'épreuve; Puis, après l'avoir coupé, soumettez-le à l'action de la presse, afin qu'il ne soit pas chiffonné ni froissé.

Ensuite occupez-vous sans relâche et patiemment à copier des modèles; la patience est le meilleur moyen d'atteindre le but auquel on aspire.

Commencez d'abord par écrire sur une planche, et dégainez pour cela le glaive d'une volonté ferme, en vous disposant à bien faire.

Ne rougissez pas de la laideur des caractères que vous formerez d'abord en commençant à copier des exemples et à tracer des lignes'.

La tâche est difficile, mais elle deviendra aisée: combien de fois ne voit-on pas la facilité succéder à la difficulté!

Aussi, quand une fois vous aurez obtenu ce qui était l'objet de votre espoir, vous en éprouverez beaucoup de joie et de plaisir.

Remerciez alors votre Dieu, et rendez-vous digne de sa bienveillance, car Dieu aime l'homme reconnaissant 2.

Que votre main et vos doigts ne soient consacrés qu'à écrire des choses utiles, que vous laisserez après vous quand vous quitterez ce séjour d'illusion; Car l'homme trouvera demain, lorsque le registre^ de ses actions sera déployé devant lui, tout ce qu'il aura fait (pendant les jours de sa vie).

P. 348. Il ne faut pas perdre de vue que l'écriture est à la parole et au discours ce que la parole et le discours sont aux pensées de l'âme et de l'esprit: chacune de ces choses doit être un interprète clair et fidèle de l'ohjet qu'il représente. Il est dit dans le Coran que Dieu a créé l'homme ci lai a appris à s'expliquer clairement (sour. lv, vers. 2 et 3), ce qui comprend ia clarté* de toutes les espèces d'indications. Or la perfection d'une honne écriture, c'est qu'elle soit une représentation claire de la parole, et pour cela il faut que les lettres dont les hommes sont convenus entre eux soient bien formées et que la position et les traits de chacune soient observés, en sorte que les ' Supprimez le « de J.AÂiul.. ' Pour iùw\ lisez "VjUîT Pour o-A^., lisez ô-s;, avec le texte ' L'auteur emploie quelquefois le verbe de M. de Sacy. J^fusl sans la préposition Jx.

unes se distinguent facilement des autres, et cela sans qu'on ait dérogé à l'usage de joindre ensemble toutes les lettres du même mot, excepté celles qu'on est convenu de ne pas unir (aux suivantes) quand elles commencent une syllabe; telles sont: Yélif, le ra, le za, le dal, le dhal et quelques autres, tandis qu'on les unit aux lettres qui les précèdent dans le même mot.

Les (commis) écrivains des temps modernes se sont accordés à réunir certains mots les uns avec les autres et à supprimer certaines lettres en suivant des règles qui ne. sont connues que d'eux et qui sont étrangères à tout le reste des hommes. Tels sont les écrivains employés dans les bureaux du sultan et les greffiers des cadis. Ils ont probablement adopté cet usage, qui leur est spécial, parce qu'ils ont beaucoup de pièces à écrire, que la connaissance de leur écriture est assez répandue dans le public pour qu'un grand nombre de personnes étrangères à leurs fonctions comprennent la signification de ces groupes conventionnels. S'ils ont à communiquer par écrit' avec des personnes qui ne comprennent pas ces groupes, ils doivent laisser de côté ce système et faire tout ce qui leur est possible pour écrire d'une façon claire et intelligible. Sans cela, leur écriture serait comme une écriture étrangère, parce qu'il y a absence d'une convention réciproque et antérieure entre les deux parties. Cela n'est excusable^ que dans les écritures de ceux qui dressent les étals' des revenus du gouvernement et les rôles des armées, parce qu'il est du devoir de ceux-ci de dérober ces renseignements à la connaissance du public; P. Sdg. car ce sont là des choses d'administration qu'on doit tenir secrètes.

En ce cas, ils emploient très -habilement un procédé qui leur est tout à fait spécial: c'est une sorte d'énigme qui consiste à désigner les lettres par les noms d'aromates ou de fruits, ou d'oiseaux, ou de fleurs, ou bien à remplacer les formes reconnues des lettres par d'autres formes, qu'eux et leurs correspondants se sont accordés à em- ' Le mot (jSUi se trouve dans les ma- ' Voyez, pour celte signification du mol nuscrits, mais il est évidemment de trop. J-f, la première partie de cette tradut»-' Variante: jjjo. lion, p. 364, note a.

ployer pour la communication de leurs pensées. Quelques écrivains ont imaginé certaines règles basées sur des analogies et dont ils se servent pour lire des écritures dont ils ignorent la clef^ C'est ce qu'ils appellent décldffrer^. Il existe des traités célèbres de cette science. Dieu est le savant, te sage. ] De la librairie.

De la librairie.

On donnait autrefois de grands soins à la transcription des recueils scientifiques' et des autres écrits*; on les reliait bien, et, pour assurer l'exactitude des textes, on les corrigeait sous la dictée de ceux qui les savaient par cœur, et l'on fixait l'orthographe des mots d'une manière précise. Cela fut une des conséquences de la grandeur de l'empire (musulman) et de la civilisation qui dérive de la vie sédentaire. Mais cette habitude n'existe plus de nos jours: la ruine des Etats et la marche rétrograde de la civilisation l'ont fait disparaîre. Elle avait été cependant très-répandue chez les peuples musulmans de rirac et de l'Espagne, parce que, sous tous les rapports, elle était une conséquence nécessaire de la civilisation très-avancée qui régnait dans ces pays, de la vaste étendue que ces empires avaient prise et des encouragements que les gouvernements donnaient aux lettres. Les ouvrages scientifiques et les recueils (de tout genre) se multiplièrent alors, et, comme on les recherchait avec empressement partout et toujours, il fallait en transcrire de nombreux exemplaires, que l'on faisait ensuite relier. Voilà comment se forma l'art des libraires, de P. 35o. ces individus qui travaillent^ à copier des volumes, à les corriger et ' Littéral. « dont ils n'étaient pas les inventeurs. » ' Littéral. « résoudre l'énigmatique. » ^ En arabe, diwans scientifiques. L'auteur entend désigner par ces mots les recueils de traditions, de renseignements historiques, d'explications du texte coranique, de noies pliilologiques, de poésies et de notions de tout genre enseignées dans les écoles.

' Le mot ci>.^Ui; sidjillat, dérivé du latin sigillum, a plusieurs significations; il sert a désigner les pièces émanant d'un tribunal, les actes ofTiciels du gouvernement, les registres et même les livres.

' Lisez yvjUIl.

aies relier; qui s'occupent, enfin, de tout ce qui concerne les livres et les recueils. C'est là un art tout à fait spécial aux grandes villes, où la civilisation est très-avancée.

Dans les premiers temps, le parchemin fait avec des peaux préparées s'employait pour les livres dans lesquels on inscrivait les connaissances scientifiques et pour les écrits émanant du sultan, tels que dépêches, titres de concessions et actes officiels. Cet usage tenait à l'abondance dans laquelle on vivait^ alors, au petit nombre d'ouvrages que l'on composait, et aussi au nombre très-limité de dépêches et d'actes officiels expédiés par le gouvernement. On employait imiquement le parchemin pour les écrits, parce qu'on voulait les rendre ainsi plus respectables et en assurer l'authenticité ainsi que la durée. Plus tard, il y eut un tel débordement d'ouvrages originaux, de compilations, de dépêches et de pièces officielles, que le parchemin n'était pas en assez grande quantité pour y suffire. Ce fut alors que, d'après les conseils d'El-Fadl Ibn Yahya'^, on fabriqua du papier, et ce fut sur cette substance qu'il fit écrire les dépêches du sultan et les actes officiels. Dès lors l'usage en devint général pour les pièces émanant du gouvernenrent et pour les écrits scientifiques, et la fabrication du papier fut portée à un haut degré de perfection.

Quelque temps après, les savants et les hommes d'Etat dirigèrent leur attention' vers les textes fournis par les recueils scientifiques, et, comme ils y tenaient beaucoup, ils les corrigèrent soffs la dictée des personnes qui savaient par cœur le contenu de ces traités et qui pouvaient montrer que la connaissance de ces textes leur était parvenue de ceux qui les avaient compilés ou composés, et cela par une tradition parfaitement sûre. S'adresser à de tels individus est un devoir indispensable quand il s'agit de rétablir un texte dans son intégrité primitive. En eff"et, c'est ainsi qu'on démontre que telles ' L'auteur veut dire que l'usage de la ^ Il s'agit du Barmekide qui était vizir viande, comme nourriture, était très-ré- du khalife Haroun er-Uechîd. pandu, et que, pour cette raison, les peaux ' Pour A, lisez (»V*j.

n'étaient pas rares.

paroles proviennent de telle personne, et que telle décision juridique émane de tel légiste, qui, par un travail d'esprit consciencieux, l'a tirée de la source (du droit musulman). Tant qu'on ne peut pas •vérifier les textes en les faisant remonter par (la fdière nommée) wnad jusqu'aux écrivains qui les ont compilés, on ne peut pas attribuer avec certitude telle parole à telle personne et telle décision juridique à tel légiste.

Pendant plusieurs siècles et dans beaucoup de pays,. les savants et les érudits se bornèrent à ce travail, et ce fut à cela que se réduisit l'art dont les renseignements transmis par la tradition orale sont P. 35i. l'objet. En effet, les fruits les plus importants qu'on avait tirés de cet art étaient déjà perdus: on ne savait plus reconnaître (de prime abord) dans les traditions, ni les saines, ni les passables, ni les parfaitement appuyées, ni les relâchées, ni les interrompues ni les arrêtées, ni les distinguer des traditions supposées^. La crème de ces notions était restée toutefois dans ces textes originaux, dont on reconnaissait universellement l'autbenticité; mais cbercber à retrouver ces textes aurait été une peine inutile. L'avantage qu'on recueillait en ayant recours à la transmission orale était de pouvoir retrouver les leçons offertes par les prototypes des recueils de traditions, des traités de jurisprudence composés à l'usage des légistes, des compilations scientifiques, etc. C'est par un tel travail qu'on établit exactement la filière par laquelle les textes nous sont parvenus; sans lui, on ne pourrait pas les citer comme provenant réellement des auteurs à qui on les attribue. Ce système (de travail critique) a laissé en Orient et en Espagne des chemins bien battus^ et des sentiers faciles à reconnaître.

Quelques recueils copiés à cette époque et dans ces pays existent encore et offrent des exemples parfaits de correction, d'exactitude^ et d'authenticité. On trouve aussi entre les mains de quelques individus des manuscrits d'une haute antiquité, qui montrent qu'à ' Pour l'explication de ces termes tech- ' Pour io-^jut, je lis ij^A**. L'édition niques, voyez la note qui se trouve à la fin de Boulac offre cette leçon. du dernier chapitre de cette partie. ' Après (jUjOff, insérez «L^Vfj.

cette époque on était parvenu au dernier degré de la perfection dans cette partie. Partout (chez les musulmans), ces manuscrits se sont transmis de génération en génération jusqu'à ce jour, et ceux qui les possèdent les gardent comme des trésors précieux.

Dans le Maghreb, toutes les traces (de ce travail critique) ont totalement disparu, parce que l'art d'écrire, de corriger des livres et d'en fixer le texte, sous la dictée des personnes qui les savaient par cœur, s'y est perdu depuis la ruine de la civilisation et sous l'influence des habitudes nomades'. On y copie encore quelques recueils et quelques livres classiques, mais ce sont des talebs berbers qui les transcrivent, et leur écriture est rude et inculte. Ces volumes sont tellement barbares par l'imperfection de leur écriture, par les fautes de copiste et les altérations du texte, qu'il est impossible de s'en servir^ et que, à peu d'exceptions près, ils ne sont bons à rien.

Les recueils de décisions juridiques ont subi les mêmes altérations: la plupart des opinions qu'on y rapporte n'ont aucun isnad qui les fasse remonter aux grands docteurs de l'école (de Malek). Les compilateurs se sont bornés à prendre ces sentences dans les premiers traités qui leur tombaient sous la main. A la suite de cela, p. 352. sont survenues les tentatives de quelques-uns, parmi leurs docteurs, qui ont voulu composer des ouvrages malgré le peu de connaissance qu'ils avaient de ce métier et dans l'absence de tous les arts qui sont nécessaires pour l'exécution d'un tel projet. Aussi, rien ne reste de cet art, excepté en Espagne, où il est encore possible d'en reconnaître quelques faibles vestiges qu'on distingue à peine et qui vont bientôt disparaître. Les sciences elles-mêmes sont sur le point de périr dans les pays de l'Occident. Dieu fait tout de sa pleine puissance.

Je viens d'apprendre qu'en Orient la pratique de corriger les ouvrages sous la dictée des personnes qui les ont appris par la voie ' Danslev* siècle de l'hégire, les Arabes n'ont jamais pu s'en relever. — ° Litténomades établis dans la haute Egypte en- rai. «que ce sont des livres clos pourquivahirenl l'Ifrikiya et le Maghreb, et dévas- conque voudrait les parcourir. » tèrent ces contrées à un tel point qu'elles Prolégomènes. — ii. 52 de la tradition orale existe encore, ce qui pernaet de vérifier facilement l'exactitude des textes. Cela tient aux encouragements que les sciences et les arts reçoivent dans ce pays, ainsi que nous le dirons plus tard. Je dois toutefois faire observer qu'en Orient ce qui reste en fait de calligraphie se trouve seulement chez les Perses. En Egypte, l'écriture des livres est devenue tout aussi mauvaise, sinon pire que celle du Maghreb. Dieu fait tout de son plein pouvoir.

De l'art du chant.

Cet art consiste dans une modulation donnée à des vers rhythmiques, en entrecoupant les sons d'après des rapports réguliers et connus (des gens de l'art), (modulation) qui tombe' exactement sur chaque son au moment où on le détache (des autres). Cela forme une note musicale. Les notes se combinent ensuite les unes avec les autres dans des rapports déterminés, et font plaisir à l'oreille par suite de ce rapport mutuel et de la nature^ même de ces sons. En effet, la science musicale nous montre que les notes ont entre elles des rapports déterminés: fime peut être la moitié ou le quart ou le cinquième ou le onzième d'une autre. Quand ces rapports parvien-P. 353. nent à l'oreille, leur variété les fait passer (de la catégorie) du simple à celle du composé. Or, entre les rapports composés, il n'y en a d'agréables à entendre qu'un ceiHain nombre, que les hommes versés dans la science musicale ont signalés, et dont ils ont parlé (dans leurs écrits).

Cette modulation des notes chantées est quelquefois accompagnée de sons entrecoupés que l'on tire d'objets inaniinés, soit au moyen de la percussion, soit en soufflant dans des instruments faits exprès pour cet objet. L'accompagnement rend les notes encore plus agréables à l'oreille. De ces instruments, il y en a, de nos jours, dans le Maghreb, ' Le manuscrite porte «Sjj, et l'édition ^ Il faut insérer le mot ciU3 avant de Boulac offre la leçon îtS«J, celle que j'ai o-w><«^ (. Les manuscrits G et D de l'édisuivie. tien de Boulac offrent la bonne leçon.

plusieurs sortes. Telle est l'espèce de mizmar^ (ou zemer), que ron nomme chehaba. C'est un roseau creux dont les côtés sont percés de trous en nombre fixe et dans lequel on souffle pour lui faire produire des sons. Il émet alors directement^ de son intérieur un son' qui passe par ces trous et que l'on modifie en posant sur ces ouvertures les doigts des deux mains. Cela se fait d'une certaine façon connue des gens de l'art, et a pour résultat d'établir des rapports (mutuels) entre les notes. On continue de cette manière à produire une suite de rapports. Le plaisir que l'oreille éprouve provient de la perception des rapports dont nous venons de parler.

Un autre instrument de la même espèce est le zolami (hautbois). C'est un tuyau dont les côtés sont formés avec deux pièces de bois creusées à la main; on ne le perfore pas au moyen du tour, parce qu'il faut ajuster exactement les deux morceaux dont il se compose. Il est percé de plusieurs trous. On souffle dans le zolami au moyen d'un petit tuyau qui y est attaché et qui sert à y conduire le vent. Le son de cet instrument est perçant; on y forme les notes* en apposant les doigts sur les trous, ainsi que cela se fait avec le chcbaba.

Un des plus beaux instruments de l'espèce nommée zemer s'emploie de nos jours et s'appelle bok. Il consiste en un tuyau de cuivre, long d'une coudée, et qui s'élargit de sorte que l'extrémité d'où sort l'air P. 354. est assez évasée pour admettre la main légèrement fermée, comme elle l'est lorsqu'on taille une plume^. On souffle dedans au moyen d'un petit tuyau qui y transmet l'air de la bouche. Il produit un son ' Le mizmar est la flûte à bec, mais ce ' Littéral, «sous la forme de la taille terme désigne ici tous les instruments à d'un calam. » Je suis porté à croire qu'il y vent qui sont percés de trous. a une transposition dans le texte arabe, ' Pour is^Iiv», lisez o.jf(>.».. et que ces mots doivent se placer après ' Le mot c^ï-', qui s'emploie dans ce o^-v*^ ''^-«iJ'^, dans la même ligne. Le chapitre pour signifier une note de mu- sens serait alors: un petit roseau, taillé sique, signifie ordinairement «son.» en bec de plume. Au reste, la leçon de ' Littéral. « l'entrecoupement des sons l'édition de Paris se retrouve dans l'édition s'y fait. » de'Bouiac et dans tous les manuscrits.

52.

bourdonnant et très-fort. Il a aussi un certain nombre de trous au moyen desquels on produit, par l'application des doigts, plusieurs notes ayant entre elles des rapports déterminés; on l'entend alors avec plaisir.

Il y a aussi des instruments à cordes. Us sont creux à l'intérieur: les uns, tels que le berbat et le rebab, ont la forme d'un segment de sphère; les autres, comme le canoun\ ont la forme quadrilatère. Les cordes sont placées sur le côté plat de l'instrument et tiennent chacune, par son extrémité supérieure, à une cheville tournante, ce qui permet de les relâcher quand il le faut. On frappe les cordes avec un morceau de bois, ou bien on fait passer sur elles une autre corde attachée aux deux bouts d'un arc et frottée avec de la cire et de la résine. On forme les notes en tirant l'arc d'une main légère sur une corde ou bien en le passant d'une corde à une autre. En jouant des instruments à cordes, soit qu'on frappe les cordes, soit qu'on les frotte, on les touche avec les bouts des doigts de la main gauche afin de produire des notes justes et agréables à entendre..

Quelquefois on frappe avec des baguettes sur des instruments on forme de plats; on frappe aussi des morceaux de bois les uns contre les autres, en observant une mesure régulière, ce qui produit encore des sons que l'on entend avec plaisir.

Nous allons maintenant indiquer la cause du plaisir qui dérive de la musique. Le plaisir, comme nous le dirons ailleurs, est la perception de ce qui est convenable (à l'esprit) et qui peut être saisi par les sens^. Ce que l'on aperçoit est une modalité (des objets des sens). Quand la modalité est en rapport compatible et convenable avec la faculté perceptive, elle est agréable; quand elle lui est incompatible et antipathique, elle lui cause une sensation désagréable^. Les choses qu'on P. 355. mange sont convenables quand leur modalité est en rapport avec le tempérament du sens du goût. Le convenable, en fait de choses ' Le berbat ((3ôp6«TOs) et le rebab sont ^ Littéral.» c'est la perception du convedes espèces de guitares; le canoun est le nable et du sensible.» tympanon. ' ' Littéral. « choquant et repoussant. • perçues par le toucher ou par l'odorat, est ce qui est en accord avec le tempérament de l'esprit cardiaque et vaporeux auquel le sens, dans ce cas, transmet la perception; aussi les plantes odorantes et les fleurs à parfums doux sont-elles plus agréables à sentir, plus convenables à l'esprit (cardiaque) que les autres, parce que le principe chaud y prédomine, principe qui est celui du tempérament de cet esprit. Quant aux peVceptions de la vue' et de l'ouïe, celles dont les formes et les modalités conviennent le mieux à leur destination naturelle sont plus en accord avec l'esprit et lui sont bien plus compatibles que les autres. Si l'objet que l'on voit^ a une juste proporlion de forme et de contour, — ce qui dépend de la matière (constituante) de cet objet, — en tant qu'il ne s'écarte pas de cette juste proportion qui convient le mieux à sa destination et qui est exigée par sa matière constituante, — et c'est là ce qu'on entend par le terme beau et bon en parlant de toute chose perceptible, — si l'objet remplit cette condition, il est compatible avec l'esprit perceptif, qui en recueille alors avec plaisir des sensations qui sont en rapport avec sa nature.

Voilà pourquoi nous trouvons que l'amanl, chez qui l'amour est poussé jusqu'à la folie, exprime fintensité de sa passion en disant que son âme est mêlée avec celle de l'objet aimé. On peut encore expliquer cela d'une autre manière, à savoir que l'existence est commune à tous les êtres, ainsi que le disent les philosophes; cela fait que vous voudriez être mêlé à l'objet dans lequel vous avez reconnu la perfection, de manière à ne former qu'un seul être avec lui ^.

' Pour cjLiyil, lisez caL*jl|.

' Ce raisonnement n'est pas clair et, même avec le secours d'un passage additionnel qui se trouve dans l'édition de Boulac, on ne le comprend pas davantage. Nous y lisons, après les mots « est mêlée avec celle de la bicn-aimée »: I ji* »ltv4t j liLi't 4Jwij cLyo ojÎj «uULi'j (jj^-^tf j If^^Lc] *j cili tN-^-iJ « Cela est un mystère que tu comprendras si tu es de ces gens-là (les amants?). 11 s'agit de l'identité d'origine (de tous les êtres) et du fait que, si tu regardes et examines ce qui est autre que loi, tu verras qu'entre toi-même et cet objet il y a une identité d'origine qui prouve que, toi et cet objet, vous êtes identiques quant à votre La chose qui est le plus en rapport avec l'esprit de l'homine, celle dont la beauté des proportions est la plus facile à saisir \ c'est le corps humain. La perception de la beauté dans les contours d'une belle personne et dans les sons de sa voix est donc un des sentiments les plus conformes à la nature humaine. Chaque homme est porté P. 356. par sa nature à rechercher la beauté dans^ ce qui se voit et dans ce qui s'entend. Or les sons, pour être beaux, doivent avoir entre eux de justes rapports et ne pas être incompatibles les uns avec les autres. Expliquons-nous: les sons ont plusieurs modalités; il y en a de bas, de hauts, de doux, de forts, de vibrants, d'étouffés et d'autres encore. C'est de leur juste rapport entre eux qu'ils tiennent leur beauté. Ainsi, en premier lieu, on ne doit pas passer directement d'un son à celui qui lui est contraire, mais y arriver par degrés et en revenir de la même manière. Cela doit se faire aussi pour deux sons semblables: il faut absolument interposer entre eux un son dissemblable. Voyez les philologues: ils condamnent les combinaisons dans lesquelles une lettre se trouve jointe à une autre qui lui est incompatible, ou à une lettre qui s'articule par des organes trop rapprochés des siens.

être.» Un peu plus loin, après les mois, «ainsi que disent les philosophes,» nous yj^=xIL *to>Alf «Et tu voudras être mêlé avec l'objet dont tu as reconnu la perfection, afin de former un seul être avec lui. Que dis -je? l'âme cherche alors à sortir de la supposition pour entrer dans la réalité, laquelle est l'identité d'origine et d'être. » La traduction turque n'offre aucun éclaircissement au sujet de ce paragraphe. Le principe attribué ici aux philosophes est ainsi énoncé dans le Dictionary of technical terms, etc. page IPI: ^jj^Jf LjjJj»-» Uy«L t:jl.i5a^f ci iêyMij>, proposition qu'El-Djordjani, dans son Commentaire sur le Mewakif (manuscrit de la Bibliothèque impériale, supplém.n" iSao, cahier lo, fol. 5 v°) explique ainsi:.i*=>^i S.

>iywSI LilyJiJt c:j|j5^j>.j_tt ojui <j(.ij^jJ! «L'exi-stence (leur) est commune en réalité, c'est-à-dire elle est une réalité, à laquelle tous les êtres participent Elle a donc pour parties tous les êtres. » Cette maxime est empruntée à Aristote; selon lui, la catégorie de l'être renferme les substances. ' Pour JL.^,/1 djt>.» Jf, lisez Jt ' Les manuscrits C et D, et l'édition de Boulac portent ^^, à la place de? j.

Cela rentre, en effet, dans la catégorie que nous venons de désigner. En second lieu, les sons (qui se suivent immédiatement) doivent avoir entre eux un de ces rapports de proportion que nous avons signalés au commencement de ce chapitre. On peut donc passer d'un son à sa moitié, ou à son tiers, ou à telle autre partie, pourvu que cette transition produise un de ces accords dont les hommes versés dans l'art de la musique ont établi et limité le nombre. «Si, pour employer leur expression, les sons ont un rapport mutuel dans leur modalité, ils conviennent à l'oreille et lui font plaisir. » De ces rapports, les uns sont si simples que beaucoup de personnes s'en aperçoivent naturellement, sans avoir eu besoin de l'enseignement ou de la pratique. Aussi, voyons-nous des individus saisir sur-lechâmp la mesure des vers qu'on récite, celle des danses, etc. Ce talent se désigne vulgairement par le terme midmar [manège). Il existe chez un grand nombre de ceux qui lisent le Coran: en récitant le texte de ce livre, ils donnent à leurs voix des intonations agréables qui ressemblent aux sons des instruments à vent. Leur débit est si beau et les diverses modulations de leurs voix sont si justes qu'on les écoute avec ravissement. Parmi ces rapports, il y en a de composés, qu'il n'est pas donné à tout le monde de saisir et dont les individus qui ne P- ^^7sont pas assez favorisés par la nature ne sauraient se servir, bien qu'ils sachent comment on les produit. Voilà en quoi consiste la mélodie, sujet que la musique entreprend de traiter, ainsi que nous l'exposerons après avoir parlé des autres sciences.

L'imam Malek désapprouva l'usage de la mélodie^ dans la lecture du Coran; mais l'imam Chaféi le permit. La mélodie dont il s'agit ici n'est pas celle que la musique enseigne et qui s'apprend comme un art: l'emploi de cette dernière espèce en récitant le Coran est certainement défendu; il n'est pas permis d'avoir le moindre doute * à cet égard. En effet, l'art de la musique n'a rien de commun avec le Coran: pour lire tout haut le texte de ce livre, il faut ménager sa ' Malek n'autorisait que la psalmodie dans la récitation du Coran.

voix, de manière à pouvoir bien prononcer les lettres, surtout en allongeant les voyelles dans les propres endroits, en appuyant plus ou moins sur les lettres de prolongation, selon le système de lecture que l'on a adopté, et en remplissant quelques autres conditions du même genre. (Voilà pour le Coran.) Passons à la mélodie musicale: elle exige aussi que l'on ménage sa voix, afin qu'on puisse produire des sons ayant entre eux de certains rapports, ainsi que nous l'avons déjà dit en expliquant ce qu'il fallait entendre par ce mot. Mais, en observant les règles d'un de ces. arts, on viole celles de l'autre, car ce sont deux arts opposés. Donc, avant tout, il faut s'en tenir à la récitation (cadencée) du texte coranique, afin de ne pas s'exposer à altérer le système de lecture que les anciens docteurs nous ont transmis. Il est donc absolument impossible d'employer simultanément la mélodie et le mode de récitation adopté pour la lecture du Coran. * La mélodie au sujet de laquelle les disciples de Malek et ceux de Chaféi ne sont pas d'accord est d'un genre tout à fait simple, celui que tout homme ayant l'oreille juste est porté naturellement à employer. Il varie alors les sons de sa voix ^ en observant certaines proportions que tout le monde, musiciens et autres, sont également capables de saisir. C'est au sujet de ce genre-ci qu'on n'est pas d'accord. Mais il est évident qu'on doit s'en abstenir dans la lecture du Coran et que l'imam (Malek) avait raison. En effet, la lecture du Coran est faite pour inspirer l'effroi, parce qu'elle dirige nos pensées vers la mort et ce qui s'en suit; elle ne doit pas servir à procurer du plaisir aux personnes qui recherchent la perception de sons agréables. ' Ce fut toujours ainsi (c'est-à-dire avec un sentiment de crainte res- P. 358. pectueuse) que les Compagnons récitaient le Coran, ainsi que nous le savons par l'histoire.

Le Prophète, en prononçant cette parole, « Il a reçu en cadeau un des mizmar de la famille de David, ^» ne voulait parler ni des ' Littéral, o il fait des tremblements sur ' Cette parole fut prononcée par Moles sons. » hamnied, en entendant Abd Allab Ibn Caïs, tremblements de notes ni de la mélodie (proprement dite), mais de la beauté de la voix (d'un certain homme), de la manière dont il s'acquittait de la lecture (du Coran), du distinct emploi qu'il faisait des organes de la bouche pour articuler les lettres, et de la netteté de son énonciation.

Ayant indiqué en quoi consiste le chanta nous dirons qu'il se produit assez tard dans toute société civilisée: il faut que''^ la population soit devenue très-nombreuse, et qu'après être sortie de l'état pendant lequel elle ne cherchait que l'indispensable, elle passe par celui où elle essaye de satisfaire aux besoins qu'elle s'est créés, et qu'elle entre définitivement dans un état d'aisance parfaite, dont elle tâche de jouir de toutes les manières. C'est alors seulement que l'art du chant prend naissance, car^ personne ne le recherche, à moins d'être libre de tous les soucis causés par la nécessité de pourvoir à ses besoins, à sa subsistance, à son logenjent, etc. Il n'y a que les gens tout à fait désœuvrés qui désirent en jouir, afin de multiplier leurs plaisirs.