Avant la promulgation de l'islamisme, l'art du chant était trèsrépandu dans toutes les villes et toutes les métropoles des royaumes étrangers. Les souverains eux-mêmes s'y étaient appliqués et s'en.montraient très-engoués. Cela fut porté à un tel point que les rois de Perse témoignaient une grande considération aux personnes qui cultivaient cet art et les recevaient à leur cour. Ils leur permettaient d'assister à leurs assemblées et^réunions, et d'y chanter. Tel est encore le cas aujourd'hui chez les peuples étrangers de tous les pays et de tous les empires.
Les Arabes n'avaient d'abord (en fait de musique) que l'art des vers.
mieux connu sous le nom d'Abou Mouça biographique des Compagnons de Mohaniel-'Acbâri (voy. ia i" partie, p. Ai6, 449). ™^'^ ^* leurs disciples, intitulé Sier es-Seréciterie Coran à haute voix. Cette tradi- /e/1 manuscrit de la Bibliothèque impériale, tion est indiquée dans le Mishkat el-Mesa- supplément arabe, n° 698, fol. 91 v". .6iA, traduit en anglais par le capitaine Mat- ' Pour tJL, lisez JU.
thews, et on la retrouve, sous trois formes * Pour ^\, lisez fJI.
presque identiques, dans un Dictionnaire ' Pour L^ùf, lisez ojûf.
Us formaient un discours composé de parties égales les unes aux autres \ en établissant entre elles un rapport mutuel qui se reconnaissait au nombre de lettres nmes et de lettres quiescentes^ qui s'y trouvaient. En opérant ainsi, ils produisaient un discours consistant en plusieurs parties, dans chacune desquelles il y avait un sens complet, sans qu'on fût obligé de passer à la partie suivante. Ces beïl, car on les désigne par ce terme, conviennent parfaitement à la nature (de l'esprit humain), d'abord, parce que chacun d'eux forme ime partie distincte, puis à cause de leurs rapports mutuels en ce qui regarde leurs fins et leurs commencements, et ensuite, par la net-P. 359. teté avec laquelle ils transmettent les pensées qu'on veut communiquer aux autres et qui se trouvent renfermées dans la composition même de la phrase. De toutes leurs façons de s'exprimer, ce fut la poésie qu'ils admiraient le plus; ils lui assignèrent le plus haut degré de noblesse, parce quelle se distinguait spécialement par ces rapports mutuels dont nous avons parlé. Ils en firent le dépôt* de leur histoire, de leurs maximes de sagesse et de leurs titres à l'illustration; ils s'en occupèrent afin d'aiguiser leur esprit en l'habituant à bien saisir les idées et à employer les meilleures tournures de phrase. Depuis lors, ils ont continué à suivre cette voie. Les rapports offerts par les diverses parties (ou vers) d'un poëme et par les lettres mues etquies-.
centes ne forment toutefois qu'une seule goutte du vaste océan des rapports des sons, ainsi que le Kitab el-Mousiki'^ nous le fait voir. Mais les Arabes ne s'aperçurent pas de l'existence d'autres rapports que ceux offerts par leurs poésies; car, à cette époque, ils n'avaient ' Ces parties, ce sont les vers.
' C'est-à-dire les syllabes brèves et les syllabes longues.
' Le terme employé ici est ditvan, qui signiTie recueil, registre.
* Haddji Khalifa, dans son Dictionnaire bibliographique, indique deux ouvrages portant ce titre, l'un d'Abou '1-Abbas es- Serakhchi, mort en 286 de l'hégire (899 de J. C. ), et l'autre de Thabet Ibn Corra, mort en 288 (901 de J. C). Un troisième ouvrage du môme titre eut pour auteur le célèbre El-Farabi, mort en 56i (1 166 'de J. C.), et c'est très-probablement de celuici qu'Ibn Khaldoun veut parler. M. Kosegarten en a donné une analyse au. commencement de son édition, malheureusement inachevée, du Kitah elAghani.
cultivé aucune science ni connu aucun art; ils n'avaient qu'une seule occupation': la pratique des usages de la vie nomade.
Les chameliers se mirent ensuite à chanter pour exciter leurs chameaux; les jeunes gens chantaient aussi pour passer le temps. Ils faisaient des tremblements sur les notes et formaient des modulations. Les Arabes employaient le mot ghana (chant) pour indiquer l'acte de faire des modulations en chantant des vers; pour désigner la récitation cadencée du Tehîîl (la profession de l'unité de Dieu) et la manière de psalmodier les versets du Coran, ils se servaient du terme taghbîr. Abou Ishac ez-Zeddjadj^ explique ainsi l'emploi de ce mot: «Il signifie /aire mention du ghabir, c'est-à-dire, de ce qui reste, et désigne, pour cette raison, les choses de la vie future. » Quelquefois aussi, quand ils chantaient, ils établissaient un accord entre des sons différents. Ce renseignement est fourni par pkisieurs auteurs, dont l'un, Ibn Rechîk, l'a inséré dans la dernière partie de son Omda^. On nommait cet accord senad. La plupart (de leurs airs) étaient du rhythme appelé khafîf, celui dont on se sert dans la danse et pour marquer le pas quand on marche au son du doff (tambour de basque) et du mizmar (flûte). Ce rhythme excite l'âme à la gaieté et fait épanouir les esprits les plus sérieux. Chez les Arabes, il se nommait hezedj. De toutes les mélodies simples, celle-ci est la première (et la plus facile); aussi l'esprit éprouve-t-il peu de difTiculté à la saisir, sans l'avoir apprise; de même qu'il saisit tout ce qui est simple dans les autres arts. Les Arabes ont toujours conservé (l'usage de chanter); ils l'avaient déjà dans les temps du paganisme, P. 36o. et ils s'y adonnent encore dans la vie nomade.
Lors de la promulgation de l'islamisme, ils s'emparèrent (des plus grands) royaumes du monde et enlevèrent l'autorité aux Perses par ' Pour Â-L^, lisez itLs. wage intitulé iOmda, c'est-à-dire la colonne ' Abou Ishac Ibrahim ez-Zaddjadj, sa- ou l'appui, traitait de l'art de la poésie.
vant philologue et grammairien, mourut Sel<)p Ibn Khallikan, dans son Dictionà Baghdad, l'an 3io (922 deJ. C). naire biographique, Ibn Rechîk mourut 53.
la force des armes. Ils étaient alors tout à fait nomades et habitués aux privations, ainsi que chacun le sait; mais ils possédaient les sentiments de la religion dans toute leur fraîcheur', et cette aversion qu'elle inspire pour les choses de simple agrément et pour toutes les occupations qui ne servent ni à faire triompher la cause de Dieu, ni a se procurer la subsistance; aussi méprisèrent-ils le chant jusqu'à un certam point, ne le trouvant agréable que dans la psalmodie du Coran et dans cette manière de moduler les vers dont ils s'étaient fait un système et une habitude. Le luxe étant survenu avec les commodités de la vie et les richesses qui provenaient des dépouilles des peuples, les Arabes se laissèrent entraîner vers les plaisirs de la vie, la jouissance du bien-être et les douceurs du repos.
Les chanteurs perses et grecs s'étant alors répandus dans le monde, (plusieurs d'entre eux) passèrent dans le Hidjaz et se mirent sous le patronage des Arabes. Ils savaient tous jouer de Vaoad{\e luth), du lanbour (la pandore), du miezcf [Isl harpe) et du viizmar (la flûte). Ils lirent alors entendre aux Arabes des airs que ceux-ci adoptèrent en chantant leurs poésies. Ce fut alors que Nechît el-Fareci figura à Médine, ainsi que Towaïs^ et Saïb Khather^, chent d'Abd Allah Ibn Djafer". Quand ils eurent entendu les chansons arabes, ils les apprirent et les chantèrent si bien qu'ils se firent une grande réputation. Mabed '•', Ibn Soreidj ** et leurs confrères eurent ceux-là pour maîtres.
L'art du chant continua à faire du progrès et, sous la dynastie des ' J'adopte la leçon Os Uài, celle qui est Taleb, mourut l'an 80 de l'hégire (699offerte par l'édition de Boulac. 700 de J. C.)
' Eïça Ibn Abd Allah, surnommé îo- '' AbouAbbad Mabed Ibn Ouehb, client waïs « le petit paon, » fut client de la tribu d'Abd er-Rahman Ibn Catan, chantait tresde Makhzoum, et habitait la Mecque. Il souvent à la cour d'ElOuelid Ibn Yezîd; mourut l'an 92 de l'hégire (710-711 de il mourut sous le règne de ce khalife. Les J. C). airs qu'il composa obtinrent une grande ' Saïb Khalher était d'origine persane. célébrité. Un poète disait de lui: « ïowaï.s Il habitait Médine et fut tué à la bataille chantait bien, et Ibn Soreïdj plus tard; J» C). ' Abou Yahya Obeïd Ibn Soreïdj était ' Abd Allah ibn Djafer, pelit-fils d'Abou encore un des protégés d'Abd Allah Ibn Abbacides, il fut porté à la perfection par Ibrahim Ibn el-Mehdi', Ibrahim el-Mauceli ^, Ishac, fils de celui-ci, et Hammad, fils d'Ishac. L'excellence de la musique sous cette dynastie et les beaux concerts qui se donnèrent à Baghdad ont laissé des souvenirs qui durent encore.
On mettait à cette époque tant de recherche dans les jeux et les divertissements qu'on inventa tout un attirail de danse, tel que vêtements, baguettes' et chansons composées exprès pour régler les mouvements des danseurs. Cela forma même une profession à part. On y employa aussi des choses appelées kerredj'^. Ce sont des figures de v. 36i. bois représentant des chevaux harnachés, que les danseuses suspendaient à leurs gilets. Elles s'en revêtaient pour représenter des cavaliers qui couraient à fattaque, qui battaient en retraite et qui combattaient ensemble. 11 y avait encore d'autres jouets dont on se servait dans les noces, les fêtes, les réjouissances publiques et les lieux où l'on s'assemblait pour passer le temps et pour se divertir. Toutes ces choses étaient très-communes à Baghdad et dans les villes de l'irac, et, de là, l'usage s'en répandait dans les autres pays.
(Ali Ibn Nafê, surnommé) Ziryab, avait été page au service des Maucehdes^. Ayant appris d'eux la musique, il y devint si habile qu'il excita leur jalousie et se vit obligé par eux de passer dans le Maghreb. L'Espagne avait alors pour souverain l'émir (Abd er-Rahman II), Djafer. Comme musicien et chanteur, il n'avait de rival que Mabed. Il faut lire ^y-^, à la place de f.y-^, dans le texie arabe.
' Ibrahim Ibn el - Mehdi, fut proclamé khalife à Baghdad, l'an 202 de l'iiégire (817-818 de J. C), lors des troubles qui eurent lieu après la mort d'El-Amîn. Pour ses aventures, voyez la traduction anglaise des Mille et une Nuits, de Lane, vol. II. p. 336.
' Ibrahim Ibn Mahan naquit à Koufa, l'an 125 et mourut à Baghdad, en 188 (8o4 de J. C). Il porta le surnom d' El- Mauceli, parce qu'il avait demeuré quelque temps à MosuU H jouit d'une grande faveur auprès d'Haroun er-Rechîd. Son fils Ishac, et son petit-fils Hammad se distinguèrent aussi comme musiciens.
' Les danseuses se servaient des baguettes pour s'escrimer entre elles el pour frapper la terre en cadence.
* Ce sont les jouets que les enfants appellent chevaux à jupon et chevaux à carrousel.
^ C'est-à-dire, d'Ibrahîm el-Mauceli et de son fds.
fils d'EI-Hakem, fils de Hicham, fils d'Abd er-Rahman, le premier des Omeïades qui entra dans ce pays. Ce prince reçut Ziryab avec des honneurs extraordinaires: il monta à cheval pour aller au-devant de lui, le combla de dons, de concessions et de pensions, l'admit au nombre de ses convives habituels et lui assigna une place honorable à la cour^. La connaissance de la musique, laissée par Ziryab comme un héritage à l'Espagne, s'y transmit de génération en génération, jusqu'à l'époque où les gouverneurs des provinces et des villes se furent rendus indépendants. Elle était très-répandue à Séville, et, lors de la décadence de cette ville, elle passa en Ifrîkiya et dans le Maghreb, pour s'introduire dans les villes de ces pays. On en trouve encore quelques restes, malgré le déclin de la civilisation et l'affaiblissement des empires africains.
La musique est le dernier art qui se produit dans les sociétés civilisées, parce qu'elle est un de ceux qui naissent lorsque l'empire est parvenu à un haut degré de prospérité. Elle ne s'y montre qu'à une seule condition: la population de l'endroit doit être désœuvrée et aimer les divertissements. Elle est aussi le premier art à disparaître quand la civilisation est entrée dans son déclin. Dieu est le Créateur.
P. 362. Les arls, el surtout ceux de l'écriture et du calcul, ajoutent à l'ititelligence des personnes qui les exercent.
Nous avons fait observer, dans ce traité^, que, chez l'homme, l'âme raisonnable existe d'abord en puissance, et que son passage de la puissance à l'acte s'opère par facquisition de connaissances et de perceptions, fournies d'abord par les choses sensibles, et ensuite par la faculté spéculative. (Cela continue) jusqu'à ce qu'elle devienne perception en acte et intellect pur. Elle est dès lors une essence spirituelle, et son être est parvenu à la perfection^. Mais, pour amener ' On peut consulter, pour l'histoire de musulmans d'Espagne, de M. Dozy, t. II, ce célèbre musicien elarbilereleganliarum, p. 89 et suiv. la traduction de Maccari, par M. de Gayan- ' Voy. iai" partie, p. 219.
ce résultat, il faut que les diverses espèces de connaissances et (les produits de) la spéculation continuent à faire augmenter Tintellec- • tualité de l'âme. Les arts et la faculté de s'en servir fournissent toujours un système de notions instructives \ qui est le produit -de cette faculté; et voilà pourquoi la prudence qui résulte de l'expérience, la faculté qui s'acquiert par l'exercice d'un art quelconque, et la civilisation sédentaire, quand elle est arrivée à la perfection, contribuent toutes à donner de l'intelligence (à l'âme). La civilisation sédentaire produit cet effet, parce qu'elle consiste en une réunion d'arts qui servent, les uns, à l'économie domestique, et les autres, à façonner l'homme à la vie sociale, à lui former les mœurs et à le mettre en contact avec ses semblables. L'observation des devoirs imposés par la religion, des préceptes et des obligations qu'elle enseigne, enfin tout ce que nous venons d'énumérer, forme des systèmes de connaissances qui augmentent l'intelligence.
De tous les arts, celui de l'écriture est le plus efficace sous ce rapport, parce qu'il offre des connaissances et des matières de spéculation qui ne se trouvent pas dans les autres. L'écriture a pour effet de faire voyager la pensée en la faisant passer de la forme des lettres tracées (sur le papier) aux paroles énoncées par la bouche, et peintes dans l'imagination, et, de ces paroles, aux idées qui sont dans l'âme. La pensée passe, sans s'arrêter, d'indication à indication, tant qu'elle P. 363. s'occupe de ce qui est écrit. L'âme, s'étant habituée à ce travail, acquiert la faculté de passer des indications aux choses indiquées, faculté qui est réellement la spéculation intellectuelle, au moyen de laquelle on se procure des connaissances que l'on ignorait. Par là l'âme acquiert la faculté de s'intellectualiser, ce qui ajoute encore à son intelligence et augmente la perspicacité et l'adresse que l'habitude de passer (des indications aux choses indiquées) lui avait acquises. Voilà pourquoi^ Chosroès disait de ses gens de bureau, en les voyant si sagaces et si habiles, qu'ils étaient divané, c'est-à-dire, des diables et ' Littéral. « un canon scientifique. « — ^ Lisez tiUjJj avec le ms. D et l'édition de Boulac.
kn PROLÉGOMÈNES des démons. On dit que ce fut là l'origine du mot divan, qui s'emploie pour désigner un bureau d'écrivains.
- A (l'influence de) l'écriture nous pouvons joindre celle du calcul, parce que cet art consiste à opérer sur des nombres en les réunissant et en les séparant, ce qui exige qu'on fasse grande attention aux indications qui s'y présentent. L'âme s'habitue dès lors à comprendre les indications et à exercer sa faculté spéculative, c'està-dire, à faire acte d'intelligence. Dieu vous a tirés des seins de vos mères, et vous ne compreniez rien alors; pais il vous donna l'ouïe, la vue et des cœurs [l'intelligence], afin que vous fassiez reconnaissants^ {Coran, sour. xvr, vers. 80).
SIXIEME SECTION.
DES SCIENCES ET DE LEURS DIVERSES ESPÈCES; DE L'ENSEIGNEMENT, DE SES METHODES ET procédés' ET DE TOUT CE QUI S'Y RATTACHE. CETTE SECTION COMMENCE PAR UNE IN-TRODUCTION ET RENFERME (PLUSIEURS CHAPITRES) ACCESSOIRES.
L'introduction^ traite de la réflexion, faculté qui distingue l'homnie des autres animaux, qui le porte à travailler pour sa subsistance avec le concours de ses semblables, qui dirige son attention vers l'Etre P- 3(i4.
' Après <Oyi>, ajoutez;i*ja.j yjL«,, leçon offerte par les manuscrits C et D et par l'édition de Bouiac.
' Celte courte introduction et les six chapitres qui la suivent se trouvent dans les manuscrits A et B, et dans la traduction turque de Djevdet Efendi. Ils remplacent un seul chapitre qui se lit dans les manuscrits C et D, et dans l'édition de Bouiac, et dont M. Quatremère a reproduit le texte dans l'appendice de cette partie. Je donne ici la traduction de ce chapitre, qui appartient évidemment à la rédaction primitive: « L'existence des sciences et de l'enseignement dai}s l'état civilisé est un fait conforme à la nature.
« L'homme possède en commun, avec les attires animaux, les facultés des sens, du mouvement et de la nutrition; comme eux aussi il a besoin d'un abri, etc. Il se distingue d'eux par la réflexion, faculté qui le conduit à trouver les moyens de vivre, et à se les procurer avec le concours de ses semblables. Elle le porte aussi vers la vie sociale, état qui dispose les hommes à s'entr'aider, à accepter ce que les prophètes leur annoncent de la part de Prolégomènes. — ii.
Dieu, à s'y conformer dans leurs actions et à travailler pour leur salut dans l'autre vie. L'homme réfléchit toujours à ces matières; il ne discontinue pas d'y penser, même pendant un temps aussi court que celfii d'un clin d'oeil; que dis-je? même pour un instant aussi rapide que la pensée qui traverse l'esprit, et qui est encore plus prompt que le regard. C'est de la réflexion que proviennent les sciences et ceux d'entre les arts dont nous avons déjà parlé. C'est à cause d'elle et de la disposition innée qui porte les hommes et même les autres animaux à rechercher ce que leur naturel exige, que l'homme (je lis yLjûlt, à la place de s^cJf) désire se procurer les perceptions (notions) qu'il n'a pas encore acquises. Aussi s'adresse-t-il à celui qui le surpasse en savoir, en connaissances ou en perceptivité; ou bien il accepte ces notions d'une personne qu'il rencontre, et qui les aura reçues (par la voie de la tradition) des prophètes qui ont vécu avant lui. Il apprend ces renseignements, et s'empresse de les recueillir et de les connaître. Ensuite il dirige sa réflexion et sa faculté spéculative vers une vérité (une chose réelle) quelconque, et examine, un à un, h2d PROLÉGOMÈNES h2d PROLÉGOMÈNES qu'il doit adorer et vers les communications que les prophètes ont apportées de la part de Dieu. C'est par le don de la réflexion que Dieu a mis l'homme en état de réduire tous les animaux sous son autorité et de les soumettre ' à sa puissance; c'est aussi par ce don qu'il lui a assuré la supériorité sur la plupart des êtres créés.
De la réflexion.
De la réflexion.
Dieu a distingué l'homme de tous les autres animaux en lui accordant la réflexion, faculté qui marque le commencement de la perfectibilité humaine et qui achève la noblesse de l'espèce, en lui assurant la supériorité sur (presque tous) les êtres. (Pour en comprendre la nature,) il faut savoir que la perception est l'acte par lequel l'être perceptif aperçoit en lui-même ce qui est en dehors de lui. De tous les êtres créés, les animaux sont les seuls qui jouissent de cette faculté: ils aperçoivent les objets extérieurs au moyen des sens externes dont Dieu les a pourvus. 11 y en a cinq: l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût et le toucher. L'homme possède, de plus, la faculté de la réflexion, qui, placée derrière les sens, lui procure la perception de ce qui est en dehors de lui. Cela se fait au moyen de certaines puissances, qui, situées dans les ventricules du cerveau, saisissent les formes des choses sensibles, les retournent dans l'entendement et leur donnent, par abstraction, d'autres formes. La réflexion, agissant derrière les sens, opère sur ces formes; c'est elle et l'acte de l'entendement qui les retournent pour les décomposer et les combiner, et voilà ce que Dieu a désigné par le mot afida (cœurs) dans ce passage du Coran les accidents qui surviennent à l'essence apprendre, cela donne lieu à l'enseignede cette vérité; il y persévère jusqu'à ce ment de cette branche de connaissances, qu'il acquière, comme une faculté, la con- On voit par là que les sciences et l'ennaissance de ces accidents. Alors ce qu'il seignement sont naturels à l'espèce hua découvert à ce sujet forme une science maine. » lU! jeHen's. Comme les hommes de la nou- ' Pour jLaJ, je lis jUsIJ, avec le velle génération (lisez J^) aspirent à manuscrit A, et je remplace u^tXXo par connaître ces faits et s' empressent de les iXXt.
(sourate xvi, vers. 80): «Il vous a donné la vue, l'ouïe et des cœurs. » Foaad, le singulier d'afida, désigne ici la réflexion.
Cette faculté a plusieurs degrés (d'intensité): dans le premier, elle donne l'intelligence des choses extérieures qui se présentent dans un arrangement naturel ou conventionnel, de manière que l'homme puisse amener, par sa puissance, le résultat qu'il veut obtenir. Ce genre de réflexion se compose, en grande partie^, de concepts ou simples idées, et s'appelle intelligence discernante. L'homme, aidé par p. 365.
elle, se procure les choses qui lui sont utiles, ainsi que la nourriture, et évite ce qui peut lui faire du mal. La réflexion du second degré enseigne les opinions reçues et les règles de conduite que l'homme doit ohserver dans ses transactions et dans le gouvernement des êtres de son espèce, et qui, en grande partie, se composent d'affîrma* tions (ou propositions) dont l'exactitude s'est graduellement vérifiée par l'expérience. On désigne ce genre de réflexion par le nom d'intelligence expérimentale. Au troisième degré, la réflexion trouve la connaissance réelle ou hypothétique des choses qu'elle cherche derrière les sens et sur lesquelles elle ne peut agir directement. C'est là Yintelligence spéculative. Elle consiste en concepts et en affirmations, combinés d'une manière toute particulière, d'après certaines conditions spéciales, et fournit d'autres connaissances de la classe des concepts ou de celle des affirmations. Combinant alors ces connaissances avec d'autres, elle en produit encore de nouvelles. En dernier résultat, elle forme une idée exacte des choses existantes selon leurs espèces, leurs classes et leurs causes premières et secondaires. C'est ainsi qu'au moyen de la réflexion elle (l'âme) parvient à compléter sa nature et à devenir une intelligence pure et un esprit perceptif. C'est là ce qu'on appelle la réalisation de cette qualité qu'on nomme humanité'.
' Je crois que l'auteur veut désigner par le traducteur turc me paraît avoir suices mots l'enchaînement des causes et des vie. effets el le rapport des mots aux idées. ^ Littéral. « la réalité de l'humanité. « " Pour yL^I, je lis »yi.£=»l, leçon que 5â.
L'intellect ne peut embrasser toute la catégorie des- choses sans l'aide de la réflexion '.
Le monde (ou catégorie) des êtres se compose d'essences pures, telles que les (quatre) éléments et leurs impressions, et des trois catégories des choses qui en dérivent, savoir: les minéraux, les plantes et les animaux. Tout ce que nous venons d'énumérer est dans la dépendance de la puissance divine. Le monde des êtres renferme encore les actions faites par les animaux avec intention et au moyen d'une puissance qu'ils ont reçue de Dieu. Parmi les actions, celles de l'espèce humaine ont de la suite et de la régularité, tandis que celles P. 366. des autres animaux se font sans règle et sans ordre. C'est au moyen de la réflexion qu'on aperçoit l'ordre naturel ou conventionnel des faits. Pour faire qu'une chose ait lieu il faut en connaître les causes premières et secondaires ainsi que les conditions nécessaires à sa production; en un mot, il faut connaître les principes d'où elle dérive; car les choses se présentent toujours dans un ordre et une liaison réguliers. Aucun effet ne peut avoir lieu qu'à la suite de son principe; car, ce qui est le premier ne saurait être le dernier, et ce qui est le dernier ne saurait précéder le premier. Ces principes tirent souvent leur origine d'autres principes et ne se manifestent qu'à la suite de ceux-ci. Quelquefois il y a un principe supérieur auquel il faut remonter; d'autres fois, le principe immédiat forme le point d'arrêt. Quand on parvient au principe final, qui peut être du second degré, du troisième, et même d'un degré plus élevé, on commence l'acte qui doit amener le résultat désiré, et l'on part du principe le plus élevé auquel la réflexion a pu atteindre. Ensuite on parcourt successivement les causes secondaires, jusqu'au dernier principe, celui dont la pensée s'était préoccupée d'abord. Ainsi, par exemple, l'homme qui veut faire im toit pour se couvrir pense d'abord à un mur, qui doit soutenir ce toit, puis aux fondations, sur lesquelles ce mur doit ' Littéral. « la catégorie des choses intellectuelles ne se complète que par la réflexion. » .le lis jùAaaJI à la place de iUUiJI.
s'élever. Ici l'acte de la réflexion ne va pas plus loin. Donc i'homnae commence par poser les fondations, ensuite il construit un mur, puis il termine son œuvre en" établissant le toit. La même idée se trouve exprimée dans cette maxime: Le commencement de l'acte est la fin de la réflexion, et le commencement de la réflexion est la fin de l'acte. En effet, l'homme ne peut agir d'une manière complète sur ce qui est en dehors de lui, à moins d'employer la réflexion pour reconnaître l'ordre et la connexion des principes, parce que les uns dépendent des autres. C'est alors seulement qu'il doit commencer l'acte. La réflexion part du dernier des effets, celui par lequel se termine l'acte, et s'arrête au premier, celui par lequel l'acte doit commencer. C'est par la découverte de cette ordonnance de principes et de causes que les hommes ont donné à leurs actions de la suite et de la régularité. Les autres' animaux agissent sans suite, parce qu'ils sont p. 367, dépourvus de réflexion, seule faculté par laquelle l'agent puisse reconnaître l'ordre du procédé qu'il doit suivre. En effet, les animaux des classes inférieures n'acquièrent des perceptions que par la voie des sens, perceptions isolées et privées de la liaison que la réflexion seule aurait pu leur donner. Dans le monde des faits, les actes^ qui se font avec suite sont les seuls qui ont de l'importance; les actes faits sans règle étant d'une nature très-inférieure, et c'est dans cette dernière classe que se rangent ceux des animaux. Il en résulte que l'homme peut asservir les animaux, agir sur ce qui est renfermé dans le monde des faits, étendre sa domination sur les êtres et les soumettre^ à sa volonté. Voilà ce que signifie la liculenance à laquelle Dieu a fait allusion dans ces paroles [Coran, sour. 11, vers. 28): Je vais placer sur la terre un lieutenant.
La faculté réflective dont nous venons de parler appartient spécialement à l'homme et le distingue de tous les autres animaux. Plus la ' Ilfautprobablement remplacer le mot ' Je lis oy:-ssJ, à la place de oycvj. Le jfjJ par «ac. manuscrit A porte o^JeO'. J'ai déjà fait ob- ' Pour (pu*, lisez ca^iU». leçon du server que ces chapitres ne se trouvent ni réflexion embrasse une suite régulière de causes et d'effets, plus la véritable nature de l'humanité se développe (dans l'homme). On trouve des hommes capables de reconnaître deux chaînons dans une série de causes et d'effets; d'autres peuvent en saisir trois, mais ils sont incapables d'aller plus loin. D'autres peuvent suivre xme série d'effets jusqu'au cinquième ou au sixième résultat; aussi, chez ceuxci, la qualité distinctive de l'humanité est plus développée que chez les autres. Voyez deux joueurs d'échecs: l'un prévoit les troisièmes, et même les cinquièmes résultats d'un coup; et cela, parce qu'ils arrivent dans un ordre convenu. Son adversaire, dont l'esprit a moins de portée, ne voit pas si loin. Cet exemple, je l'avoue, n'est pas tout à fait juste: bien jouer aux échecs est un talent acquis; connaître l'enchaînement des causes et des effets dépend d'une disposition naturelle. Il peut cependant servir à celui qui veut se rendre compte des principes que nous venons d'exposer. Dieu a créé l'homme et lui a donné la supériorité sur la plupart des créatures.