SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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Vers le milieu du vu'' siècle, quand l'autorité du gouvernement P. 378. almohade fut renversée à Maroc ^, un cadi, nommé Abou 'l-Cacem Ibn Zeïtoun, quitta l'Ifrîkiya, et, s'étant rendu en Orient, il y rencontra les élèves^ de l'imam. Ibn el-Khatib\ et s'instruisit auprès d'eux. Ayant étudié leur manière d'enseigner et acquis une grande habileté dans les sciences intellectuelles et traditionnelles, il rapporta à Tunis un vaste fonds de connaissances et un excellent système d'enseignement. Abou Abd-AUah Ibn Choaïb, un membre de la tribu berbère des Dokkala, l'y suivit de près. Il avait quitté le Maghreb pour visiter l'Orient et travailler sous^ les professeurs de l'Egypte; et il se rendit ensuite à Tunis, où il fixa son séjour. Les leçons qu'il y donna furent très-instructives. Ce fut sous ces deux professeurs que la jeunesse tunisienne fit ses études. Le système de connaissances enseignées par eux se transmit d'une génération d'étudiants à une autre, et, parvenu enfin au cadi Mohammed Ibn Abd es-Selam*^, celui qui commenta les ouvrages d'Ibn el-Hadjeb^ il passa de lui à ses disciples. Le même système fut apporté de Tunis à Tlemcen par Ibn el-Imam * et ses disciples. Ce docteur avait étudié sous les mêmes maîtres et dans les mêmes classes avec Ibn Abd es-Selam. On trouve encore des élèves de celui-ci à Tunis, et d'Ibn el-Imam à Tlemcen, mais ils sont en si petit nombre qu'on peut craindre de voir bientôt interrompre la tradition de l'enseignement introduit par ces docteurs.

' Après cj>9jj'insère les mots *À.« o-f-c-, ' Le célèbre philosophe Fakhr ed-Dîn sur l'autorité des manuscrits C et D, et er-Razi. (Voyez la 1" partie, p. Sgg.) de l'édition de Boulac. ^ Pour jUc, lisez ^.

le sultan mérinide Abou Youçof Yacoub ' Ibid. p. xx.

enleva la ville de Maroc à Abou Debbous, ' 11 y avait deux frères de ce nom. Ibn dernier souverain de la dynastie almohade. Khaldoun en parle dans son Histoire des ' Notre auteur emploie très-souvent le Berbcrs, t. III, p. 386, 387, 412 de la mot iVsJj comme un nom collectif. traduction.

Vers la fin du vu* siècle, un membre de la Iribu (berbère) de Mecheddala ', nommé Abou Ali Naccr ed-Din, quitta le pays des Zouaoua ^ et se rendit en Orient, où il fit des études sous les anciens élèves d'Abou Amr Ibn el-Hadjeb. Ayant appris à fond leur système d'enseignement et suivi, avec Chihab ed-Dîn el-Carali^ les mêmes cours académiques, il devint très-savant dans les sciences intellectuelles et traditionnelles. Rentré dans le Maglireb avec un vaste fonds de science, il s'établit à Bougie, où ses disciples conservent encore la tradition de son excellent système d'enseignement. Il paraît qu'un de ses disciples, le nommé Amran el-Mecheddali*, alla se fixer à Tlèmcen P. 379. et y répandre la connaissance du système d'enseignement suivi par son maître; mais à peine reste-il maintenant à Bougie et à TIemcen quelques disciples de fécole de Nacer ed-Dîn.

Depuis la ruine de l'enseignement à Cordoue et à Cairouan, Fez et les autres villes du Maghreb n'ont aucun système d'instruction qui soit passable. Les bonnes traditions s'y sont perdues, de sorte que Ton n'y peut guère acquérir la faculté de diriger avec habileté ses études scientifiques. La manière la plus facile d'y parvenir^ ce serait de travailler à se délier* la langue en prenant part à des entretiens et à des discussions scientifiques. C'est ainsi qu'on se rapproche du but, et qu'on réussit à fatteindre. On voit beaucoup d'étudiants qui, après avoir passé une grande partie de leur vie à suivre assidûment les cours d'enseignement, gardent le silence (quand on discute une question scientifique) et ne prennent aucune part à la conversation. Ils s'étaient donné plus de peine qu'il ne fallait pour se charger la mémoire (de notions scientifiques), mais ils n'avaient rien acquis de la tribu berbère des Zouaoua. Dans le de J. C).

texte arabe, il faut lire (ïviif (JI <jli>-iif, " Lisez »i>-sij jj^ (jlo-i^it.

à la place de jyiit es' 0^1. '^ Pour lo^, lisez e j.*.

' Le pays des Zouaoua a reçu des Fran- ' Je lis ^y^, à la place de 0^. Cette çais le nom de Kabylie. correction m'a été fournie par l'édition de ' Chihab ed-Dîn Abou '1-Abbas Ahmed Boulac et par la traduction turque. Le el-Carali, professeur de jurisprudence ma- ms. C porte iyj, et le ms. D, «y^- 56.

d'utile en ce qui touche la faculté de faire valoir ses connaissances ou de les enseigner. Si vous examinez les étudiants qui croient ' y être parvenus, vous trouverez que, chez eux, cette faculté ne répond pas à l'étendue de leur savoir, soit qu'ils prennent part à un entretien littéraire, ou à une discussion, soit qu'ils entreprennent d'enseigner. Ce défaut provient de l'instruction défectueuse qu'ils ont reçue et de l'interruption des bgnnes traditions (académiques). Au reste, il faut convenir qu'ils savent par cœur beaucoup plus que les autres, avantage qu'ils doivent à leur grande application et à l'idée que, pour acquérir la faculté scientifique, il suffit de se charger la mémoire. Cette idée est cependant tout à fait fausse. Pour montrer jusqu'à quel point (l'usage d'apprendre par cœur) est porté dans le Maghreb, nous dirons que le temps pendant lequel les étudiants doivent demeurer dans les collèges est fixé à seize ans^, tandis qu'à Tunis il n'est que de cinq. Ce dernier chiffre est le minimum reçu: on suppose qu'il faut au moins cinq années d'études avant que l'élève puisse acquérir la faculté scientifique qui est l'objet de ses souhaits, ou reconnaître qu'il doit renoncer à l'espoir d'y parvenir. Le plus long de ces espaces de temps P. 38o. était devenu nécessaire dans le Maghreb, pendant les derniers siècles, à cause de la difficulté (d'y acquérir la faculté dont nous parlons, difficulté) qui résultait uniquement de l'imperfection du système d'enseignement.

En Espagne, les habitants ont laissé dépérir jusqu'aux derniers restes de l'enseignement académique et ne s'occupent plus de matières scientifiques. Cela a eu pour cause le déclin de la civilisation, qui, chez les musulmans de ce pays, avait commencé depuis plusieurs siècles. On n'y retrouve' aucune trace d'études, à l'exception toutefois de celle de la langue arabe et des belles-lettres. On se borne à cultiver ces branches de connaissances dont on a conservé l'enseignement traditionnel, et c'est grâce à cette dernière circonstance que ces deux sciences se sont maintenues en Espagne *.

Pour (j^, lisez (jy. ' Pour |^j>âc, lisez ito.

on De l'étude du droit il ne reste en Espagne qu'un vague souvenir, une ombre de la réalité, et celle des sciences intellectuelles n'y a pas laissé même une trace. Cela doit s'attribuer à l'interruption de la tradition scolaire, par suite du déclin de la civilisation et du progrès de la domination chrétienne. Un petit nombre de musulmans, ceux qui habitent les pays du littoral, ont conservé leur indépendance, mais ils s'occupent bien plus de leurs moyens de subsistance que des matières scientifiques. La puissance de Dieu domine dans tous les événements.

La tradition de l'enseignement n'a pas été interrompue en Orient; les études y trouvent toujours des encouragements et l'enseignement y est répandu comme une mer qui déborde. Cette tradition s'y est conservée, parce que la civilisation n'y a jamais reculé. Quelques grandes villes, telles que Baghdad, Basra et Koufa, ont pu tomber en ruine, après avoir été les dépôts de toutes les connaissances scientifiques; mais elles ont été remplacées par d'autres encore plus grandes, d'où la science s'est répandue dans l'Irac persan, et, de là, dans le Khoraçan et la Transoxiane, du côté de fOrient; puis jusqu'au Caire et aux pays voisins, du côté de l'Occident. Ces villes ont continué à posséder une nombreuse population et à jouir d'une haute civilisation; aussi les bonnes traditions de l'enseignement s'y sont toujours maintenues.

Comme les Orientaux sont en général très-habiles dans renseignement et même dans tous les autres arts, la plupart des Maghrébins qui ont visité fOrient afin d'y faire des études se sont imaginé que, dans ce dernier pays, les habitants sont bien supérieurs en intelligence à ceux du Maghreb. Ils pensent aussi que, chez les Orien- P. 38 1 taux, fàme raisonnable est plus complète par sa nature que chez les Occidentaux. Voyant combien ceux-là montrent de talent dans les sciences et d'habileté dans les" arts, ils croient que la différence qui existe (en ce point) entre les deux peuples provient d'une difféconservait la première leçon, il faudrait lire, plus loin, < — a — s — ^Li, à la place de rence radicale dans leur constitution même^ Mais cette opinion est tout à fait erronée: la dififérence qui existe entre les pays de l'Orient et ceux de l'Occident n'est pas assez considérable pour produire une différence^ dans le même être individuel (la nature humaine). C'est tout au plus si cette différence se laisse remarquer chez les habitants des contrées situées en dehors de la zone tempérée, ceux du premier climat, par exemple, et ceux du septième. Dans ces régions, la constitution de l'homme s'écarte du juste milieu, et celle de l'âme s'en éloigne dans la même proportion, ainsi que nous l'avons dit ailleurs^. La supériorité des Orientaux sur les Occidentaux dérive uniquement de l'intelligence plus avancée que l'influence de la vie sédentaire a communiquée aux premiers. C'est là un point que nous avons traité en parlant des arts*; mais nous ajouterons ici des éclaircissements afin de montrer l'exactitude de ce que nous avons avancé.

Les peuples sédentaires observent certaines convenances (et une juste mesure) dans tout ce qu'ils font. Cela se remarque dans leur manière de se nourrir et de se loger, dans le style de leurs édifices, dans les choses qui concernent la religion et dans les affaires mondaines, enfin dans toutes leurs habitudes ^ transactions et procédés. Ils respectent ces convenances jusque dans le choix des objets qui servent à l'alimentation et à l'habillement. Ce sont là, pour ainsi dire, des limites qui leur sont imposées, et qui ne se laissent point franchir. De plus, toutes ces pratiques constituent chez eux des arts qui se transmettent d'une génération à une autre; or il est certain que chaque art forme un système dont la régularité doit nécessairement réagir sur l'âme et lui communiquer un surcroît d'intelligence; cela rend l'acquisition d'un autre art plus facile, et dispose l'intelligence à saisir avec plus de promptitude les connaissances (de tout genre).

' Littéral, «existe dans la réalité de la c^ijlij' j* (jôJ\, leçon peu satisfaisante, nature humaine. », ^ Voyez la i" partie, p. 169.

doit être celle que le traducteur turc avait ' Je lis Ajl^U., avec l'édition de Bousous les yeux. L'édition de Boulac porte lac et la traduction turque.

Nous avons entendu dire que les Egyptiens ont porté à un point incroyable leur habileté dans l'enseignement des arts; ainsi, pour en citer un exemple, ils dressent des ânes domestiques et d'autres qua- P. 382. drupèdes à faire des tours, et enseignent aux oiseaux à prononcer des paroles isolées. Ces choses sont si extraordinaires qu'elles remplissent les spectateurs d'admiration. Les Maghrébins sont incapables de concevoir comment cela se fait, et, à plus forte raison, de l'enseigner.

Le talent d'enseigner, celui d'exercer un art quelconque, et celui d'agir avec adresse dans les diverses circonstances qui dépendent des habitudes de la vie, augmentent la vigueur de l'intelligence si on les possède bien, et donnent une grande clarté à l'esprit de l'homme* parce que ce sont autant de facultés acquises à l'âme. Nous avons déjà dit que l'âme se forme au moyen des perceptions et des facultés qui lui surviennent. Ce qui a augmenté la sagacité de ceux-là (les Orientaux), ce sont les impressions que les connaissances ainsi apprises laissent sur l'âme. Croire que cette sagacité est le résultat d'une différence réelle dans la nature même de l'humanité est une erreur que le vulgaire seul est capable de commettre. Si l'on compare Thomnie de la ville avec celui du désert, on remarquera ( il est vrai), chez le premier, un esprit rempli de pénétration et de sagacité; cela est même au point que l'homme des champs se croit inférieur en nature et en intelligence au citadin. Il se trompe cependant; la supériorité de celui-ci provient de la parfaite acquisition de facultés qui lui facilitent l'exercice des arts, ainsi que de l'observation des convenances imposées par les usages et habitudes de la vie sédentaire; choses dont l'homme du désert n'aaucune idée. Quand le citadin entend bien la pratique des arts et s'est acquis la faculté de les exercer et de les enseigner bien, tous les individus' à qui ces facultés manquent s'imaginent que l'autre les doit à la nature supérieure de son intelligence, et que l'âme, chez les habitants du désert, est bien inférieure en organisation et en nature aux âmes des citadins. Mais il n'en est pas ' Après ijjo, il faut ajouter iX.

ainsi. Nous avons connu des bédouins dignes du premier rang par leur intelligence, leur bon jugement et la belle organisation de leur esprit. Ce qui distingue l'esprit du citadin, c'est tout simplement l'éclat que la faculté d'exercer les arts et de les enseigner lui a con:imuniqué. En effet, ces talents acquis influent sur l'âme, ainsi que nous l'avons dit. L'erreur au sujet des Orientaux est du même genre: comme ils sont très-babiles dans l'enseignement et tiennent le premier rang dans l'exercice des arts, pendant que les Occidentaux (ou Maghrébins) ont une civilisation qui diffère peu de celle de la vie nomade, les gens irréfléchis, jugeant d'après les apparences, s'imaginent que cette différence provient de la supériorité de la nature même ' des Orientaux, nature qu'ils croient leur être particulière, à l'exclusion des Occidentaux; mais c'est là une opinion tout à fait fausse, ainsi que le lecteur doit bien s'en apercevoir. Dieu ajoute aux choses créées autant qu'il veut. [Coran, sour. xxxv, vers, i.)

P. 383. Les connaissances (ou sciences ) ne se multiplient que dans les lieux où la civilisation et les usages de la vie sédentaire ont fait de grands progrès.

L'enseignement, avons-nous dit, fait partie des arts, et ceux-ci se développent surtout dans les grandes villes. Plus la population d'une ville est nombreuse et plus il y a de civilisation et de luxe, plus les arts se perfectionnent et se multiplient. Cela arrive parce que la culture des arts commence à la suite des efforts qui ont assuré la subsistance du peuple^. Quand les hommes établis en société ont pu se procurer par leur travail plus qu'il ne leur suffit pour vivre, ils dirigent leurs regards vers un but plus éloigné, et s'occupent de matières qui, comme les sciences et les arts, appartiennent plus intimement à la nature humaine. Si le natif d'un village ou d'une ville qui n'est pas une métropole est poussé par une disposition naturelle à recueillir des connaissances scientifiques, il n'y trouvera pas les moyens d'ins- ' La bonne leçon est A_iLJi^ jl JL4XJ ' Littéral. « car cela est une chose addijUjLojf. tionnelle à la subsistance. » truction; car renseignement lui-même est un art S et les arts n'existent pas chez les gens de la campagne, ainsi que nous l'avons déjà montré. Donc, pour s'instruire, il faut se rendre dans une grande ville ^.

Il en est ainsi de tous les arts^. Que le lecteur se rappelle ce que nous avons dit au sujet de Baghdad, de Cordoue, de Cairouan, de Basra et de Koufa, quand nous parlions de la haute prospérité dont ces villes jouissaient dans les premiers temps de l'islamisme, et de la civilisation qui y régnait. L'océan des sciences y était plein à déborder; on y avait adopté divers systèmes technologiques pour la pratique p. 38^ de l'enseignement et des autres arts; on s'y occupait à résoudre des problèmes scientifiques et à suivre la culture des sciences dans toutes leurs branches, et l'on avait fini par l'emporter sur les anciens et aller plus loin que les modernes. Mais, lorsque ces villes furent déchues de leur prospérité et que leurs habitants se dispersèrent de tous côtés, le tapis de la science qu'on y avait déployé fut plié et enlevé avec tout ce qui le couvrait. Les sciences en disparurent alors, ainsi que l'enseignement, pour se transporter dans les autres villes musulmanes. Autant que je puis en juger, elles ne se trouvent, de nos jours, que dans le Caire, et cela parce que l'Egypte a joui, depuis plusieurs milliers d'années, d'une grande prospérité et d'une civilisation bien établie; aussi les divers arts, et l'enseignement en est un, y ont pris un grand développement et une assiette solide.

Ce qui a contribué au maintien de cet état de choses, c'est la conduite tenue par les membres du gouvernement turc (les Mamiouks) pendant les deux derniers siècles, à partir du règne de Salah ed-Dîn (Saladin), fils d'Aïyoub. Les émirs turcs, pensant que l'empire pourrait un jour éprouver quelque grande catastrophe et craignant que leur souverain ne fît des avanies aux enfants qu'ils laisseraient après eux et sur lesquels il avait des droits, en leur qualité d'esclaves ou d'affranchis, ont bâti un grand nombre de collèges, de couvents et de cloîtres, auxquels ils ont assigné, à titre de oaakf^, des immeubles * Jn lis <jl '^Ah ij. * Voyez la i" partie, introd. p. lxxvii.

Prolégomènes. — ii. 67 d'un bon produit. En constituant ces ouakf, ils mirent pour condition que leurs enfants en seraient les administrateurs^ ou loucheraient une partie du revenu. Au reste, ces émirs étaient presque tous portés à faire le bien et les bonnes œuvres, et à diriger leurs intentions et leurs actions en vue d'une récompense dans l'autre vie. Cela a eu pour résultat que les ouakf sont très-nombreux au Caire et qu'ils produisent des revenus considérables, dont une partie est consacrée à l'entretien des étudiants et aux traitements des professeurs; aussi s y rendon de l'Irac et du Maghreb pour faire ses études. Les marchés^ de la science y sont donc très-achalandés et les océans du savoir y sont pleins à déborder. Dieu crée ce qu'il veut.

p. 385. Sur les diverses sciences qui, de nos jours, existent dans la civilisation (musulmane).

Les sciences étudiées par les hommes et qui, dans les grandes villes, s'apprennent et se transmettent par la voie de l'acquisition et de l'enseignement, se rangent en deux classes. La première est celle des sciences qui sont naturelles à l'homme et vers l'acquisition desquelles il est conduit par sa faculté réflective; ia seconde consiste en sciences traditionnelles, provenant des individus qui les ont instituées. Celles qui forment la première classe sont les sciences philosophiques^. La réflexion mène naturellement l'homme à en prendre connaissance, et les perceptions qu'il éprouve le conduisent à reconnaître l'objet de chaque science, les problèmes dont elle s'occupe, le mode de démonstration qui s'y emploie et les diverses manières de l'enseigner. C'est ainsi qu'en sa qualité d'être doué de réflexion il acquiert, par l'emploi de la spéculation et de l'investigation, la faculté de distinguer la vérité de l'erreur. Les sciences qui appartiennent à la seconde classe sont formées par institution et reçues par tradition, et chacune d'elles se base sur des renseignements provenant du législateur qui ' Pour Jiij, lisez JiÀj. iujLu\i Ji^^Xâ., mais l'un est simplement ^ L'auteur emploie ici deux termes, l'a établie ^ Celles-ci ne sont du domaine de la raison qu'autant qu'il s'agit de rattacher à leurs racines (bases ou principes fondamentaux) les questions qui doivent en former les branches. En effet, (dans ces dernières sciences) les (notions) particulières qui surgissent après (le principe général), et qui se présentent les unes à la suite des autres, ne rentrent pas sous la règle générale à laquelle toute science traditionnelle est soumise par le fait même de son institution; aussi, pour rattacher (ces branches à leurs racines), il faut nécessairement avoir recours à un mode de raisonnement fondé sur l'analogie. Or ce raisonnement analogique a pour base^ la déclaration transmise oralement et nous faisant connaître que la règle (ci-dessus mentionnée) s'applique d'une manière absolue et invariable aux fondements de ces sciences. Mais, comme (cette déclaration) est ^traditionnelle, le raisonnement dont nous parlons et qui en dérive est traditionnel aussi. Toutes les sciences de cette dernière classe sont fondées sur les prescriptions du Livre (le Coran) et de la sonna, prescriptions dont l'observation nous est imposée par Dieu et par son Prophète. Il en est de même des sciences qui ont été établies' dans le but de nous faciliter l'acquisition de celles-ci. (Leur étude) amène nécessairement celle des sciences qui ont pour objet la langue arabe, langue du peuple musulman et dans laquelle le Coran a été révélé. P. 386.

Les sciences traditionnelles sont très-nombreuses, parce que chaque être responsable est tenu de connaître les obligations que Dieu a imposées non-seulement à lui, mais aux autres membres de l'espèce humaine. On trouve ces obligations dans le Cpran et dans la sonna, sous la forme de textes écrits, ou bien dans les doctrines admises unanimement par les anciens musulmans, ou bien encore dans des maximes que l'on a rattachées (à ces textes ou à ces doctrines). Donc il faut nécessairement commencer par étudier le sens des mots employés dans le Coran, et c'est là la science de finterprétation [tefcir); ensuite, ' Pour îuiyl, lisez «-bLJt, avec les ma- • ^ Littéral. « est une branche. » nuscrits CD, l'édition de Boulac et la tra- ' Je lis I^^', avec le manuscrit C.

duction turque.

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il faut faire remonter jusqu'au Prophète, par une chaîne de Iraditionnistes dignes de foi, le texte du livre sacré tel qu'il nous a été transmis de la part de Dieu '; il faut aussi apprendre les différences qui existent entre les divers systèmes de leçons adoptés par les lecteurs: cela forme la science des leçons coraniques [eïlm el-carâat). Ensuite il faut savoir faire remonter les traditions de ïa. sonna jusqu'à leur auteur, donner des renseignements sur les traditionnistes qui les ont rapportées, connaître fhistoire de ces hommes, démontrer qu'ils étaient tellement vertueux qu'on pouvait mettre une confiance entière dans leurs déclarations, et savoir^ employer tous les moyens exigés dans une tâche de cette nature. Telle est la science des traditions [eïlm el-hadith). Il faut alors savoir déduire (des fondamentaux de la loi] les maximes (qui en découlent), en se servant d'un système de règles indiquant la manière dpnt cette déduction doit être faite. Cela forme la science des fondamentaux de la jurisprudence [osoal elfikh). Les études de ce genre ont pour résultat de faire connaître les prescriptions de Dieu en ce qui touche les actions des êtres responsables, et de former la science de la jurisprudence [eïlm el-fikh).

Parmi les obligations (imposées à fhomme), les unes concernent son corps et les autres son âme'. Celles-ci se rattachent spécialement à la foi et à ce qu'on est obligé à croire en fait de choses auxquelles on ne croirait pas (sans y être obligé). Elles forment les dogmes qui se rapportent à l'essence et aux attributs de la divinité, aux événements du jour du jugement dernier, aux délices (du paradis), aux peines (de l'enfer) et à la prédestination. La science qui démontre ces dogmes au moyen de preuves tirées de la raison s'appelle la théologie scolastique [eïlm el-kelam). Avant d'aborder l'étude du Coran et des traditions, il faut connaître les sciences qui se rattachent à la langue (arabe), car c'est sur elles que cette étude doit s'appuyer. Il y en a plusieurs, dont une est la lexicologie [logha]-, une autre, la grammaire ' Littoral. « ilfautappuyerjusqu'au Pro- ■ ' Pour J.,^j, lisez i*jj. pliète la tradition et la récitation du livre ' Le texte porte «son cœur. » qu'il nous apporta de la part de Dieu. » [nahoa); une autre, la rhétorique [beïan), et une autre, les belleslettres [adeb), ainsi que le lecteur le verra quand nous traiterons de ces sciences.

Toutes les sciences traditionnelles appartiennent spécialement à P. 387. la religion musulmane et à ceux qui la professent. Il est vrai que, en principe général, des sciences analogues doivent se trouver chez les peuples des autres communions, sciences qui diffèrent toutefois de celles-ci, bien qu'elles soient de la même espèce. En effet, les sciences' islamiques se rattachent à la loi que Dieu révéla au législateur et que celui-ci fut chargé de communiquer aux hommes. Elles ont ceci de particulier qu'elles diffèrent des sciences des autres peuples, l'islamisme ayant annulé les autres religions; aussi doit-on s'éloigner des sciences dépendant des religions qui existaient avant l'islamisme; il n'est pas permis de les étudier, car la loi défend la lecture d'autres livres révélés que le Coran. Le Prophète a prononcé cette parole: « Ne dites pas à ceux qui possèdent des livres révélés: Vous êtes dans le vrai, ou vous faites des mensonges; mais dites-leur: Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé; votre Dieu est le nôtre. » Ayant vu Omar qui tenait à la main une feuille du Pentateuque ^, il se fâcha au point de laisser paraître sur sa figure l'expression de la colère, et il lui dit: « Ne vousai-je pas apporté une doctrine claire et pure.** Par Allah! si Moïse vivait encore, il ne saurait s'empêcher de me suivre. » Les sciences traditionnelles qui se rattachent à la loi islamique reçurent des musulmans des encouragements sans bornes, et les personnes qui s'adonnaient à leur étude en acquirent une connaissance d'une profondeur sans égale. On dressa la terminologie de toutes les sciences, on les disposa par classes et on leur donna une beauté et une élégance qui n'ont jamais été surpassées. Il y avait à cette époque pour chaque science des hommes^ que l'on pouvait consulter (et dont ' Je lis AjXs., avec l'édition de Boulac breu; il y avait donc de son temps une et les manuscrits C et D. traduction arabe du Pentateuque.

* Oniarne savait probablement pas l'hé- ' Pour Jo.j, lisez jU.^.

la parole faisait autorité), et l'on possédait les principes d'où l'on pouvait déduire un système régulier d'enseignement. Les pays de l'Orient et ceux de l'Occident jouissaient d'une manière spéciale de ce privilège, ainsi qu'on le sait et que nous l'établirons en faisant la revue de p. 388. ces branches de connaissances. Mais, dans le Maghreb, de nos jours, le marché de la science chôme presque tout à fait, en conséquence du déclin de la civilisation et de l'interruption de l'enseignement traditionnel; voyez le chapitre précédent (p. lihi)- J'ignore comment Dieu a traité l'Orient, mais je suis porté à croire que les sciences y trouvent encore des encouragements et que les bonnes traditions d'enseignement s'y sont toujours maintenues, non-seulement pour les sciences, mais pour les arts de première nécessité et pour ceux qui naissent quand le bien-être général est devenu complet. Je le suppose, parce que la population est très-nombreuse, que la civilisation de la vie sédentaire y est fort avancée et que les étudiants y obtiennent des secours et des pensions auxquelles les revenus des fondations pieuses doivent amplement suffire. Diea règle les vicissitudes de la nuit et du jour.

Des sciences coraniques, à savoir, l'interprétation et la lecture.

Le Coran est la parole de Dieu, qu'il a envoyée du ciel à son Prophète et qui forme un écrit placé entre les deux ais du livre (sacré). Cette parole s'est conservée dans le peuple par une tradition authentique. Les Compagnons, il est vrai, ceux qui apprirent du Prophète le texte du Coran, le rapportèrent en son nom, mais avec des leçons (litt. des voies) qui différaient entre elles à l'égard de la prononciation de certains mots et de la manière de proférer certaines lettres. Ces systèmes de lecture, ayant été transmis par la voie de la tradition, acquirent une grande publicité, et l'on finit par reconnaître sept formes (ou voies) différentes d'énoncer (le texte du Coran) et basées également sur des traditions authentiques. On désigne chacun de ces systèmes par le nom du traditionniste le plus distingué d'entre le très-grand nombre de ceux qui l'ont rapporté. Ces sept leçons (ou systèmes de lecture) servent de bases à la lecture exacte du Coran. Quelques personnes y ont ajouté d'autres systèmes; mais ceux-ci, aux yeux des docteurs versés dans la science de la lecture coranique, ne s'appuient pas sur des traditions aussi sûres que les premiers. Les sept leçons sont bien connues par les livres qui traitent de cette matière.

La transmission de chacune des sept leçons par une voie authentique n'est pas admise par quelques, docteurs. Selon eux, ces leçons ne sont que de certaines manières d'après lesquelles on énonçait le texte coranique; or les manières d'énoncer (de vive voix) ne se laissent pas fixer avec exactitude. « Mais cela, disent-ils, ne porte aucune P- ssg. atteinte à la certitude de la voie traditionnelle par laquelle le Coran (lui-même) nous est parvenu. » La grande majorité des docteurs repousse cette opinion et soutient que chacune de ces leçons a été transmise par une voie parfaitement sûre. D'autres sont d'avis que la tradition des leçons est certaine, à l'exception toutefois de la partie qui dépend de renonciation, comme, par exemple, la prolongation de l'e'/i/^ et l'adoucissement du hamza^: « La voie de l'audition, disent-ils, ne nous fournit aucune connaissance au sujet de la manière dont les modifications de ces lettres doivent se faire; » et cette opinion est!a bonne.

Les (sept) leçons et la manière de les réciter continuèrent à se transmettre parmi les lecteurs, jusqu'à ce qu'on eût mis par écrit et enregistré dans des recueils les connaissances scientifiques. Alors les leçons furent mises par écrit avec les autres^ sciences et formèrent l'objet d'un art particulier, d'une science sui generis. Cet art se propagea parmi les peuples de l'Orient et de l'Espagne, et passa, de génération en génération, jusqu'à ce que Modjahed * eût établi sa souveraineté dans l'Espagne orientale. Ce prince, ancien client de la famille d'ibn Abi Amer", avait cultivé cette branche de connais- ' Voyez la Grammaire arabe de M. de ^ Voy. la traduction de Maccari, vol. II, Sacy, 2° édilion, t. I, p. 72 et 100, et le p. 237, de M. de Gayangos, et YHist. des tome VIII des Notices et Extraits. musulmans d'Espagne de M. Bozy, t. II, p. 4- ' Pour LAvS, lisez U^. * Il s'agit du célèbre visir Ël-Mansour, sances, d'après les injonctions de son patron, qui avait mis le plus grand soin à son éducation et qui ne manquait jamais de le présenter à tous les doctes lecteurs qui venaient à sa cour. Après avoir acquis, dans cette partie, des connaissances très-étendues, et obtenu ensuite la souveraineté de Dénia et des iles orientales (les Baléares), il encouragea l'étude de la science dans laquelle il était lui-même un si grand maître. Protecteur zélé des sciences en général, il favorisait d'une manière toute particulière celle des leçons coraniques.