SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume II

French

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destiné au souverain, aux personnes qu'il veut honorer en les autorisant à s'en servir, et à celles qu'il investit d'une des hautes charges du gouvernement. Avant l'islamisme, les rois de Perse faisaient mettre dans l'élofie de leurs vêtements soit les portraits et les figures des souverains de ce pays, soit certaines figures et images appropriées à cet usage; mais les princes musulmans substituèrent leurs noms aux figures, en v joignant d'autres mots qui étaient regardés comme de bon augure, au qui exprimaient les louanges de Dieu. Sous les deux dynasties (celle des Oméiades et celle des Abbacides), on attachait la plus grande importance au tiraz. Les maisons où l'on tissait ces étoffes étaient situées dans l'enceinte même des palais habités par les khalifes, et on les nommait hôtels du tiraz. L'officier préposé à ces ateliers était nommé Yintendant du tiraz; il avait l'inspection sur les ouvriers et les métiers (à tisser), sur les tisserands qui y travaillaient, sur le payement de leius gages et l'amélioration de leurs instruments; il surveillait aussi leur travail. Les princes confiaient cet emploi à un des grands officiers de l'empire ou à celui de leurs affranchis qu'ils honoraient de leur confiance. Il en fut de même en Espagne sous les Oméiades, et sous les petites dynasties [Moloak et-taivaïf) qui leur succédèrent, ainsi qu'en Egypte sous les Fatemides, et, dans l'Orient, à la cour des souverains persans, leurs contemporains. A mesure que l'étendue de ces empires diminuait, et que les souverainetés indépendantes devenaient plus nombreuses, le luxe, dans toutes ses formes, diminuait aussi (parce qu'on ne pouvait plus y suffire). Il en résulta que cet office tomba en désuétude dans la plupart des dynasties, et qu'on ne le conféra plus à personne.

Au commencement du vi*^ siècle, après que les Oméiades de l'Oc- P. Sg. cident eurent cessé de régner, les Almohades fondèrent leur empire. Dans les premiers temps de cette nouvelle dynastie, les souverains n'adoptèrent pas cette institution, parce qu'ils affectaient de suivre les exemples de piété et de simplicité que leur avait donnés leur imam, Mohammed le Mehdi, fils de Toumert \ et qu'ils se faisaient un scru-' Voy. ia i" partie, p. 53 el suiv. Toumert, en berber, signifie petit Omar. On sait 9pule d'employer dans leurs habits la soie ou l'or. L'office d'intendant du tiraz fut donc inconnu à leur cour. Cependant, dans les derniers temps de cette dynastie, leurs descendants adoptèrent quelque chose de cet usage; mais il n'eut pas le même éclat qu'il avait autrefois. De notre temps, nous avons vu au Maghreb, sous la dynastie mérinide, qui était alors dans toute la vigueur et toute la fierté de la jeunesse, beaucoup de traces de cet usage; elle l'avait emprunté d'une dynastie contemporaine, celle d'Ibn el-Ahmer d'Espagne, laquelle avait imité en cela les Molouk et-tawaïf, et avait conservé les vestiges de l'ancienne institution. Pour la dynastie turque qui, de nos jours, règne sur l'Egypte et sur la Syrie, l'usage du tiraz y est très en vogue \ en raison de l'étendue de ces Etats, et de la haute prospérité qui règne dans ces pays. Toutefois les étoiles ne se fabriquent pas dans les palais de ces princes, et ils n'ont pas à leur cour d'ofGciers chargés de cette partie de leur service. Ce qui leur est nécessaire en ce genre se tisse, chez des ouvriers qui exercent cette profession, en soie et en or fin; on appelle cette étoffe zerkech, d'un nom emprunté de la langue persane; on y trace le nom du sultan ou de l'émir; les ouvriers fabriquent cela^ comme tous les autres objets de prix qui sont destinés à l'usage de la cour. C'est Dieu qui a réglé la succession des nuits et des jours; il est le plus excellent des héritiers; il n'y a point d'autre dieu que lui.

Y)w fostat (tente) et du sîadj (clôture). — Parmi les insignes el ornements de la royauté, on compte les tentes et les pavillons^.

que, dans la langue berbère, la lellre aïii n'existe pas et n'a, par conséquent, aucun signe représentatif.

' Pour sÀ I \y^_, lisez yi.k j^, expression qui, à la lettre, signifie une mer qui déborde.

' Les Arabes ont plusieurs mots pour désigner les diverses espèces de lentes. Ici notre auteur en emploie trois: kldhâ.fostat etfaza. Le premier désigne la lente ordinaire des Arabes nomades, faite avec du poil de cbamcau; le second était probablement la lente militaire, faite d'étoffe de colon; le troisième était une tente soutenue par deux perches. Uy a encore la kheïina, ou khtma selon la prononciation maghré • bine, qui se dit des lentes en poil de chameau, et le caïtoun ou giiitoiin qui est une tente de voyage.

D'IBN KEIALDOUN. 69 D'IBN KEIALDOUN. 69 On les fait avec de la toile de laine, ou de coton, ou de lin filé' avec du coton. Ils servent à rehausser la dignité du souverain pendant qu'il est en voyage. Il y en a de diverses couleurs, et leurs dimensions sont plus ou moins grandes, selon la richesse et la pros- P. 60, périté de l'empire. Au commencement de la domination islamique on se sei-vait (dans les expéditions militaires) des tentes ordinaires, celles qui formaient les habitations du peuple (arabe) avant cette époque. Sous les premiers khalifes de la dynastie oméiade, les Arabes habitaient des lentes faites de poil de chameau et de laine, et ils continuèrent, pour la plupart, à vivre en nomades. Quand une tribu se mettait en marche pour faire une incursion ou pour aller à la guerre, toutes les fractions de cette peuplade partaient en même temps, et emmenaient avec elles leurs chameaux 2, leurs familles et leurs enfants, ainsi que le font les Arabes de nos jours. Aussi les armées (musulmanes), à cette époque, se composaient d'un grand nombre de tribus, dont chacune campait à part, et à une telle distance les unes des autres qu'elles ne pouvaient pas se voir. Tel est encore aujoui'-d'hui l'usage des Arabes (du Maghreb).

Cet état de choses mit (le khalife oméiade) Abd el-Melek dans la nécessité d'avoir une arrière-garde [saça] chargée de ramasser les traînards et de les empêcher* de rester en arrière quand l'armée se mettait en marche. On rapporte qu'il confia le commandement de cette troupe à EI-Haddjadj, d'après le conseil de Roub Ibn Zinbâa^. El-Haddjadj fut à peine entré en fonctions qu'il brûla le pavillon et les tentes de Roub, parce qu'il le trouvait encore campé le jour où l'armée avait commencé sa marche, C'est là une anecdote bien connue.

' Pour JtVjÇ., lisez Jo^.

^ Le mol ii-Mi [dhaïna) désigne le chameau qui porte le palanquin de voyage. 11 se dit également du chameau, du palanquin et de la femme qui s'y trouve. Chez les nomades de l'Afrique septentrionale, le palanquin s'appelle altoach ( jijjic), au pluriel atatîch (j~j5Lkc.

' La particule qI a ici la signification négative.

* Chef de la tribu de Djodam et gouverneur de la Palestine pour Abd el-Melek Ibn Merouan. (Pour d'autres renseignements, voyez ma traduction du Dictionnaire biographique d'Ibn Khallikan, t. II, p. 61.)

Quand nous voyons une telle charge confiée à El-Haddjadj, nous pouvons juger du haut rang qu'il tenait parmi les Arabes ': personne n'aurait pu les forcer à décamper, excepté un homme ayant un parti assez fort pour le garantir contre les violences des écervelés appartenant à ces tribus. Âbd el-Melek le choisit, sachant qu'il était d'un caractère assez ferme et qu'il avait assez de partisans pour bien remplir les devoirs de cette charge.

Lorsque l'amour du faste et les divers usages de la vie sédentaire s'introduisirent dans l'empire des Arabes, et que ce peuple se fut établi dans les villes et les chefs-lieux des provinces'^, en abandonnant P. 61. leurs tentes pour se loger dans des palais, ils remplacèrent leurs chameaux par des chevaux, et se firent apprêter, avec des étoffes de lin^, des tentes de diverses grandeurs, faites d'après certains modèles. Ils en eurent de rondes*, de longues et de carrées, dans la fabrication desquelles ils déployèrent à fenvi^ toute la recherche possible et tous les embellissements de fart. Chaque^ émir, chaque général d'armée entoura ses tentes et pavillons d'une clôture en toile de lin [siadj). Dans le Maghreb, cette clôture s'appelle afrag, d'un mot emprunté à la langue des Berbers, habitants de ce pays '^. Les souverains maghrébins se réservent le droit de s'en servir et n'en permettent l'usage à aucun de leurs subordonnés; mais, dans les royaumes d'Orient, chaque émir, bien que son rang soit inférieur à celui du sultan, entoure sa tente d'un sîadj. (Les Arabes,) ayant ensuite trouvé plus commode de laisser à la maison leurs femmes et leurs enfants, n'eurent plus besoin d'emporter tant de bagages. Dès lors les espaces ' Voy. ce que l'auteur a dit à ce sujet, signifie couper en rond. Ici la seule signidans!a 1" partie, p. 60. fication qui convienne à cet adjectif est " Pour nLï..»! JIj, lisez NLa-«ifL. celle queje lui ai donnée dans la traduction ' Le mot arabe est kitlan; je suppose du texte.

que l'auteur l'a employé pour désigner le ' Je lis yjlàjcrs:, leçon offerte parl'édichanvre. tien de Boulac.

'' Pour^y, lisez ^Ly. Dans les diction- ' Dans plusieurs localités de l'Afrique naires, ce terme est explique par ^rraniie; septentrionale, le mot a/raj s'emploie pour mais le verbe appartenant à la même racine désigner la cour intérieure d'une maison.

qiii séparaient les tentes furent moins grands'; tous les corps de l'armée se trouvaient réunis dans un seul endroit, et le sultan pouvait voir d'un regard le camp de toutes ses troupes dressé dans une plaine et offrant, par la diversité de ses couleurs, un spectacle des plus beaux.

Cet usage, introduit par l'amour du faste et de la pompe, s'est conservé dans tous les empires. II existait chez les Almohades, et s'observe dans les empires zenatiens^ de notre époque. Quand ces peuples faisaient des expéditions, avant d'avoir conquis des royaumes, ils n'avaient que leurs tentes et leurs pavillons ordinaires, ceux qui leur avaient servi d'habitation jusqu'alors; mais quand ils eurent fondé des empires et adopté, avec les autres habitudes nées de l'aisance, celle de demeurer dans des palais, ils eurent des tentes et des pavillons de campagne, dans lesquels ils finirent par déployer plus de luxe qu'ils ne l'auraient voulu d'abord.

La réunion de tous les corps d'une armée dans un seul endroit a toutefois ses désavantages; on y est plus exposé aux surprises, et, P. 6j. à chaque alerte, l'alarme devient générale; ajoutez à cela que, les combattants, n'ayant plus avec eux leurs femmes et leur enfants, pour la défense desquels' ils sont toujours prêts à mourir, ont besoin d'un autre point de ralliement, ainsi que nous le dirons plus loin *. Dieu est le fort et le paissant.

De la macsoura et de la prière [khotba) qui se fait du haut de la chaire.

Ce- sont encore là des attributs du khalifat, des insignes de la souveraineté musulmane. Dans les autres empires, on n'en connaît pas l'usage. La chambre isolée {el-beït el-macsoura), dans laquelle le sultan se tient pendant la prière (publique), est une enceinte qui ren- ' A la place de j-L««Jf tJ^lJLïj, le manuscrit C et l'édition de Boulac portent ^Ljf cNJj^'jj, leçon qui me paraît préférable.

^ Celle des Mérinides et celle des Béni Abd el-Ouad.

ferme le mihrab, avec tout ce qui s'y trouve et tout ce quii'avoisine '. La première macsoara fut établie par Moaouïa Ibn Abi Sofyan, à la suite de la tentative du Rharedjite qui lui avait porté un coup d'épée. L'histoire de cet événement est bien connue^. D'après un autre renseignement, ce fut (le khalife) Merouan Ibn el-Hakem qui introduisit l'usage de la macsoura, après avoir reçu d'un Yéménite un coup de poignard.

Les khalifes qui vinrent après eux conservèrent cet usage, qui a servi, depuis lors, à distinguer le khalife du peuple pendant la prière. L'invention de la macsoara date de l'époque où l'empire était devenu puissant, et où le luxe commençait à s'y introduire. Il en a été de même de tous les autres usages qui contribuent à la pompe de la souveraineté. Celui de la macsoura s'est conservé jusqu'à ce jour dans tous les royaumes musulmans, et, malgré le morcellement de fempire abbacide, et le grand nombre des dynasties qui s'élevèrent ensuite, il se maintient toujours dans les pays de fOrient. Après la chute de la dynastie oméiade qui régnait en Espagne, les petits souverains des villes et des provinces de cette péninsule conservèrent l'usage de la 7?7ac50Hra. Les Aghlebides du Maghreb avaient leur macsoura à Cairouan; après eux, les khalifes fatemides s'en servirent, de même que les souverains de la famille de Badîs le Sanhadjien ^ auxquels les Fatemides avaient laissé le gouvernement de ce pays. Les Hammadides d'El-Calâ avaient aussi leur macsoura. Les Almohades, ' Le rnihrab d'une mosquée est la niche vers laquelle lou(e la congrégation se tourne en faisant la prière. D'après l'indication donnée par Ibn Khaldoiin, la macsoura, ou tribune du sultan, occupait la place qui, dans nos églises, s'appelle le chœur. Elle était quelquefois un banc fermé, placé auprès du mihrab, et quelquefois une loge, ou fenêtre, pratiquée dans la muraille de la mosquée et n'ayant qu'une seule entrée, qui donnait sur la rue ou sur le parvis.

^ Pour mettre fin à la guerre civile qui régnait parmi les musulmans, (rois fanatiques, appartenant à la secte des Kharrdjites ou dissidents, s'accordèrent à assassiner, au même jour cl à la même heure, le khalife Ali, qui était à Koufa; son compétiteur Moaouïa, qui se trouvait à Damas, et Amr Ibn el-Aci, gouverneur de l'Egypte. Ali reçut une blessure mortelle, Moaouïa fut blessé grièvement, mais il guéril, (l Amr échappa à la mort, ne s'élant pas rendu à la mosquée ce jour-là. ' Voy. ci-devant, p. 67, noie 5.

qui s'étaient ensuite emparés de tout le Maghreb et de l'Espagne, et qui agissaient sous l'influence des mœurs agrestes qui formaient alors p. 63. leur caractère distinctif, abolirent cet usage. Plus tard, quand leur domination se fut affermie, et que leur empire eut obtenu sa part de prospérité, Yacoub el-Mansour, le troisième souverain de leur dynastie, rétablit la macsoura dans les mosquées, et, depuis lors, tous les souverains du Maghreb et de l'Espagne en ont conservé l'usage.

Passons à la prière insérée dans le prône qui se prononce du haut de la chaire. Dans les premiers temps, les khalifes y présidaient en personne et invoquaient sur eux-mêmes la bénédiction de Dieu, après avoir prié Dieu de bénir Mohammed et les Compagnons. Le premier qui fit construire une chaire fut Amr Ibn el-Aci; il s'en servit après qu'il eut bâti (dans le vieux Caire) la grande mosquée qui porte son nom. (Le khalife) Omar (en ayant eu connaissance) lui écrivit en ces termes: " J'ai appris ' que tu te sers d'une chaire au moyen de laquelle tu te places au-dessus des tètes des vrais croyants. Ne te suffit-11 pas^ de te tenir debout, par terre, et de les avoir derrière tes talons? Brise-la, je te l'ordonne! » Le luxe s'étant introduit dans l'empire, les khalifes confièrent à des lieutenants le soin de présider, à la prière et de réciter le prône, chaque fois que des circonstances les empêchaient eux-mêmes de se rendre à la mosquée. Quand cela arrivait, le prédicateur, étant monté en chaire, introduisait le nom du khalife dans le prône et le préconisait, en priant Dieu de lui accorder la grâce de faire le bonheur de l'univers. On pensait qu'une invocation faite en ce moment ne manquerait pas d'être exaucée, et l'on tenait de bonne autorité que les premiers musulmans avaient dit: 1 Celui qui fait une prière sainte et pure doit l'offrir pour le sou-« verain. » Le premier qui, en prononçant le prône, pria pour le khalife, fut Ibn Abbas, qui gouvernait alors la ville de Basra au nom d'Ali. Il disait: « Grand Dieu! aide Ali dans^ sa juste cause. » Depuis lors cet usage s'est maintenu. On priait d'abord pour le khalife seul; Proléi'omènes. — ii. lo Iti PROLEGOMENES P. 6i. mais à l'époque où l'on tenait ces princes en tutelle, celui qui avait usurpé l'autorité faisait ordinairement mettre son nom dans le prône à la suite de celui du khalife. Cette pratique disparut avec les dynasties sous lesquelles on l'avait introduite, et, dès lors, on se borna à faire la prière pour le souverain, à l'exclusion de tout autre, afin de décourager ceux qui aspiraient à partager cet honneur avec lui.

Tant qu'une dynastie' conserve les habitudes, la rudesse et l'insouciance de la vie nomade, ceux qui l'ont fondée négligent ordinairement cet usage et se bornent à prier d'une manière vague ^ et générale pour celui qui est chargé des affaires des masalmans. On appelait cela la formule abbacide, pour donner à entendre que la prière se faisait pour le khalife abbacide, bien qu'il n'y fût désigné que d'une manière indirecte, à l'imitation de ce qui se pratiquait dans les temps anciens; mais on ne se souciait pas de désigner (le souverain) dans la prière ou d'y insérer son nom. Abou Zekeriya Yahya le hafside, ayant vaincu Yaghmoracen Ibn Zîan, fondateur de la dynastie des Béni Abd el-Ouad, lui enleva la ville de TIemcen ^; puis il se décida à le réintégrer dans ses Etats, moyennant l'exécution de certaines conditions, dont l'une était que, dans toutes les provinces du pays conquis, le nom du vainqueur serait prononcé dans le prône. Yaghmoracen lit alors, dit-on, cette réponse. « Ces tréteaux sont à eux*; qu'ils y montent et qu'ils nomment celui qu'ils veulent. » Yacoub Ibn Abdel-Hacc, fondateur de l'empire mérinide, agissait de la même manière: ayant appris qu'un ambas.sadeur, envoyé à sa cour par le khalife El-Mostancer, troisième souverain hafside de Tunis, s'était abstenu plusieurs fois d'assister'' à la prière publique du vendredi, parce qu'on ne prononçait pas le nom de son souverain dans le prône, il autorisa P. 65. le prédicateur à en faire mention. Ce fut là une des causes qui ame- ' Pour (j jjyJo, lisez jj iiJjoJ' o_j^'. nionuscrit A. Il est remplacé par cïUj' clans ^ Pour «L.y_).5fî, lisez «L^iff. l'édition de Boulac. Celle dernière leçon ' Voyez VHistoire des Berbers, t. II, me parait être la bonne, j). 3i5 et t. m, p. 3^2 et suiv. ' Dans le texte arabe, il faut lire: ^ ' Le mot s.^ > ne se trouve pas dans le s-à_^ i *.i J^^ïi ***i!.iyg~.

nèrent la reconnaissance de la suprématie hafside par le gouvernement mérinide. Cela se fait dans toutes les dynasties qui viennent de se fonder et qui conservent encore les mœurs agrestes de la vie nomade; mais quand le souverain commence à y voir clair, à étudier la marche de son gouvernement et à prendre une forte teinture des usages' do la vie sédentaire, il réalise ses idées de pompe et d'apparat, adopte les insignes de la dignité royale, en les multipliant à l'infini, et refuse de partager ces honneurs avec qui que ce soit. A ses yeux, ce serait une chose bien fâcheuse que de laisser sa dynastie dépourvue de ces marques de dignité. Le monde est un jardin, et Dieu est l'observateur de tout.

Sur la guerre et sur les usages militaires des divers peuples.

Les guerres et les combats de toute espèce n'ont jamais cessé d'avoir lieu entre les hommes depuis que Dieu les a créés. Ces conflits prennent leur origine dans le désir de quelques individus de se venger de quelques autres: chacun des partis rallie à sa cause tous ceux qui lui sont attachés par l'esprit de corps, et les encourage ^ à combattre: les deux bandes se trouvent en présence, l'une' avec l'intention de se venger, l'autre avec celle de se défendre, et voilà la guerre allunjée. La guerre est naturelle à l'homme; il n'y a aucune race, aucun peuple, chez lequel elle n'existe pas. Le désir de se venger a ordinairement pour motif la rivalité d'intérêts et la jalousie, ou bien l'esprit de violence, ou bien la colère*, qui porte à châtier les ennemis de Dieu et de/la religion, ou bien encore celle que l'on ressent quand il s'agit de défendre l'empire et d'y maintenir l'ordre^. C'est généralement pour le premier motif que la guerre éclate entre des tribus voisines et entre des peuplades rivales; le second, c'est-à-dire l'esprit de violence, existe surtout chez les peuples à demi sauvages qui habitent les déserts, comme les Arabes, les Turcs, lesTurcomans, les ' Pour ïLi, lisez c:;U^. * Pour L-àc, qui se présente deux fois ' Pour îjlj.-«i>J, lisez fj^lijj'. dans la même ligne, lisez i_s-ài.

Kurdes et les races qui ieur ressemblent; l'amour de la rapine les domine parce qu'ils pourvoient à leur subsistance au moyen de leurs P. 66. lances et ne vivent que du bien d'autrui. Donc ils déclarent la guerre à quiconque veut défendre ce qui lui appartient. Leurs désirs ne s'étendent pas au delà du butin; ils ne cherchent pas à se faire un rang dans le monde ni à fonder un empire: leur unique souci, le seul but qu'ils ont en vue, c'est de piller les autres hommes. Le troisième motif donne lieu à ce que la loi désigne par le terme djihâd (guerre sainte). Le quatrième motif porte le gouvernement d'un empire à combattre ceux qui se révoltent contre lui ou qui refusent de reconnaître son autorité. De ces quatre genres de guerre, les deux premiers sont iniques et méchants; les deux autres sont justes et saints.

Depuis qu'il y a des hommes, les armées n'ont que deux manières de se battre: par la charge à fond et en ligne \ et par attaque et retraite ^. La première manière est celle qui a été employée par tous les peuples étrangers pendant toute la suite de leurs générations. La seconde est celle des Arabes et des Berbers, peuple maghrébin. L'attaque à fond fet en ligne est plus efficace et plus redoutable que l'autre. Pour l'opérer^, les hommes se rangent en plusieur.s lignes qui sont aussi droites et aussi réguhères que des flèches ou les rangs des musulmans qui assistent à la prière publique, et marchent contre l'ennemi. Cet ordre de bataille est très-efficace quand on en vient aux mains; il est plus solide, plus franc et plus à redouter que l'autre. En effet, l'armée est alors comme une longue muraille, comme une forteresse solide que l'on ne saurait espérer de renverser. Nous lisons dans le livre révélé [Coran, sour. lxi, vers. 4), que Dieu aime ceux qui combatlenl en ligue dans son sentier [et qui sont fermes) comme un édifice solide. Cette comparaison signifie que les uns soutiennent les autres par leur fermeté. Selon une tradition, le Pro- ' Liltéral. « en rangs. » nemi, puis on se relire afin tle se rallier et ^ Littéral. « retour et fuite. » Dans cette de charger de nouveau, manière de combattre, on charge l'en- ' Lisez (_^JI.

i phète a dit: » Le vrai croyant est au vrai croyant comme une muraille dont les diverses parties se soutiennent. » On voit maintenant pour quelle raison on a imposé à chaque combattant l'obligation de garder son rang et de ne pas tourner le dos au moment où l'on charge l'ennemi. Le but auquel on vise, en alignant les troupes pour com-p. 67. battre, c'est de maintenir la régularité dans l'ordre de bataille. Celui qui tournerait le dos pour s'enfuir romprait cette régularité et commettrait un acte qui pourrait entraîner la déroute des musulmans et les livrer à leurs ennemis. Un tel crime peut amener un malheur général et nuire à la religion, dont il brise un des remparts; aussi l'a-t-on toujours compté au nombre des plus grands péchés. Ce que nous venons d'exposer montre que, aux yeux de la loi, la charge en ligne est à préférer. L'attaque par charge et retraite n'est pas aussi efficace que l'autre, et elle expose l'armée à une déroute générale. Cela ne manquerait pas d'arriver si l'on n'avait la précaution de tenir sur ses derrières une seconde ligne de troupes immobile pour servir de point d'appui et de ralhement au reste de l'armée. Cette disposition reniplace, dans ce cas, la charge à fond. Nous reviendrons là-dessus.

Dans les temps anciens, quand les empires se composaient d'Etats très-vastes et pouvaient réunir beaucoup de troupes, on partageait les armées en plusieurs divisions '. Cela eut lieu pour cette raison: le nombre de soldats était immense, et, comme on les avait tirés de provinces très-éloignées les unes des autres, ceux d'une localité ne connaissaient pas ceux d'une autre; aussi dans la mêlée, pendant qu'on frappait à coups de lance et d'épée, ils n'auraient pas pu distinguer leurs amis de leurs ennemis, ce qui aurait amené des conflits entre ceux du même parti. Pour remédier à ce danger, on partagea l'armée en plusieurs corps, dont chacun se composait de soldats qui se connaissaient les uns les autres, et l'on plaçait ces corps Dans l'édition de Boulac, on lit de «on les appelle kerdoas (divisions) et on plus: Jb J (j^y-m-i,^ ^ji^j.iî^r LgJ^ûuj» range chaque kerdous par rangs égaux, *.j| l£U.5 ^r>-^3 «iji^ (j»j.>^c'esl-à-dire, et le motif de cela est, etc. ».

dans l'ordre le plus naturel, c'est-à-dire dans la direction, ou à peu près, des quatre points cardinaux. Le chef de l'armée, qu'il fût sultan ou général, se tenait au centre. On appelait cette manière de ranger les troupes tâbiya (ordre, disposition), ainsi que nous le voyons dans les livres qui traitent de l'histoire des Perses, des Grecs et des deux premières dynasties de l'islamisme. Un de ces corps, ayant un général et un drapeau à lui, se tenait aligné en avaut du souverain et s'appelait P. 68. la mocaddema (l'avant-garde); un autre, placé à la droite du prince, s'appelait la meïmena (la droite, l'aile droite); celui de gauche se nommait le mcïcera (la gauche, l'aile gauche), et un autre, placé sur les derrières de l'armée, était désigné parle terme saca (arrière-garde).

Le souverain et ses officiers se tenaient entre ces quatre corps, dans l'endroit que l'on nommait le calb (le cœur, le centre). L'armée, étant rangée dans cet ordre solide, occupait une étendue de terrain qui ne dépassait pas la portée de la vue; quelquefois, cependant, il y avait une journée de marche ou deux journées, tout au plus, entre chaque corps; cela dépendait du nondire des combattants dont se composait l'armée. Ces dispositions faites, elle se mettait en marche. On peut voir, à ce sujet, les récits des conquêtes faites par les musulmans et l'histoire des deux premières dynasties; on y verra aussi que, sous le règne d'Abd el-Melek, quand l'armée fut rangée de cette manière, quelques troupes avaient gardé leurs positions et étaient restées en arrière après que le prince se fut mis en marche, tant était grande la distance qui séparait ces corps les uns des autres. Aussi ce khahfe fît-il choix d'El-Haddjadj Ibn Youçofpour faire partir les retardataires, ainsi que nous l'avons déjà fait observer^ et que nous le savons par l'histoire de cet émir. Sous la dynastie des Oméiades espagnols, on voyait plusieurs exemples d'armées aussi grandes que celle-là, mais on n'en a pas eu un seul chez nous (dans l'Afrique septentrionale). Dans ce pays, les dynasties de notre époque ont des armées si peu nombreuses qu'à peine est-il possible que les troupes dont elles se Vovez ci-devant, p. 70.

composent ne se reconnaissent pas dans le tumulte du combat; que dis-je? très-souvent les soldats des deux armées ont quelquefois demeuré ensemble dans le même camp ou dans la même ville; aussi se connaissent-ils, et, dans la mêlée, les' uns appellent les autres par leurs noms et leurs surnoms. Pour des armées aussi petites, l'ordre de marelle nommé tâhiya n'est pas nécessaire.