SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

French

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leçon de l'édilion de Paris, et de la tra- diqué ce trailé dan» son dictionnaire biblioduction turque. Haddji Khalifa n'a pas in- graphique.

qu'elle exerce une influence semblable sur d'autres corps que le sien. En efl"et, le rapport de l'âme à tous les corps, en ce qui regarde ce genre d'impression, est un et le même\ car elle n'est pas iixée et scellée dans son propre corps (de manière à ne pas s'en détacher). Donc elle peut agir sur les autres corps. » Voici, selon les philosophes, comment la magie se distingue de l'art talismanique: le magicien n'a pas besoin, dans ses opérations, d'un secours (extérieur), tandis que le talismaniste est obligé de se faire aider par les spiritualités des astres, les vertus occultes des nombres, les qualités essentielles des êtres et les positions de la sphère céleste, qui, selon les astrologues, exercent des influences sur le monde des éléments. » Dans la magie, disent-ils encore, c'est un esprit qui s'unit à un autre, et dans l'art talismanique, c'est un esprit qui s'unit à un corps. » Par ces mots, ils donnent à entendre que les natures supérieures et célestes se lient avec les natures inférieures. Les natures supérieures, ce sont les spiritualités des astres; aussi, les personnes qui composent des talismans ont-elles ordinairement recours aux pratiques de l'astrologie.

Les mêmes philosophes enseignent que l'art de la magie ne s'jcquiert pas; au contraire, disent-ils, le magicien est créé avec une disposition spéciale pour l'exercice de ce genre d'influence. « Voici, ajoutent-ils, comment un miracle opéré par un prophète peut se distinguer d'un effet de magie: chez le prophète, la puissance divine excite dans l'âme la faculté de faire (sur les êtres) une impression miraculeuse; P. i34. il est donc aidé, dans cette opération, par l'esprit de Dieu. Le magicien, au contraire, agit de lui-même, par la puissance de sa propre âme, et, dans certains cas, avec le secours des démons. Il y a donc entre ces deux (classes d'hommes) une différence intelligible, réelle et essentielle. » De notre côté, nous indiquerons comment on peut distinguer entre un prophète et un magicien au moyen de signes extérieurs. Un miracle ne peut s'opérer que par un homme de bien et dans une bonne ' Pour «J^^fj, lisez tsjcxlj.

intention; il ne peut procéder que d'une âme prédisposée à la vertu et doit être annoncé d'avance par le prophète comme preuve de sa mission. Quant à la magie, elle ne s'exerce que par des hommes méchants, des âmes portées naturellement vers le mal', et elle produit ordinairement des effets nuisibles, comme, par exemple, la désunion mise entre deux époux ou le préjudice porté à ceux dont on est l'ennemi. Voilà, selon les philosophes théologiens, comment le miracle se distingue de l'acte de magie ^.

On trouve quelquefois chez les Soufis qui opèrent des prodiges par la faveur de Dieu, la faculté d'exercer une influence sur les choses • de ce monde, influence qu'il ne faut pas confondre avec la magie. Elle se manifeste avec le concours de la divinité, vu que la profession et la voie (ou pratique) du soufisme est un reste et une suitç du prophétisme. Dieu accorde aux Soufis un abondant secours; il les aide selon la hauteur qu'ils ont atteinte dans la vie mystique, selon l'intensité de leur foi et leur attachement à la parole divine'. Si quelqu'un d'entre eux avait le pouvoir de mal faire, il ne l'exercerait pas: soit qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, il est lié par l'ordre de Dieu. Le Souli ne fait jamais rien sans en avoir reçu l'autorisation; s'il agissait autrement, il s'écarterait du sentier de la vérité et décherrait très-probablement du degré de spiritualisme auquel il était parvenu.

Puisque tout miracle s'opère avec le secours de l'esprit de Dieu et au moyen des influences divines, aucun effet de magie ne peut P. i35. lui résister. Voyez, par exemple, ce qui arriva aux magiciens de Pharaon dans leur lutte avec Moïse: Son bâlon avala ce qu'ils avaient contrefait. {Coran, sour. vu, vers. ii/4). Leur magie disparut, anéantie comme si elle n'avait jamais existé. Pensez aussi au * verset que le Prophète reçut de Dieu avec les deux sourates préservatrices^: Et ' Le» mots que je traduis ici se ' Pour i\*a.yJi, lisez <uJt avec l'édition trouvent à la fin de la phrase arabe. de Boulac elles manuscrits C et D.

' On voit par ce paragraphe qu'Ibn Khal- * Pour l*J lisez uJ, doun se comptait lui-même au nombre des ' Voy. ci-devant, p. 176, à la dernière philosophes théologiens. ligne.

[délivre-nous) de la méchancelc des [sorcières) qui soufflent sur des nœuds. — « Il récita celte formule, dit Aïcha, sur chacun des nœuds qui avaient servi à l'ensorceler, et chaque nœud se défit de lui-même. » La magie ne tient pas devant le nom de Dieu, pourvu qu'on l'invoque avec une foi sincère.

Les liistoriens racontent que, sur le Direfck Kavian ', ou oriflamme de Chosroès (roi de Perse), on voyait ï amulette centuple formé de nombres'^. On y avait brodé ce symbole sous certains ascendants de la sphère céleste, ascendants dont on avait attendu l'apparition avant de commencer le travail. Lors de la déroute totale de l'armée persane à Cadéciya et la mort de Rostem sur le champ de bataille, on trouva l'étendard, qui était tombé par terre. Selon les personnes qui s'occupent de talismans et d'amulettes, celte figure avait pour but d'assurer la victoire à l'étendard qui la porterait ou qui serait auprès d'elle; jamais cet étendard ne devait reculer. Cette fois-ci, il rencontra un obstacle dans la puissance divine, dans la foi qui animait les anciens Compagnons du Prophète et dans leur attachement à la parole de Dieu. Par cette parole, chaque nœud de la magie fut brisé et ce qu'on avait opéré demeura anéanti. [Coran, sour. vu, vers, i i5.)

La loi divine ne fait aucune distinction entre la magie, l'art talismanique et celui des prestiges; elle les range tous dans la catégorie des choses défendues. Le législateur autorise tout ce qui dirige nos pensées vers la religion, parce qu'elle nous assure le bonheur dans l'autre vie; il permet les actes qui, en nous procurant la nourriture.

' Ces mots sont persans et signilient l'étendard de Gavé, forgeron qui délivra la Perse de la tyrannie de Zoliàk. (Voy. les mois Dirfech et Gao dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelol.)

' La leçon <5\y^ se trouve dans le manuscrit D, dans l'édition de Boulac et dans la traduction turque. Je suppose que c'est un adjectif relatif formé de (jy-» ou de ijy^i P^""el de iyL» (cent). Cet amu-Prolégomènes. — m.

lette, ou carré magique (ou^k), se composait probablement des mille premiers nombres. Je dois faire observer, pour justifier la signification assignée au mot s^jw.», que le carré magique à base de trois s'appelle, dans le Chems el-Maaref, /iiJ\ t^JOJtll «i^Iill «le ouifk ternaire numé rique, » et celui qui est de quatre ^^Jl ij^i>*j' f?/»l. «le ouifk quaternaire numérique, etc.

2i 2i assurent notre bien-être en ce monde. Quant aux actes qui ne nous regardent pas sous ces deux rapports, ils peuvent se classer ainsi: P. i36. ceux qui sont plus ou moins nuisibles, la magie, par exemple, qui produit réellement le mal; l'art des talismans, dont les effets sont identiques avec ceux de la magie; et l'astrologie, art dangereux par son caractère parce qu'il enseigne à croire aux influences (des astres) et porte atteinte aux dogmes de la foi en attribuant les événements (de ce monde) à un autre que Dieu. Toutes ces pratiques sont condamnées par la loi à cause de leur affinité avec le mal. Quant aux actes qui ne nous intéressent pas et qui ne renferment rien de mal, l'homme qui s'en abstient ne s'éloigne pas de la faveur divine: le meilleur témoignage qu'on puisse donner de sa soumission à la volonté de Dieu, c'est de s'abstenir des actes qu'on n'a aucun intérêt à accomplir. La loi a donc rangé la magie, les talismans et les prestiges dans une seule catégorie, à cause du mal qui leur est inhérent; elle les a spécialement défendus et condamnés.

A la manière dont les philosophes prétendent distinguer entre un miracle et un effet de magie, on peut opposer celle des théologiens scolastiques: « Voyez, disent-ils, s'il y a un tahaddi, » c'est-à-dire une déclaration préalable de l'arrivée d'un miracle conforme à ce qu'on annonce'. Ils enseignent aussi l'impossibilité d'un miracle qui viendrait confirmer un mensonge: « La simple raison, disent-ils, nous indique que la qualité essentielle d'un miracle, c'est de confirmer une vérité; si un miracle avait lieu pour appuyer un mensonge, le (prophète) véridique serait changé en menteur; ce qui est absurde. Il faut donc admettre, comme un principe absolu, qu'un miracle ne peut jamais s'opérer pour accréditer un mensonge. » Nous avons déjà mentionné que les philosophes (musulmans) mettent entre les miracles et les effets de la magie la même distance qui sépare les deux extrêmes du bien et du mal. Le magicien est donc incapable de produire le bien ou d'employer son art dans une bonne inlenlion; celui, au contraire, qui fait des miracles n'a pas le pouvoir d'opérer le mal, ni de faire usage des moyens qui puissent le causer. Donc les prophètes et les magiciens se trouvent placés, par leur caractère inné, à deux extrémités opposées, dont l'une est le bien et l'autre le mal.

[Section.) Les effets produits par le mauvais œil se rangent parmi p. 137. les impressions qui résultent de l'iniluence de l'âme. Ils procèdent de l'âme de l'individu doué de la faculté du mauvais œil et ont lieu quand il voit une qualité ou un objet dont l'aspect lui fait plaisir. Son admiration devient si fcfrle qu'elle fait naître chez lui un sentiment d'envie joint au désir d'enlever cette qualité ou cet objet à celui qui le possède. Alors paraissent les effets pernicieux de cette faculté, c'est-à-dire du mauvais œil, faculté innée, qui tient à l'organisation de l'individu. Ces effets diffèrent de tous les autres qui se produisent par l'influence de l'âme: ils dérivent d'une faculté innée qui ne reste pas inerte, qui n'obéit pas à la volonté de celui qui la possède, et qui ne s'acquiert pas. Les autres impressions produites par l'âme dépendent de la volonté de celui qui les opère, bien qu'elles procèdent d'une faculté non acquise (c'est-à-dire innée). La disposition innée (de l'individu) est (donc) capable de produire certaines impressions, mais elle n'est pas (toujours) la puissance qui les effectue.

Voilà pourquoi l'homme dont le mauvais œil a causé la mort de quelqu'un n'encourt pas la peine capitale, tandis que celui qui ôte la vie à son semblable par l'emploi de la magie ou des talismans ' est condamné au dernier supplice. En effet, un malheur causé par le mauvais œil ne provient pas de l'intention de l'individu, ni de sa volonté, ni même de sa n^ligence; cet homme est formé par la nature'- de manière que ces impressions procèdent de lui (sans le concours de sa volonté). Au reste, Dieu le Très-Haut en sait plus que nous.

' Je lis cyLc-»»-^L' avec le manuscrit D. — 'La bonne leçon esl J**^.

aà.

Les propriétés occultes des lettres de l'alphabet.

Cette science s'appelle de nos jours sîmïa\ ternie qui, employé d'abord dans l'art talismanique, fut détourné de son acception primitive pour être introduit dans la technologie employée par cette classe de Soufis qu'on appelle les gens qui ont le pouvoir (d'agir sur les êtres créés). On l'a employé de cette manière, ainsi qu'on emploie l'universel pour désigner le particulier. Cette- science prit son origine" après la promulgation de l'islamisme, quand les Soufis exaltés commencèrent à paraître dans le monde et à montrer leur inclination P. i3j. pour les pratiques qui servent à dégager l'âme des voiles des sens. Us firent alors des choses surnaturelles et exercèrent un pouvoir discrétionnaire sur le monde des éléments; ils composèrent des livres, inventèrent une technologie et prétendirent reconnaître comment et dans quel ordre les êtres qui existent procédèrent de r(Etre) unique.

Ils enseignèrent que la perfection (de la vertu) des noms provient du concours des esprits qui président aux sphères et aux astres, que la nature des lettres et leurs propriétés secrètes se communiquent aux noms (qui en sont formés); que les noms font sentir de la même manière leurs vertus (secrètes) aux êtres créés, et que ceux-ci parcourent, depuis leur création, les diverses phases de l'existence ■* et peuvent en indiquer les mystères. De là est sortie une science, celle qui traite des vertus secrètes des lettres et qui forme une subdivision de la magie naturelle [sîmia). 11 est impossible de désigner exactement son objet ou d'énumérer tous les problèmes dont elle s'occupe.

' Le mot ifmfii s'emploie ordinairement la magie proprement dite. (Voy. p. 176.) pour désigner la magie naturelle et la fan- ' Littéral, «ses diverses phases.! Le tosmagorie. L'auteur a déjà parlé de cet pronom paraît se rapporter à ^IiNjI (créaart, qu'il regarde comme une branche de lion).

Nous devons à El-Bouni \ à Ibn el-Arebl'* et à d'autres écrivains qui ont marché sur leurs traces, un grand nombre d'ouvrages traitant de cette science, et, d'après ce qu'ils y exposent, nous voyons qu'elle a pour fin et pour résultat de donner, aux âmes parfaites en science et en religion^, le pouvoir d'agir sur le monde* de la nature,, et qu elles y parviennent à l'aide des noms excellents (ceux de Dieu) et de certains mots à vertus divines, (mots) qui se composent de lettres renfermant des qualités occultes lesquelles se communiquent aux êtres (créés).

Ils (les Soufis) ne s'accordent pas entre eux quand il s'agit d'expliquer comment il se fait que les vertus secrètes des lettres puissent donner à l'âme le pouvoir d'agir (sur les êtres). Les uns, supposant que cette qualité dépend du tempérament même des lettres, les rangent en quatre classes, correspondant aux (quatre) éléments. A chacun des tempéraments naturels, ils assignent une partie de ces lettres, lesquelles donnent (à l'âme) la faculté de s'immiscer, soit comme agent, soit comme patient, dans la nature de l'élément qui leur correspond. D'après ce système artificiel, qu'ils nomment leksir (fractionnement) et qui correspond aux (quatre) espèces d'éléments, ils divisent les lettres en quatre classes*: les ignées, les aériennes, les aqueuses et les terrestres. Ainsi ils attribuent yélif (I ) au feu, le ba (*->) à l'air, le djim (^) à l'eau, et le dal (i) à la terre. Prenant alors les autres lettres, ils continuent l'opération jusqu'à la fin de l'alphabet. P. iSg. De cette manière, l'élément du feu obtient sept lettres: Yélif [\),lehé ' Abou '1-Abbas Ahmed Ibn el-Bouni composa un grand nombre d'ouvrages sur la magie, les talismans et les sciences occultes. Son ouvrage, intitulé El-Anmal et cité plusieurs fois par Ibn Khaldoun, ne nous est pas parvenu, mais tout ce que ce livre renfermait d'important se trouve dans un autre livre du même auteur, le CAenwe/-Maare^( soleil des connaissances), dont la Bibliothèque impériale possède plusieurs exemplaires. Cet auteur mourut, selon Haddji Khalifa, l'an 6aa (iaa5iaa6 de J. C). A en juger par son surnom, il était natif de Bône, ville de l'Afrique septentrionale.

' Le texte porte jÇyL.. (Voy. ci-devanl p. A6, note a.)

* Il faut lire ILc, au lieu de J*.

190. PROLEGOMENES ( »), le tha [L), le mîm (-), le/a (ti), le sin {^j^) et le dhal (i). L'air en reçoit autant; ce sont: le ba (o), le ouaou (j ), le ya (ts), le noun (y), le rfAarf (o^), le ta (e>) et le dha (1=). L'élément de l'eau en obtient sept: le djim ( ^ ), le za ( j ), le kaf ( J ), le sad (o^ ), le caf {(i),.le tha (ciy) et le ghaïn (ë). A la terre en appartiennent sept: le da/(i), le Aa (^), le /am (J), l'ain (o), le ra (j ), le kha (^) et le chîn ((ji)'.

Les lettres ignées éloignent les maladies froides et doublent, au besoin, la force de la chaleur, soit efl'ectivement 2, soit virtuellement; de même qu'elles donnent à (l'influence de la planète) Mars une double force pour guerroyer, pour tuer et pour attaquer. Les lettres aqueuses chassent les maladies chaudes, telles que fièvres, etc. et doublent, au besoin, soit effectivement, soit virtuellement, les forces froides, comme celles de la lune.

Selon d'autres, la puissance mystérieuse au moyen de laquelle les lettres font agir l'âme (sur les êtres créés) dérive d'un rapport numérique: les lettres de l'alphabet désignent certains nombres qui leur correspondent et dont la valeur a été déterminée conventionnellement, ou par leur propre nature^. Or, puisque les nombres ont un rapport les uns avec les autres, les lettres doivent en avoir aussi entre elles. Il y a un rapport entre le ba, le kaf et le ra, vu qu'ils indiquent les deuxièmes des trois premiers ordres; car ba exprime deux dans l'ordre des unités; /ra/ indique deux dans celui des dizaines, et ra représente le deux de l'ordre des centaines. Ces lettres ont encore un rapport avec le dat, le mim et le ta, puisque celles-ci désignent ' Dans l'édition de Paris, la classiiica- arabe, tel qu'il est admis dans les Etats lion de ce» lettres offre un grand nombre barbaresqiies, on trouve sur-le-champ les de fautes et quelques omissions. J'ai cor- vraies leçons. (Voy. la-dessus la page 84 rigé toutes ces erreurs dans la traduction, du Cours de langue arabe de M. Bresnier, en me conformant aux leçons des manus- 1 vol. in-8°, Alger, i8f)5; ouvrage trèscrils C et D, et à celles de l'édition de instructif et d'un grand mérite sous tous Boulac. Les résultats auxquels je suis les rapports.)

arrivé s'accordent parfaitement avec les ' Littéral. « sensiblement, n indications de la traduction turque. D'ail- ' Cela veut probablement dire, par leur leurs, en suivant l'ordre de l'alphabet ordre alphabétique.

les quatrièmes (des trois premiers ordres), et entre les deuxièmes et les quatrièmes il y a un rapport du double.

Les noms ainsi que les nombres ont servi à former des amulettes; chaque classe de lettres en fournit un qui lui correspond en ce qui P. lio. regarde le nombre, soit des chiffres', soit des lettres. Le rapport qui existe entre les vei'tus secrètes des lettres et celles des nombres donne à la faculté d'agir sur les êtres un tempérament particulier. On saisit difficilement les rapports cachés qui existent entre les lettres et les tempéraments des êtres, ou entre les lettres et les nombres; de tels problèmes ne sont pas du domaine des sciences (positives) et ne se laissent pas résoudre au moyen de raisonnements syllogistiques. Selon les Soufis, il faut s'en rapporter au goât'^ et au sentiment éprouvé par l'âme quand elle se dégage du voile des sens (pour avoir la solution de ces questions). • 11 ne faut pas s'imaginer, dit El-Bouni, qu'on puisse connaître les vertus des lettres en se servant du raisonnement; on n'y arrive que par la contemplation et par la faveur divine. ■ Les mots, ainsi que les lettres dont ils se composent ^ procurent à l'âme la faculté d'agir sur le monde de la nature et, par conséquent, de faire des impressions sur les êtres créés. C'est là une influence qu'on ne saurait nier, puisque son existence est constatée par des récits authentiques qui nous sont parvenus relativement à (des prodiges opérés par) beaucoup de Soulis. On s'est imaginé, mais à tort, que l'action exercée (sur les êtres de ce monde) par l'âme est identiquement la même chez les Soufis et chez les gens qui opèrent avec des talismans. S'il faut s'en rapporter aux vérifications que ceux-ci ont faites, l'influence des talismans dépend en réalité de certaines puissances spirituelles (provenant) de la substance de la force*. Elle fait sentir sa domination et sa puissance à tout ce qui consiste en une ' En arabe cW-/. Ce terme doit désigner ' Je traduis ici mot à mot, ne compreici les chiffres qui servent à exprimer les nanl ni la théorie ni les termes techniques nombres. des talisraanistes. Le traducteur lurc a ' Voy. ci-devant, page 88, note 4- conservé les termes arabes, sans essaver ' Je lis LjJmo à le place de '-t^- de les expliquer.

combinaison d'éléments \ et cela au moyen des vertus occultes qui se trouvent dans les sphères célestes, des rapports qui existent entre les nombres et des fumigations qui attirent (en bas) la spiritualité à laquelle le talisman est consacré. On lie (cette spiritualité) au talisman par la puissance de la pensée, et Ton attache ainsi les natures du monde supérieur à celles du monde inférieur. « Le talisman, disentils, est comme un levain composé des (mêmes) éléments terrestres, aériens, aqueux et ignés qui se trouvent dans la totahté des (êtres P. iiii. composés, levain) capable de changer toutes (les substances) dans lesquelles il entre, et d'agir sur elles de manière à les convertir en sa propre essence et leur donner sa propre forme. On peut l'assimiler à la j)ierre philosophale ^, levain qui transmue en sa propre essence les corps minéraux dans lesquels on le fait entrer ^.

Parlant de ce principe, ils enseignent que l'objet de l'alchimie est (de faire agir) un corps sur un autre, puisque toutes les parties élémentaires de l'éUxir sont corporelles, et que l'objet de l'art talismaiiique est (de faire agir) un esprit sur un corps, puisque, par cet art, on lie les natures du monde supérieur à celles du monde inférieur; or les premières sont spirituelles et les dernières corporelles.

11 y a, entre les gens qui pratiquent l'art talismanique et ceux qui mettent en œuvre les vertus secrètes des noms, une différence réelle en ce qui regarde la manière de faire agir l'âme (sur les êtres). Pour l'apprécier, il faut d'abord se rappeler que la faculté d'agir dans toute l'étendue du monde de la nature appartient à l'âme humaine et à la pensée de l'homme. Cette âme lient de son essence le pouvoir d'embrasser la nature et de la dominer, mais son action, chez ceux qui opèrent au moyen des talismans, se borne à tirer d'en haut la spiril.ittéral. «elle fait, sur ce qui a une ('oinbinaison, l'effet de la domination et de la force. • En arabe el-iktlr, c'esl-à-dire Vélixir. ' Les phrases dont ie composent ce paragraphe et ie suivant offrent plu!^ieurs fautes de construction, ce qui en rend ie sens très -obscur. Je ne réponds pas de l'exactitude de ma traduction, mais je crois avoir reproduit les idées de l'auteur. Le traducteur turc a passé par-dessus toutes les difficultés et n'en a tenu aucun compte.

tuallté des sphères et de la lier à certaines figures ou à certains rapports numériques. De là résulte une espèce de mélange qui, par sa nature, change et transmue (ce qu'il touche), ainsi qu'opère le levain sur les matières dans lesquelles on l'introduit. (Nous disons ensuite qu'jil en est autrement de ceux qui, pour donner à leur âme cette faculté d'agir, se servent des propriétés secrètes des noms; ils n'y parviennent qu'à la suite d'une grande contention d'esprit; ils doivent être éclairés par la lumière céleste et soutenus par le secours divin. La nature (externe) se laisse alors dominer, sans offrir de la résistance et sans qu'on ait recours aux influences des sphères ou à d'autres moyens, vu que le secours divin est plus puissant qu'une influence quelconque. Ceux qui opèrent avec des talismans n'ont besoin que d'un très-léger exercice préparatoire quand ils veulent procurer à leur âme le pouvoir de faire descendre la spiritualité des sphères. Combien il leur est facile de donner à leur esprit la direction convenable! Combien leurs exercices sont peu fatigants, si on les compare avec les exercices transcendants des hommes (les Soufis) qui emploient les P. i4a.

vertus mystérieuses des noms! (Les talismanistes) ne cherchent pas à agir sur les êtres au moyen de leur âme, parce qu'un voile s'y interpose (celui des impressions des sens); et, si cette facidté leur arrive, ce n'est que par accident et comme une marque de la faveur divine. S'ils (les Soufis) ignorent les secrets de Dieu et les vérités du royaume céleste, — ce qui ne s'apprend que par la contemplation et après Yécarlement (des voiles des sens); — s'ils se bornent à étudier les rapports qui existent entre les noms, les qualités' des lettres et celles des mots; si, dans le but qu'ils se proposent, ils emploient (uniquement) ces rapports, c'est-à-dire s'ils font comme les personnes que l'on désigne ordinairement par le nom de gens de la sîmîa (ou de la magie naturelle), — alors, rien ne les distinguera de ceux qui opèrent au moyen de talismans; et, en ce cas, nous devrions accorder plus de confiance à ceux-ci, parce qu'ils s'appuient sur des prin- ' Littéral. • les natures. » Prolëgoniëaes. — m. jô cipes justifiés par la nature (des choses) et par la science, et qu'ils suivent un système de doctrine bien ordonné.

Quant à ceux qui opèrent au moyen des vertus secrètes des noms, s'ils n'ont pas pour les seconder la faculté d'écarter (les voiles des sens), afin d'obtenir la connaissance des vertus réelles qui existent dans les mots et des effets résultant des rapports (qui existent entre les noms, etc.), — ce qui leur arrive quand ils n'y donnent pas toute leur attention ', — s'ils n'ont pas étudié les sciences d'après un système de règles qui soit digne de confiance, — ces hommes occuperont toujours une place très-inférieure.

Celui qui opère au moyen de noms mêle quelquefois les influences des mots et des noms à celles des astres; il assigne aux noms excellents (ceux de Dieu), ou aux amulettes qu'il a dressés avec ces noms, ou même à tous les noms (indistinctement), des heures^ (favorables à leur emploi, heures qui participent aux) qualités bienfaisantes de l'astre qui est en rapport avec le nom (dont il s'occupe). El-Bouni a suivi cette pratique dans son ouvrage intitulé El-Anmal^. Selon (les Soufis), ces rapports émanent de la présence amaïenne'^, laquelle est la même que celle du berzekh de la perfection nominale ^, et ces P. i43. (vertus) ne descendent (des sphères) que pour être distribuées aux êtres* selon les rapports qu'elles peuvent avoir avec eux. Us disent aussi que, pour apprécier (les vertus des mots), on doit avoir recours c'i la contemplation; donc toute tentative faite dans ce but par une personne qui, étant dépourvue de la faculté contemplative, accepterait ' Littéral, «quand H y a absence de la ' Celle expression paraît désigner le sincérité dans la direction. • lieu [berzekh) qui est situé entre le monde ' El-Bouni n'a pas manqué d'indiquer matériel et le monde spirituel, et dans leces heures dans cet énorme recueil de fo- quel se trouve en puissance la vertu com- Hes qu'il a intitulé le Chemt al-Maaref. plète et parfaite de chaque nom. C'est en- ' Cet ouvrage n'est pas mentionné dans core là un résultat des rêveries auxquelles le dictionnaire bibliographique de Haddji les Soulis se livrent en poursuivant des Khalifa, mais son contenu se trouve lé- chimères. L'auteur a déjà indiqué, page 79 sumé dans le Chems al-Maaref. (Voyez ci- de celte partie, ce que les théologiens endevant, p. 189, noie.) tendent par le mol berzekh.

les opinions d'autrui à l'égard de ces rapports, doit se mettre sur la même ligne que les opérations d'un talismaniste. On peut même dire que celles-ci méritent plus de confiance, ainsi que nous l'avons déjà fait ol)server.

Les personnes qui dressent des talismans combinent quelquefois dans leurs procédés les vertus des astres avec celles des invocations, composées de paroles qui ont avec les astres un rapport spécial. Mais, à leur avis, les rapports de ces paroles (aux astres) ne sont pas du même genre que ceux dont les individus qui étudient les (vertus secrètes des) noms prennent connaissance lorsqu'ils sont absorbés dans la contemplation. « Ils dépendent (disent-ils) des principes fondamentaux du système des procédés magiques que nous employons dans le but de déterminer la manière dont les (influences des) astres se répartissent parmi les diverses catégories des êtres créés, c'est-à-dire les substances, les accidents, les essences et les minéraux '; à ces catégories il faut ajouter les lettres et les mots. A chaque astre appartient spécialement une partie de ces êtres. » > On a fondé sur cette base un édifice aussi singulier que répréliensible: les chapitres et les versets du Coran s'y trouvent distribués (et placés) comme tout le reste (sous l'influence des astres). C'est ainsi qu'a fait Maslema el-Madjriti dans son Ghaïa. El-Bouni a évidemment suivi le même systèn)e dans son Anmat; parcourez ce livre, examinez les invocations qu'il renferme; observez que l'auteur les a distribuées entre les heures des sept astres^; prenez ensuite le Ghaïa et voyez-y les kîama des astres, c'est-à-dire les invocations qui leur sont particulières, et qui sont nommées ainsi parce qu'on les prononce en se tenant debout': quand vous aurez examiné ces ouvrages, vous serez P. vkk convaincu que le fait est ainsi. (Cet accord entre les deux ouvrages) a dû résulter, soit de l'identité des matières dont ils traitaient, soit ' Je lis (j^Ui/», avec le manuscrit D el un chapitre qui renferme l'indication des la traduction turque. heures auxquelles président les planètes.

* Nous venons de dire que, dans le ' Le mot kîama désigne l'acte de se Chems el-Maarefdu même auteur, se trouve lever et de se tenir debout.

a3.

du rapport qui existait entre la formation primitive et le berzekh de la connaissance K Il ne faut pas s'imaginer que toute science ^ réprouvée par la loi doive être regardée comme non existante; la magie est défendue, mais sa réalité n'en est pas moins certaine. Quoi qu'il en soit, les connaissances que Dieu nous a enseignées suffisent à tout, et vous n'avez reçu, en fait de science, qu'une bien faible portion. (Coran, sour. xvii, vers. 87.)

Etablissement d'-ane vérité et discussion d'un point subtil *. — La simia (ou magie naturelle) est réellement une branche de la magie, ainsi que nous l'avons montré, et la faculté de s'en servir s'acquiert par l'emploi d'exercices que la loi ne condamne pas. Nous avons déjà fait observer que, chez deux classes d'hommes, l'âme peut agir sur le monde des êtres créés. Les prophètes, qui formaient ime de ces classes, y agissaient au moyen d'une faculté divine que Dieu avait implantée dans leur nature; les magiciens (qui composent l'autre classe) opèrent au moyen d'une faculté psychique qui leur est innée. Les hommes saints peuvent acquérir cette faculté par la vertu de la profession* de foi; c'est, chez eux, un des résultats amenés par le dépouillement (des sentiments mondains qui préoccupent l'âme); elle leur naît sans qu'ils aient cherché à l'obtenir et leur arrive comme un don inattendu. Ceux qui sont bien affermis (dans les habitudes de la vie ascétique) lâchent d'éviter cette faveur quand elle se présente à eux; ils prient Dieu de les délivrer d'une faculté qu'ils regardent comme une tentation. On raconte qu'Abou Yezîd el-Bestami^, étant