SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

French

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qu'ils dirigeaient contre les croyances que nous tenons des premiers musulmans. Cela décida les scolastiques à les réfuter par des arguments de la même espèce que ceux qu'ils avaient employés; aussi se trouvèrent-ils obligés de se servir de raisonnements tirés de la spéculation pour appuyer les croyances que les anciens nous ont transmise?. Mais la scolastique n'a pas pour objet de rechercher la vérité ou la fausseté des problèmes qui appartiennent à la physique ou à la métaphysique; de telles recherches ne sont pas de sa compétence. Quand on est bien convaincu de cela, on reconnaît clairement la différence qui existe entre la scolastique et la philosophie, bien que les modernes les aient confondues en une seule science, tant dans la théorie que dans leurs écrits. La vérité est que chacune d'elles diffère de l'autre par son objet et par les problèmes dont elle s'occupe. La confusion que nous venons de signaler provient de ce que (dans les deux sciences) les problèmes capables de démonstration sont les mêmes. L'esprit d'argumentation fut porté chez les scolastiques à un tel point qu'il semblait être un stimulant qui les poussait à chercher dans la raison les preuves de nos ci-oyances. Mais ce n'est pas là le but de la scolastique; elle ne doit servir qu'à réfuter les impies, car les doctrines dont elle s'occupe nous sont imposées par la loi comme vraies, et nous devons les reconnaître comme telles.

Il y avait dans les derniers siècles quelques Souhs à l'esprit exalté qui ne parlaient que de leurs extases et qui mêlaient les problèmes de la philosophie et de la scolastique à leurs propres doctrines de manière à en faire un seul système '. Voyez, par exemple, leurs discours p. u4. sur le prophétisme, sur l'unification (de l'homme avec Dieu), sur rétablissement (de la divinité dans le corps de l'homme), sur l'identité (du monde avec Dieu), etc. Mais le fait est que chacune de ces sciences a son domaine spécial et distinct. Les notions fournies par le soufisme se prêtent encore plus difficilement que les autres à une classification scientifique. Gela tient à ce que les Soufis prétendent ' LiUéral. « un seul discours. » résoudre tous les problèmes au moyen de perceptions obtenues par eux dans le monde spirituel, et qu'ils évitent l'emploi de la démonstration. Mais on sait combien les inspirations de ce genre difl'èrent des notions fournies par les sciences; elles ne s'accordent avec celles-ci ni dans leurs tendances ni dans leurs résultats. Nous avons déjà exposé ce fait et nous y reviendrons plus loin. Dica dirige vers la vérité.

La magie et la science des talismans.

Ces sciences consistent en la connaissance de la manière dont on fait certains préparatifs au moyen desquels l'âme bumaine acquiert le pouvoir d'exercer des influences sur le monde des éléments, soit directement, soit à l'aide de choses célestes. Cela s'appelle, dans le premier cas, magie, et dans le second, science talismanique. Comme ces genres de connaissances ont été condamnés par les lois des divers peuples à cause du mal qu'ils produisent et de la condition imposée â ceux qui les cultivent de diriger leur esprit vers un astre ou quelque autre objet plutôt que vers Dieu, les ouvrages qui en traitent sont extrêmement rares. Ce qui reste de ces sciences ne se trouve que dans les livres composés par les Nabatéens, les Chaldéens et autres peuples qui existaient avant la mission du prophète Moïse; car les prophètes qui parurent avant lui ne promulguèrent pas de lois et n'apportèrent pas aux hommes des maximes de droit; ils se bornèrent, dans leurs écrits, à fair« des exhortations, à enseigner l'unité de Dieu et à parler du paradis et de l'enler.

La magie et la talismanique existèrent chez les Assyriens et les Chaldéens qui habitèrent Babel, et chez les Coptes de l'Egypte. Ces peuples et d'autres encore possédaient des ouvrages qui en traitaient et laissèrent des monuments (qui s'y rapportent), mais un très-petit nombre seulement de leurs écrits a été traduit (en arabe). Nous n'en possédons que le livre de YAgricallure nahatéenne, rédigé par Ibn Ouahchiya d'après des traités composés par les gens de Babel'. Ce fut p. i»5. à cette source qu'on puisa la connaissance de ces arts, et ce fut là qu'on les suivit dans leurs diverses ramifications. Plus tard on composa des ouvrages, sur cette matière, tels que les Volumes des sept astres, les livres de Tomtoin l'Indien sur les Figures des degrés et des astres, etc. Ensuite parut en Orient Djaber Ibn Haïyan, le plus savant musulman qui ait étudié la magie. Il feuilleta les écrits composés par les gens du métier, obtint la connaissance de leur art, et, l'ayant bien approfondi, en tira la partie essentielle. On a de lui plusieurs ouvrages, dans lesquels il s'étend longuement sur la magie et même sur l'alchimie, parce que cet art est une branche de la magie. En effet, les corps dont se composent les espèces ne se laissent transmuer d'une forme en une autre que par des puissances psychiques; l'art pratique n'y sert de rien. L'alchimie est donc une branche de la magie, ainsi qvie nous le ferons voir encore dans un chapitre spécial.

Après Djaber Ibn Haïyan parut Maslema Ibn Ahmed el-Madjrîti (de Madrid), le plus grand maître, en fait de mathématiques et d'opérations magiques, qui ait existé chez les musulmans espagnols. Il résuma le contenu de tous ces livres, en rédigea les principes dans un ordre systématique et réunit ensemble les divers procédés qu'ils renferment. De cette manière il forma le volume qu'il intitula Ghaïa tel-Hakim '. Personne après lui n'a écrit sur ces matières.

' Ibn Khaldoun attribue encore à Maslema Ibn Ahmed le traité d'alchimie qui a pour litre Retba tel-Hakim. J'avais cm cependant reconnaître d'une manière positive que l'auteur du Retba n'était pas celui du Ghaïa, et, dans la première partie de cette traduction, page 217, note i, je les avais signalés comme deux personnages diiTérenls. En rédigeant la note que je viens d'indiquer, je m'étais appuyé sur un renseignement fourni par le texte même du Retba, manuscrit arabe de la Bibliothèque impériale, supplément n° 1078. Dans la préface de ce traité, fol. 7 v", j'avais lu ces paroles: Jjl ^^ aj».?- JÀj Ufou, « et je m'étais mis à rassembler les matériaux de cet ouvrage au commencement de l'année quatre cent trente-neuf de l'ère des Arabes. » Ces nombres y sont écrits en toutes lettres. Or, comme Djemal ed-Dîn el-Kifti, l'auteur du Tahekal el-Hokema, appelle l'auteur du Ghaïa Maslema, fdsde Mohammed, et place sa mort en l'an 898, et comme Haddji Khalifa nous dit qu'il mourut en Sgô, il m'avait semblé impossible de reconnaître l'auteur du Ghaïa et celui du Retba pour le même individu. J'a- Je dois maintenant soumettre au lecteur quelques observations préliminaires, afin qu'il comprenne la véritable nature de la magie.

vais donc admis l'existence de deux personnes portant le même nom, originaires toutes le» deux de Madrid, natives de Cordoue, et s'occupant des mêmes études. Je me trouvais obligé à regarder comme vraie une circonstance aussi peu probable, parce que, d'après les sources que j'avais consultées, l'un de ces savants mourut vers la fin du IV* siècle de l'hégire, et que l'autre florissait vers le milieu du siècle suivant. La déclaration si nette d'ibn Klialdoun m' ayant ensuite amené à examiner cette question de nouveau, je trouvai, dans la Bibliotheca ar. hist. de Casiri, que l'exemplaire du Retba conservé dans la bibliothèque de l'Escurial offrait la date SSq. Un second manuscrit du Relba, appartenant à la Bibliothèque impériale, ancien fonds arabe n° 978, confirme celle leçon: le passage déjà cité se trouve au fol. 4 v° de ce volume; la date y est écrite en toutes lettres, mais, à la place du mot *jI,^jnI I quatre cents, »on Ut ijLèJj t trois cents, t Ce chiffre fait disparaître toutes les difficultés que j'ai signalées; il est évidemment la bonne leçon, et montre qu'Ibn Klialdoun ne s'est pas trompé en déclarant que l'auteur du Retba est le même que celui du Ghaia. Maslema fut un savant d'un grand mérite, si nous devons en croire les renseignements fournis par Ibn Abi Osaïbiya, l'auteur de l'Histoire des médecins. Nous lisons dans cet ouvrage: « Abou'l-Cacem Maslema, fils d'Ahmed, surnommé ElMadjrîti (orignaire de Madrid) et natif deCordoue.vivailsousle règne d'EI-Hakem (el-Mostancer, neuvième souverain omeïade d'Espagne, mort l'an 366- 976 de J. C.) Le cadi Saêd (i>*L», mort l'an 417 de l'hégire, 1026-7 de J. C.) parle de lui dans son ouvrage intitulé: Cy>ix^-> l*j>^\ cy"i*i' (j {_fJy*^\ {Notices des divers peuples). • A cette époque, dit-il, Masienn fut le premier mathématicien de l'Espagne, Il surpassa tous se» prédécesseurs en la connaissance des sphères célestes et des mouvements des astres. Il s'occupa avec soin à observer les étoiles et mit beaucoup de zèle à expliquer le livre de Ptolémée intitulé El-Medjesli (l'Almageste). 11 a laissé un bon ouvrage sur cette partie de l'arithmétique que l'on désigne chez nous par le terme tysiUlji^ (nioamelat, c'osl-k dire transactions commerciales et aatres). On lui doit aussi un abrégé du traité intitulé Jjjju' »,,x^[yOI [rectification des étoiles) et faisant partie du Ztdj (collection de tables astrnomiques) com|)osé parEl-Bettani (Al bategnius). Il s'occupa aussi du Ztdj de Mohammed Ibn Mouça el-Kharizmi, et réduisit à l'ère de» Arabes le» dates de l'ère persane, employée dans cet ouvrage. Il (y) indiqua les positions moyennes des astres, à partir du commencement de l'ère de l'hégire, et y ajouta de bonnes tables; mais il adopta les erreurs de cet astronome et ne songea pas à les signaler. C'est là une tâche que j'ai remplie dans mon traité intitulé <_).i=>t^XjI ^^\iy^ ^siLsI [Correction des mouvements de.': étoiles) en faisant connaître les erreurs qui ont été commises par les observateurs. » Maslema mourut l'an 398 (1007-8 de J. C), avont le commencement des troubles (qui amenèrent la chute des Omeïades espagnols). Il forma un grand nombre d'élèves; jusqu'alors Les âmes humaines, bien qu'elles forment une unité quant à l'espèce, se distinguent les unes des autres par leurs qualités individuelles. On peut donc les classer par catégories ayant chacune son caractère spécial et devant à une organisation naturelle et primitive les qualités qui la distinguent. Dans la classe des prophètes, les âmes ont la faculté de pouvoir [se dégager de la spiritualité humaine \ afin d'entrer dans la spiritualité angélique et de devenir ange pendant l'instant passager que dure cet état de dégagement. Voilà en quoi consiste la révélation, ainsi que nous l'avons indiqué en son lieu^. L'âme qui se P. 126. trouve dans cet état possède la faculté de] participer aux connaissances propres à Dieu^, de converser avec les^nges, et d'obtenir, par une conséquence nécessaire, le pouvoir d'exercer une certaine influence sur les êtres créés. Chez les magiciens, l'âme a pour caractère distinctif la faculté d'influer sur ces êtres et d'attirer en bas la spiritualité des astres afin de s'en servir pour l'accomplissement de ses desseins. Cette influence s'exerce soit par une puissance appartenant à l'âme *, soit par une puissance satanique; tandis que, chez les prophètes, elle dérive du Seigneur et se distingue par son caractère divin. Quant aux gens qui pratiquent la divination, leurs âmes ont, de même, un caractère spécial, celui de connaître les choses du monde invisible au moyen d'une puissance satanique. Ainsi chacune de ces classes a sa marque distinct ive.

Les âmes de ceux qui pratiquent la magie peuvent se ranger en trois classes: la première comprend celles qui exercent une inl'Espagne n'avait pas produit de «avants aussi dislingaés. Parmi les plus marquants, nous pouvons indiquer Ibn es-Semh (mort à Grenade i'an iao, loag de J. C), ibn es-Saffar, Ez-Zehraouï ( Abou '1-Hukam), El-Kirmani et Ibn Khaldoun Abou Moslem Omar.» (Ms. arabe de ta Biblioth. impér. «oppl. n' 673, fol. 1 83 vV ) El-Kifti n'a fait que copier Ibn Abi Osaïbiya, et, chose remarquable, ni l'un ni l'autre ne parle des ouvrages composés par Maslema sur la magie et sur l'alcbimie.

' Le passage mis entre parenthèses manque dans l'é<iition de Boulac et dans les manuscrits C et D.

' Voy. la 1" partie, p. aoa.

' Littéral, «aux connaissances seigneuriales (rabbâniya); » ce qui paraît signifier: aux connaissances du degré le plus élevé.

flueDce par la sevile application de la pensée, sans avoir recours à aucun iustrument ni à aucun secours (extérieur). C'est là ce que les philosophes désignent par le terme magie. Les àraies de la seconde classe agissent au moyen des secours qu'elles tirent du tempérament des sphères célestes et des éléments, ou hien au moyen des propriétés des nombres; cela s'appelle l'art talisman ((fuc; il occupe un degré inférieur à celui de la magie. Les âmes de la troisième classe exercent une influence sur les facultés de l'imagination: l'homme qui possède ce talent s'adresse à l'imagination du spectateur, et, agissant sur elle jusqu'à un certain point, lui fournit des idées fantastiques, des images et des formes ayant toutes quelque rapport avec le projet qu'il a en vue. Ensuite il fait descendre ces notions de l'imagination aux organes des sens, et cela au moyen de l'influence que son âme exerce sur ces (organes). Le résultat en est que les spectateurs voient ces formes paraître en dehors d'eux, bien qu'elles n'y soient pas. On raconte qu'un magicien faisait paraître des jardins, des ruisseaux et des kiosques dans un endroit où il n'en existait pas. Les philosophes désignent cette branche de l'art par les noms de prestige et de fantasmagorie.

Les qualités distinctives que nous venons d'énumérer existent virtuellement chez les magiciens, de même que toute faculté humaine existe virtuellement dans chaque homme; mais, pour les mettre en activité, il faut avoir recours à des exercices préparatoires. Dans P. n?. la magie, ces exercices' se bornent à diriger la pensée vers les sphères, les astres, les mqndes supérieurs et les démons, en leur donnant diverses marques de vénération, d'adoration, de soumission et d'humiliation. Cette direction de l'esprit vers un objet qui n'est pas Dieu, ces marques d'adoration qu'on donne à cet objet, sont des actes d'infidélité. Pratiquer la magie est donc un acte d'infidélité, car l'infidélité est une des matières, un des moyens que cet art met en œuvre.

Pour <U.i.L)^^, lise» *^^.)} avec les manuscrits C et D et l'édition de Bouiac.

176" PROLEGOMENES D'après ce que nous venons d'exposer on comprendra une question que les casuisles ont souvent agitée: « La peine de mort infligée à un magicien est-elle la conséquence de l'infidélité qui précède l'acte de magie, ou bien de la conduite perverse qu'il a tenue et du mal qui en est résulté pour les êtres? » Car le magicien commet également ces deux crimes. Une autre question a suscité une diversité d'opinions chez les casuistes, savoir, la réalité de la magie. On sait que cet art, tel que les personnes des deux premières classes l'exercent, a une existence réelle et extrinsèque, tandis que celle de la troisième classe est sans réalité. Or quelques docteurs, ayant regardé aux deux premières classes seulement, ont admis la réalité de la magie; d'autres, n'ayant observé que la troisième classe, ont été d'avis que cet art n'était qu'une illusion. Dans le fond, ils avaient tous raison, puisque la différence de leurs opinions provenait d'un ' malentendu; ils n'avaient pas bien reconnu les caractères distinclifs de chaque classe.

Nous assurons le lecteur que les hommes les plus intelligents n'ont jamais eu le moindre doute relativement à l'existence de la magie. Ils ont remarqué les effets qu'elle produit et que nous avons indiqués. D'ailleurs, il en est question dans le Coran (sour. ii, vers. 96), où Dieu parle en ces termes: Mais les démons furent infidèles: ils enseignèrent aux hommes la magie et ce gui avait été révélé aux deux anges de Babel, Ilarout et Maroul. Ceux-ci n'instruisent personne sans dire: • Certes, nous sommes ici pour te tenter; ne sois donc pas infidèle. » On apprend d'eux les moyens de mettre la désunion entre P. u8. la femme et son mari, mais ils sont incapables de nuire à personne sans la permission de Dieu. Nous lisons aussi dans le 5a/a7i que le Prophète avait été ensorcelé au point de s'imaginer qu'il faisait ce qu'en réalité il ne faisait pas. Pour le fasciner ainsi on avait mis un charme dans un peigne, dans un flocon de laine et dans une spathe de dattier, et on l'avait caché dans le puits de Derouan (à Médine). Dieu envoya alors au Prophète les deux sourates préservatrices (la cxiii'' et la cxiv*), ' Je lis JX» ^jA avec les manuscrils C et D et l'édition de Boulac.

avec le verset: Et contre la méchanceté des [sorcières) qui soajflent sur des nœuds. — « II prononça cette formule, dit Aïcha, sur chacun des nœuds qui avaient servi à l'ensorceler, et chaque nœud se défit aussitôt de lui-même. • La pratique de la magie était très-répandue chez les Chaldéens de la race nabatéenne et chez les Assyriens, peuples qui formaient la population de Babel. Le Coran en parle souvent, ainsi que l'histoire.

Lors de la mission de Moïse, la magie jouissait d'un grand crédit à Babel et en Egypte; aussi les miracles opérés par ce prophète étaientils du même genre que ceux, dont les magiciens s'attribuaient la faculté et dont ils s'occupaient à l'envi. Les lierbi (anciens temples) de la haute Egypte oÉFrent encore des traces de cet art et fournissent de nombreux témoignages de son existence. Nous avons vu, de nos propres yeux, un de ces individus fabriquer l'image d'une personne qu'il voulait ensorceler. (Ces images se composent) de choses dont les qualités ont un certain rapport avec les intentions et les projets de l'opérateur et qui représentent symboliquement, et dans le but d'unir et de désunir, les noms et les qualités de celui qui doit être sa victime. Le magicien prononce ensuite quelques paroles sur l'image qu'il vient de poser (devant lui), et qui oflFre la représentation réelle ou symbolique de la personne qu'il veut ensorceler; puis il souille et lance hors de sa bouche une portion de salive qui s'y était ramassée et fait vibrer en même temps les organes qui servent à énoncer les lettres de cette formule malfaisante; alors il tend au-dessus de cette image symbohque^ une corde qu'il a apprêtée pour cet objet, et y met un nœud, pour signifier^ (^"'^ ^g't avec) résolution et persistance, qu'il fait un pacte avec le démon qui était son associé dans l'opération, au moment où il crachait, et pour montrer qu'il agit P. 1 29.

avec l'intention bien arrêtée de consolider le charme. A ces procédés' * Les manuscrits C et D et l'édition de ' Littéral, t présageant. • Cette dernière leçon me parait inadmis- vons-nous lire aaàII «l'intention.» sible.

Prolégomènes. — iii. a3 et à ces paroles malfaisantes est attaché un mauvais esprit qui, enveloppé de salive, sort de la bouche de l'opérateur. Plusieurs mauvais esprits en descendent alors, et le résultat en est que le magicien fait tomber sur sa victime le mal qu'il lui souhaite '.

Nous avons vu une personne qui pratiquait la magie, et qui n'avait qu'à diriger son doigt vers un habit ou une peau et marmotter quelques paroles, pour que cet objet se déchirât en morceaux. S'il faisait le même signe à des moutons dans un champ, leurs ventres crevaient à l'instant et les intestins tombaient par terre. On m'a raconté qu'il y a maintenant dans l'Inde des gens qui n'ont qu'à désigner un homme avec le doigt pour lui enlever le cœur; cet homme tombe mort, on ouvre le corps pour y chercher le cœur; mais il a disparu. Ils font le même geste en regardant une grenade; on ouvre ensuite le fruit et l'on n'y trouve pas un seul grain. Nous avons entendu dire aussi que, dans ie pays des Noirs et dans celui des Turcs, il y a des enchanteurs qui obligent les nuages à verser leurs pluies sur tel endroit qu'on veut.

Disons encore que la pratique de l'art talismanique nous a fait reconnaître les vertus merveilleuses des nombres amiables'^ (ou sympathiques). Ces nombres sont J; et Osj,, dont le premier est deax cent vingt et le second deux cent quatre-vingt-quatre^. On les nomme amiables parce que les parties aliquotes de l'un, c'est-à-dire la moitié, le quart, ie sixième, le cinquième, etc. étant additionnées, donnent une somme égale à l'autre nombre*. Les personnes qui s'occupent des talismans ' La description que notre auteur donne de ce procédé magique est faite dune manière très -confuse et paraît renfermer plusieurs termes techniques, propres à l'art. J'ai tâché de la rendre aussi littéralement que possible.

' Littéral. « qui s'entr'aiment. » ' On sait que les Arabes représentent quelquefois les nombres par des lettres de l'alphabet. Dans un de leurs systèmes, celui qu'on a suivi ici, la lettre ^ vaut aoo, (^ vaut 20, (_» 80 el 3 4- * Les parties aliquotes de 220 sont 1 10, 55, 44. 22, 20, 11, 10, 5, 4, 2 et 1. La somme de ces nombres est 284. Les parties aliquotes de 284 sont: i42, 7», 4, 2 et I. Ces nombres additionnés donnent 220. Tbabet Ibn Corra fut le premier qui signala cette propriété de certains nombres; Descartes en a parlé et Euler y assurent que ces nombres ont une influence (particulière, celle) d'établir une union et une amitié étroite entre deux individus. Pour cela, on dresse un tbème pour chaque individu, l'un sous l'ascendant de Vénus, pendant que celte planète est dans sa maison ' ou dans son<?xa/- P. i3o. talion"^ et qu'elle présente à la lune un aspect d'amour et de bienveillance. Dans le second thèn)e, l'ascendant doit être dans le septième (de l'ascendant) du premier individu'. Sur chacun de ces thèmes on inscrit un des nombres déjà indiqués, mais en attribuant le nombre le plus fort* à la personne dont on cherche à gagner l'amitié, c'està-dire à l'objet aimé. Je ne sais si, par le nombre le plus fort on veut désigner celui qui énonce la plus grande quantité ou celui qui renferme le plus de parties (aliquoles). Il en résultera une liaison si étroite entre les deux personnes qu'on ne saurait les détacher l'une de l'autre. L'auteur du Gliaïa et autres grands maîtres en cet art déclarent que cela '^ s'est vu confirmer par l'expérience.

Le sceau du lion, autrement appelé le sceau du caillou, produit le même effet. Pour le fabriquer, on dessine sur un moule (ou coin fait avec) du hind asbâ ^ la figure d'un lion qui dresse la queue et qui mord sur un caillou de manière à le casser en deux morceaux; un serpent glisse d'entre ses jambes de devant et se retourne, la gueule béante, vers la bouche du lion; sur le dos du quadrupède on met la a consacré uu traité spécial dans son recueil intitulé Opuscula variiargumenti, t. II. M. Woepcke a abordé le même sujet dans le Journal asiatique d 'oclobre-uovembre 1 85a. ' Vénus a deux maisons, l'une située dans le signe du Taureau, et l'autre dans celui de la Balance.

Vénus est dans son exaltation et jouit de toute son influence quand elle est dans le vingt-septième degré du Ptùsson.

L'ascendant est le premier signe à partir de l'horizon oriental; son septième est le signe qui est alors à l'horizon occidental, son dixième est celui qui est au zénith et son quatrième celui qui est au nadir.

* Il f^ul remplacer Ju^L par JL^ifLi. Cette correction est justifiée par la concordance grammaticale, par les manuscrits C et D, et par l'édition de Boulac.

' Pour jLs lisez «Jlï.

' Le mot hind s'emploie dans le dialecte arabe marocain pour désigner l'acier. Le mot asbâ signifie doigt. Je ne sais à quelle substance les alchimistes ont donné le nom de hind asbâ. Il désigne peut-être l'espèce d'acier indien qui, dans le commerce, s'appelle wootz.

23.

p. i3i.

figure d'un scorpion qui rampe. Pour fabriquer ce talisman, on attend que le soleil soit entré dans la première ou dans la troisième face^ du (signe du) Lion, el que les deux grands luminaires se trouvent en bonne disposition et soient dépourvus de toute influence sinistre. Quand le moment favorable se présente, on frappe (avec ce coin) un (flan d')or gros comme un mithcal^ ou même d'une moindre dimension; on plonge (ensuite cette pièce) dans de l'eau de rose saturée avec du safran, (puis) on (la) retire (après l'avoir enveloppée) dans un chiffon de soie jaune. Selon les gens du métier, celui qui tient ^ ce talisman (dans la main) acquiert sur l'esprit du prince qu'il sert une influence sans bornes, s'empare de son affection et l'assujettit à sa volonté; les princes acquièrent, par le même moyen, une influence énorme sur leurs sujets. Il est fait mention de ce talisman dans le Ghaïa et dans d'autres ouvrages qui traitent de ces matières. L'exactitude du fait est, du reste, constatée par l'expérience.

Il en est de même de Y amulette * sextuple qui se rapporte spécialement au soleil. Voici ce qu'en disent les maîtres de l'art talismanique: • On le dresse au moment où le soleil, arrivé dans son exaltation^, est dépourvu de toute influence nuisible, et que la lune, dépourvue aussi de toute mauvaise influence, est dans un ascendant roydi, où l'on remarque que le seigneur du dixième^ regarde le seigneur de l'ascendant avec un aspect d'amour et de bienveillance. (C'est le moment) où les ' Les astrologues partagent chaque signe du zodiaque en trois faces, de dix degrés chacune. Les trente-six faces sont assignées, chacune, à une des planètes, ou au soleil, ou à la lune.

' Le mithcal d'or peut valoir de huit à douze francs.

' Je lis *XL«I à la place de «X!L«Il. Les manuscrits C et D et l'édition de Boulac donnent la bonne leçon.

' Le mot ^J3j « ouifk, » que je rends ici par amulette, désigne plus particulièrement ces tableaux numériques qui s'appellent carrés magiques. Chacune des sept planètes avait son ouijli particulier. Le Chems eZ-A/aare/'d'El-Bouni fournil un grand nombre d'indications sur cette matière el sur les procédés de la magie.

' Le soleil est dans son exaltation quand il entre dans le dix-neuvième degré du Bélier. Les équivalents français des termes astrologiques employés dans ce chapitre m'ont été fournis par l'ouvrage intitulé l'Usage des Ephémérides par Villon, a vol. petit in-8°, Paris, i6a4.

' Voyez page 179, note 3.

nobles indicaliom, celles qui concernent les nativités royales, sont exactes. Qu'il (l'amulette) soit plongé dans de l'eau parfumée et enlevé dans un chilïbn de soie jaune. » — « Cet amulette, disent-ils, influe sur les courtisans d'un souverain, sur ses serviteurs et sur ceux qui ont des rapports avec lui. » Il y a beaucoup d'autres charmes de ce genre. Le Kitab el-Ghaïa de Maslema Ibn Ahmed el-Madjrîti en offre le recueil le plus complet: il indique les amulettes de toutes les espèces et discute les divers problèmes qui s'y rattachent. Nous avons entendu dire que l'imam Fakhr ed-Dîn Ibn el-Khatîb composa, sur ce sujet, un ouvrage qu'il intitida Es-Sirr el-Mcktoum (le secret caché). Ce volume, que nous n'avons jamais pu rencontrer, est, dit-on, d'un emploi général en Orient, chez les gens qui.s'occupent de talismans. On croit que l'imam n'était pas très-habile dans cet art; mais il est possible qu'on se trompe.

On trouve dans le Maghreb une classe de gens qui se livrent aux pratiques de la magie et que l'on désigne par le non» de baadjin (creveurs). Nous avons déjà mentionné que, pour déchirer un habit ou une peau, ils n'ont qu'à les désigner avec le doigt. Ils crèvent de la même manière le ventre des moutons. Il y a, de nos jours, un de ces hommes; on l'appelle El-BaadJ, parce qu'il emploie ordinairement la magie dans le but de tuer le bétail. 11 cherche ainsi à se faire craindre, afin d'obtenir des propriétaires une part du produit de leurs troupeaux. Ceux qui lui font des cadeaux se gardent bien d'en parler pour ne pas encourir la sévérité du magistrat. J'ai rencontré plusiem-s de ces sorciers; j'ai été témoin de leurs méfaits et je tiens d'eux-mêmes P. i3j. qu'ils donnent à leur pensée une direction particulière et se livrent à des exercices d'un genre spécial \ tels que des invocations impies et des tentatives pour associer à leur œuvre la spiritualité des génies et des astres. Ils étudient un livre qui traite de leur métier et qui porte le titre dH El-Khanzeriya (porcinarium)^. Au moyen de ces exercices ' La leçon jùa^Lj^ ne vaut rien; il faut ' Je ne relève pas les nombreuses valire *^^;ij avec les manuscrits C et D, l'é- riantes offertes par ce titre dans les divers dition de Boulac et la traduction turque. manuscrits; et je me borne à suivre la et de la direction qu'ils donnent à leur pensée, ils parviennent à faire les actes dont nous venons de parler. Leur pouvoir ne s'étend pas sur l'homme libre, mais il atteint les effets mobiliers, les bestiaux et les esclaves. Ils désignent ces objets par l'expression les choses pour lesquelles l'argent a cours, c'est-à-dire les diverses espèces de propriétés qui peuvent se vendre et s'acheter. Je tiens ces renseignements de quelques-uns de ceux que j'ai interrogés. Leurs actes sont manifestes et réels; en ayant vu un grand nombre, je ne conserve pas le moindre doute à cet égard. Voilà pour ce qui regarde la magie, les talismans et leur influence sur les choses de ce monde.

Les philosophes distinguent la magie de l'art talismanique, tout en affirmant que (les effets de l'un et de l'autre) sont également des impressions produites par l'àme humaine. Pour démontrer que la faculté de faire ces impressions existe dans les âmes, ils font observer que l'àme agit d'une manière surnaturelle, et sans l'emploi d'aucun moyen matériel, sur le corps qui la renferme. « Et de plus, disentils, la nature de ces impressions dépend de l'état de l'âme; tantôt, c'est la chaleur qui se produit dans le corps par suite d'un accès de joie et de gaieté; tantôt, c'est la formation de certaines pensées dans l'esprit, ainsi que cela arrive par fopération de la faculté qui forme des opinions. Ainsi l'homme qui se promène sur le haut d'un mur ou d'une montagne escarpée tombera bien certainement si l'opinion que ce malheur va lui arriver prend chez lui une certaine force. Aussi voyons-nous beaucoup de gens se livrer à des exercices périlleux, P. i33. afin de s'habituer au danger et de se garantir contre l'influence de l'imagination. On les voit marcher sur le haut d'un mur ou sur le bord d'un précipice sans crainte de tomber. H y a donc là une impression faite par l'âme qui, en subissant l'influence de la faculté qui forme les opinions, s'est figuré l'idée de tomber. Or, puisque l'âme peut agir de cette manière sur le corps auquel elle est jointe, et cela sans employer des moyens matériels et naturels, il est permis de croire