Lave cela dans un feu ardent jusqu'à ce qu'il perde sa noirceur, sa solidité et sa grossièreté; donne-lui, en le blanchissant, une blancheur solide; fais envoler hors de lui l'excès de l'humidité qui y est emprisonnée; il deviendra alors une eau blanche, dans laquelle il n'y aura ni nuage, ni ordure, ni opposition mutuelle (des matières ayant des qualités contraires). Prends ensuite la première partie des natures qui s'est élevée; purifie-la aussi en lui ôtant la noirceur et l'opposition mutuelle; soumets-la à des lavages répétés et à des sublimations, jusqu'à ce qu'elle devienne subtile, déliée et pure. Quand tu auras fait cela. Dieu t'aura ouvert la porte, et alors tu commenceras par la combinaison, qui est le pivot de l'opération. La combinaison ne s'effectue que par mariage ' et par trituration: marier, c'est mêler le délié avec le grossier; triturer, c'est remuer et frotter. (Travaille) jusqu'à ce que les parties en soient bien mêlées et forment une chose unique, Chargera la fois ia cornue et l'alambic leçon des manscurits et de l'édition de est un pTocédé des plus étranges, Bonlac.
homogène ^ et incorruptible, qui soit analogue au mélange (fait avec) de l'eau. Le grossier aura alors la force de saisir le délié; l'âme sera assez forte pour affronter le feu et pour y résister, et l'esprit pourra plonger dans le corps et le pénétrer partout. Cela n'a lieu qu'après la combinaison, car, ime fois que le corps soluble a été marié avec l'âme, toutes ses parties se mêlent avec elle, et les unes pénétrant dans les autres à cause de leur conformité mutuelle forment une seule et même chose. Il résulte du fait de ce mélange que l'âme doit nécessairement éprouver les mêmes accidents que le corps, c'est-à-dire la santé, la corruption, la durée et la fixité. Il en est de même de l'esprit lorsqu'il se mêle aux deux: quand il les pénètre, par l'effet de la manipulation, ses parties^ se mêlent avec P. ïo5. celles des deux autres, c'est-à-diie de l'âme et du corps, et forment avec elles une seule chose; cette chose est unique, homogène et analogue à la partie générale'^ dont les natures sont parfaitement saines et dont les parties sont d'accord. Si l'on fait rencontrer ce composé avec le corps soluble, et qu'on le soumette à l'action du feu jusqu'à ce qu'on voie paraître sur sa surface l'humidité qu'il renferme, il (ce composé) se fondra dans le corps soluble. Or l'humidité est inflammable de sa nature et permet au feu de s'attacher à elle. En ce cas, le mélange d'eau empêche le feu de s'unir avec l'esprit. En effet, le feu ne s'unit avec l'huile qu'autant qu'elle est pure. L'eau a pareillement pour caractère de s'enfuir du feu; mais, quand le feu s'y attache avec l'intention de la volatiliser, le corps sec qu'elle renferme dans son ' Il faut corriger le texte et placer *^ immédiatement après J9<.^Ukl.
' Je lis lj*^Iy>l à la place de U*jîy>t Le terme partie générale ou universelle ne «e trouve pas dans les dictionnaires arabes qui traitent des mots scientifiques et techniques. Le grand dictionnaire iniprimé à Calcutta offre toutefois une indication qui, peut-être, serait applicable ici. On y lit: • La partie «yk s'emploie encore pour désigner la totalité (d'une chose), par exemple l'âme, la tête, le visage, le cou, en parlant de l'homme. » On dit bien en français trois têtes de bétail pour indiquer trois animaux de cette espèce. En turc l'emploi de la partie pour désigner le tout est très-commun. Il est donc possible que, chez les alchimistes, la partie générale soit la réunion des éléments formant le sujet sur lequel on opère.
intérieur, et qui est mêlé avec elle, empêche la volatilisation. C'est donc le corps qui sert à fixer l'eau; c'est l'eau qui donne de la persistance à l'huile, et l'huile qui rend solide la teinture; celle-ci est la cause qui fait paraître la couleur et qui rend manifeste la qualité huileuse qui se trouve dans les choses obscures, dépourvues de lumière et ne renfermant point de vie. Tel est le corps dans son étal parfait, et voilà ïœuvre. — Quant à la chose appelée œuf par les philosophes et au sujet de laquelle vous m'interrogez, je réponds que, pour eux, ce terme ne désigne pas l'œuf de la poule. Sachez aussi qu'ils ne font pas nommé ainsi sans motif, mais parce qu'ils lui ont trouvé de la ressemblance (avec l'œuf ordinaire). Me trouvant, un jour, seul avec Maslema, je lui adressai cette même question: « Digne philosophe! lui " dis-je, pourquoi les philosophes donnent-ils au composé (tiré) de " l'animal le nom d'œaf? Est-ce par fantaisie ou pour quelque bonne rai-" son? » Il me répondit: « Pour une raison très-profonde. » Je lui dis alors: «Docte philosophe! quelle indication utile pour notre art, P- ^^oi.
« quel avantage y ont-ils cru trouver pour les décider à comparer ce « composé à un œuf et à lui en donner le nom? » Il me répondit: « A • cause de la ressemblance qui existe entre ces deux choses et de leur " parenté en composition. Réfléchissez là-de.ssus et vous en découvrirez « la raison. » Je restai devant lui à chercher dans mon esprit la solution de la difficulté, mais je ne la trouvai pas. Voyant que j'étais absorbé dans mes pensées et que j'avais l'esprit tout préoccupé, il me tira doucement par le bras et dit: « Mon cher Abou Bekr! c'est à cause de la « relation qui existe entre ces deux choses, en ce qui regarde le degré de « couleur ' ((|u'elles acquièrent) lorsque leurs natures constituantes se « sont mêlées et combinées. »Ces paroles suffirent pour écarter les ténèbres de mon esprit, pour éclaircir mon cœur, et pour donner à mon intelligence la force de tout comprendre. M'étant levé de ma place en remerciant Dieu, je rentrai chez moi et dressai une figure géométrique qui devait servir à démontrer l'exactitude de ce que Maslema ' Littéral. « la quantité des couleurs. » avait dit. Cette figure, je l'insère dans ma lettre et vous l'envoie'. Quand un composé de cette espèce est parfait et complet, le rapport de la nature aérienne qu'il renferme est à la nature aérienne de f œuf comme celui de la nature ignée du même composé l'est à la nature ignée de l'œuf. Il en est de même de la nature terreuse et de la nature aqueuse. Donc je dis: deux choses qui ont ensemble de tels rapports doivent être semblables. Ainsi, par exemple, représentons la surface de l'œuf par les lettres h, r, o et h', et admettons, par supposition, que la nature^ la plus faible du composé soit celle de l'humidité; ajoutez-y la même quantité de la nature de l'humidité, et traitez-les de telle sorte que la nature de la sécheresse fasse disparaître celle de l'humidité et s'empare de la force que celle-ci possédait. Ce P. Î07. que je dis ici peut vous sembler énigmatique, mais le sens ne saurait vous échapper. Ajoutez à' ces deux, pris ensemble, deux fois autant d'âme, c'est-à-dire d'eau, il y en aura alors six (portions) égales.
Après avoir travaillé (convenablement) tout cela, ajoutez-y assez d'air, c'est-à-dire d'esprit, pour former trois portions, vous aurez alors en tout neuf (portions) égales, qui se composent d'humidité en puissance. Sous chacun des deux côtés de ce composé, dont la nature entoure la surface du composé '', placez deux natures: vous poserez d'abord les deux côtés qui entourent cette surface, et qui sont la nature de l'eau et la nature de l'air*; ces côtés sont a, h', j; la surface est (marquée) a, b, j, d; puis (vous ferez) de même pour les deux côtés qui entourent la surface de l'œuf et qui sont'' l'eau et l'air, côtés (que nous désignerons par les lettres) A, z, 0, //. Alors je disque (la surface) a, b,j, d est semblable à la surface h, z, 0, h' (qui est le représentant) de la nature aérienne, laquelle est nommée esprit. La même (proportion ' Nous ne possédons pas cette Figure '^ Entre (jvJ»^^*^'^' **^*-''> '"^**it>"*crer géométrique. ■>Js~mj. La bonne leçon est indiquée par ' Je lis ^LJ», sans article; cette leçon les manuscrits C et D et par la traduction se trouve dans l'édition de Boulac. turque.
' Littéral. • portez sur. » * Pour o't>J'. lisez ytàilL ' Je traduis à la lettre.
existe) à l'égard du (côté) b,j de la surface du composé. Les philosophes ne donnent jamais à une chose le nom d'une autre chose, à moins qu'il n'y ait de la ressemblance entre elles. Quant aux termes (techniques) dont vous me demandez rex|)lication, la terre sainte (par exemple, je réponds que) c'est un coaçjulam des natures supérieures et inlérieures. l.e cuivre, c'est (la substance) de laquelle on a expulse la noirceur et qui a été morcelée au point de former une poudre. Hougissez(-la) avec du vitriol, et elle deviendra cuivre. La maghnesiya (magnésie) est la pierre des adeptes dans laquelle les âmes se consolident et qui provient de la nature supérieure dans laquelle les âmes ont été emprisonnées afin de les soumettre au feu'. L&forfora (porphyre?) est une couleur rouge foncée^, produite par (l'opération de) la nature plastique. Le plomb est une pierre douée de trois puissances (ou vertus) qui diffèrent quant à leur individualité, mais qui se resseni])lent et sont de la même espèce. L'une est une puissance psychique, ignée et pure; c'est (la puissance) active: la seconde est spirituelle, mobile et sensitive, mais (d'une nature) plus p. 208.
grossière que la première, et son centre est au-dessous du centre de celle-ci. La troisième puissance est terrestre, âpre et resserrée, et se laisse réfléchir vers le centime de la terre, à cause de sa pesanteur; c'est la puissance qui saisit à la fois les puissances psychiques et spirituelles et qui les entoure. Quant au reste (de ces termes), on les a inventés et formés dans le but de dérouter les ignorants; mais celui qui connaît les prolégomènes (de l'art) peut se passer d'autres (renseignements). Voici l'explication de tout ce que vous m'avez demandé, et j'espère qu'avec la grâce de Dieu vous verrez accomplir tous vos souhaits. Salut. » Ici finit le discours d'ibn Bechroun, un des élèves les plus distingués de Maslema el-Madjrîti, savant qui florissait dans le ni* siècle et dans le siècle suivant'. Maslema était le maître par excellence dans ' Littéral. « afin que le feu s'oppose à ' Ceci est une erreur: Maslema floriselles. » sait dans le iv' siècle de l'hégire; voyei ' Je lis ^jbi, avec l'édition de Boulac. ci-devant, page lyS.
PmUgomèaes. — m. ig les sciences de ralchimie, de la simia (magie naturelle) et de la magie (surnalurelle). Nos lecteurs viennent de voir jusqu'à quel point les adeptes détournent les mots de leur signification primitive quand ils parlent de leur art; ils en font des logogryphes et des énigmes qu'il est presque impossible d'expliquer ou de comprendre. Cela suffit pour démontrer que l'alchimie n'est pas un de ces arts qui se pratiquent au moyen de procédés naturels ^ Voici l'opinion que l'on doit adopter à son égard, opinion fondée sur la vérité et confirmée par les faits: c'est un de ces genres d'influence que les esprits psychiques exercent sur le monde naturel, soit par une espèce de faveur divine, si les esprits sont vertueux, soit par une espèce de magie, si les esprits sont pervers et méchants. Quant à la faveur divine, elle se reconnaît facilement; quant à la magie, (nous avons dit,) à l'endroit où nous en avons démontré la réalité -, que le magicien transforme les êtres matériels par le moyen d'une puissance magique dont il est le possesseur, et que, selon les adeptes, il ne saurait se passer d'un sujet-* sur lequel son action magique doive s'exercer. Ainsi, par exemple, il peut créer certains animaux avec la matière de la terre, ou avec des cheveux, ou avec des plantes; en un mot, il peut les créer d'une autre matière que celle dont Dieu s'était spécialement servi pour les P. 209. former. C'est ce que firent les magiciens de Pharaon avec leurs cordes et leurs bâtons \ et c'est ce que font encore, dit-on, les nègres et les Indiens, habitants des régions lointaines du Sud, ainsi que les Turcs qui demeurent au fond des terres septentrionales. On rapporte que ces gens font descendre la pluie du ciel par l'emploi de la magie, et opèrent encore d'autres prodiges. Or, puisque l'alchimie est fart de créer de l'or avec une matière qui n'était pas spécialement destinée à la formation de ce métal, nous devons la regarder comme une espèce de magie. Les philosophes les plus distingués qui en ont traité, Djaber, par exemple, et Maslema, ainsi que leurs prédécesseurs parmi les savants d'autres nations, l'ont envisagée sous ce point de vue; et voilà pourquoi ils s'expriment en énigmes. La vérité est qu'ils craignaient la réprobation dont les diverses religions ont frappe la magie dans toutes ses branches. Ce ne fut pas ' dans le but de s'en réserver exclusivement la connaissance qu'ils adoptèrent cet usage, quoi qu'en disent certaines personnes qui ne se sont pas donné la peine d'approfondir la question. Voyez ce qu'a fait Maslema: il intitula son traité d'alchimie Retbat el-llakim (le gradin du sage), et donna à son ouvrage sur la magie et les talismans le titre de Ghaiat el-Hakim (le terme du sage), indiquant ainsi que le Ghaïa était d'une portée plus générale, et que le Retba avait une portée plus restreinte. En effet, le mot ghaïa (terme, extrême) indique une idée d'élévation que le terme retba (gradin, échelon) ne comporte pas. D'ailleurs, les problèmes discutés dans le Relba sont identiques, par leur sujet, avec une partie de ceux qui se trouvent dans le Ghaïa, ou bien ils ont une grande analogie avec eux. La manière dont l'auteur s'y exprime, en traitant ces deux branches de sciences, fournit encore une preuve évidente de ce que je viens de dire. J'exposerai plus loin l'erreur de ceux qui prétendent que les moyens dont on se sert dans l'alchimie sont tout à fait naturels^. Dieu sait tout et est au courant de tout. [Coran, sour. lxxi, vers. 3.)
La philosophie est une science vaine en elle-même et nuisible dans son application.
Ce chapitre et ceux qui suivent méritent une sérieuse attention, parce que les sciences^ (dont nous y traiterons) sont des accidents propres à la civilisation, et parce qu'elles fleurissent dans presque p. jio. toutes les (grandes) villes, où elles nuisent beaucoup* à la religion. Cela nous oblige à dévoiler le vrai caractère de la philosophie et à indiquer ce que nous devons en penser.
(Nous remplissons ce devoir), parce que des hommes d'une haute ' Littéral. « que les perceptions ou les manuscrit C et l'édition de Boulac.
fruits [medarik] de celte chose (s'ob- " Pour ^jwi^ lisez ^j^Âi^ avec l'édilion de tiennent) par un art naturel. » Boulac el les manuscrits C et D.
>9intelligence ont prétendu que, au moyen de la spéculation et de l'emploi de déductions intellectuelles, on pourrait arriver à la perception tant de Tctre sensible que de celui auquel les sens ne peuvent pas atteindre, et que l'on pourrait aussi connaître l'essence réelle de l'être, les circonstances qui s'y rattachent, et ses causes tant directes qu'indirectes. Ils ont enseigné aussi que les doguies de la foi, étant du nombre des choses qui rentrent dans le domaine de l'inteUigence, peuvent être établis au moyen de la raison, sans qu'on ait recours à la foi '.
Tels sont les hommes que l'on désigne par le ierme felasef a, pluriel de fitasouf, mot qui appartient à la langue grecque et signifie aimant la sagesse. S'étant mis à examiner cette matière, ils y donnèrent toute leur attention, dans l'espoir d'arriver au but qu'une pareille étude semblait leur offrir, et inventèrent un système de règles qui devait servir à diriger l'intelligence dans ses spéculations, pendant qu'elle chercherait à distinguer le vrai du faux. A ce système ils donnèrent le nom de logique.
Leur doctrine aboutit à ceci. La spéculation, au moyen de laquelle on parvient à distinguer le vrai du faux, s'exerce par l'entendement, pendant qu'il opère sur des idées dérivées d'êtres individuels. Au moyen de l'abstraction, il tire d'abord de ces individus certaines formes qui s'adaptent à eux tous, ainsi qu'un cachet s'adapte à toutes les impressions qu'il aura laissées sur l'argile ou sur la cire. Ces formes djélachées s'appellent les premiers intelligibles. On aborde ensuite ces (intelligibles, ou) idées universelles, et, si elles ont quelque chose de commun avec d'autres idées '^ (générales), dont elles diffèrent cependant au point que l'entendement puisse s'en apercevoir, on abstrait de ces deux classes les idées qui leur sont communes; on opère ensuite sur celles-ci, dans le cas où elles ont quelque chose de commun avec un autre ordre d'idées, et l'on continue l'abstraction P. 2 11. jusqu'à ce qu'on arrive à des idées.simples et universelles, renfermant toutes les idées, tous les individus, et se refusant à une uou-' Littéral. • à l audition. • — Pour ^Ia«, lisez ^U^.
velle abstraction. Ces dernières idées sont ce qu'on appelle les espèces sapérieures. Toutes les idées abstraites, non perceptibles par les sens, se désignent par le terme seconds intelligibles, tant qu'elles se conribinent les unes avec les autres, pour conduire à l'acquisition des connaissances. Quand la faculté réflexive envisage ces intelligibles abstraits et chercbe à en retirer la forme (ou idée) vraie de l'être, l'entendement doit nécessairement combiner quelques-unes de ces idées avec d'autres, ouïes en séparer. Il se sert alors d'un mode de démonstration fourni par la raison et certain dans ses résultats, et parvient ainsi à obtenir une forme de l'être qui sera parfaitement vraie et qui s'accordera (avec la réalité). Mais, pour y parvenir, il doit se guider d'après un bon système de règles, comme celui dont nous venons de parler.
Selon les pbilosophes, la formation des jugements ou propositions affirmatives, c'est-à-dire la combinaison (des idées], prévaut, à la fin, sur la formation des concepts, de même que celle-ci avait prévalu, au commencement, sur la formation des jugements, et avait donné plus de connaissances (à l'âme). «Car, disent-ils, l'acte de former des concepts d'une manière parfaite est le but unique auquel la perception doit viser; mais, pour y atteindre, il est nécessaire d'employer la faculté qui forme des jugements; et, si tu entends lire, dans les ouvrages des logiciens, que l'opération conceptive a lieu d'abord et que celle de juger en est une conséquence, cela indique seulement que le fait paraît être ainsi, et ne signifie pas que ce soit un fait bien constaté. » Telle est la doctrine de leur grand maître, Aristote.
Ils prétendent aussi que le bonheur (suprême) consiste à obtenir la perception de tous les êtres, tant de ceux qui sont les objets des sens que de ceux auxquels les sens' ne peuvent atteindre, et que l'on y parvient en employant la spéculation et les démonstrations dont il est déjà fait mention.
Je vais indiquer sommairement ce que leur procure la perception de l'être, à quoi la perception aboutit ', et ce qui sert de base à toutes ' Je lis cjJI L«<, avec l'édition de Boulac.
les diverses ramifications (de doctrine) qui sont sorties des conclusions fournies par leurs spéculations ^ Un jugement fondé sur la vue même- (des corps matériels) et sur le témoignage des sens leur P. 2 1!!. apprit l'existence des corps matériels^; leur faculté perceptive monta ensuite un peu plus haut, et leur fit reconnaître que l'existence de l'âme est démontrée par deux facultés qui se trouvent chez les animaux, celle de se remuer et celle do percevoir au moyen des sens.
La puissance de l'intelligence leur fit ensuite distinguer les facultés de l'âme, et, dès lors, leur perceptivité cessa d'agir. Ils formèrent ensuite, à l'égard du corps élevé et céleste (c'est-à-dire immatériel), le même jugement qu'ils avaient déjà conçu au sujet de l'essence de l'humanité (la nature humaine). A les en croire, la sphère (céleste), de même que l'homme, doit posséder une âme et une intelligence. Puis ils portèrent cela (c'est-à-dire le nombre des sphères) à dix, celui des unités premières, dont neuf (selon eux) ayant chacune leur essence distincte, formaient chacune avec les autres une compagnie, et dont une seule, c'est-à-dire la dixième, était première et isolée. Selon eux, le bonheur que la perception de l'être fait éprouver résulte de cette direction donnée au jugement, de la correction de l'âme et de son anoblissement par l'acquisition de belles qualités. Cela, disaient-ils, est possible pour l'homme; quand même il n'aurait pas reçu une loi révélée qui le mettrait en mesure de distinguer les bonnes actions des mauvaises, il y parviendrait par la force de son intelligence, par ses spéculations et par suite d'une disposition naturelle qui le porte* à faire des actes louables et à s'abstenir de ce qui mérite le blâme. L'âme, parvenue à cet état, éprouve une joie et un plaisir extrêmes; ne pas connaître cette félicité est pour elle la misère éternelle: voilà en quoi consistent lé bonheur et les peines de l'autre ' Il faut lire (^)^\ LiL-J. avec le ma- ' Pour.^j^^'. lisez J^^f, avec le manuscrit C, l'édition de Boulac et la tra- nuscrit C, l'édilion de Boulac et la traduction turque. Le sujet de la proposition duclion turque, est ^*.^I(M iJLsLfc; l'attribut en est la ' Littéral, «du corps inférieur." phrase qui commence ainsi: UvÂ-e <*^^ * Lisez *Xy»^.
DIBN RHALDOUN. 23!
vie '. Nous omellons d'autres opinions absurdes qu'ils professent à ce sujet et que leurs discours ont fait assez connaître.
Leur grand maitrc dans ces doctrines, celui qui en exposa les divers problèmes, qui en réunit les principes dans un corps d'ouvrage et en mit par écrit les démonstrations, fut, à ce que nous avons appris, il y a bien des années, le Macédonien Aristole, disciple de Platon, précepteur d'Alexandre, et natif d'un pays grec appelé la Macédoine. On le nommait le premier précepteur par excellence, parce qu'il fut le premier qui enseigna la logique. Personne avant lui n'avait réduit cet art en système; ce fut lui qui en disposa les règles dans un ordre convenable, qui en examina tous les problèmes et les p. ai 3. traita d'une manière complète. Dans la rédaction de ce système de règles, il déploya un grand talent, s'il faut lui attribuer les doctrines enseignées par les philosophes relativement à la métaphysique \ Il y eut ensuite, parmi les musulmans, quelques hommes qui accueillirent ces doctrines et suivirent les opinions d'Aristote, sans penser à s'en écarter. Cela eut lieu, parce que les khalifes Abbacides avaient fait traduire du grec en arabe les livres de ces anciens philosophes, et que beaucoup de personnes appartenant à notre religion s'étaient mises à les parcourir. Parmi les amateurs des connaissances (nouvelles), il y en eut qui adoptèrent toutes ces opinions, parce que Dieu leur avait permis de tomber dans l'égarement, lis commencèrent par défendre les nouveautés qu'ils avaient apprises, puis ils eurent entre eux-mêmes des discussions au sujet des corollaires auxquels ces doctrines donnaient naissance. Parmi les plus notables d'entre ces philosophes, on dislingue Abou Nasr el-Farabi, qui florissait dans le IV* siècle', du temps de Seïf ed-Doula*, et Abou Ali Ibn Sîna (Avilac et le manuscrite. et arabe de M. Munk. p. 34i et suiv.
* La phrase arabe est très-obscure, ' Seïf ed-Doula, souverain d'Alep, du mais je pense en avoir rendu le sens. nord de la Syrie et des contrées voisines, ' On trouvera un bon article sur El- mourut Fan.556 (967 de J. C).
cenne), qui vivait dans le v'^ siècle', à l'époque où les Bouïdes régnaient à Ispahan.
Sachez maintenant que les opinions énoncées par les philosophes sont fausses de toutes les manières: en attribuant (l'existence de) tous les êtres à la première intelligence, sans juger nécessaire de remonter jusqu'à l'Etre nécessaire, ils sont restés courts (dans le champ de la spéculation); car au delà de cette intelligence se trouvent divers ordres d'êtres créés par Dieu. L'univers est trop étendu pour être embrassé par l'esprit humain, et Dieu crée ce que vous ne savez pas'^. En se bornant à affirmer l'existence de la (première) intelligence, sans se soucier de ce qui se trouve au delà, ils firent comme ces physiciens qui, se contentant d'affirmer l'existence du corps sans se préoccuper de l'âme et de l'intelligence (de l'homme), croient qu'au delà du corps rien n'existe dans la classe des êtres.
Les démonstrations qu'ils emploient pour justifier leurs assertions au sujet des êtres, démonstrations qu'ils éprouvent* dans la balance P. ii4. de la logique et qu'ils soumettent aux règles de cet art, sont incomplètes, et ne suffisent pas au but pour lequel elles sont désignées. La partie de leur doctrine qui regarde les êtres corporels et qu'ils appellent la science naturelle (la physique) offre le même défaut, car il n'y a rien de certain dans la conformité qu'ils prétendent exister entre les résultats intellectuels auxquels leurs définitions et raisonnements les ont conduits et ce qui est dans l'externe (l'objectif). En effet, ces résultats sont tous des jugements universaux de l'entendement, tandis que les êtres externes sont particuliers par leur matière (leur nature); or il se peut que dans la n)atière se trouve quelque chose qui empêche la conformité de l'intelligible universel avec l'externe particulier. Exceptons toutefois les cas où cette conformité a pour elle le témoignage des sens, mais ici la preuve n'est pas fournie par le raisonnement, mais par l'observation. Où est donc la certitude ' Avicenne mourut l'an 428 de l'hégire ' Il faut lire y^^' à iaplace de y^j.»J (1037 de J. C), à l'âge de cinquante sept (Voyez Coran, sour. xvi. vers. 8.) an». (Voyez Mélanget, etc. de M. Munk.) " Pour Ij, lisez _j.
qu'ils prétendent trouver dans le raisonnement? Quelquefois aussi l'entendement se sert de premiers intelligibles ayant avec les (êtres) particuliers une conformité imaginaire, et n'emploie pas les seconds intelligibles obtenus par l'abstraction du second degré'. En ce cas, le jugement (porté par l'entendement) est vrai et équivaut à une sensation, parce que les premiers intelligibles sont plus conformes à l'externe par suite de leur accord avec lui. On peut donc admettre ce que les philosophes disent sur ce point, mais nous ne devons pas nous occuper de telles matières, parce qu'elles entrent dans la catégorie des choses dont l'examen nous est défendu par cette maxime: Le vrai croyant doit s'abstenir de ce qui ne le regarde pas. En effet, les questions naturelles n'ont aucune importance pour nous, sous le point de vue de la religion ni sous celui de l'entretien de la vie. C'est donc pour nous un devoir de ne pas nous en occuper.