SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

French

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Passons à leurs jugements au sujet des êtres qui sont hors de la portée des sehs, c'est-à-dire des êtres spirituels, ceux dont l'étude forme la science divine, ou la métaphysique. Je ferai observer que l'essence de ces êtres nous est absolument inconnue, que la compréhension ne saurait l'atteindre et que le raisonnement est incapable i'. 1,5. de nous la faire connaître. La preuve en est que l'abstraction appliquée aux cires externes particuliers dans le but d'en obtenir des intelligibles (universaux) n'est possible qu'à l'égard des êtres dont la perception peut s'obtenir au moyen des sens, et, en ce cas, cette abstraction fournit des universaux; mais, en ce qui concerne les essences spirituelles, nous sommes incapables d'en obtenir des perceptions qui nous fourniraient, par l'abstraction, d'autres quiddités; car nos sens forment un voile qui s'interpose entre nous et ces essences. On ne peut donc pas employer ie raisonnement à leur égard, et on ne possède aucun moyen qui nous permette d'en établir l'existence. J'en excepte seulement ce que nous trouvons en dedans de nous-mêmes* ' Le texte est Irès-altéré ici; je lis; Telle est la leçon suivie par le traducteur relativement à l'âme humaine et au caractère de ses perceptions, surtout dans les songes, qui ont lieu pour tous les hommes. Ce qui est au-dessus de cela, tel que la nature de l'âme et ses attributs, est une matière si profonde, qu'il n'y a aucun moyen d'en prendre connaissance.

Les philosophes les plus exacts ont bien reconnu cette vérité, puisqu'ils ont déclaré que l'immatériel ne saurait être l'objet du raisonnement, vu qu'il est de règle que les prémisses d'im raisonnement (oti syllogisme) doivent être essentiellement vraies ^ Platon, le plus grand de tous, a dit qu'on ne peut rien apprendre de certain au sujet des choses divines (des êtres métaphysiques), et qu'on ne peut en parler que d'après des vraisemblances et des probabilités, c'està-dire d'après des suppositions. Or, puisque nous ne parvenons à former une supposition qu'à la suite d'un effort et d'un travail d'esprit, et que la supposition qui paraît la plus probable nous suffit, de quelle utilité peuvent être ces sciences (métaphysiques) et leur étude? Et nous aussi, nous voudrions obtenir la certitude en ce qui regarde les êtres qui sont au delà des sens, (certitude) dont l'acquisition, selon les mêmes philosophes, doit être le but vers lequel se dirigera la réflexion.

Leur opinion que le bonheur suprême se trouve dans la perception de l'être tel qu'il est réellement, et que cette perception s'opère par l'emploi du raisonnement, est fausse et doit être rejetée. Expliquons I'. 3ifi. cela. L'homme est composé de deux parties, dont l'une, Ja partie spirituelle, est mêlée avec l'autre, qui est la partie corporelle. Chacune de ces parties a des moyens de perception qui lui sont propres, mais il n'y a qu'une seule partie, la partie spirituelle, qui recueille ces deux classes de perceptions. Elle reçoit tantôt des perceptions spirituelles et tantôt des perceptions corporelles, obtenant les premières par sa propre essence et sans intermédiaire, et les secondes au moyen des instruments du corps, savoir le cerveau et les sens. Chaque être capable de perception éprouve du plaisir dans l'acte de percevoir. L'enfant, à qui les premières perceptions corporelles arrivent, éprouve du plaisir à voir la lumière et à entendre des sons. La jouissance que l'âme ressent en recueillant des perceptions au moyen do sa propre essence et sans intermédiaire est, sans aucun cloute, la plus douce et la plus vive de toutes. Aussi, quand l'âme spirituelle reçoit une perception au moyen de cette faculté perceptive qui existe dans son essence et qui agit sans intermédiaire, elle éprouve une satisfaction et un plaisir indicibles; mais ce genre de perception ne peut s'opérer ni au moyen de la spéculation ni au moyen de la science. Pour l'exercer, il faut que le voile des sens soit écarté et que les perceptions corporelles disparaissent tout à fait.

Les Soufis recherchent souvent ces impressions afin d'éprouver le plaisir qui les accompagne, et, pour y parvenir, ils exercent sur euxmêmes des austérités dans la vue d'amortir les facultés ' du corps et de faire disparaître les perceptions qui lui sont propres. Ils essayent même de supprimer dans le cerveau la faculté de la réflexion, afin que l'âme se trouve en état de recueillir, au moyen de son essence, les perceptions qui lui sont spéciales; ce qui lui arrive quand elle se trouve débarrassée des perceptions corporelles qui viennent se mêler à elle et qui l'empêchent d'agir. Ils parviennent, de cette manière, à éprouver un sentiment do joie et de plaisir qu'on ne saurait exprimer. Quand même nous admettrions la vérité de ce qu'ils disent à ce sujet, nous ne devons pas moins déclarer que les (moyens dont ils font usage) sont insuffisants. P. 117.

« Les preuves et démonstrations fournies par la raison suiïisent, disent les philosophes, pour procurer à l'âme ce genre de perceptions et le plaisir qui en résulte. » Cela est complètement faux, ainsi qu'on vient de le voir: tout ce qui est démonstration et preuve fait partie des perceptions corporelles, puisque cela dérive des facultés du cerveau, 3o.

telles que l'imagination, la réflexion et la mémoire; or la première chose à faire, lorsqu'on veut obtenir la faculté de percevoir (les êtres du monde spirituel), c'est d'anéantir les puissances du cerveau, parce qu'elles s'opposent à l'exercice de cette faculté et lui portent atteinte.

Nous voyons les plus habiles parmi eux s'appliquer à l'étude de certains livres, tels que le Kilab es-Chefa, Ylcharat, le Nedjai^ et les traités dans lesquels Ibn Rochd (Averroès) a résumé le Fass^ (ou Organon) d'Aristote. Ils s'occupent à les feuilleter et à bien se pénétrer des démonstrations qu'ils renferment, dans l'espoir d'y trouver cette portion de bonheur (suprême qu'on leur avait promis); mais ils ne se doutent pas qu'en procédant ainsi ils multiplient les obstacles qui s'opposent à leur progrès. Pour agir de cette manière, ils se sont fiés à une parole que l'on attribue à Aristole, ou à El-Farabi, ou à Ibn Sîna (Avicenne), et qui est ainsi conçue: « Celui qui réussit à percevoir l'intelligence active, et qui s'est mis en contact avec elle dans la vie de ce monde, a obtenu la portion de bonheur qui lui revient. » Ils entendent par le terme intelligence acliveXa première classe des êtres spirituels, qui se laisse percevoir quand le voile des sens est écarté, et ils posent en principe que le contact avec cette intelligence s'opère au moyen d'une faculté perceptive qui s'acquiert par l'élude. Le lecteur a déjà reconnu la faiblesse de cette doctrine. Au reste, Aristote et ses disciples ont entendu, par les mots contact el perception, cette perception que l'âme exerce au moyen de sa propre essence et sans intermédiaire, mais qui n'a lieu qu'après l'entier écartemenl des voiles des sens.

' Ce» Iroi» ouvrages sont d'Avicenne. averllssemenl.s) esl un pelit recueil de M. Munk nous a fail connaitre le contenu doctrines el maximes philosopliiqucs. On de la grande encyclopédie pliilosopliique a composé un grand nombre de comiufnintitulée Et-Chefa. (Voy. Mélanges de phi- laircs sur ce dernier livre, ([ui, à ce que losopliic juive et arabe, p. 355.) Le Nedjat nous apprend le bibliographe Maddji Khaest un abrégé de cet ouvrage; il se trouve iifa (t. I, p. 3oi), est très-obscur et fori imprimé à la (in de l'édition du Canoun. diincilc à comprendre. L'Icliarat ouat-Tenbîliat (indications et ' Voyez ci-devant, p. iSi.

Ils enseignent que la jouissance produite par ce genre de perception est réellement le bonheur (suprèuje) qui a été promis (aux i>. hommes); mais c'est encore là une doctrine chimérique. Nous savons, d'après les principes établis par eux-mêmes, qu'il se trouve, au delà de l'action des sens, un autre genre de perception appartenant à l'âme et exercé par elle sans aucun intermédiaire; nous savons même que cette perception procure à l'àme une joie extrêmement vive; mais rien ne nous dit que ce soit là le bonheur qu'on doit éprouver dans l'autre monde. Je ne nie pas toutefois qu'une telle perception ne soit une des jouissances dont ce bonheur se composera.

• Le bonheur, disent-ils encore, consiste en la perception des êtres (spirituels) et à les voir tels qu'ils sont. » C'est là une opinion tout à fait insoutenable. Nous avons déjà fait remarquer, en signalant les erreurs et méprises auxquelles la doctrine du laubid^ a donné lieu, combien est faux le principe que ce qui existe se borne, pour chaque être capable de perception, aux seules perceptions qu'il a pu recueillir. « Ce qui existe, avons-nous dit (ailleurs), est trop vaste pour être compris (par notre entendement); l'homme ne saurait saisir en totalité ni les êtres spirituels ni les êtres corporels. » Il résulte de toutes les opinions rapportées ici comme provenant des philosophes que la partie spirituelle (de l'homme), aussitôt qu'elle se détache des facultés corporelles, exerce un genre de perception qui lui est propre et qui s'applique à une certaine classe de perceptibles, c'est-à-dire aux êtres dont l'homme peut prendre connaissance. Or cette partie est incapable de les connaître tous et d'en embrasser la totalité, car le nombre des êtres est sans limite'-. Le sentiment de plaisir que cette perception peut procurer est analogue à celui que l'enfant, dans son premier âge, ressent aux perceptions qu'il recueille par la voie des sens. Comment donc osent-ils allirmer que la connaissance de la totalité des êtres nous sera acquise, et que le bonheur (éternel), celui que le législateur (inspiré) nous a promis.

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sera alors notre partage, quand bien même nous n'aurions pas travaillé pour mériter cette faveur? Repoussons avec horreur de pareilles déclarations.

Ils disent encore que l'homme a le pouvoir de corriger son âme r. 3ifi. et de l'épurer en s'habituant à des actes louables et en évitant ce qui mérite le blâme. Cette proposition est fondée sur l'opinion que le plaisir éprouvé par l'âme, en obtenant des perceptions au moyen de sa propre essence, est, en réalité, le bonheur (suprême) qui a été promis aux hommes. « En effet, disent-ils, les (pensées et les actes) vils empêchent l'âme d'accomplir ce genre de perceptions, en la soumettant à l'influence des facultés que le corps lui a fournies et en lui commimiquant la teinture qu'il a contractée. « A cet égard, nous avons déjà fait observer que la félicité et la misère (éternelles) sont des sujets placés hors de la portée des facultés perceptives tant du corps que de l'âme. Donc cette correction de l'âme, correction au moyen de laquelle ils prétendent arriver à la connaissance du (bonheur éternel), ne sert qu'à procurer la jouissance qui résulte de la perception opérée par l'âme, perception qui résulte de l'emploi des syllogismes et des lois du raisonnement; mais quant à ce bonheur que le législateur (inspiré) nous a promis, sous la condition que nous obéirions à ses ordres en faisant de bonnes actions et en travaillant pour acqtiérir des qualités louables, c'est là un sujet auquel les facultés perceptives d'aucune créatuie douée de perception ne sauraient atteindre.

Leur grand oracle, Abou AU Ibn Sina (Avicenne), s'était aperçu de cette vérité, ayant inséré dans son Kitab el-mebda oua 'l-maad (traité de l'origine de fàme et de son retour à Dieu)^ un passage dont voici le sens: « Le retour de l'âme et tout ce qui s'y rattache sont de ces choses qu'on parvient à connaître au moyen des preuves intellectuelles et du raisonnement, car elles sont en rapport direct avec ce qui est dans la nature, rapport parfaitement bien connu; elles se présentent aussi ' Le mol <i est de trop.

(le la môme manière que les autres choses naturelles. Nous avons donc ' assez de latitude pour les discuter à l'aide du raisonnement. Mais quant à la résurrection du corps et à ce qui s'y rattache, rien de tout cela ne se laisse démontrer par la simple raison, vu que ce sont des matières auxquelles il n'y a rien d'analogue. On les trouvera exposées dans la loi véridique mohammédienne, et c'est là où il faut en revenir si l'on veut obtenir des éclaircissements sur ce sujet. • Le lecteur voit maintenant que cette science ne conduit pas au but que les philosophes se sont proposé et autour duquel ils tournent encore sans l'atteindre. Ajoutons qu'elle renferme des principes contraires à la loi divine et en opposition avec le sens évident des textes sacrés. La seule utilité qu'elle peut avoir, autant que nous le sachions, c'est d'aiguiser l'esprit en le rendant capable d'obtenir, au moyen i' no. de preuves et de démonstrations, la faculté de raisonner avec exactitude et justesse. Cela doit arriver, parce que l'art de la logique impose l'obligation d'observer scrupuleusement les lois qui règlent la forme et* la composition des syllogismes.

On fait im grand usage des syllogismes dans les sciences philosophiques, telles que la physique, les mathématiques et la métaphysique. L'étudiant (jui cultive ces branches de connaissances parvient donc, à force d'employer fréquemment la démonstration et d'observer les lois du raisonnement, à acquérir la faculté d'exposer avec netteté et précision les arguments et les preuves dont il veut se servir. Ces arguments (fondés sur la raison) ne suffisent toutefois pas au but que les philosophes se sont proposé; on peut tout au plus les regarder comme les règles les plus sûres à observer dans la discussion des questions spéculatives^.

Voilà, en somme, l'utilité de cet art. Ajoutons qu'il nous fait con-. naître les systèmes de doctrine professés chez les divers peuples de l'univers et les opinions de ces peuples. Quant au mal ([ui en résulte, le lecteur vient de l'apprendre. Aussi je recounnande fortement à ' Pour bis, lisez Ui. ' Pour^L^^I, lisez jLkiill, avec les Pour ^1, lisez y manuscrits C et D et l'édition de Boulac.

celui qui veut étudier ces sciences de se tenir toujours en garde contre les suites pernicieuses qui en résultent, et de ne pas s'y engager avant de s'ctrc bien pénétré des doctrines renfermées dans la loi divine et de s'être mis au courant de ce que l'exégèse coranique et la jurisprudence offrent de certain. Personne ne doit s'y appliquer, qui ne s'est pas rendu maître ' des sciences religieuses. Il y a malheureusement peji d'étudiants en philosophie qui parviennent à éviter les dangers que je viens de signaler. C'est Dieu qui, par sa grâce, conduit les hommes à la vérité; c'est lui qui leur sert de guide, et, si Dieu ne nous avait pas diriçfés, nous n'aurions jamais pu nous tenir dans la bonne voie. {Coran, sour. vu, vers. 4i.)

La vanité de l'asirologie démontrée. — Cet art est fondé.sur des principes dont la faiblesse est évidente. — Les conséquences en sont dangereuses.

Les professeurs de cet art prétendent que, par la connaissance des P. 221. vertus'' des astres et de leur influence sur les êtres simples et les êtres composés auxquels les éléments ont donné naissance, on peut savoir d'avance les événements futurs. D'après ce principe, les positions des sphères' et des astres indiqueraient les événements de toute espèce'' qui doivent arriver, tant généraux que particuliers".

Les anciens astrologues pensaient que la connaissance des vertus des astres et de leurs influences s'obtenait par l'expérience, et que, pour y parvenir, il faudrait vivre pendant une époque bien plus longue que les âges réunis de tous les hommes. " En effet, (disaient-ils,) l'expérience e.st le fruit d'observations plusieurs fois répétées dans le but d'arriver à une connaissance (certaine) ou à une supposition (probable). Mais quelques astres prennent une période très-longue pour faire une révolution, et, pour en faire plusieurs, il leur faudrait une suite de siècles bien plus étendue que les âges réimis de tous les hommes. • ' Je lis '(^ â la place de J^. l'édition de Boulac et les manuscrit» C ' Littéral. « des forces. » et D.

D IBN KHALDOUN. 241 D'autres astrologues moins intelligents déclarèrent que la connaissance des vertus des astres et de leurs influences s'était obtenue par une révélation divine. C'est là une opinion si mal fondée, que nous n'avons pas besoin de la réfuter. L'ne preuve évidente de sa fausseté nous est offerte par le fait que, de tous les hommes, les prophètes étaient les plus éloignés de la pratique des arts, et qu'ils n'entreprenaient jamais de prédire les événements futurs, excepté dans les cas où Dieu leur en donnait l'autorisation. Comment donc ces gens (les astrologues) osent-ils prétendre qu'ils connaissent l'avenir au moyen d'un certain art et enseigner une telle doctrine à leurs disciples?

Ptolémée et les astrologues des derniers siècles pensaient que les indications fournies par les astres étaient dans l'ordre de la nature, puisqu'elles provenaient d'un mélange qui s'était fait entre les astres et les êtres matériels'. "L'action des deux grands luminaires, dit-il, et leur influence sur les êtres matériels sont si manifestes, que personne ne saurait les nier. Telle est, par exemple, l'action du soleil, qui amène la vicissitude des saisons, dont elle change même les températures, et qui opère la maturation des fruits et des grains; telle est aussi l'action exercée par la lune sur les êtres de constitution humide et sur l'eau, sur la coction des matières P- m. sujettes à se corrompre et sur le concombre^. » Il dit plus loin: « Après les deux grands luminaires', viennent les astres; et, à leur égard, nous avons deux manières d'opérer. Dans la première, on accepte ' Littéral, «les ôtres élémentaires,» vrage sans pouvoir les trouver. On a déjà c'esi-à-dire formés des quatre éléments. vu (i" partie, p. 81) que les Arabes pos- ' Cela veut dire sans doule que les eu- sédaient une prétendue traduction de la curbi lacés arrivent à leur maturité à l'é- Politique d'Arislote et de ses Economiques. poque de la pleine lune, et qu'à partir de L'ouvrage qu'ils citent comme une trace moment leur cliair se détériore, duclion de l'histoire de Paul Orose, et ' L'auteur nous apprend plus loin que dont Ibn Khaldouu a inséré plusieurs exces passage» ont été pris dans les ouvrages traits dans son histoire anlé-islamitc, est de Ptolémée, et surtout dans le Livre des une fabrication du même genre, et je suis quatre, c'est-à-dire le traité d'astrologie, Irès-porté à croire que le Livre des quatre intitulé Tetrabiblion ou Qaadripartitum. Je est encore une de ces prétendues trnducles ai cherchés dans le texte grec de cet ou- tions.

franchement les doctrines transmises à ieur sujet par les grands maîtres dans cet art; mais c'est là une concession dont l'esprit n'est nullement satisfait. Dans la seconde, on a recours à des conjectures et à l'expérieuce: on compare chacun de ces astres avec un des grands luminaires dont la nature et l'influence sont évidentes et bien connues'; on examine ensuite si la vertu et le tempérament de cet astre augmentent en force lorsqu'il est en conjonction (avec le soleil), et l'on s'aperçoit ainsi si l'astre, par sa nature, s'accorde (avec le soleil) ou s'il perd sa lorce; dès lors, on a reconnu les (influences qui sont) contraires à celle (de l'astre). Ayant ainsi découvert les vertus de chaque astre observé isolément, on sait quelles seront les vertus des astres réunis. Pour y parvenir, on les étudie quand ils sont en trine aspect, en quadrature, etc. Les connaissances qu'on acquiert ainsi dérivent (de celle) des natures des (douze) signes comparées avec celles du grand luminaire. C'est ainsi qu'on parvient à connaître les vertus de tous les astres. Qu'ils influent sur l'atmosphère, c'est une chose évidente, et le mélange de ces influences avec l'atmosphère réagit sur tout ce qui est au-dessous en fait d'êtres qui ont eu une naissance. Les gouttes de sperme et les germes tirent de là leurs caractères particuliers et deviennent des états^ pour les corps qui doivent s'en former, ainsi que pour les âmes qui se rattacheront à ces corps, qui y entreront par infusion et leur devront la plénitude de leur existence. Ces gouttes et germes sont aussi des états pour tout ce qui est accessoire aux âmes et aux corps, puisque leur caractère essentiel reparaît dans les êtres auxquels ils donnent naissance. » Il dit plus loin: « C'est là mon opinion personnelle, mais je ne la donne nullement pour certaine. (L'influence des astres) ne procède pas d'un décret divin, » — l'auteur veut dire de la prédestination (de Dieu); — « elle consiste uniquement en une réunion de ces influences naturelles qui sont les causes des événements. Le décret divin est antérieur à I'. 3j3. toute chose. » Telle est, en somme, la doctrine de Ptoicmée et de ses ' Il faut lire Ui^, avec l'éclilion de ' Le mol élat[^\^] paraît signifier ici Boulac et les manuscrits C cl D. berceau, matrice.

UIBN KHALDOUN. 243 disciples, doctrine qu'il a insérée dans son Livre des quatre et dans d'autres écrits.

On voit par là combien sont faibles les principes sur lesquels on a fondé cet art. En eflet, la connaissance d'un événement futur ou la supposition qu'on peut former à ce sujet provient de la connaissance de tout ce qui peut influer sur cet événement, savoir: l'agent, le patient', la forme et le but, ainsi que nous l'expliquerons* en son lieu et place. Or les vertus des astres, s'il faut nous en tenir à la déclaration des astrologues, ne sont que des agents, et la partie composée des éléments est la patiente. De plus, toutes ces vertus ne sont pas actives d'elles-mêmes; il y en a d'autres qui agissent avec elles sur le corps matériel. Telles sont la vertu génératrice qui appartient au père, et fespèce qui existe déjà dans la goutte de sperme; telles sont aussi les vertus particulières qui servent à opérer la distinction entre les diverses espèces qui appartiennent au même genre, et d'autres encore. Or admettons (|ue les vertus stellairos aient acquis toute leur force, qu'elles ne forment (ensemble) qu'un seul agent d'entre toutes les causes qui agissent sur les événements, et que nous connaissions bien ces vertus et ces influences; alors on nous impose encore l'obligation d'avoir recours à des conjectures et à des présomptions, de sorte que nous n'aboutissons qu'à former une (simple) supposition relativement à l'arrivée de l'événement. Mais le pouvoir de faire des conjectures et des présomptions n'appartient qu'à celui qui se livre à des spéculations, et ne se trouve que dans sa fa^ciilté réflexive; donc la conjecture et la présomption ne peuvent être ni les causes immédiates ni les causes secondaires d'un événement quelconque. Nous sommes, dès lors, obligés de les laisser de côté et de reculer depuis la supposition jusqu'au doute. Voilà à quoi l'on arrive, même en connaissant d'une manière précise et inattaquable les vertus des astres.

' Lilléral. « le récipient. > Je n'ai pas trouvé le passage auquel l'au- ' Les manuscrits C et D el l'édition de leur nous renvoie. Boulac portent (j<^ • a été expliqué. » — 3i.

Ajoutons que cette connaissance en implique une autre qui s'y rattache, celle des calculs au moyen desquels on détermine la marche des astres afin de pouvoir déterminer leurs diverses positions. Piienne prouve que chaque astre ait une vertu particulière; le procédé employé par Ptolémée dans le but de reconnaître les vertus des cinq astres, en jugeant de ces astres par analogie avec le soleil, est d'une P. ï2i. grande faiblesse, vu que la force du soleil est tellement supérieure aux forces (ou vertus) réimies de tous les astres, qu'elle les domine complètement. On n'aperçoit presque jamais que les vertus des astres reçoivent un accroissement ou subissent une diminution au moment des conjonctions. Ptolémée lui-même en fait l'aveu. Toutes ces considérations suffisent pour renverser l'opinion que l'astrologie peut nous faire connaître d'avance les événements qui doivent arriver dans le monde des éléments. Au reste, l'influence que les astres exercent sur les êtres situés au-dessous d'eux est tout à fait imaginaire, puisque, dans le chapitre sur le tauhid, nous avons formellement démontré que Dieu est le seul agent. Les scolastiques (orthodoxes) tiennent d'autant plus à fonder leurs arguments sur le principe de l'agent unique, que le rapport des causes aux effets est une quiddité mconnue; ce qui est tellement évident que tout éclaircissement serait inutile. D'ailleurs, la raison de l'homme est justement suspecte quand elle juge des influences qui se manifestent à ses yeux; aussi le rapport (de l'eflet à la cause) peut-il s'établii- autrement que par l'opération des influences dont on est convenu de reconnaître l'existence.

On peut même supposer que la puissance divine sert de lien entre les causes et leseff'ets, de même qu'elle a lié ensemble tous les êtres, tant du monde supérieur que du monde inférieur.

Au reste, la loi révélée attribue tous les événements à la puissance de Dieu et repousse la doctrine contraire. Les déclarations faites par les prophètes renferment aussi la condamnation de l'astrologie et de la doctrine des influences planétaires; un examen suivi des textes sacrés suflira pour attester ce fait. Le prophète a dit: Le soleil et la lune ne s'éclipsenl ni pour la vie ni pour la morl de personne. Il a dit aussi: Parmi mes serviteurs, il y en a qui croient en moi et il y en a d'autres qui ny croient pas; celui qui dit, « La pluie que nous recevons vient de la bonté de Dieu et de sa miséricorde, » croit en moi et ne croit pas aux astres; celui qui dit. • La pluie que nous recevons vient d'une telle étoile, » ne croit pas en moi et croit aux astres. Celle tradition est parfailemcnl authentique.

Le lecteur voit maintenant la vanité de l'astrologie, vanité démontrée par la révélation, par la faiblesse des principes d'où cet i'. i-y. art dérive et par la raison. Ajoutons qu'il est nuisible à la société par les croyances dangereuses qu'il propage ciiez le vulgaire. Quand, par hasard, un jugement astrologique s'accompht, on ne cherche pas à vérifier les principes qui l'ont motivé, et les ignorants, cédant à leur engouement, s'imaginent, mais bien à tort, que tous les jugements fournis par l'astrologie doivent recevoir leur accomplissement. Cela les mène à attribuer aux choses un autre créateur que Dieu. Parmi les mauvais effets de l'astrologie, j'en indiquerai encore un ' qui se reproduit très-souvent sous les diverses dynasties régnantes: elle porte les hommes à s'attendre à des événements qui viendront interrompre (la prospérité de l'Etat); et cette atlenle encourage les ennemis de l'empire ■' et les ambitieux à commettre des actes de violence et à se jeter dans la révolte. De ceci nous avons nous-mêmes vu de nombreux exemples.