SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

French

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La littérature {adeb).

Bien que celte science n'ait pas d'objet spécial dont elle puisse examiner les accidents afin d'en constater l'existence, elle est cidtivée par les amateurs du (beau) langage à cause du profit qu'on peut en ' Voyez la i" partie, p. aS. — Il fut parce qu'il avait demeuré très-longtemps nommé Djar Alla h (le voisin de Dieu), à la Mecque.

tirer. C'est par son moyen qu'on parvient à composer avec élégance, ' o^' en vers et en prose, des morceaux reproduisant le style et les tournures des Arabes du désert. Pour acquérir cette faculté, on apprend par cœur beaucoup de leurs expressions, et on s'assure ainsi la probabilité du succès. On recueille dans ce but (et on met par écrit) d'anciens poëmes, et des morceaux de prose cadencée dont les rimes correspondent bien ensemble, et on y mêle par-ci par-là assez de problèmes philologiques et grammaticaux pour que le lecteur, après les avoir parcourus tous, se trouve posséder la plupart des règles auxquelles le langage est soumis. On choisit parmi les récits consacrés aux journées (et aux combats) des anciens Arabes autant qu'il en faut pour rendre intelligibles les allusions offertes par leurs poëmes, et on y ajoute les généalogies les plus importantes et les plus célèbres, ainsi que les apecdotes les plus répandues chez ce peuple.

Cela a pour but de procurer au lecteur qui parcourt un traité (de littérature) la connaissance du langage dont se servaient les (anciens) Arabes, la tournure de leurs phrases et leurs modes d'expression, de sorte que rien de toutes ces matières ne lui reste inconnu. Pour s'approprier cette connaissance, il doit avoir bien compris ces passages avant de les apprendre par cœur; aussi se trouve-t-il obligé d'étudier d'avance tout ce qui peut servir à les faire comprendre.

Les littérateurs définissent leur art en disant qu'il consiste à apprendre par cœur les poëmes des (anciens) Arabes et les anecdotes qui les concernent, et à recueillir quelques notions de toutes les sciences. Ils veulent parler ici des sciences qui se rapportent à la langue et de celles qui ont pour objet la loi révélée, envisagée uniquement sous le point de vue du texte; on sait que ce texte est fourni par le Coran et la Sonna. Aucun autre genre de connaissances ne se trouve dans le langage de ces Arabes. Il est vrai que les modernes ont introduit dans la littérature des notions nouvelles, par suite de leur application à la science des ornements, et, comme ils emploient volontiers dans leurs poëmes et dans leurs épîtres des mots à double entente, ils les y ont fait entrer, ainsi que les termes techniques dont on se sert dans les écoles. Celui qui s'occupe d'étudier la littérature a donc besoin de connaître ces termes, afin,de pouvoir en apprécier la valeur quand il les rencontre. P. 196. Nous avons entendu dire à nos professeurs, dr<ns leurs cours d'enseignement, que cette science s'appuyait sur quatre recueils: YAdeb el-Kateb (notions littéraires à l'usage des secrétaires-rédacteurs) d'ibn Coteïba', le iCa me/ (parfait) d'El-Mobarred ^, le Beïyan oaa't-Tebyan (l'exposition et l'indication) d'El-Djabed' et les Newader (notions ciu'ieuses) d'Abou Ali '1-Cali *, le Baghdadien. Les autres ouvrages sur le même sujet ne sont que des imitations et des développements de ceux-ci; les savants des derniers siècles en ont composé un trèsgrand nombre.

Dans les premiers temps de l'islanjisme, le chant formait une des branches de la littérature, parce qu'il était un accessoire de la poésie, en ce sens qu'il servait à la modider. Sous la dynastie des Abbacides, les secrétaires-rédacteurs, et ceux d'entre les gens comme il faut qui se distinguaient par leurs talents, cultivaient le chant, tant ils désiraient se familiariser avec la marche de la phrase poétique et avec les divers genres de poésie. Leur attachement à cette pratique ne portait alors aucune atteinte ni à leur réputation comme hommes de bien ni à leur dignité.

Le cadi Abou'l-Fcredj el-Ispahani*, écrivain dont personne n'ignore le grand mérite, est l'auteur du Kiiab el-Aghani (livre des chansons), ouvrage dans lequel il a rassemblé beaucoup d'anecdotes concernant ' Abd Allah Ibn Moslem IbnCoteiba, l'auteur de l'Adeb el-Kaleh et du Kilah al- Mtiaref, mourut en l'an 270 (884 de J. C).

' Abou '1-Abbâs Mohammed Ibn Yezîd el-Mobarred. célèbre philologui', mourut à Baghdad, vers l'an a86 (899 de J. C).

* Abou Ali Somaîl Ibn al-Cacemel-Cali, natif de Diar Bekr, jouissait d'une haute réputation comme philologue. Il passa quelque temps à Baghdad et mourut à Cordoue, en Espagne, l'an 356 (967 de J. C). ' Abou 'l-Feredj Ali Ibn elHoceïn el- Ispahani, l'auteur du Kilab el-Aghani, mourut à Baghdad, l'an 356 (967 de J. C). Il portail le titre de Itateb [scribe), mais rien n'indique qu'il ait jamais rempli les fonctions de cadi.

ies (anciens) Arabes, avec leurs poënies, les récits de leurs combats, leurs généalogies et des notions sur leurs dynasties. 11 prit pour base de son travail le recueil de cent chansons que les musiciens de la cour de Haroun er-Rechîd avaient faites pour ce khalife. En traitant son sujet, il est entré dans les détails les plus grands et les plus complets; aussi dois-je déclarer que ce livre est le magasin où se trouve tout ce qui concerne les Arabes. 11 ofire en un seul corps tous les traits, jusqu'alors disséminés, par lesquels ils s'élaienl distingués autrefois, tant dans les divers genres de la poésie que dans l'histoire, la musique, etc. C'est une compilation à laquelle, autant que je le sache, aucune autre ne saurait être comparée sous ce rapport; c'est le traité le plus complet que puisse rechercher un amateur de la littérature, c'est celui auquel il doit s'arrêter; mais comment pourra-t-on se le procurer.** Nous allons maintenant justifier d'une manière générale les observations que nous avons déjà faites relativement aux sciences qui se rattachent au langage. Dieu dirige vers ta vérilé.

Le langage esl une faculté qui s'acquiert comme celle des arts'. P. t^-j.

Toutes les langues sont des facultés qui, à l'instar des arts, s'acquièrent par la pratique. Ce sont, en effet, des qualités acquises à l'organe de la langue et servant à exprimer les pensées. La faculté du langage opère plus ou moins bien, selon le degré de perfection qu'elle a atteint; mais ceci s'applique non aux mots pris isolément, mais aux phrases. Quand on arrive à posséder parfaitement l'art de composer (des phrases avec) des mots isolés, dans le but d'exprimer des pensées, et qu'on observe (les règles qui président à) la manière de combiner (les mots) qui amènent un accord (parfait) entre le discours et les exigences de l'état (des choses qu'on veut énoncer), on a atteint ' M. de Sacy a publié, dans son Antho- adopté sa traduction en y faisant quelques logie grammaticale, le texte de ce chapitre changements, et dis sept chapitres qui le suivent. J'ai 4a.

son but et acqtiis le talent de communiquer ses idées à celui nui écoute: c'est là ce qu'on exprime par le terme belagha (réalisation, art de bien parler). Or les facultés d'acquisition ne se produisent que par des actes répétés: en effet, l'acte a lieu une première fois, ce qui communique à l'àme une certaine qualité; l'acte étant répété, cette qualité (ou modification) devient un état, c'est-à-dire une qualité qui n'est pas fortement enracinée; lorsque l'acte s'est répété fréquemment \ il y a faculté acquise, c'est-à-dire une qualité fortement enracinée.

Quand les Arabes possédaient la faculté de bien parler leur langue, celui d'entre eux qui cherchait à bien se servir de la parole entendait les discours des gens de sa tribu, les idiotismes qu'ils employaient dans leurs conversations, et les tournures dont ils faisaient usage pour énoncer leurs pensées. C'est ainsi que l'enfant, en entendant employer les mots isolés, les apprend par cœur avec leurs significations^, puis reçoit et retient de même les diverses formes des phrases composées. Cet exercice, de la part de l'ouïe, ne cesse de se renouveler à chaque instant et avec toute sorte de personnes; (l'enfant) emploie si souvent (les divers termes du langage) que cela finit par devenir pour lui une P. 398. faculté acquise, une qualité enracinée, et qu'il devient lui-même aussi arabe que son entourage.

C'est ainsi que les langues et les idiomes ont passé de génération en génération, et que les enfants et les étrangers les ont appris. C'est là aussi ce qu'on entend par le dicton vulgaire: La langue des Arabes leur est venue par un instinct naturel; cela signifie qu'elle est pour eux un,e faculté acquise de prime abord, et que, si d'autres l'ont apprise d'eux, ils ne la tiennent d'aucun autre peuple.

La faculté du langage s'est altérée 'parmi les (Arabes) descendants de Moder, par suite des fréquentes relations qu'ils ont eues avec des ' Pour (j^, je lis iX^Vr), avec l'édilion le manuscrit A, par l'édition de Boulac et de Boulac et les manuscrits A et D. parle texte inséré dans VAntliologie gram- J'insère les mois L_^-oIa/» j après maticale de M. de Sacy. «^1.5^1. Cette correclion esl autorisée par * Je regarde le mot U comme explélil'; nations élrangères. Voici comment celle allération s'est produite: une nouvelle génération entendait des hommes qui, pour énoncer leurs pensées, faisaient usage de formes différentes de celles qui sont propres aux Arabes, et elle contractait l'habitude de s'en servir elle-même pour énoncer ses idées, à cause du grand nombre d'étrangers qui conversaient avec les Arabes; mais, en même temps, elle entendait ceux-ci employer les formes de leur langue. Il résulta de là (pour cette nouvelle génération) une confusion et un mélange; elle prit à l'un et à l'autre des deux idiomes une partie (de leurs locutions) et se forma une nouvelle faculté, inférieure à la première'. Voilà la cause réelle de la corruption de la langue arabe, et c'est là aussi la raison pour laquelle l'idiome de la tribu de Coreïch était le plu?

élégant et le plus pur de tous les dialectes arabes; car ce peuple était, de tous les côtés, le plus éloigné des pays occupés par les étrangers. Il en était de même, mais avec quelque infériorité, des autres tribus qui environnaient celle-ci, telles que les Thakîf, les Hcdeïl, les Khozaâ, les Béni Kinana, les Ghatafân, les Béni Aced et les Béni Temîm. Quant aux tribus (arabes) plus éloignées de celle de Coreïch, telles que les Rebîa, les Lakhm, les Djodam, les Ghassan, les lyad, les Codâa et les Arabes du Yémen, tribus qui avoisinaient des contrées occupées par les Perses, les Grecs'' et les Abyssins, la faculté de parler l'idiome arabe n'était pas parfaite chez elles, par un effet de leur mélange avec des étrangers; et, suivant les gramnfiairiens arabes, leur distance plus ou moins grande du pays des Coreïch peut servir de règle pour juger du plus ou moins de pureté de leurs dialectes.

le traducteur turc n'en a lenu aucun la conjonclion ici ne change rien au sens compte. (Voyez aussi la noie de M. de Sacy de la phrase.

damYAnlhol. gramm. p. 344.) ' L'insertion du mot «^y'. est autorisée c>J04 à la place de c>jb? La présence de Bouiac et la traduction turque.

p. 599. La langue actuelle des Arabes (Bédouins) ' est un idiome spécial, différent de ceux des descendants de Moder et des Himyérites.

Nous voyons que (les Arabes de nos jours) suivent les lois de l'idiome de Moder dans renonciation de leurs pensées et dans la manière d'exprimer nettement leurs idées, si ce n'est toutefois qu'ils négligent l'emploi des voyelles désinentielles dont l'utilité consiste à distinguer l'agent de l'objet de l'action. Au lieu de ces voyelles, ils ont recours à la position respective des mots et à certains accessoires servant à indiquer les nuances de la pensée qu'il s'agit d'énoncer. Mais l'avantage, en ce qui regarde la manière d'exposer la pensée et de l'exprimer avec précision, est tout entier en faveur du langage de Moder; car, bien que l'icliome actuel indique les mêmes idées par les mêmes mots que le langage (ancien), il ne marque pas si nettement ce qu'on nomme l'exposé de l'étal, c'est-à-dire les (traits et nuances) que les faits (dont on veut parler) doivent offrir nécessairement et qu'on est obligé d'indiquer. En effet, il n'y a point de pensées qui ne soient (comme) entourées^ de certaines circonstances spéciales, et, pour que le but qu'on se propose en parlant soit atteint, il faut nécessairement avoir égard à ces circonstances, puisqu'elles sont des qualités qui modifient la pensée. Dans la plupart des idiomes, ces circonstances s'expriment par des mots inventés exprès pour cette fonction; mais, dans la langue arabe (ancienne), elles s'indiquent au moyen de certaines modalités et de certaines manières d'associer les mots et de les assembler; l'inversion, l'ellipse, les voyelles désinentielles, tels sont les procédés qui s'y ' Les Arabes dont l'auleur parle dans de la Syrie et de l'Arabie et ceux qui ce chapitre et les suivants sont ceux qui s'emploient dans le sud de la Tunisie el s'adonnent à la vie nomade dans la Mau- de l'Algérie. Je dois ajouter queles Arabes ritanic. Il parait avoir cru que leur dia- de la Mauritanie sont tous originaires lecte était tout à fait ou presque semblable d'Oman, province de l'Arabie où, de tout à celui des Arabes nomades de l'Orient. Il temps, on parlait un dialecte très-cory a cependant de grandes dilTérences entre rompu, les idiomes arabes parlés dans les déseris ' 11 faut lire (jl i>j.ï.

D'JBN KHALDOUN. 335 emploient. Quelquefois aussi elles sont exprimées par des lellres qui ne sauraient (être isolées et) former des mots par elles-mêmes'. C'est pour cela que le langage des Arabes se divise, comme nous l'avons dit, en diverses catégories, à raison des diverses manières d'exprimer ces modifications. Oi- la langue arabe, pour cette raison ^ se dis- P. 3oo.

tinguail de tous les autres idiomes par une plus grande concision, parce qu'elle désignait les pensées par un plus petit nombre de mots, et c'est là ce qui a fait dire au Prophète: «J'ai reçu (de Dieu) des paroles qui disent beaucoup, et mon style se distingue par une extrême concision. » On remarque un exemple de cela dans l'anecdote que l'on raconte d'Eïça Ibn Omar'. Un grammairien lui avait dit qu'il croyait avoir remarqué dans le langage des Arabes une sorte d'abondance oiseuse, en ce qu'on pouvait dire, pour exprimer une seule et même pensée, Zeîdon caïman (Zeidus stans), ou inna Zeidan caïnion (certe Zeidus stans), ou enfin inna Zeîdan^ lecaïrnon (certe cquidcm Zeidus slans). Eïça lui répondit que ces trois manières de s'énoncer difTéraicnl pour le sens: la première s'adresse à une personne qui ne pensait pas même si Zeid était debout; la seconde, à une personne à laquelle on avait dit cela et qui ne l'avait pas cru; enfin la troisième, à une personne qu'on savait être dans la disposition de s'obstiner à ne pas croire ce qu'on lui disait. La différence de l'expression est donc motivée par la différence des circonstances.

- Cette faculté de s'exprimer clairement et correctement se conserve encore aujourd'hui chez les Arabes, et l'exercice n'en a jamais été négligé. N'écoutez donc pas les sornettes de certains grammairiens, tout occupés de la syntaxe des désinences, mais dont les esprits ne sauraient s'éleverjusqu'à la connaissance réelle des choses; (ne les croyez pas) quand ils prétendent que l'art d'exprimer correctement ses ' Il s'agil des lellres qu'on ajoute au ' Eïça Ibn Omar, célèbre grammairien verbe primitif afin d'en obtenir les formes de la tribu de Tbakîf, mourut l'an i/ig de dérivées, le» temps, les modes, etc. l'hégire {766 de J. C).

' Pour osLii, lisez eUjJ. ' Pour i\jj, lisez liwj.

336 ' PROLÉGOMÈNES pensées est perdu aujourd'hui et que la langue arabe est dégénérée, et cela uniquement à cause du ' h r..cernent qui est survenu par rapport aux désinences dont l'emplOi régulier et systématique fait l'objet capital de leurs études. C'est là une assertion que leur a suggérée la partialité (pour leur propre occupation), et une idée qui s'est emparée de leur esprit à cause de leurs vues très- bornées. Autrement ne voyons-nous pas que les mots arabes, dans leur grande majorité, conservent encore aujourd'hui les significations qui y avaient été attachées lors de leur institution primitive; qu'on trouve encore dans le langage des Arabes la même capacité d'exprimer ce que l'on veut dire; que les différences qu'on observait précédemment dans cette langue, relativement au plus ou moins de clarté de l'expression, s'y rencontrent encore aujourd'hui; enfin que toutes les formes et toutes les variétés du discours, soit en prose, soit en poésie, se retrouvent p. 3oi. encore dans leurs entretiens? On rencontre parmi eux des orateurs qui exercent le pouvoir de féloquence dans leurs réunions et leurs assemblées, et des poètes habiles dans l'emploi qu'ils savent faire des diverses formes du langage. Un goût sain et un esprit naturellement droit, voilà tout ce qu'il faut pour reconnaître cette vérité. Il ne manque donc au langage de ces Arabes, pour être tout à fait semblable à celui des livres, que l'usage des voyelles à la fin des mots, usage qui, dans l'idiome de Moder, était assujetti à une loi uniforme et à une marche fixe et constante. C'est ce qu'on nomme syntaxe désinentiellc et qui forme une des lois de ce langage.

On ne s'est attaché à étudier l'idiome de Moder qu'à l'époque où il s'altérait par le njélange des Arabes avec les peuples étrangers; ce qui eut lieu quand ceux-là eurent conquis les royaumes de l'Irac, de la Syrie, de l'Egypte et du Maghreb; la faculté acquise (par l'habitude) de parler cette langue subit alors un tel changement qu'il devint un autre idiome. Or le Coran fut envoyé du ciel dans le langage de Moder, les traditions venues du Prophète sont dans ce même idiome, et on sait que ces deux recueils (le Coran et la Sonna) servent de fondement à la religion et à la communaité musulmane.

On a craint que, si la langue dans laquelle ces livres nous furent révélés venait à se perdre, ils ne fussent eux-mêmes mis en oubli, et que l'intelligence ne s'en perdît; et conséquemment on a senti le besoin de mettre par écrit les lois de cet idiome, d'établir les principes d'après lesquels on pourrait tirer des déductions analogiques, et de mettre au jour les règles fondamentales (de la grammaire). Il s'est formé de cela une science divisée en sections et en chapitres, et renfermant îles prolégomènes et des problèmes; science qui a reçu, de ceux qui l'ont cultivée, le nom de yrammaire ou d'art de la langue arabe. On l'a étudiée et gravée dans sa mémoire, on l'a rédigée et mise par écrit; et elle est devenue comme une échelle (indispensable) pour s'élever jusqu'à l'intelligence du livre de Dieu et (le la Sonna de son Prophète.

Peut-être, si nous nous appliquions à étudier le langage uctuel çt à en rechercher avec soin les lois, reconnaîtrions-nous qu'il substitue à ces voyelles désinentielles, qui ont perdu leur destination, d'autres procédés et d'autres moyens qui lui sont propres, procédés ayant aussi leurs règles; ou peut-être découvririons-nous qu'il pos- P. 3o2. sède des formes finales différentes de celles qui étaient en vigueur dans l'idiome de Moder, car les langues et la faculté de les parler ne sont point produites par le hasard '.

Et en effet, la même différence (que nous observons aujourd'hui entre l'arabe actuel et celui de Moder) s'est rencontrée entre l'idiome de Moder et celui des Himyériles; beaucoup de mots ont reçu, chez les Modérites, des acceptions différentes de celles qu'ils avaient eues originairement chez les Hiinyérites; leurs inflexions aussi ont éprouvé des altérations. Cela nous est attesté par les changements de signification que certains mots ont subis chez nous. (Nous maintenons cette opinion) quoi qu'en puissent dire les gens d'un esprit étroit, qui déclarent que ces deux idiomes ne font qu'une seule et même langue, et qui veulent assujettir la langue de Himyer aux règles de * Les dialecte!) vulgaires ont leurs règles; c'est un fait bien constaté.

celle de Moder. Ces gens-là, par exemple, prétendent tirer le mot keil (J-aS rex), qui appartient au langage des Himyérites, du mot kaal (J>» loqui), et ils en usent de même à l'égard de beaucoup de termes du même genre. Mais cela n'est point vrai: l'idiome de Himyer différait beaucoup de celui de Moder par l'institution primitive des mots, par les formes étymologiques et par les inflexions, précisément comme le langage actuel des Arabes diffère de celui de Moder. H y a seulement une distinction à faire, comme nous l'avons déjà dit: on s'est occupé beaucoup du langage de Moder, dans l'intérêt de la religion, et ce motif en a lait rechercher scrupuleusement les règles, tandis que, nous autres, nous n'avons aujourd'hui aucun motif pour faire le même travail (sur le langage moderne).

Un des caractères qu'offre la langue de la génération actuelle, c'est la manière dont (les Arabes) d'aujourd'hui, quelle que soit la contrée qu'ils habitent, prononcent la lettre caf ( OJ ) '• l's n'articulent pas cette lettre au moyen de cette partie de l'organe vocal qui, ainsi qu'on le lit dans les traités de grammaire arabe, servait à son articulation parmi les habitants des villes, c'est-à-dire avec la partie la plus reculée de la langue et la portion correspondante du palais supérieur. Ils ne l'articulent pas non plus" avec la partie de l'organe qui sert à former l'articulation du kaf { >à ), lettre qui doit s'articuler, et qui s'articule en effet, avec une portion de la langue plus rapprochée (des lèvres) et avec la partie du palais supérieur qui y P. 3o3, correspond; mais ils lui donnent une articulation moyenne entre le kaf et le caf. Cette particularité est commune à toute la génération présente des Arabes (bédouins), quelle que soit la contrée où ils ' Le caf esl un k guttural et se pro- delà basse classe, en Egypte, remplacent nonce ordinairement comme un (jk tiré cette lettre par un hiatus, c'est-à-dire par du gosier; mais plusieurs tribus arabes le huinza.

de la Mauritanie lui donnent le son du ' Il faut insérer entre les mots J.ci't g dur, comme dans garder. Je ne pense et IXle passage suivant: Lgj (j JjJio ^j pas que ce soit de cette prononciation que ^^ Ji.~l mIs'oI) (_jL5Clf[ ^j£ ^ Làj| s agit du caj légèrement adouci. Les gens w y habitent, à l'Orient ou à l'Occident; en sorte qu'elle est devenue pour eux un signe qui les distingue de tous les autres peuples et de toutes les autres nations; elle leur appartient exclusivement et ne leur est commune avec aucune autre race. Cela va si loin, que les gens qui veulent se faire passer pour Arabes et s'introduire dans cette nation font effort pour imiter cette manière d'articuler le caf.

Les Arabes tiennent pour certain que cette articulation du caf suffit pour distinguer un homme de sang vraiment arabe d'un étranger qui se serait affilié aux Arabes ou d'un habitant de ville. Il nous semble que celte articulation est vraiment celle de fidiome de Moder; car, chez les Arabes de nos jours, les plus éminents en rang et les plus considérables sont les descendants de Mansour, fils d'Eïkrima, fils de Khasafa, fils de Caïs, fils de Ghaïlan, soit par la branche de Soleïm, fils de Mansour, soit par celle d'Amer, fils de Sasâa, fils de Moaouia, fils de Bekr, fils de Haouazen, fils de Mansour ^ Ces deux grandes familles sont de la postérité de Moder. Tous les descendants actuels de Kehlan s'accordent avec elles dans cette manière de prononcer le caf. Or les hommes de cette génération n'ont pas assurément inventé cette articulation; ils ont dû la recevoir par succession et comme par héritage de leurs ancêtres; d'où l'on doit conclure que c'était celle de Moder dans les anciens temps; peut-être même était-ce précisément celle du Prophète, comme l'ont assuré plusieurs docteurs appartenant à sa postérité et qui ont dit: • Celui qui, en récitant la {wremière sourate du Coran, ne prononce pas de cette manière les mots as-sirat al-mostakim, commet une faute, et sa prière est radicalement viciée. » Je ne sais, toutefois, comment cela s'est fait, car, d'un autre côté, les (Arabes) domiciliés dans les villes n'ont pas non plus inventé farticulalion dont ils font usage, et ils l'ont reçue pai tradition de leurs aïeux, qui, pour la plupart, descendaient de Moder P. 3o4.

et qui s'étaient établis dans les villes lors de la conquête. Les Arabes de la génération présente ne l'ont pas du tout inventée; mais il faut ' L'auteur a donné une longue notice l'Occident dans la première partie de son sur les Arabes de l'Orient et sur ceux de Histoire des Berhert, 43.

observer que les Arabes (bédouins) ont eu moins de rapports avec les peuples étrangers que ceux des villes, ce qui donne la prépondérance à l'opinion que les particularités observées dans le langage des Bédouins appartenaient réellement à celui de leurs ancêtres. Ajoutez à cela ' que cette articulation est commune à toute la génération actuelle, aussi bien dans les contrées de l'Orient que dans celles de l'Occident, et que c'est le caractère particulier auquel on distingue un Arabe pur de celui dont le sang est mélangé et des Arabes domiciliés.

11 y a donc lieu de croire, 1° que ce caf, tel que l'articule la génération présente des Arabes bédouins, est produit psr la même partie de l'organe vocal qui, dans l'origine de la langue, servait à l'articulation de celte lettre; 2° que la partie de l'organe vocal consacrée à l'articulation du caf a une assez grande étendue; qu'elle commence à la portion la plus élevée (c'est-à-dire la plus reculée) du palais, et finit à celle qui sert à l'articulation du kaf; 3° qu'articuler le caf de la partie la plus élevée du palais, c'est la prononciation des Arabes établis dans les villes, et que l'articuler de la partie du palais limitrophe de celle qui produit le kaf, c'est la prononciation actuelle des Bédouins.