obtiendra le même résultat, en retenant par cœur leurs paroles, leurs poésies et leurs discours oratoires, et en persistant dans cet exercice jusqu'à ce qu'il parvienne à s'approprier cette faculté et qu'il devienne comme un individu né au milieu des Arabes et élevé parmi leurs l*. 3i5, tribus: or les règles sont tout à fait étrangères à cela. Quand cette faculté est bien établie chez quelqu'un, on la désigne, métaphoriquement, par le nom de goût; c'est un terme technique adopté par les rhétoriciens. Le mot goût,àans son acception primitive, s'applique à la perception des saveurs; mais, en tant que la faculté dont nous parlons a pour objet d'énoncer des idées au moyen de la parole et qu'elle a pour siège la langue, organe qui est aussi le siège du sens par lequel sont perçues les saveurs, on lui a appliqué, par métaphore, le nom de (joût. Nous pouvons même dire que la faculté (ainsi désignée) appartient de fait à la langue, comme c'est à elle qu'appartient la perception des saveurs. Quand on a bien compris cela, on reconnaît que les étrangers qui ont commencé à apprendre l'idiome des Arabes, et qui se trouvent obligés à le parler afin d'entrer en relation avec le peuple qui s'en sert, on reconnaît, dis-je, que ces étrangers, tels que les Persans, les Grecs et les Turcs, dans l'Orient, et les Berbers dans l'Occident, ne sauraient s'approprier ce goût, parce qu'ils n'acquièrent que très-imparfaitement la faculté dont nous avons exposé la nature. (El pourquoi cela.**) C'est que tous ces gens, ayant commencé à un certain âge et lorsque leur langue avait déjà pris l'Iîabitude de parler un autre idiome, c'est-à-dire celui de leur pays, ne visent absolument qu'à apprendre les expressions, tant simples que composées, dont les habitants des villes usent entre eux dans leurs conversations, et cela, parce que la nécessité les y oblige.
Cette faculté s'est maintenant perdue pour les habitants des villes (arabes); ils en sont même fort éloignés, ainsi que nous l'avons dit. Il est vrai que, sous le rapport (du langage), ils possèdent une autre faculté, mais ce n'est pas celle qui est généralement recherchée et qui consiste à bien parler la langue (arabe). Celui qui connaît uniquement par les théories systématiques consignées dans les livres les lois qui régissent cette faculté est bien loin d'en pos-P. 3i6. séder la moindre partie; il en a appris les règles et rien de plus; car, ainsi que nous l'avons dit précédemment, cette faculté ne s'acquiert que par un exercice assidu, par l'habitude et par la répétition fréquente des locutions employées par les Arabes. S'il vous venait en pensée d'opposer à cela ce que vous avez ouï dire, que Sîbaouaïh, El-Fareci, Zaniakhcheri, et autres écrivains distingués par leur style, étaient étrangers, et que cependant ils sont parvenus DIBN KHALDOUN. 3S3 à acquérir cette faculté, je vous ferai observer que ces hommes, dont vous avez tant entendu parler \ n'étaient étrangers que par leur origine, mais qu'ils avaient vécu et avaient été élevés parmi des Arabes qui possédaient ceîte faculté, ou parmi des gens qui l'avaient acquise par (la fréquentation de) ces mêmes Arabes. Ils s'étaient donc rendus par là maîtres de la langue arabe, au plus haut point de perfection*. On pourrait dire que, dès la première époque de leur vie, ils étaient comme de petits enfants des Arabes, nés et élevés parmi leurs tribus, en sorte qu'ils ont saisi le fond et l'essence de la langue, qu'ils se sont trouvés dans la même position que si l'arabe eût été leur langue maternelle; d'où il suit que, bien qu'ils fussent étrangers par leur origine, ils ne l'étaient point par rapport à la langue et à la parole, parce qu'à l'époque où ils ont vécu la religion était encore dans sa fleur et la langue dans sa jeunesse, la faculté de la parler n'étant point encore perdue et subsistant parmi les Arabes des villes. De plus, ces personnages se sont appliqués assidûment à étudier la manière de parler des Arabes et en ont fait leur exercice habituel, en sorte qu'ils y ont atteint le suprême degré de perfection.
Il en est bien autrement aujourd'hui de tel individu étranger qui a des relations de société avec les habitants des villes qui parlent la langue arabe: d'abord, cette faculté de bien parler l'arabe, celle qu'il veut acquérir, n'existe plus parmi ces gens; il trouve en vigueur chez eux une autre faculté qui leur est propre et qui est et) opposition avec celle de la langue arabe. Quand même nous admettrions qu'il s'attachât à étudier les discours des Arabes et leurs poésies, en P. Si;, les lisant et les retenant par cœur, dans l'intention d'acquérir cette faculté, il ne pourra guère y réussir, parce que, comme nous l'avons dit, lorsque l'organe qui doit être le siège de cette faculté a été occupé d'avance par une autre, il ne peut presque jamais acquérir cette nouvelle faculté que d'une manière imparfaite et défectueuse. Si nous admettons qu'un individu, étranger par son origine, a été en- A*£ «CUkJ. ^.
tièrement exempt de tout commerce avec la langue étrangère, et qu'il a entrepris d'acquérir par l'étude cette faculté, en apprenant par cœur ou en lisant, il est possible qu'il y parvienne; mais c'est là un cas fort extraordinaire, comme vous pouvez en juger par tout ce que nous avons dit. Beaucoup de ces hommes qui ont étudié en théorie les règles de la rhétorique, prétendent que par là ils sont parvenus à acquérir ce goal dont nous parlons; mais ils sont dans l'erreur, ou bien ils veulent y induire les autres. S'ils ont acquis une faculté, c'en est uniquement une qui se borne à ces règles d'une rhétorique de théorie, mais ce n'est nullement la faculté de bien s'exprimer. Dieu dirige celai qu'il veut vers une voie droite.
Les habitants des villes, en général, ne peuvent acquérir qu'imparfaitement celte faculté (de bien parler) qui s'établit dans l'organe de la langue, elqui est le fruit de l'étude. Plus leur langage s'éloigne de celui des Arabes ( purs), plus il leur est difficile d'acquérir cette faculté.
L'étudiant (né et élevé dans une ville et qui veut apprendre la langue de Moder) a déjà acquis une autre faculté contraire à celle dont il se propose de faire l'acquisition; et cela, parce qu'il s'est formé d'abord au langage des Arabes domiciliés, ce qui lui a fait contracter des habitudes de parler étrangères à l'arabe. Par là sa langue, au lieu d'acquérir la faculté du langage primitif, auquel il avait droit par son origine, en a contracté une autre, celle de parler l'idiome qui a cours aujourd'hui parmi les Arabes domiciliés. Aussi P. 3j8. voyons-nous que les précepteurs s'efforcent de prendre les devants et d'enseigner de bonne heure aux enfants (la langue de Moder). Les grammairiens s'imaginent que c'est leur art qui prévient ainsi (la mauvaise habitude de parler un idiome corrompu); mais il n'en est rien: cet effet n'est dû qu'aux soins que l'on prend de faire contracter aux enfants la faculté (de la langue de Moder), en accoutumant leur langue à répéter les locutions dont se servaient les Arabes (non domiciliés). Il est bien vrai que (de tous les arts, celui de) la grammaire a le plus de rapport avec celte pratique habituelle (du bon dss langage); mais les dialectes parlés par les (Arabes) domiciliés ' ont un caractère étranger tellement prononcé et s'écartent tellement de cette langue, que ceux qui les parlent se trouvent peu capables d'apprendre la langue de Moder et d'en acquérir la faculté; tant est profonde la différence ^ qui existe entre le langage (des anciens Arabes) et les dialectes modernes. Voyez ce qui a lieu à cet égard chez les habitants des diverses contrées: ceux de l'Ifrîkiya et du Maghreb, parlant un dialecte dont le caractère étranger est très-prononcé et qui s'éloigne beaucoup du langage primitif, sont tout à fait ineptes à acquérir par l'étude la faculté d'employer ce langage. Ibn er-Rekîk raconte qu'un commis-rédacteur de Cairouân écrivit en ces termes à un de ses amis: «Mon frère! puissé-je n'être pas privé de ton absence! Abou Saîd m'a instruit d'un discours, savoir, que tu avais mentionné ([ue tu seras avec l'huile (qui) vient. Nous avons été empêchés aujourd'hui et n'a pas été disposée pour nous la sortie. Quant aux gens de la demeure, les chiens sont de la chose de la paille, et ils en ont menti: cela est faux; il n'y a point une seide lettre en cela (de vrai). Ma lettre s'adresse à toi, et je désire beaucoup vous voir'. » Vous voyez par là jusqu'où allait, pour eux, la faculté de se servir du langage de Moder; et nous venons d'en indiquer la cause. 11 en était de même de leurs poésies: elles s'écartaient beaucoup de (la perfection qui appartient à) cette faculté et restaient fort au-dessous de la classe (des anciens P. 3io. poèmes arabes); et il en est encore ainsi de nos jours. Les poètes les plus distingués de l'Ifrîkiya étaient venus d'autres pays pour • Pour ibUCll, lisez ïlsLUt, leçon de l'édition de Boulac, du manuscrit C et du texte suivi par le traducteur lurc.
' Cette lettre est pleine de contre-sens et de fautes de grammaire. Celui qui l'écrivit, et notons qu'il était rédacteur de la correspondance dans un bureau, voulait apparemment dire: t Mon frère! puissé-je n'être jamais privé de ta présence! Abou Saîd m'a informé que, d'après ce que tu avais dit, tu serais ici à l'époque où l'on fait l'huile. Nous n'avons pas pu sortir aujourd'hui. Quant aux gens du logement, ce sont des chiens aussi méprisables que de la paille. 11 n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'ils ont dit, etc. • Cest encore là, en Algérie, le style des gens qui n'ont pas fait de bonnes études.
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s'y établir; je n'en excepte quibn Rechîk ' et Ibn Cberef^. Aussi la classe (des poètes africains) est restée jusqu'à ce jour très-inférieure (aux autres) sous le rapport de la bonne expression des idées.
Les habitants de l'Espagne acquièrent cette faculté plus facilement qu'eux, parce qu'ils s'appliquent à graver dans leur mémoire des morceaux de cette ancienne langue, en prose et en vers. Ils eurent chez eux Ibn Haiyan ' l'historien, qui, sous le rapport de celte faculté acquise, tient le premier rang et marche, comme le portedrapeau, à la tête de leurs écrivains; ils possédèrent aussi Ibn Abd Rabbou\ El-Castalli* et d'autres, qui avaient été attachés comme poètes à la cour des rois provinciaux (dont la puissance s'était établie sur les ruines de l'empire omeïade). Cela eut lieu dans les temps où l'étude de la langue et de la littérature conservait encore un grand essor. Cet état de choses avait duré en Espagne pendant quelques siècles, jusqu'aux jours de la dissolution (de l'empire) et de l'émigration®, lorsque les chrétiens eurent étendu leurs conquêtes dans ce pays. Depuis cette époque, on n'a plus eu le loisir de se livrer à l'étude de la langue; la civilisation (musulmane) a reculé, et r(art de bien parler) a éprouve un affaiblissement semblable, ainsi que cela arrive pour tous les arts (en pareil cas). La faculté (de la langue de Moder) s'est tellement amoindrie chez eux qu'elle est tombée dans un abaissement complet. Parmi les derniers (bons écrivains) qui ont ileuri en Espagne, sont Saleh Ibn Cherîf ^ et Malek Ibn Mo- ' Ibid. p. 7, n. 1.
' Abou Omar Ahmed Ibn Mohammed Ibn Dcrradj el-Castalli (natif de Castalla, ville maritime de l'Algarve, en Portugal, et appelée maintenant Castro Marin) s'était distingué en Espagne comme poète et comme érudit. Il naquit l'an 347 ^^ ^ ''^" gire (958 de J. C.) et mourut en /lai (io3ode,I. C.)
' Abou '1-Baca Saleli Ibn Chcrîf, littérateur et poète dislingué, élait nalif de Honda. Il laissa un ouvrage sur le partage des successions. Tels sont les renseignements que Maccari nous fournit dans son Histoire d Espagne. Je suis porté à croire que c'est le même personnage dont Casiri fait mention dans sa Diblioth.arabico-hispan. t. 1, p. 379, et auquel il attribue nou-seu- Icmenl un traité sur les successions, mais aussi un autre sur la chronologie. Il le rahliel ', lequel était un élève de l'école fondée à Ceuta par les Sévilliens (qui s'étaient établis dans cette ville). Car la dynastie des Beni'l-Ahmar n'était alors que dans son commencement, et l'Espagne avait jeté, par l'émigration, sur la côte (de l'Afrique) ce qu'elle avait de plus précieux en fait d'hommes qui fussent en possession de celte faculté. De Se ville ils passèrent à Ceuta, et des provinces orientales de l'Espagne en Ifrîkiya. Mais ces hommes (distingués) ne tardèrent pas à disparaître; la tradition de leur enseignement, en ce qui regarde l'art (du beau langage), fut interrompue, parce que les habitants du littoral africain se prêtaient peu à ce genre d'études. Ils trouvaient l'acquisition de cet art trop dilficile, à cause des mauvaises P. 3ao. habitudes que les organes de la parole avaient contractées chez eux, et parce que le caractère étranger de la langue des Berbers avait jeté chez eux de profondes racines; or cet idiome est en opposition (avec la langue de Moder), ainsi que nous l'avons dit. Par la suite, la faculté dont il s'agit revint en Espagne à l'état où elle avait été auparavant: on vit fleurir dans ce pays Ibn Chibrîn'*, Ibn Djaber', Ibn el-Djîab* et d'autres (littérateurs) de la même génération, puis Ibrahim es-Saheli et-Toueïdjen * et ses contemporains. Après ceux-ci désigne par les noms de Ben Scharipli Allabdi, natif de Ronda, et place sa mort en l'an 684 (ia85ia86deJ. C).
' Malek Ibn Abd er-Raliman Ibn Morah.hel, auteur de plusieurs ouvrages sur la pliilologie, la poésie, etc. naquit à Malaga, l'an 6o4 ( 1 207- 1 ao8 de J.C), et mourut à Grenade, l'an 699 (12 99-1800 de.1. C). On le désignait par le surnom d'Es-Sibti, natif de Ceuta, probablement parce rpie sa famille s'était établie dans cette ville lors de la grande émigration espagnole. En l'an 676-676 de l'hégire, il se trouvait à la cour du sultan mérinide Abou Youcof Ibn Abd el-Hacc.
' Abou Bekr Mohammed Ibn Chibrîn, natif de Ceuta, qui était allé se fixer à Grenade, était un des professeurs sou/i lesquels Ibn Djozaï, le rédacteur des Voyages d'ibn Batoata, avait fait ses études. (Maccari, 1. 1, p. i-l. ) Dans le texte arabe de ces Prolégomènes, lisez ^J^y*^ ^^' '^ y-f')- ' Plusieurs littérateurs espagnols portèrent le surnom d'Ibn Djaber; aussi ne saurais-je désigner celui d'entre eux qu'Ibn Khaldoun a eu en vue.
' Abou Isliac Ibrahim es-Saliili, surnommé Et-Toaeïdjen, appartenait à une famille respectable de Grenade. Il f e dis tingua par sa piété, son érudition et son vint Ibn al-Khatîb, le même qui a péri si malheureusement de nos jours, victime des calomnies de ses ennemis ^ Ce personnage possédait la faculté de manier la langue de (Moder) à un point impossible à atteindre, et ses disciples^, après lui, ont marché sur ses traces. En somme, cette faculté est très-commune en Espagne; l'enseignement en est très-facile (aux professeurs), parce qu'on s'y occupe sérieusement des sciences qui se rapportent à (l'ancienne) langue (arabe) et qu'on attache de l'importance à la littérature et à la conservation des bonnes traditions scolaires. Ajoutez à ces raisons que les hommes dont la langue est étrangère à l'arabe et qui possèdent mal la faculté (d'employer le langage de Moder) ne viennent en Espagne que passagèrement, et que leur idiome exotique n'a pas servi de base au langage de ce pays. Sur le continent africain (il en est autrement): les Berbers forment la masse de la population, et leur langue est celle de toutes les parties du pays, à l'exception des grandes villes^. Aussi la langue arabe s'y trouve submergée sous les flots de cet idiome barbare, de ce jargon parlé par les Berbers, 11 est donc bien difficile aux natifs de ce pays d'acquérir sous des maîtres la faculté (de parler l'arabe avec pureté), et, en cela, ils diflèrent complètement des habitants de l'Espagne.
Dans l'Orient, du temps des Omeïades et des Abbacides, on était talent pour la poésie. Après avoir voyagé en Orient, il se rendit daus le pays des noirs, où il fut très-bien accueilli par leur sultan, il mourut à Tenboktou, l'an 747 (i346deJ. C).
' Voyez la 1 "partie, introduction, p. lxt et suiv, et l'Histoire dei Berbers, t. IV, p. 4i 1 et suiv.
* Ibn Khaldoun assigne ordinairement au mot ô-^ la signification du pluriel.
' Au temps d'ibn Khaldoun, la langue berbère se parlait dans presque toute l'Algérie et dans la plus grande partie du Maroc; ce ne fut que dans les grandes villes et dans la partie septentrionale du désert qu'on se servait de la langue arabe. Maintenant l'arabe a remplacé le berber dans la province d'Oran, dans les plaines des départements algériens et dans celles de l'Empire marocain. Le berber ne se retrouve que dans le centre et la partie méridionale du grand désert, chez les peuples Touaregs, dans les pays de montagnes, tels que les deux Kabylics, la chaîne de l'Atlas, l'Aouras.les montagnes de la Tunisie, la province de Sous et quelques localités isolées.
aussi accompli dans Texercice de celle facullé que les (musulmans) espagnols, parce qu'on avail alors peu de relations avec les peuples élrangers; aussi posséda-t-on alors l'habitude de bien s'exprimer en arabe, 11 y avait dans cette contrée beaucoup de poêles distingués et d'écrivains d'un grand talent, parce que les Arabes et leurs enfants p. 3ji. y formaient la majeure partie de la population. Voyez la multitude de passages, en prose et en vers, qui se trouvent dans le Kilab el-Aghani ', le vrai livre des Arabes et celui qui renferme leurs archives: on y trouve leur langue, leur histoire, les récits de leurs grandes journées et combats, l'histoire de leur religion nationale et de leur Prophète, celle de leurs khalifes et de leurs rois, leurs poésies, leurs chants, et tout ce qui les concerne. Aucun autre ouvrage n'offre un tableau aussi complet des Arabes.
Cette facilité se conserva en Orient pendant la durée de ces deux dynasties et peut-être même avec plus de perfection que dans les temps antéislamites, comme nous nous proposons de le montrer plus loin. Mais enfin la puissance des Arabes fut réduite à rien, et l'usage de leur idiome se perdit; leur langage s'altéra; leur empire s'écroula et l'autorité passa à des étrangers. Ceux-ci devinrent alors les maîtres, et tout fut soumis à leur autorité. Cela eut lieu sous les dynasties des Deïlemides et des Seldjoukides: ces étrangers se mêlèrent avec les habitants des villes et dominèrent, par leur grand nombre, sur la population: le pays fut rempU de leurs locutions, et le caractère étranger de leurs idiomes prit tellement le dessus parmi les citadins et les Arabes domiciliés, que ceux-ci s'écartèrent bien loin de leur langue et de l'habitude de la parler. Ceux d'entre eux qui voulaient l'apprendre ne purent y réussir que très-imparfaitement. Voilà l'état où nous trouvons aujourd'hui leur langage tant en prose qu'en vers, bien qu'ils s'en servent beaucoup. Dieu crée et choisit qai il lai plait.
^- 33 2. Le discours peut se présenter sous deux formes: celle de la poésie et celle de la prose.
Le langage des Arabes et leurs discours peuvent prendre deux formes: la première est celle de la poésie réglée, c'est-à-dire soumise aux obligations de la prosodie et de la rirae, ou, en d'autres - termes, celle dont la mesure est invariable ainsi que la rime\ La seconde forme est celle de la prose, c'est-à-dire du discours qui n'est pas soumis aux règles de la prosodie. Chacune de ces formes renferme plusieurs espèces et peut se produire sous divers aspects. La poésie comprend l'éloge, l'élégie et (l'expression des sentiments inspirés par) la bravoure. La prose peut être cadencée [moseddjâ], c'est-à-dire offrir une suite de phrases séparées, dont tous [les mots ou bien]'^ les mots (finals) se terminent, deux à deux, par la même rime; c'est ce qu'on nomme sedja; ou bien elle peut êlre libre [morcel), et, dans ce cas, le discours marche dégagé de toute entrave, sans être découpé en phrases ni soumis à aucune obligation, pas même à celle de la rime. La prose s'emploie dans la chaire, dans la prière et dans les harangues adressées à une assemblée pour lui inspirer soit le courage, soit la crainte.
Le (texte du) Coran est en prose, mais cette prose ne rentre ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux catégories; on ne peut pas dire qu'il soit en prose libre ni en prose rimée. 11 consiste en versets séparés, qui se terminent à des points d'arrêt, et c'est au moyen du (sentiment qui s'appelle le) goût qu'on reconnaît où la phrase s'achève. Le discours recommence dans le verset suivant, lequel sert de pendant à celui qui précède; et cela, sans que (l'emploi d')une lettre (finale) servant à marquer l'assonance ou la rime ' Litlér. • celles dont toutes les mesures indiquer que, dans la prose rimée perfecont un même reouî, lequel est la rime. • tionnée, celle de Harîri, par exemple, Le passage mis entre des [ ] ne se chaque mot d'un paragraphe rime avec le trouve ni dans l'édition de Boulac, ni dans mot qui lui correspond dans le paragraphe les manuscrits C et D. On l'a inséré pour suivant.
soit.ibsolument nécessaire. Cela fait comprendre la signification de celte parole divine: Dieu a fait descendre le plus beau des discours, sous la forme d'un livre dont les [phrases) se ressemblent et se répètent; elles donnent le frisson ù la peau de ceux (fui craignent leur Seigneur. {Coran, sour. XXXIX, vers. 2 4.) Dieu a dit aussi: Nous en avons séparé les versets.. [Coran, sour. vi, vers. 97.) P. 3i3.
On donne aux (syllabes) qui terminent les versets (du Coran) le nom de séparantes ', car ce ne sont pas des rimes, vu que l'emploi de ce qui constitue la rime, soit monogramme, soit polygramme '\ n'y est pas observé. Le terme redoublés (metbani) s'emploie, d'une manière générale, pour désigner tous les versets du Coran, et cela pour la raison que nous venons d'indiquer. Mais l'usage a prévalu de lui assigner un sens plus restreint et de s'en servir pour désigner les versets de la mère du Coran (la première sourate); c'est ainsi qu'on emploie le terme constellation (nedjm) pour désigner les Pléiades. Voilà pourquoi (les sept versets de la première sourate) ont été non)més les sept redoublés. Comparez ces observations avec ce que les commentateurs ont dit au sujet du motif qui fit employer ce terme pour désigner les sept versets, et vous verrez que l'explication donnée par nous l'emporte sur toutes les autres et doit être la bonne.
Pour les personnes qui s'occupent des deux forn>es que le discours peut prendre', cbacune d'elles a un certain caractère qui lui est particulier et qui ne se retrouve pas dans fautre, parce qu'il ne lui convient pas. C'est ainsi que le style erotique est propre à la poésie, et que celui de la louange (de Dieu) et de l'invocation convient luiiquement aux discours (en prose) qui se prononcent du baut de la cbaire et aux proclamations. Les écrivains des siècles postérieurs ' Le terme arabe eslfewasel. blir que par le concours d'au moins deux ' Jerendsle terme %3îï par mo«ogiramme sons, et celui de «-jlJ par polygramme, parce ' Il faut supprimer le mot jusjl^II; il qu'en effet l'assonance, dans la prose ri- ne se trouve ni dans l'édition de Boulac, mée, s'effectue ordinairement par un seul ni dans les manuscrits C et D. La traducson, tandis qu'en vers elle ne peut s'éta- tion turque ne l'indique pas non plus. Proléi'oniènes. — m. 46 adoptèrent, cependant, pour la prose, la marche et les mouvements qui appartiennent spécialement à la poésie; ils employèrent très-fréquemment l'allitération, s'appliquèrent à faire rimer les phrases ensemble, et, avant d'entrer en matière, ils se plaisaient à décrire la beauté de la bien aimée. Si l'on examine avec attention cette espèce de prose, on reconnaîtra qu'elle forme une brar>che de la poésie, dont elle ne' se distingue que par l'absence de la mesure. Les écrivains-rédacteurs ont persisté à cultiver ce genre de composition et à l'employer dans les pièces émanant du souverain; ils s'y^ tiennent, parce qu'ils le regardent comme le meilleur; ils y mêlent les tournures propres à la poésie et abandonnent la prose libre au point de l'oublier. (]eci est surtout vrai en ce qui regarde les écrivains de l'Orient. Aussi les pièces officielles rédigées par ces gens P. 324. inconsidérés se présenlent-elles^ toutes avec cette tournure que nous avons signalée. Mais, pour la juste expression des idées, ce système n'est nullement bon, puisque (dans le discours en prose) il faut veiller à faire accorder la parole avec la pensée, et satisfaire ainsi aux exigences du sujet; il faut marquer exactement ce qui se rapporte à la personne qui parle et ce qui regarde la personne à qui la parole s'adresse.
Comme la prose rimée a reçu des écrivains postérieurs toutes les allures de la poésie, il faut en éviter l'emploi dans les pièces émanant du sultan. 11 est permis d'insérer dans la poésie des jeux d'esprit, de mêler les plai.santeries avec les choses graves, de s'étendre dans les descriptions, de citer des paraboles, de multiplier les comparaisons et les métaphores; tandis qu'on n'a aucun besoin d'employer ces embellissements dans une allocution. D'ailleurs, en s'imposant l'obhgation* de faire rimer ses phrases, on ne fait que rechercher des jeux d'esprit et des ornements nullement compatibles avec la dignité d'un souverain et tout à fait déplacés dans des allocutions adressées au peuple pour l'encourager ou pour lui inspirer la crainte.
Dans les écrits ofilciels, le seul styte auquel on puisse accorder son approbation est celui de la prose libre, dans laquelle on donne carrière à la parole, sans la soumettre aux entraves de la rime. Cette règle n'admet aucune exception, si ce n'est quand l'écrivain lâche la bride à son talent ' et rencontre des ornements sans les avoir recherchés. D'ailleurs, le style (des adresses oUicielles) a un droit qu'il faut respecter '^: on doit le conformer à toutes les exigences de l'état (de choses qu'il s'agit d'exposer). Or les sujets diffèrent beaucoup entre eux, et pour chacun il y a un style particulier: on peut le traiter longuement ou d'une manière concise, y sous-ontendre des choses ou les exprimer, les énoncer ouvertement ou les indiquer par des allusions, ou par des métonymies, ou par des métaphores.
Découper à l'instar de vers les phrases des documents qui émanent du sultan est une pratique qu'on ne saurait approuver. Rien n'a pu entraîner les écrivains de ce siècle à le faire, excepté l'influence que l'usage d'un dialecte étranger^ a exercée sur leur style et l'impuissance P..3j3. où ils se trouvent, pour cette raison, de suivre les exigences de la langue arabe, en l'employant de manière qu'elle soit parfaitement d'accord avec les idées dont renonciation est exigée par l'affaire (qu'il s'agit d'exposer). Ne pouvant se servir de la prose libre, parce qu'elle tient un rang très-élevé dans la science qui a pour objet la parfaite expression de la pensée, et parce qu'elle a un domaine Irès-étendu, ils s'appliquent à la prose rimée, afin de cacher, par son emploi*, l'incapacité qu'ils ressentent en eux-mêmes quand il s'agit de faire accorder les paroles avec les pensées; ils espèrent y remédier au moyen de ce genre d'ornement et en se servant d'artifices rhythniiques et de termes néologiques. Pour tout ce qui reste en dehors de cela^ ils n'ont pas le moindre souci. La plupart des auteurs qui ont adopté ce système, et qui l'ont poussé au dernier poinjt dans tous les genres du ' Pour «._C_A,«, lisez Ji-C-UI. en Egypte que dansles États barbaresques.
' Pour *Lkc, lisez »LLcl. * Les manuscrits C et D et l'édition de ' 11 est ici question de ceux qui rédi- Boulac portent *o à la place de ^ui. geaient la correspondance officielle, tant ^ Pour *k., lisez;j^^.
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discours, sont les écrivains et les poètes qui, de nos jours, habitent les pays de l'Orient. Cela va si loin chez eux, qu'ils mettent de côté ^ les règles de la syntaxe désinentielie, en ce qui regarde les inflexions des noms et des verbes, toutes les fois qu'elles les empêchent d'étabhr une assonance entre les mots ou un parallélisme (entre les phrases). La préférence qu'ils montrent pour ces jeux d'esprit les porte à négliger les principes de la grammaire et à altérer les formes des n)ots, afin que ces mots se prêtent, si cela se peut, à la production d'une paronomasie (ledjnis). Si le lecteur veut réfléchir sur ce que nous venons de dire et contrôler nos observations en les comparant avec celles que nous avons déjà présentées, il reconnaîtra la justesse de notre opinion. Dieu est celui dont le concours est effectif.
Il est rare de poavoir composer également bien en prose et en vers.
Nous avons déjà montré que l'art (de bien s'exprimer) est une faculté acquise par la langue, et nous avons dit que, si la place que cette faculté doit occuper est déjà remplie par une autre, cette place ne p. Sifi. saurait contenir en entier la faculté nouvelle. Il est dans la nature de rhomme d'acquérir très- facilement la faculté qui se présente à lui en premier lieu; la faculté qui vient après trouve de la résistance de la part de celle qui l'a précédée, et ne peut occuper sa place dans l'organe qui doit la recevoir qu'avec beaucoup de lenteur. Ce conflit entre les deux facultés rend très-difficile la parfaite acquisition de la seconde. Le même fait se produit toujours quand on essaye d'apprendre plusieurs arts^. Nous en avons déjà donné à peu près la même preuve que nous offrons ici. Voyez, par exemple, ce qui arrive pour les langues: ce sont des facultés acquises à l'organe de la parole et qui peuvent être assimilées à des arts. Celui qui a commencé par apprendre un idiome non arabe ne peut jamais employer d'une manière parfaite la langue arabe. Le Persan qui a commencé par ap- L'édilion de Boulac et le manuscrit • '' Le texte aral)e signil'ie, à la lettre: D portent ojAj&J, leçon que j'adopte. « à 1 "égard des facultés artistiques. » prendre la langue de son pays ne peut jamais acquérir la faculté de bien parler l'arabe, quand même il travaillerait à s'en rendre maitre en l'étudiant sous des professeurs et en l'enseignant aux autres'. Il en est de même des Berbers, des Grecs et des Francs: on trouve bien rarement parmi eux des individus qui sachent bien parler l'arabe. Cela ne peut s'attribuer qu'au fait qu'ils avaient d'abord acquis la faculté de parler une autre langue. Aussi un étudiant appartenant à l'une ou à l'autre de ces races montre toujours, quand il travaille sous des professeurs ou sur des livres, que sa connaissance de l'arabe est bien loin d'être parfaite. Cela provient uniquement de l'organe de la parole. Nous avons déjà fait observer que les langues et les dialectes peuvent être regardés en quelque sorte comme des arts; que la faculté de bien exercer deux arts n'est jamais possédée par le même individu *, et que, s'il a commencé par employer habilement une de ces facultés, il peut rarement réussir à bien manier l'autre et P- 327. à la posséder d'une manière parfaite. Dieu vous a créés et vous ne le saviez pas.
Sur l'art de la poésie et la manière de l'apprendre.
Parmi les formes que le langage des Arabes peut prendre, il en est une qu'ils appellent chiar (la poésie). Elle se retrouve dans d'autres langues, mais je ne veux parler ici' que de son existence chez les Arabes. Tous les peuples parlant des langues étrangères peuvent trouver * dans la poésie un moyen d'exprimer leurs idées; rien ne s'y oppose; et, si quelques-uns d'entre eux ne s'en servent pas, c'est parce que chaque langue possède (outre la poésie) d'autres modes d'expression qui lui sont propres. Dans la langue arabe, la poésie a ime allure particulière et une marche peu commune: elle consiste ' L'édition de Boulac porte *^j>Jj. Il ' Dans les manuscrits, le mot (jVt est faut peut-être lire aJ^.. placé après Lif J'f.
'' Liltéral.i que les arts et leurs facultés • ' Je lis t>~^', avec le manuscrit C et l'eue se présentent pas ensemble. • dition de Boulac.
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