en un discours composé de lignes qui se suivent \ ayant toutes la même mesure et la même rime finale. Chacune de ces lignes s'appelle beït (vers), et la lettre finale, qui est la même pour toutes, est désignée par les termes réoui et cafïa (rime). Le discours entier porte les noms de cacîda (poëme) et de kilma (parole). Chaque vers est composé de manière à offrir un sens aussi complet que s'il était tout à fait indépendant du vers qui le précède et de celui qui le suit^. Pris isolément, il doit aussi représenter clairement le caractère de la section du poëme à laquelle il appartient, que ce soit celle de l'éloge ou de la louange de la bien-aimée, ou de l'élégie. Aussi le poète s'efforce-t-il de façonner chaque vers de manière à lui faire exprimer un sens complet. Il en fait de même pour les vers suivants, en v énonçant, dans chacun, une nouvelle pensée, et en se ménageant le moyen de passer d'un genre (d'idées) à celui qui doit venir immédiatement après. Pour y parvenir, il donne à la première série d'idées qu'il veut exprimer une tournure qui conduise naturellement à la P. 3ïS. seconde, et il arrange son discours de sorte que le défaut de liaison entre les deux sections ne soit pas trop choquant. Par des transitions bien ménagées, il passe de l'éloge de sa maîtresse à celui de son patron, de la description du désert et des vestiges des campements à celle de sa caravane, ou de ses chevaux, ou de l'image de la bienaimée qui lui apparaît en songe; la louange^ du patron amènera celle de ses gens et de ses troupes, et, dans la partie de l'élégie, l'expression de la douleur et de la condoléance pourra conduire au chant funèbre, etc. Le poète s'attache à faire accorder tous les vers de la cacîda entre eux, en leur donnant la même mesure; car il faut éviter que, par suite de ce défaut d'attention qui est si naturel à l'homme, on ne passe d'un mètre à celui qui en, est voisin. En effet, certains mètres se rapprochent tellement les uns des autres, que leurs marques distinctives échappent à l'observation de la plupart des gens.
Le mot Uiu se irouve répété deux " Cette règle n'est pas d'une a()plicafois, et avec raison,dan8 les manuscrits C lion générale; renjatnbement est permis. et D et dans l'édition de Boulac. ^ Pour y^jj, lispî (_>^., C'est dans l'art de la prosodie que se trouvent les conditions et les règles auxquelles les divers mètres sont soumis. Entre tous les mètres qui peuvent se présenter dans la nature, un certain nombre ayant un caractère particulier sont les seuls dont les Arabes aient fait usage. Les prosodistes donnent à ceux-ci le nom de bohoar (mers): ils n'en admettent que quinze, parce qu'ils n'en ont pas rencontré d'autres dans les poèmes des (anciens) Arabes.
La poésie est, de toutes les formes du discours, celle que les Arabes ont regardée comme la plus noble; aussi en firent-ils le dépôt de leurs connaissances et de leur histoire, le témoin qui pouvait certifier leurs vertus et leurs défauts', le magasin où se trouveraient la plupart de leurs notions scientiliques et de leurs maximes de sagesse. La faculté poétique était bien enracinée chez eux, couime toutes les autres (ju'ils possédaient. Celles qui s'exercent au moyen de la langue n'appartiennent pas naturellement à flionnue, mais s'acquièrent par l'art et la pratique; et cependant (les Arabes) ont si bien manié la poésie, qu'on pourrait se tromper (et croire que ce talent était pour eux une faculté innée).
De toutes les formes du discours, la poésie est celle flont les modernes acquièrent la faculté avec le plus de dilTiculté, quand ils P. 319. l'apprennent comme un art. Cela tient à ce que chaque vers d'un poème (arabe) est indépendant des autres et offre toujours, quand on le prend isolément, un sens complet. Le poète a donc besoin d'employer avec une certaine adresse la faculté qu'il possède; car il doit façonner convenablement le discours poétique dans les moules adoptés par les anciens Arabes et appropriés au genre de poésie dont il veut se servir. 11 retire du moule d'abord un vers ayant un sens complet, puis un autre renfermant également un sens complet, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ait traité, d'une manière conforme à son but, toutes les matières dont il voulait parler. Il établit ensuite un certain rapport entre les vers, de sorte ' Je lisi^iLk^, avec l'édition de Buulac.
que l'un puisse suivre l'autre d'une manière (naturelle et) conforme au sujet de chaque section dont la cacîda se compose.
La difficulté de ce procédé et la singularité de cet artifice contribuent à aiguiser l'esprit et à le rendre capable de donner à chaque vers la tournure qui lui convient; elle sert aussi à réveiller' l'intelligence, afin qu'elle puisse bien introduire dans le moule le discours qui doit y passer. En principe général, la faculté de s'exprimer coirectement en arabe ne suffit pas (à celui qui veut composer des vers); il doit posséder en outre une adresse particidière et le talent de reconnaître (et de choisir) les tournures que les (anciens) Arabes eux-mêmes auraient employées '^.
Nous allons exposer ici ce qui, dans le langage des gens de l'art, s'entend par le terme tournure^. Il indique, chez eux, le métier sur lequel on forme un tissu avec des phrases composées, ou bien le moule dans lequel on façonne ces phrases. La tournure, sous aucun point de vue, ne peut être regardée comme une partie du discours: elle ne sert pas à l'expression complète de la pensée, ce qui est du ressort de la syntaxe désinentielle; elle n'indique pas en quoi consiste le fond de la pensée exprimée dans une phrase composée, P. 33o. car cela rentre dans le domaine de la rhétorique *"; et elle n'a rien de commun avec les mètres employés dans la poésie arabe, car ceux-ci sont du ressort de la prosodie. Les trois sciences que nous venons de mentionner sont donc tout à fait en dehors de l'art de la poésie. (Ce qu'on désigne par le terme tournure) se réduit^ tout simplement à une forme (ou image) perçue par l'entendement et qui correspond, comme un universel, à toutes les combinaisons régulières (de phrases), ' Littéral. « à aiguiser. • 11 faut lire j>^. qui a été formé dans ce moule, c esl-à-dire ' Le mot * J est de trop. la phrase à laquelle on a donné une tour- ' En arabe t->^>^t (osloub), terme qui nure conforme au génie de la langue.
signifie voie, manière, et qu'on pourrait ' Littéral, «de la réalisation et de l'exrendre par idiotisme. Selon l'auteur, ce mot position, «i s emploie pour désigner le moule dans '" Pour ^ >-* > lisez f^r^ i avec le malequel on forme les phrases. Il s'en sert nuscrit D, l'édition de Boulac et le tracependant, quelquefois, pour indiquer ce ducteur turc.
vu qu'elle s'adapte à cha(|ue combinaison particulière. L'entendement fait racquisilion de celte forme, en la détachant de l'être et de l'individualité de chatjue phrase composée, et la travaille, dans l'imagination, afm de la convertir en un moule, pour ainsi dire, ou en un métier. Knsuite il choisit des expressions dans lesquelles les mots se trouvent combinés d'une manière que les Arabes regarderaient comme étant sans défaut, tant sous le rapport de la syntaxe que sous celui de la rhétorique, et les coule dans ce moule, ainsi que fait le maçon qui moule (le pisé) et le tisserand qui travaille sur son métier. Ce moule doit être assez grand pour recevoir chaque phrase composée qui puisse répondre au but du discours, et elle doit fournir une figure (ou tournure) qui n'offre aucun défaut, quand on la juge d'après le génie de la langue arabe.
Chaque genre de discours a des tournures qui lui sont propres et qui s'y présentent sous divers aspects. Dans la poésie, par exemple, on peut interroger directement les traces du campement abandonné (et leur demander où se trouve la tribu qui l'avait quitté). C'est ainsi qu'un poète a dit: Demeure de Maiya I toi qui es située entre le haut de ia colline et son pied.
On peut aussi inviter ses compagnons de voyage à s'arrêter pour interroger ces traces; exemple: Arrêtez-vous, mes deux compagnons! interrogeons 'la demeure dont les habitants sont partis.
On peut inviter ses compagnons à pleurer sur le campement abandonné; exemple: Arrêtez-vous, mes deux compagnons! pleurons au souvenir d'une bien-aimée et d'une demeure.
On peut demander une réponse à une personne qui nest pas autrement indiquée; exemple: N'as-tu pas interrogé les vestiges et n'ont-ils pas répondu i- P. 33i On peut ordonner à un individu qu'on ne désigne pas de saluer ces vestiges; exemple: Salue les demeures^ (situées) auprès d'El-Azl ^.
On peut invoquer la pluie pour qu'elle arrose ces débris; exemple: Puisse un nuage à tonnerres retentissants arroser les vestiges qu'ils ont laissés! puissent une prairie et un Heu de délices y naître pour eux demain!
On peut demander aux éclairs de faire verser de la pluie sur ces vestiges; exemple: Eclairs! passez au-dessus d'une demeure (située) àEl-Abrek, et dirigez vers elle les averses, ainsi que le chamelier conduit ses chamelles.
On peut exprimer une vive douleur dans une élégie, ahn de pousser d'autres personnes à pleurer avec soi; exemple: Un malheur, pour être grand, et un événement, pour être grave, doivent ressembler à ce que nous éprouvons. Point d'excuse pour les yeux dont les larmes ne couleront pas en abondance '!
On peut se montrer accablé par la gravité d'un événement; exemple: As-tu vu celui que l'on emporte (au tombeau) sur ce brancard? As-tu vu comment s'est éteinte la lumière de nos assemblées?
On peut souhaiter malheur à des êtres inanimés, parce qu'on a perdu quelqu'un; exemple: Champs verdoyants! puissiez-vous rester sans défenseur et sans gardien! La mort a enlevé un chef dont la lance fut longue ainsi que le bras.
On peut reprocher aux choses inanimées leur insensibilité, parce qu'elles ne partagent pas la douleur qu'on éprouve soi-même; c'est ' Les manuscrits et les règle» delà pro ' El-Azl est, dit-on, une source située sodie exigent ici la substitution du mol entre Bosra et El-Yemâma. ^ljt>J| à ^tjJî, leçon fie l'édition de Pari». ' Lise».
ainsi qu'une femme kharedjite a dit (en déplorant la mort de son frère): Arbres d'Kl-Khabour! pourquoi portez-vous des feuilles? On dirait que vous P. 33». ne regrettez pas le fils de Tarif.
On peut aussi annoncer à ses ennemis, comme une bonne nouvelle pour eux, qu'ils peuvent se reposer des malheurs dont on les avait accablés; exemple: Enfants de Rebîa Ibn Nizar! déposez vos lances; la mort a emporté votre adversaire, ce vaillant guerrier.
I,es autres formes et modes du discours offrent ime foule d'exemples analogues à ceux-ci.
Les phrases se présentent dans la poésie sous la forme de propositions ou autrement, et ces propositions peuvent exprimer un souhait ou un ordre, ou bien énoncer un fait; elles peuvent être nominales ou verbales, dépendre de celles qui précèdent ou ne pas en dépendre, être isolées ou jointes à d'autres, ainsi que tout cela a lieu pour les phrases du discours (ordinaire) des Arabes, en ce qui regarde la position ' relative des mots.
Vous reconnaîtrez cela quand, à force de vous exercer sur la poésie arabe, vous serez parvenu à posséder ce moule universel qui se forme dans l'esprit par l'abstraction de tous les cas particuliers offerts par les mots combinés en phrases; moule qui embrasse toutes ces combinaisons. Celui qui compose un discours est comme le maçon ou le tisserand, et la forme intellectuelle qui s'adapte (à toutes les expressions) est comme le moule dans lequel le maçon introduit le pisé pour former un édifice, ou comme le métier sur lequel le tisserand fabrique sa toile. Si le maçon s'écarte de son moule, ou le tisserand de son métier, ce qu'il aura fait sera mauvais.
Si l'on dit que la connaissance des règles de la rhétorique suffit ' Pour (jLC«., lisez (^jlXi ^, avec les manuscrit!' C et D et l'édition de Boulac.
*7- (quand il s'agit de composer en vers), je répondrai que ces règles sont des principes acquis à la science, obtenus par la déduction analogique et servant à faire reconnaître, parmi les expressions composées d'après l'analogie, celles qu'il est permis d'employer en leur conservant la forme particulière qui leur appartient. La déduction analogique est un procédé scientifique donnant des résultats certains, et elle est générale dans son application; voyez, par exemple, comment elle nous a fourni les règles de la syntaxe désinentielle; mais elle n'a pas le moindre rapport avec les tournures dont nous parlons.
P. 333. Celles-ci sont des formes (on modes d'expression, dont les images se trouvent) bien établies dans l'esprit par l'efTct de la constance avec laquelle les phrases de la poésie arabe ont découlé ' de l'organe de la parole; et, comme nous l'avons déjà fait observer, elles servent de modèles qu'il e.st absolument nécessaire d'imiter dans toutes les combinaisons de mots '^ qu'on veut employer lorsqu'on se sert du langage de la poésie. Or les règles scientifiques, tant celles de la grammaire que celles de la rhétorique, ne peuvent en aucune façon nous enseigner ces tournures. De toutes ^ les expressions qui paraissent correctes, à en juger d'après les analogies que la langue arabe et ses règles scientifiques nous fournissent, il y en a plusieurs dont on ne peut pas se servir*. Celles dont les bons juges permettent l'emploi dans ce genre de composition ont un caractère bien constaté, parfaitement connu des hommes qui ont appris par cœur la phraséologie des (anciens) Arabes, et conforme aux règles analogiques dont nous venons de parler. Si, maintenant, on voulait envisager la poésie de ces Arabes sous le point de vue des tournures ^ qui se trouvent dans l'esprit et qui sont devenues des moules, pour ainsi dire, (dans lesquels on façonne des phrases, on ferait un travail inutile), car cet examen n'aurait pas pour sujet des phrases compo- Pour L^L)^., lisez L^L^. * A la place de J.#>^I ou de ia vaiianle Dans l'édllion de Paris, le mol L_>Aip) oji^>u.l, il vaudrait mieux lire J.,^.«-<7. est répété mal à propos. ' Pour e,L*.j, lisez « t>-^j, avec C, D et ' Pour UiT lisez L. Js'. l'édilion de Boulac.
sées d'après les exigences de l'analogie, mais des phrases dont l'emploi était déjà établi chez ce peuple.
Ces considérations nous amènent à dire que l'existence de ces modèles (ou tournures) dans l'esprit a pour cause l'habitude d'apprendre par cœur (beaucoup) de poèmes et de discours composés par les (anciens) Arabes, et que la prose, ainsi que la poésie, a des tournures qui lui sont propres. En elVet, le discours, chez les Arabes, se présentait sous l'une ou sous l'autre de ces formes et paraissait dans chacune avec un caractère parfaitement distinct. La poésie se composait de morceaux (ou vers) soumis à une même mesure, terminés par une même rime et présentant chacun un sens complet. Dans la prose (et surtout dans la prose poétique), on visait à établir un parallélisme entre les phrases et à leur donner une ressemblance mutuelle; tantôt on les terminait par des rimes, et tantôt on les laissait courir sans enti-ave.
En ce qui regarde le langage des Arabes, les tournures propres à chacune de ces deux formes sont bien connues, et celles dont ce P. 33a. peuple a fait usage sont les mêmes que l'auteur a employées en établissant le texte de ce livre. Pour les connaître, il faut avoir gravé dans sa mémoire (assez de passages de) la langue (parlée par les anciens Arabes) pour qu'on ait ' à sa disposition beaucoup de tournures (ou locutions) particulières et individuelles dont on puisse abstraire une tournure générale et universelle à laquelle on se conformera* en composant un ouvrage; de même que l'ouvrier en pisé ne doit pas s'écarter de son moule, ni le tisserand de son métier. L'art de composer est donc tout à fait distinct de ceux vers lesquels le grammairien, le rhétoricien et le prosodisle dirigent leur attention. Je dois toutefois avouer qu'une des conditions imposées a un auteur est de respecter les règles des sciences que je viens d'indiquer; sans cela, son ouvrage ne serait pas parfait. Un discours (ou une composition littéraire) qui réunit toutes ces qualités se distingue ' Le mot «J est de trop. ' Il faut lire ji^jc.
par un certain air d'élégance dont il est redevable à ces moules qu'on désigne par le terme tournures; mais on ne peut imprimer un tel caractère à un écrit, tant qu'on n'aura pas appris par cœur ce que le discours des Arabes renferme do poëmes et de morceaux de prose.
Après avoir déterminé la signillcalioii du mot tournure (osloub), nous allons donner une définition ou description de la poésie, afin d'en faire connaître le véritable caractère. C'est toutefois là une tâche bien difficile, parce que, autant que nous le sachions, nos prédécesseurs n'en ont rien dit de précis. La définition reçue par les prosodistes et qui est conçue ainsi: La poésie est un discours métrique et rimé, ne convient pas à la poésie telle que nous l'entendons; elle n'en est pas même la description. (Il est vrai que) l'art de la prosodie consiste dans l'examen de la poésie en ce qui regarde l'accord qui doit exister entre tous les vers d'un poome, le nombre de lettres mues ou quiescentes qui s'y présentent successivement, et la conformité du dernier pied de chaque premier hémistiche avec le dernier pied du second hémistiche. Comme c'est là un simple examen qui a pour objet le mètre seulement, à l'exclusion des paroles et de leurs significations, la définition donnée par les prosodistes est bonne, à leur point de vue; mais, pour nous qui envisageons la poésie soiis les divers aspects de la syntaxe, de l'expression, du mètre et des tournures qui lui sont spéciales, il est certain que cette définition ne P. 335. saurait convenir. Aussi sommes nous obligé d'en donner une qui fasse connaître le caractère réel de la poésie telle que nous le comprenons. Donc nous dirons que la poésie est un discours effectif \ fondé sur la métaphore et les descriptions, et divisé en portions qui se correspondent par la mesure [prosodique) et par la rime; portions qui, chacune, indépendamment de celles qui les précèdent et qui les suivent, expriment une pensée complète et ont un objet déterminé; {enfin nn discours) ayant une marche réglée d'après les formes (osloub) particulières que les Arabes ' Le terme iJo sert ici à indiquer que le discours a parfailemenl atteint son bui, savoir: lu juste expression de la pensée.
D'IBN KHALUOCN. 375 ont assignées à ce genre de composition. Le terme discours effectif est employé dans cette définition pour désigner le genre, et les mots fonde sur la métaphore et les descriptions servent à indiquer la dillérence spécifique par la((iielle la poésie se dislingue de certaines formes du discours qui sont dépourvues de cette qualité, et qu'il faut exclure de la définition parce qu'elles ne sont pas de la poésie. Par les termes divisé en portions qui se correspondent par la mesure et la rime nous indiquons la différence qui existe entre la poésie et le discours en prose, lequel, de l'avis de tous, n'est pas de la poésie. Les termes portions gai expriment chacune une pensée complète et ont an objet déterminé indiquent le véritable caractère de ce genre de composition, parce que les vers d'un poëme ne sauraient être autrement, et que, dans la poésie, aucune différence ne se présente à cet égard'. Quand nous disons ayant une marche réglée d'après les formes particulières qu'on a assignées à ce genre de composition, c'est pour indiquer la différence qui existe entre la poésie et le» compositions dont la marche n'est pas réglée d'après les formes poétiques consacrées par fusage; car alors ce n'est plus de la poésie; c'est seulement une sorte de discours versifié. En effet, la poésie a ses tournures spéciales, étrangères à la prose, et la prose a pareillement des tournures qui lui sont propres et ne s'emploient pas dans la poésie. Aussi tout discours versifié dont les tournures ne sont pas celles de la poésie ne mérite pas le nom * de poëme. C'est d'après celte considération que plusieurs de nos maîtres dans cette partie de la littérature ne mettent point au nombre des poésies les compositions d'EI-Motenebbi' et d'El-Maarri \ parce que ces auteurs n'ont pas adopté dans leurs productions les tour- p. 330.
' C«t(e règle n'est pas toujoars observée: un des plu» grands poètes arabes, perdit 011 rencontre des vers dont le sens reste la vie ew l'an 354 (966 de J. G). Tous suspendu jusqu'à ce qu'il soit complété par ses ouvrages ont été imprimés, ce qui est énoncé dans le Ters suivant. * Abou 'l-Alà Ahmed el-Maarri, poète ' Les manuscrits C et D et l'édition de d'un grand talent, traita surtout les su- Boulac portent (jyJ?.!)U à la place de jets mystiques. Plusieurs de ses pièces ont ^_^j sili. été publiées. Il mourut en 449 (1067 ^ Abou Taiyib Ahmed el-Motenebbi, deJ. C).
nures assignées à la poésie par les Arabes. Cette partie de notre définition, ayant une marche réglée sur les formes que les Arabes y ont assignées, sert à indiquer la différence, et marque la distinction entre la poésie des Arabes et celle des autres peuples. Si Ton admet que la poésie existe chez les peuples étrangers, cette distinction est nécessaire; si on ne l'admet pas, elle devient inutile et doit être remplacée par ces mots: ayant une marche réglée d'après les formes qu'on lui a assignées.
Ayant maintenant fini d'exposer le véritable caractère de la poésie, nous allons traiter de la manière dont elle doit s'exécuter. Pour composer en vers et pour bien posséder cet art, il faut remplir plusieurs conditions: d'abord, apprendre par cœur (beaucoup de morceaux) de cette espèce, c'est-à-dire de vers composés par les anciens Arabes, jusqu'à ce que l'âme ait acquis la faculté de tisser sur le même métier (qui avait servi à leur composition). Les passages qu'on doit confier à la mémoire doivent être choisis dans les pièces qui proviennent d'une source noble et pure et qui renferment beaucoup de tournures. En les choisissant, le moins qu'on puisse faire est de se borner aux productions d'un seul poète, mais il doit être un des grands poètes des temps islamiques, Ibn Abi Rebîa ', par exemple, ou bien Kotheiyer'^, ou bien Dou r-Romma^, ou bien Djerîr*, ou bien Abou Nouas'', ou bien Habib'', ou bien Kl-Bohtori\ ou bien Er-Rida \ ' Omar Ibn Abi Hebîa traita ordinairemenl les sujels erotiques. Il mourut à la guerre sainte, l'an gS (711-712 de J. C.)
* Voyez la 1" partie, p. 4o4, n. 3. Ghailan Ibn Ocba, surnommé Doa V- ' Abou Tcmmam Habib, poète mieux connu par sa compilation, le Uamaça, que par ses propres vers, mourut vers l'an 23 1 de l'hégire (845-846 deJ. C.)
' Le cherif Aboa '1-Hacen Mohammed er-Rida, poëte très-distingué, naquit à Baghdad, l'an 359 (969-970 de J.C), et mourut l'an 4o6 (ioi5 de J. C). Il laissa un divan ou collection de poèmes dont j'ai vu un exemplaire à Constantinople, écrit, s'il faut en croire la suscriplion, par le célèbre calligraphe Ibn el-Baouvvab.
ou bien Abou Feras K La plupart des morceaux cités dans le Kitah el-A()hani sont de ce caractère ^, car nous trouvons dans ce recueil un choix de vers composés par des poètes de la catégorie musulmane et par d'autres de la catégorie antéislamite. Celui qui n'a pas la mémoire bien garnie de morceaux de poésie ne saurait composer que des vers faibles et assez mauvais. Pour leur donner de l'éclat et de la douceur, il faut en savoir par cœur une grande quantité. La personne qui n'en a rien appris ou qui en a appris très-peu est incapable de faire de la poésie, et tout ce qu'il pourrait en produire ne serait bon qu'à mettre au rebut. Quand on n'a pas la mémoire bien remplie de vers, on ne saurait mieux faire que de renoncer à la poésie.
Lorsqu'on a la mémoire ornée de morceaux de poésie, et que l'esprit a acquis assez d'activité poiu- pouvoir former des vers sur le modèle (dont il a conçu l'idée), on peut commencer à en faire, et, si on y travaille beaucoup, on parviendra à se créer une faculté (de composition) qui s'affermira (graduellement dans l'âme). On a dit i'. 337. qu'une des conditions à remplir (quand on veut acquérir cette faculté) est d'oublier tout ce qu'on a appris par cœur, afin que les traces laissées dans l'esprit par les lettres du texte écrit ' en aient disparu*; caries (termes dans lesquels les pensées ont été déjà exprimées) ne se laissent pas employer encore tels qu'ils sont. Aussi, dit-on, lorsqu'on les a oubliées et que l'esprit s'en est approprié (les idées), les tournures (données à ces morceaux) y restent gravées et forment une espèce de métier sur lequel on est mené forcément à tisser des vers analogues, mais en y employant d'autres mots.
Celui (qui veut faire des vers) doit vivre dans une retraite absolue et choisir \\n lieu arrosé d'eaux (courantes) et orné de fleurs, pour ' Abou Feras el-Harilh, cou.sin du ce ' Je lis tyki=>\, avec les manuscrits C et lèbreSeif ed-Doula, prince d'Alep, fut tué D et lédilioii de Boulac. dan» une bataille l'an 867 (968 de J.C.). — ' Littéral, «par les traces littérales ap- Le dictionnaire biograpiiiqiie d'Ibn Khal- parentes. » likan renferme des articles sur tous les ' C'est-à-dire, on doil négliger les expoëtes nommes dans ce chapitre. pressions pour s'en tenir aux pensées. Prolégomènes. — m. 48 s'y livrer à ses spéculations; il doit aussi entendre des sons qui, tout en charmant l'oreille, éclaircissent l'esprit, le disposent au recueillement et excitent son activité par la douceur des jouissances qu'ils lui procurent.
A ces conditions ils en ajoutent une autre, savoir, de laisser l'esprit se reposer afin qu'il reprenne une nouvelle vigueur. Cela contribue plus que tout le reste à lui rendre ses forces et à le mettre en état de se servir du métier (idéal) que le souvenir (des vers déjà appris) lui avait procuré. A leur avis, le meilleur moment pour composer des vers est celui du matin, aussitôt qu'on s'éveille, alors que l'estomac est dégagé et que la pensée a toute son activité, ou bien lorsqu'on respire l'atmosphère du bain.
On a dit que l'amour et l'ivresse sont encore des motifs qui poussent à faire des vers. C'est ce qu'Ibn Rechîk ' nous apprend dans son Kitab el-Omda, ouvrage consacré spécialement à cet art et qui le traite de la manière la plus complète. On n'avait jamais écrit sur ce sujet avant Ibn Rechik, et on ne l'a jamais abordé depuis.
Les personnes dont nous parlons disent aussi: Si (l'amateur), après avoir satisfait à toutes ces conditions, éprouve beaucoup de difficulté (à s'exprimer en vers), il doit remettre sa tentative à une autre fois et ne pas imposer à son espril un travail ingrat. 11 faut que le vers reçoive la rime au moment même où l'on s'occupe à le composer et à le façonner. On adopte d'abord une rime et on fait de sorte que le poëme, depuis le conmiencement jusqu'à la fin, soit construit de manière à offrir toujours la même assonance. Celui qui, en composant des, vers, ne se préoccupe pas d'abord de la rime, aura bien de la peine à l'établir dans la place qu'elle doit occuper, tant elle se montrera intraitable et rebelle. Quand on tire de son P. 338. esprit un vers qui n'a aucun rapport avec ceux qui l'avoisinent, on doit le mettre à part afin de l'employer là où il sera mieux placé. Que chaque vers exprime une pensée complète, rien ne lui manquera alors, excepté la nuance qui doit le rattacher aux autres (vers du même poëme), et c'est au poëte de choisir la nuance comme ' il l'entendra. Alors, quand il aura ternïiné sa pièce, il s'occupera à la revoir et à la corriger; puis, s'il n'a pas atteint le degré de perfection (auquel il vise), il n'hésitera pas à la mettre de côté. Mais le poëte est toujours infatué de ses propres vers, parce qu'ils sont les produits de son imagination, l'ouvrage de son esprit. Il doit employer dans son poëme une phraséologie parfaitement correcte et n'offrant aucune des (licences de construction qu'on appelle les) exigences du langage. Il évitera ces expressions (irrégulières), parce qu'elles ravalent le discours au-de.ssous du rang qu'il doit tenir comme l'expression exacte de la pensée. Les grands maîtres dans cet art défendent au poëte musulman [mowelled) '^ l'emploi de ces licences, parce qu'on peut facilement s'en passer en rentrant dans la honne voie, celle qu'on doit suivre dans (l'exercice de) la faculté (poétique). Il évitera avec un soin extrême l'emploi de phrases embrouillées; on ne doit rechercher que celles dont les pensées se présentent à l'esprit aussi promptement que les paroles. 11 ne faut pas faire entrer trop de pensées dans un seul vers, car c'est là encore un embarras pour l'esprit. Les phrases à préférer sont celles dont les mots correspondent aux idées (qu'on veut exprimer) et qui les représentent de la manière la plus claire. Un vers qui renferme trop de pensées est le lement surchargé, que l'esprit doit se livrer à un véritable travail avant de pouvoir en approfondir la signification; d'ailleurs, le goût qui fait aimer la netteté de l'expression ^ aurait de la répugnance à en rechercher le sens. La poésie n'est facile que quand les idées se présentent à l'esprit simultanément avec les paroles. C'est là* le sujet de» reproche que nos professeurs faisaient aux vers d'Ibn ' Pour U, lisez LT, avec les manuscrits le mokhdurem, celui de la seconde classe. C et D el l'édilion de Boulac. vivait et avant et après l'islamisme; le mo- * Les criliques arabes rangeaient les welled vivait sous l'islamisme, poètes en trois classes: le djaheli, poète de ' LiUéral. • le goût de la réalisation. • la première classe, vivait avant l'islamisme; ' Pour Itvgjj, lisez ItxgJj.
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