meurtrissures, & ce ne sont pas des contusions qu’attendent leurs visages. Mais nous, faits pour être vigoureux, croyons-nous le devenir sans peine; & de quelle défense serons-nous capables, si nous ne sommes jamais attaqués? On joue toujours lâchement les jeux où l’on peut être mal-adroit sans risque; un volant qui tombe ne fait de mal à personne, mais rien ne dégourdit les bras comme d’avoir à couvrir la tête, rien ne rend le coup-d’œil si juste que d’avoir à garantir les yeux. S’élancer du bout d’une salle à l’autre, juger le bond d’une balle encore en l’air, la renvoyer d’une main forte & sûre; de tels jeux conviennent moins à l’homme qu’ils ne servent à le former.
Les fibres d’un enfant, dit-on, sont trop molles; elles ont moins de ressort, mais elles en sont plus flexibles; son bras est foible, mais enfin c’est un bras; on en doit faire, proportion gardée, tout ce qu’on fait d’une autre machine semblable. Les enfans n’ont dans les mains nulle adresse; c’est pour cela que je veux qu’on leur en donne; un homme aussi peu exercé qu’eux n’en auroit pas davantage; nous ne pouvons connoître l’usage de nos organes qu’après les avoir employés. Il n’y a qu’une longue expérience qui nous apprenne à tirer parti de nous-mêmes, & cette expérience est la véritable étude à laquelle on ne peut trop tôt nous appliquer.
Tout ce qui se fait est faisable. Or rien n’est plus commun que de voir des enfans adroits & découplés, avoir dans les membres la même agilité que peut avoir un homme. Dans presque toutes les Foires on en voit faire des équilibres, marcher sur les mains, sauter, danser sur la corde. Durant combien d’années des troupes d’enfans n’ont-elles pas attiré par leurs ballets des Spectateurs à la Comédie Italienne? Qui est-ce qui n’a pas ouï parler en Allemagne & en Italie de la troupe pantomime du célèbre Nicolini? Quelqu’un a-t-il jamais remarqué dans ces enfans des mouvemens moins développés, des attitudes moins gracieuses, une oreille moins juste, une danse moins légere que dans les Danseurs tout formés? Qu’on ait d’abord les doigts épais, courts, peu mobiles, les mains potelées & peu capables de rien empoigner, cela empêche-t-il que plusieurs enfans ne sachent écrire ou dessiner à l’âge où d’autres ne savent pas encore tenir le crayon ni la plume? Tout Paris se souvient encore de la petite Angloise qui faisoit à dix ans des prodiges sur le clavecin . J’ai vu chez un Magistrat, son fils, petit bon-homme de huit ans, qu’on mettoit sur la table au dessert comme une statue au milieu des plateaux, jouer là d’un violon presque aussi grand que lui, & surprendre par son exécution les Artistes mêmes.
Tous ces exemples & cent mille autres prouvent, ce me semble, que l’inaptitude qu’on suppose aux enfans pour nos exercices est imaginaire, & que, si on ne les voit point réussir dans quelques-uns, c’est qu’on ne les y a jamais exercés.
On me dira que je tombe ici par rapport au corps dans le défaut de la culture prématurée que je blâme dans les enfans par rapport à l’esprit. La différence est très-grande; car l’un de ces progrès n’est qu’apparent, mais l’autre est réel. J’ai prouvé que l’esprit qu’ils paroissent avoir ils ne l’ont pas, au lieu que tout ce qu’ils paroissent faire ils le font. D’ailleurs on doit toujours songer que tout ceci n’est ou ne doit être que jeu, direction facile & volontaire des mouvemens que la nature leur demande, art de varier leurs amusemens pour les leur rendre plus agréables, sans que jamais la moindre contrainte les tourne en travail: car enfin de quoi s’amuseront-ils, dont je ne puisse faire un objet d’instruction pour eux? & quand je ne le pourrois pas, pourvu qu’ils s’amusent sans inconvénient & que le tems se passe, leur progrès en toute chose n’importe pas quant à présent; au lieu que lorsqu’il faut nécessairement leur apprendre ceci ou cela, comme qu’on s’y prenne, il est toujours impossible qu’on en vienne à bout sans contrainte, sans fâcherie & sans ennui.
Ce que j’ai dit sur les deux sens dont l’usage est le plus continu & le plus important, peut servir d’exemple de la maniere d’exercer les autres. La vue & le toucher s’appliquent également sur les corps en repos & sur les corps qui se meuvent; mais comme il n’y a que l’ébranlement de l’air qui puisse émouvoir le sens de l’ouie, il n’y a qu’un corps en mouvement qui fasse du bruit ou du son, & si tout étoit en repos, nous n’entendrions jamais rien. La nuit donc où, ne nous mouvant nous-mêmes qu’autan qu’il nous plait, nous n’avons à craindre que les corps qui se meuvent, il nous importe d’avoir l’oreille alerte, de pouvoir juger par la sensation qui nous frappe, si le corps qui la cause est grand ou petit, éloigné ou proche, si son ébranlement est violent ou foible. L’air ébranlé est sujet à des répercussions qui le réfléchissent, qui produisant des échos, répétent la sensation, & font entendre le corps bruyant ou sonore en un autre lieu que celui où il est. Si dans une plaine ou dans une vallée on met l’oreille à terre, on entend la voix des hommes & le pas des chevaux de beaucoup plus loin qu’en restant debout.
Comme nous avons comparé la vue au toucher, il est bon de la comparer de même à l’ouie, & de savoir laquelle des deux impressions partant à la fois du même corps arrivera le plutôt à son organe. Quand on voit le feu d’un canon on peut encore se mettre à l’abri du coup; mais sitôt qu’on entend le bruit, il n’est plus tems, le boulet est là. On peut juger de la distance où se fait le tonnerre, par l’intervalle de tems qui se passe de l’éclair au coup. Faites en sorte que l’enfant connoisse toutes ces expériences; qu’il fasse celles qui sont à sa portée, & qu’il trouve les autres par induction; mais j’aime cent fois mieux qu’il les ignore, que s’il faut que vous les lui disiez.
Nous avons un organe qui répond à l’ouie, savoir celui de la voix; nous n’en avons pas de même qui réponde à la vue, & nous ne rendons pas les couleurs comme les sons. C’est un moyen de plus pour cultiver le premier sens, en exerçant l’organe actif & l’organe passif l’un par l’autre.
L’homme a trois sortes de voix, savoir, la voix parlante ou articulée, la voix chantante ou mélodieuse, & la voix pathétique ou accentuée, qui sert de langage aux passions, & qui anime le chant & la parole. L’enfant a ces trois sortes de voix ainsi que l’homme, sans les savoir allier de même: il a comme nous le rire, les cris, les plaintes, l’exclamation, les gémissemens, mais il ne sait pas en mêler les inflexions aux deux autres voix. Une musique parfaite est celle qui réunit le mieux ces trois voix. Le enfans sont incapables de cette musique là, & leur chant n’a jamais d’ame. De même dans la voix parlante leur langage n’a point d’accent; ils crient, mais ils n’accentuent pas; & comme dans leur discours il y a peu d’accent, il y a peu d’énergie dans leur voix. Notre Éleve aura le parler plus uni, plus simple encore, parce que ses passions n’étant pas éveillées ne mêleront point leur langage au sien. N’allez donc pas lui donner à réciter des rôles de Tragédie & de Comédie, ni vouloir lui apprendre, comme on dit, à déclamer. Il aura trop de sens pour savoir donner un ton à des choses qu’il ne peut entendre, & de l’expression à des sentimens qu’il n’éprouva jamais.
Apprenez-lui à parler uniment, clairement, à bien articuler, à prononcer exactement & sans affectation, à connoître & à suivre l’accent grammatical & la prosodie, à donner toujours assez de voix pour être entendu, mais à n’en donner jamais plus qu’il ne faut; défaut ordinaire aux enfans élevés dans les Colleges: en toute chose rien de superflu.
De même dans le chant rendez sa voix juste, égale, flexible, sonore, son oreille sensible à la mesure & à l’harmonie, mais rien de plus. La musique imitative & théâtrale n’est pas de son âge, je ne voudrois pas même qu’il chantât des paroles; s’il en vouloit chanter, je tâcherois de lui faire des chansons exprès, intéressantes pour son âge, & aussi simples que ses idées.
On pense bien qu’étant si peu pressé de lui apprendre à lire l’écriture, je ne le serai pas, non plus, de lui apprendre à lire la musique. Écartons de son cerveau toute attention trop pénible, & ne nous hâtons point de fixer son esprit sur des signes de convention. Ceci, je l’avoue, semble avoir sa difficulté; car si la connoissance des notes ne paroit pas d’abord plus nécessaire pour savoir chanter que celle des lettres pour savoir parler, il y a pourtant cette différence, qu’en parlant nous rendons nos propres idées, & qu’en chantant nous ne rendons gueres que celles d’autrui. Or pour les rendre, il faut les lire.
Mais premierement, au lieu de les lire on peut les ouir, & un chant se rend à l’oreille encore plus fidélement qu’à l’œil. De plus, pour bien savoir la musique, il ne suffit pas de la rendre, il la faut composer, & l’un doit s’apprendre avec l’autre, sans quoi l’on ne la sait jamais bien. Exercez votre petit Musicien d’abord à faire des phrases bien régulieres, bien cadencées; ensuite à les lier entre elles par une modulation très-simple, enfin à marquer leurs différens rapports par une ponctuation correcte, ce qui se fait par le bon choix des cadences & des repos. Sur-tout jamais de chant bizarre, jamais de pathétique ni d’expression. Une mélodie toujours chantante & simple, toujours dérivante des cordes essentielles du ton, & toujours indiquant tellement la basse qu’il la sente & l’accompagne sans peine; car pour se former la voix & l’oreille, il ne doit jamais chanter qu’au clavecin.
Pour mieux marquer les sons on les articule en les prononçant, de-là l’usage de solfier avec certaines syllabes. Pour distinguer les degrés il faut donner des noms & à ces degrés & à leurs différens termes fixes; de-là les noms des intervalles, & aussi des lettres de l’alphabet dont on marque les touches du clavier & les notes de la gamme. C & A désignent des sons fixes, invariables, toujours rendus par les mêmes touches. Ut & la sont autre chose. Ut est constamment la tonique d’un mode majeur, ou la médiante d’un mode mineur.
La est constamment la tonique d’un mode mineur, ou la sixieme note d’un mode majeur. Ainsi les lettres marquent les termes immuables des rapports de notre système musical, & les syllabes marquent les termes homologues des rapports semblables en divers tons. Les lettres indiquent les touches du clavier, & les syllabes les degrés du mode. Les Musiciens François ont étrangement brouillé ces distinctions; ils ont confondu le sens des syllabes avec le sens des lettres, & doublant inutilement les signes des touches, ils n’en ont point laissé pour exprimer les cordes des tons; en sorte que pour eux ut & C sont toujours la même chose, ce qui n’est pas, & ne doit pas être, car alors de quoi serviroit C? Aussi leur maniere de solfier est-elle d’une difficulté excessive sans être d’aucune utilité, sans porter aucune idée nette à l’esprit, puisque par cette méthode, ces deux syllabes ut & mi, par exemple, peuvent également signifier une tierce majeure, mineure, superflue, ou diminuée. Par quelle étrange fatalité le pays du monde où l’on écrit les plus beaux livres sur la musique, est-il précisément celui où on l’apprend le plus difficilement?
Suivons avec notre Élève une pratique plus simple & plus claire; qu’il n’y ait pour lui que deux modes dont les rapports soient toujours les mêmes & toujours indiqués par les mêmes syllabes. Soit qu’il chante ou qu’il joue d’un instrument, qu’il sache établir son mode sur chacun des douze tons qui peuvent lui servir de base, & que, soit qu’on module en D, en C, en G, &c., la finale soit toujours ut ou la selon le mode. De cette maniere il vous concevra toujours, les rapports essentiels du mode pour chanter & jouer juste seront toujours présens à son esprit, son exécution sera plus nette & son progrès plus rapide. Il n’y a rien de plus bizarre que ce que les François appellent solfier au naturel; c’est éloigner les idées de la chose pour en substituer d’étrangeres qui ne font qu’égarer. Rien n’est plus naturel que de solfier par transposition, lorsque le mode est transposé. Mais c’en est trop sur la musique; enseignez-la comme vous voudrez, pourvu qu’elle ne soit jamais qu’un amusement.
Nous voilà bien avertis de l’état des corps étrangers par rapport au nôtre, de leur poids, de leur figure, de leur couleur, de leur solidité, de leur grandeur, de leur distance, de leur température, de leur repos, de leur mouvement. Nous sommes instruits de ceux qu’il nous convient d’approcher ou d’éloigner de nous, de la maniere dont il faut nous y prendre pour vaincre leur résistance, ou pour leur en opposer une qui nous préserve d’en être offensés; mais ce n’est pas assez; notre propre corps s’épuise sans-cesse, il a besoin d’être sans cesse renouvellé. Quoique nous ayons la faculté d’en changer d’autres en notre propre substance, le choix n’est pas indifférent: tout n’est pas aliment pour l’homme; & des substances qui peuvent l’être, il y en a de plus ou de moins convenables, selon la constitution de son espece, selon le climat qu’il habite, selon son tempérament particulier, & selon la maniere de vivre que lui prescrit son état.
Nous mourrions affamés ou empoisonnés, s’il faloit attendre, pour choisir les nourritures qui nous conviennent, que l’expérience nous eût appris à les connoître & à les choisir: mais la suprême Bonté qui a fait, du plaisir des êtres sensibles, l’instrument de leur conservation, nous avertit, par ce qui plait à notre palais, de ce qui convient à notre estomac. Il n’y a point naturellement pour l’homme de Médecin plus sûr que son propre appétit; &, à le prendre dans son état primitif, je ne doute point qu’alors les alimens qu’il trouvoit les plus agréables ne lui fussent aussi les plus sains.
Il y a plus. L’Auteur des choses ne pourvoit pas seulement aux besoins qu’il nous donne, mais encore à ceux que nous nous donnons nous-mêmes; & c’est pour nous mettre toujours le desir à côté du besoin, qu’il fait que nos goûts changent et s’alterent avec nos manieres de vivre. Plus nous nous éloignons de l’état de nature, plus nous perdons de nos goûts naturels; ou plutôt l’habitude nous fait une seconde nature que nous substituons tellement à la premiere, que nul d’entre nous ne connoit plus celle-ci.
Il suit de-là, que les goûts les plus naturels doivent être aussi les plus simples; car ce sont ceux qui se transforment le plus aisément; au lieu qu’en s’aiguisant, en s’irritant par nos fantaisies, ils prennent une forme qui ne change plus. L’homme qui n’est encore d’aucun pays se fera sans peine aux usages de quelque pays que ce soit, mais l’homme d’un pays ne devient plus celui d’un autre.
Ceci me paroit vrai dans tous les sens, & bien plus, appliqué au goût proprement dit. Notre premier aliment est le lait, nous ne nous accoutumons que par degrés aux saveurs fortes, d’abord elles nous répugnent. Des fruits, des légumes, des herbes, & enfin quelques viandes grillées, sans assaisonnement & sans sel, firent les festins des premiers hommes . La premiere fois qu’un Sauvage boit du vin, il fait la grimace & le rejette, & même parmi nous, quiconque a vécu jusqu’à vingt ans sans goûter de liqueurs fermentées, ne peut plus s’y accoutumer; nous serions tous abstêmes si l’on ne nous eut donné du vin dans nos jeunes ans. Enfin, plus nos goûts sont simples, plus ils sont universels; les répugnances les plus communes tombent sur des mets composés. Vit-on jamais personne avoir en dégoût l’eau ni le pain? Voilà la trace de la nature, voilà donc aussi notre regle. Conservons à l’enfant son goût primitif le plus qu’il est possible; que sa nourriture soit commune & simple, que son palais ne se familiarise qu’à des saveurs peu relevées, & ne se forme point un goût exclusif.
Je n’examine pas ici si cette maniere de vivre est plus saine ou non, ce n’est pas ainsi que je l’envisage. Il me suffit de savoir, pour la préférer, que c’est la plus conforme à la nature, & celle qui peut le plus aisément se plier à tout autre. Ceux disent qu’il faut accoutumer les enfans aux alimens dont ils useront étant grands, ne raisonnent pas bien, ce me semble. Pourquoi leur nourriture doit-elle être la même, tandis que leur maniere de vivre est si différente? Un homme épuisé de travail, de soucis, de peines, a besoin d’alimens succulens qui lui portent de nouveaux esprits au cerveau; un enfant qui vient de s’ébattre, & dont le corps croît, a besoin d’une nourriture abondante qui lui fasse beaucoup de chyle. D’ailleurs l’homme-fait a déjà son état, son emploi, son domicile; mais qui est-ce qui peut être sûr de ce que la fortune réserve à l’enfant? En toute chose ne lui donnons point une forme si déterminée, qu’il lui en coûte trop d’en changer au besoin. Ne faisons pas qu’il meure de faim dans d’autres pays s’il ne traîne par-tout à sa suite un cuisinier François, ni qu’il dise un jour qu’on ne sait manger qu’en France. Voilà, par parenthese, un plaisant éloge! Pour moi, je dirois au contraire, qu’il n’y a que les François qui ne savent pas manger, puisqu’il faut un art si particulier pour leur rendre les mets mangeables.
De nos sensations diverses, le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommes-nous plus intéressés à bien juger des substances qui doivent faire partie de la nôtre, que de celles qui ne font que l’environner. Mille choses sont indifférentes au toucher, à l’ouie, à la vue; mais il n’y a presque rien d’indifférent au goût. De plus, l’activité de ce sens est toute physique & matérielle, il est le seul qui ne dit rien à l’imagination, du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins, au lieu que l’imitation & l’imagination mêlent souvent du moral à l’impression de tous les autres. Aussi généralement les cœurs tendres & voluptueux, les caracteres passionnés & vraiment sensibles, faciles à émouvoir par les autres sens, sont-ils assez tiedes sur celui-ci. De cela même qui semble mettre le goût au-dessous d’eux, & rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre, je conclurois au contraire, que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfans est de les mener par leur bouche. Le mobile de la gourmandise est sur-tout préférable à celui de la vanité, en ce que la premiere est un appétit de la nature, tenant immédiatement au sens, & que la seconde est un ouvrage de l’opinion, sujet au caprice des hommes & à toutes sortes d’abus. La gourmandise est la passion de l’enfance; cette passion ne tient devant aucune autre; à la moindre concurrence elle disparoit, Eh croyez-moi! l’enfant ne cessera que trop tôt de songer à ce qu’il mange, & quand son cœur sera trop occupé, son palais ne l’occupera gueres. Quand il sera grand, mille sentimens impétueux donneront le change à la gourmandise, et ne feront qu’irriter la vanité; car cette derniere passion seule fait son profit des autres, & à la fin les engloutit toutes. J’ai quelquefois examiné ces gens qui donnoient de l’importance aux bons morceaux, qui songeoient en s’éveillant, à ce qu’ils mangeroient dans la journée, & décrivoient un repas avec plus d’exactitude que n’en met Polybe à décrire un combat. J’ai trouvé que tous ces prétendus hommes n’étoient que des enfans de quarante ans, sans vigueur & sans consistance, fruges consumere nati. La gourmandise est le vice des cœurs qui n’ont point d’étoffe. L’ame d’un gourmand est toute dans son palais, il n’est fait que pour manger; dans sa stupide incapacité, il n’est qu’à table à sa place, il ne sait juger que des plats; laissons-lui sans regret cet emploi: mieux lui vaut celui-là qu’un autre, autant pour nous que pour lui.
Craindre que la gourmandise ne s’enracine dans un enfant capable de quelque chose, est une précaution de petit esprit. Dans l’enfance on ne songe qu’à ce qu’on mange; dans l’adolescence on n’y songe plus, tout nous est bon, & l’on a bien d’autres affaires. Je ne voudrois pourtant pas qu’on allât faire un usage indiscret d’un ressort si bas, ni étayer d’un bon morceau l’honneur de faire une belle action. Mais je ne vois pas pourquoi, toute l’enfance n’étant ou ne devant être que jeux & folâtres amusemens, des exercices purement corporels n’auroient pas un prix matériel & sensible. Qu’un petit Majorquain, voyant un panier sur le haut d’un arbre, l’abatte à coups de fronde, n’est-il pas bien juste qu’il en profite, & qu’un bon déjeûner répare la force qu’il use à le gagner? Qu’un jeune Spartiate à travers les risques de cent coups de fouet se glisse habilement dans une cuisine; qu’il y vole un renardeau tout vivant, qu’en l’emportant dans sa robe il en soit égratigné, mordu, mis en sang, & que, pour n’avoir pas la honte d’être surpris, l’enfant se laisse déchirer les entrailles sans sourciller, sans pousser un seul cri, n’est-il pas juste qu’il profite enfin de sa proie, & qu’il la mange après en avoir été mangé? Jamais un bon repas ne doit être une récompense, mais pourquoi ne seroit-il pas l’effet des soins qu’on a pris pour se le procurer? Émile ne regarde point le gâteau que j’ai mis sur la pierre comme le prix d’avoir bien couru; il sait seulement que le seul moyen d’avoir ce gâteau est d’y arriver plutôt qu’un autre.
Ceci ne contredit point les maximes que j’avançois tout-à-l’heure sur la simplicité des mets; car pour flatter l’appétit des enfans, il ne s’agit pas d’exciter leur sensualité, mais seulement de la satisfaire; & cela s’obtiendra par les choses du monde les plus communes, si l’on ne travaille pas à leur rafiner le goût. Leur appétit continuel, qu’excite le besoin de croître, est un assaisonnement sûr qui leur tient lieu de beaucoup d’autres. Des fruits, du laitage, quelque piece de four un peu plus délicate que le pain ordinaire, sur-tout l’art de dispenser sobrement tout cela, voilà de quoi mener des armées d’enfans au bout du monde, sans leur donner du goût pour les saveurs vives, ni risquer de leur blaser le palais.
Une des preuves que le goût de la viande n’est pas naturel à l’homme, est l’indifférence que les enfans ont pour ce mets là, & la préférence qu’ils donnent tous à des nourritures végétales, telles que le laitage, la pâtisserie, les fruits, &c. Il importe sur-tout de ne pas dénaturer ce goût primitif, & de ne point rendre les enfans carnassiers; si ce n’est pour leur santé, c’est pour leur caractere; car de quelque maniere qu’on explique l’expérience, il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels & féroces plus que les autres hommes; cette observation est de tous les lieux & de tous les tems: la barbarie angloise est connue ; les Gaures, au contraire, sont les plus doux des hommes . Tous les Sauvages sont cruels, & leurs mœurs ne les portent point à l’être, cette cruauté vient de leurs alimens. Ils vont à la guerre comme à la chasse, & traitent les hommes comme les ours. En Angleterre même les bouchers ne sont pas reçus en témoignage , non plus que les Chirurgiens. Les grands scélérats s’endurcissent au meurtre en buvant du sang. Homere fait des Cyclopes, mangeurs de chair, des hommes affreux, & des Lotophages un peuple si aimable, qu’aussi-tôt qu’on avoit essayé de leur commerce, on oublioit jusqu’à son pays pour vivre avec eux.
” Tu me demandes, “ disoit Plutarque, ” pourquoi Pythagore s’abstenoit de manger de la chair des bêtes; mais moi je te demande, au contraire, quel courage d’homme eut le premier qui approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui brisa de sa dent les os d’une bête expirante, qui fit servir devant lui des corps morts, des cadavres et engloutit dans son estomac des membres, qui le moment d’auparavant, bêloient, mugissoient, marchoient & voyoient. Comment sa main put-elle enfoncer un fer dans le cœur d’un être sensible? Comment ses yeux purent-ils supporter un meurtre? Comment put-il voit saigner, écorcher, démembrer un pauvre animal sans défense? Comment put-il supporter l’aspect des chairs pantelantes? Comment leur odeur ne lui fit-elle pas soulever le cœur? Comment ne fut-il pas dégoûté, repoussé, saisi d’horreur, quand il vint à manier l’ordure de ces blessures, à nettoyer le sang noir & figé qui les couvroit?
” Les peaux rampoient sur la terre écorchées; Les chairs au feu mugissoient embrochées; L’homme ne put les manger sans frémir, Et dans son sein les entendit gémir.
“ Voilà ce qu’il dut imaginer & sentir la premiere fois qu’il surmonta la nature pour faire cet horrible repas, la premiere fois qu’il eut faim d’une bête en vie, qu’il voulut se nourrir d’un animal qui paissoit encore, & qu’il dit comment il fallait égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchoit les mains. C’est de ceux qui commencerent ces cruels festins, & non de ceux qui les quittent, qu’on a lieu de s’étonner: encore ces premiers-là pourroient-ils justifier leur barbarie par des excuses qui manquent à la nôtre, & dont le défaut nous rend cent fois plus barbares qu’eux.
” Mortels bien-aimés des Dieux, nous diroient ces premiers hommes, comparez les tems; voyez combien vous êtes heureux & combien nous étions misérables! La terre nouvellement formée & l’air chargé de vapeurs étoient encore indociles à l’ordre des saisons; le cours incertain des rivieres dégradoit leurs rives de toutes parts: des étangs, des lacs, de profonds marécages inondoient les trois quarts de la surface du monde, l’autre quart étoit couvert de bois & de forêts stériles. La terre ne produisoit nuls bons fruits; nous n’avions nuls instruments de labourage, nous ignorions l’art de nous en servir, & le tems de la moisson ne venoit jamais pour qui n’avoit rien semé. Ainsi la faim ne nous quittoit point. L’hiver, la mousse et l’écorce des arbres étoient nos mets ordinaires. Quelques racines vertes de chiendent & de bruyere étoient pour nous un régal; & quand les hommes avoient pu trouver des feines, des noix & du gland, ils en dansoient de joie autour d’un chêne ou d’un hêtre au son de quelque chanson rustique, appellant la terre leur nourrice & leur mere; c’étoit là leur seule fête, c’étoient leurs uniques jeux: tout le reste de la vie humaine n’étoit que douleur, peine & misere.
” Enfin, quand la terre dépouillée & nue ne nous offroit plus rien, forcés d’outrager la nature pour nous conserver, nous mangeâmes les compagnons de notre misere plutôt que de périr avec eux. Mais vous, hommes cruels, qui vous force à verser du sang? Voyez quelle affluence de biens vous environne! Combien de fruits vous produit la terre! Que de richesses vous donnent les champs & les vignes! Que d’animaux vous offrent leur lait pour vous nourrir, & leur toison pour vous habiller! Que leur demandez-vous de plus, & quelle rage vous porte à commettre tant de meurtres, rassasiés de biens & regorgeant de vivres? Pourquoi mentez-vous contre notre mere en l’accusant de ne pouvoir vous nourrir? Pourquoi péchez-vous contre Cerès, inventrice des saintes Loix, & contre le gracieux Bacchus, consolateur des hommes, comme si leurs dons prodigués ne suffisoient pas à la conservation du genre humain? Comment avez-vous le cœur de mêler avec leurs doux fruits des ossements sur vos tables, & de manger avec le lait le sang des bêtes qui vous le donnent! Les pantheres & les lions, que vous appellez bêtes féroces, suivent leur instinct par force, & tuent les autres animaux pour vivre. Mais vous, cent fois plus féroces qu’elles, vous combattez l’instinct sans nécessité pour vous livrer à vos cruelles délices; les animaux que vous mangez ne sont pas ceux qui mangent les autres; vous ne les mangez pas ces animaux carnassiers, vous les imitez. Vous n’avez faim que des bêtes innocentes & douces, qui ne font de mal à personne, qui s’attachent à vous, qui vous servent, et que vous dévorez pour prix de leurs services.
” Ô meurtrier contre nature, si tu t’obstines à soutenir qu’elle t’a fait pour dévorer tes semblables, des êtres de chair & d’os, sensibles & vivans comme toi, étouffe donc l’horreur qu’elle t’inspire pour ces affreux repas; tue les animaux toi-même, je dis, de tes propres mains, sans ferremens, sans coutelas; déchire-les avec tes ongles, comme font les lions & les ours; mords ce bœuf & le mets en pieces, enfonce tes griffes dans sa peau; mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes chaudes, bois son ame avec son sang. Tu frémis, tu n’oses sentir palpiter sous ta dent une chair vivante? Homme pitoyable! tu commences par tuer l’animal, & puis tu le manges, comme pour le faire mourir deux fois. Ce n’est pas assez, la chair morte te répugne encore, tes entrailles ne peuvent la supporter, il la faut transformer par le feu, la bouillir, la rôtir, l’assaisonner de drogues qui la déguisent; il te faut des Chaircuitiers, des Cuisiniers, des Rôtisseurs, des gens pour t’ôter l’horreur du meurtre & t’habiller des corps morts, afin que le sens du goût trompé par ces déguisemens, ne rejette point ce qui lui est étrange, & savoure avec plaisir des cadavres dont l’œil même eût peine à souffrir l’aspect. ” Quoique ce morceau soit étranger à mon sujet, je n’ai pu résister à la tentation de le transcrire, & je crois que peu de Lecteurs m’en sauront mauvais gré.
Au reste, quelque sorte de régime que vous donniez aux enfans, pourvu que vous ne les accoutumiez qu’à des mets communs & simples, laissez-les manger, courir & jouer tant qu’il leur plait, & soyez sûrs qu’ils ne mangeront jamais trop & n’auront point d’indigestions: mais si vous les affamez la moitié du tems, et qu’ils trouvent le moyen d’échapper à votre vigilance, ils se dédommageront de toute leur force, ils mangeront jusqu’à regorger, jusqu’à crever. Notre appétit n’est démesuré que parce que nous voulons lui donner d’autres regles que celles de la nature. Toujours réglant, prescrivant, ajoutant, retranchant, nous ne faisons rien que la balance à la main; mais cette balance est à la mesure de nos fantaisies, & non pas à celle de notre estomac. J’en reviens toujours à mes exemples. Chez les Paysans, la huche & le fruitier sont toujours ouverts, & les enfans, non plus que les hommes, n’y savent ce que c’est qu’indigestions.
S’il arrivoit pourtant qu’un enfant mangeât trop, ce que je ne crois pas possible par ma méthode, avec des amusemens de son goût, il est si aisé de le distraire, qu’on parviendroit à l’épuiser d’inanition sans qu’il y songeât. Comment des moyens si sûrs & si faciles échappent-ils à tous les Instituteurs? Hérodote raconte que les Lydiens, pressés d’une extrême disette, s’aviserent d’inventer les jeux & d’autres divertissemens avec lesquels ils donnoient le change à leur faim, et passoient des jours entiers sans songer à manger. Vos savants Instituteurs ont peut-être lu cent fois ce passage, sans voir l’application qu’on peut en faire aux enfans. Quelqu’un d’eux me dira peut-être qu’un enfant ne quitte pas volontiers son dîner pour aller étudier sa leçon. Maître, vous avez raison: je ne pensois pas à cet amusement là.