Que l’enfant ne fasse rien sur parole; rien n’est bien pour lui, que ce qu’il sent être tel. En le jettant toujours en avant de ses lumieres, vous croyez user de prévoyance & vous en manquez. Pour l’armer de quelques vains instrumens dont il ne fera peut-être jamais d’usage, vou lui ôtez l’instrument le plus universel de l’homme, qui est le bon sens; vous l’accoutumez à se laisser toujours conduire, à n’être jamais qu’une machine entre les mains d’autrui. Vous voulez qu’il soit docile étant petit; c’est vouloir qu’il soit crédule & dupe étant grand. Vous lui dites sans cesse: tout ce que je vous demande est pour votre avantage; mais vous n’êtes pas en état de le connoître. Que m’importe à moi que vous fassiez ou non ce que j’exige? C’est pour vous seul que vous travaillez. Avec tous ces beaux discours que vous lui tenez maintenant pour le rendre sage, vous préparez le succès de ceux que lui tiendra quelque jour un visionnaire, un souffleur, un charlatan, un fourbe ou un fou de toute espece, pour le prendre à son piége, ou pour lui faire adopter sa folie.
Il importe qu’un homme sache bien des choses dont un enfant ne sauroit comprendre l’utilité; mais faut-il, & se peut-il qu’un enfant apprenne tout ce qu’il importe à un homme de savoir? Tâchez d’apprendre à l’enfant tout ce qui est utile à son âge, & vous verrez que tout son tems sera plus que rempli. Pourquoi voulez-vous, au préjudice des études qui lui conviennent aujourd’hui, l’appliquer à celles d’un âge auquel il est si peu sûr qu’il parvienne? Mais, direz-vous, sera-t-il tems d’apprendre ce qu’on doit savoir quand le moment sera venu d’en faire usage? Je l’ignore; mais ce que je sais, c’est qu’il est impossible de l’apprendre plutôt; car nos vrais maîtres sont l’expérience & le sentiment, & jamais l’homme ne sent bien ce qui convient à l’homme que dans les rapports où il s’est trouvé. Un enfant sait qu’il est fait pour devenir homme, toutes les idées qu’il peut avoir de l’état d’homme, sont des occasions d’instruction pour lui; mais sur les idées de cet état qui ne sont pas à sa portée, il doit rester dans une ignorance absolue. Tout mon livre n’est qu’une preuve continuelle de ce principe d’éducation.
Sitôt que nous sommes parvenus à donner à notre Éleve une idée du mot utile, nous avons une grande prise de plus pour le gouverner; car ce mot le frappe beaucoup, attendu qu’il n’a pour lui qu’un sens relatif à son âge, & qu’il en voit clairement le rapport à son bien-être actuel. Vos enfans ne sont point frappés de ce mot, parce que vous n’avez pas eu soin de leur en donner une idée qui soit à leur portée, & que d’autres se chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur est utile, ils n’ont jamais besoin d’y songer eux-mêmes & ne savent ce que c’est qu’utilité.
À quoi cela est-il bon? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui & moi dans toutes les actions de notre vie: voilà la question, qui de ma part suit infailliblement toutes ses questions, & qui sert de frein à ces multitudes d’interrogations sottes & fastidieuses, dont les enfans fatiguent sans relâche & sans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer sur eux quelque espece d’empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui, pour sa plus importante leçon, l’on apprend à ne vouloir rien savoir que d’utile, interroge comme Socrate; il ne fait pas une question sans s’en-rendre à lui-même la raison qu’il sait qu’on lui en va demander avant que de la résoudre.
Voyez quel puissant instrument je vous mets entre les mains pour agir sur votre Éleve. Ne sachant les raisons de rien, le voilà presque réduit au silence quand il vous plait; & vous, au contraire, quel avantage vos connoissances & votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l’utilité de tout ce que vous lui proposez? Car, ne vous y trompez pas, lui faire cette question, c’est lui apprendre à vous la faire à son tour, & vous devez compter sur tout ce que vous lui proposerez dans la suite, qu’à votre exemple il ne manquera pas de dire; à quoi cela est-il bon?
C’est ici peut-être le piége le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si sur la question de l’enfant, ne cherchant qu’à vous tirer d’affaire, vous lui donnez une seule raison qu’il ne soit pas en état d’entendre, voyant que vous raisonnez sur vos idées & non sur les siennes, il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge & non pour le sien; il ne se fiera plus à vous, & tout est perdu: mais où est le maître qui veuille bien rester court, & convenir de ses torts avec son Éleve? Tous se font une loi de ne pas convenir même de ceux qu’ils ont, & moi je m’en ferois une de convenir même de ceux que je n’aurois pas, quand je ne pourrois mettre mes raisons à sa portée: ainsi ma conduite, toujours nette dans son esprit, ne lui seroit jamais suspecte, & je me conserverois plus de crédit en me supposant des fautes, qu’ils ne font en cachant les leurs.
Premierement, songez bien que c’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre; c’est à lui de le desirer, de le chercher, de le trouver; à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce desir, & de lui fournir les moyens de le satisfaire. Il suit de-là que vos questions doivent être peu fréquentes, mais bien choisies, & que, comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous à lui, vous serez toujours moins à découvert & plus souvent dans le cas de lui dire; en quoi ce que vous me demandez est-il utile à savoir?
De plus, comme il importe peu qu’il apprenne ceci ou cela, pourvu qu’il conçoive bien ce qu’il apprend & l’usage de ce qu’il apprend, sitôt que vous n’avez pas à lui donner sur ce que vous lui dites un éclaircissement qui soit bon pour lui, ne lui en donnez point du tout. Dites-lui sans scrupule: je n’ai pas de bonne réponse à vous faire; j’avois tort, laissons cela. Si votre instruction étoit réellement déplacée, il n’y a pas de mal à l’abandonner tout-à-fait; si elle ne l’étoit pas, avec un peu de soin vous trouverez bientôt l’occasion de lui en rendre l’utilité sensible.
Je n’aime point les explications en discours; les jeunes gens y font peu d’attention & ne les retiennent gueres. Les choses, les choses! Je ne répéterai jamais assez que nous donnons trop de pouvoir aux mots: avec notre éducation babillarde, nous ne faisons que des babillards.
Supposons que, tandis que j’étudie avec mon Éleve le cours du soleil & la maniere de s’orienter, tout-à-coup il m’interrompe pour me demander à quoi sert tout cela. Quel beau discours je vais lui faire! De combien de choses je saisis l’occasion de l’instruire en répondant à sa question, sur-tout si nous avons des témoins de notre entretien Je lui parlerai de l’utilité des voyages, des avantages du commerce, des productions particulieres à chaque climat, des mœurs des différens peuples, de l’usage du calendrier, de la supputation du retour des saisons pour l’agriculture, de l’art de la navigation, de la maniere de se conduire sur mer & de suivre exactement la route sans savoir où l’on est. La politique, l’histoire naturelle, l’astronomie, la morale même & le droit des gens, entreront dans mon explication de maniere à donner à mon Éleve une grande idée de toutes ces sciences, & un grand desir de les apprendre. Quand j’aurai tout dit, j’aurai fait l’étalage d’un vrai pédant auquel il n’aura pas compris une seule idée. Il auroit grande envie de me demander comme auparavant à quoi sert de s’orienter; mais il n’ose, de peur que je ne me fâche. Il trouve mieux son compte à feindre d’entendre ce qu’on l’a forcé d’écouter. Ainsi se pratiquent les belles éducations.
Mais notre Émile plus rustiquement élevé, & à qui nous donnons avec tant de peine une conception dure, n’écoutera rien de tout cela. Du premier mot qu’il n’entendra pas, il va s’enfuir, il va folâtrer par la chambre & me laisser perorer tout seul. Cherchons une solution plus grossiere; mon appareil scientifique ne vaut rien pour lui.
Nous observions la position de la forêt au nord de Montmorenci, quand il m’a interrompu par son importune question: à quoi sert cela? Vous avez raison, lui dis-je, il y faut penser à loisir, & si nous trouvons que ce travail n’est bon à rien, nous ne le reprendrons plus, car nous ne manquons pas d’amusemens utiles. On s’occupe d’autre chose, & il n’est plus question de géographie du reste de la journée.
Le lendemain matin je lui propose un tour de promenade avant le déjeuner: il ne demande pas mieux; pour courir les enfans sont toujours prêts, & celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la forêt, nous parcourons les champeaux, nous nous égarons, nous ne savons plus où nous sommes, & quand il s’agit de revenir, nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le tems se passe, la chaleur vient: nous avons faim, nous nous pressons, nous errons vainement de côté & d’autre, nous ne trouvons partout que des bois, des carrieres, des plaines, nul renseignement pour nous reconnoître. Bien échauffés, bien recrus, bien affamés, nous ne faisons avec nos courses que nous égarer davantage. Nous nous asseyons enfin pour nous reposer, pour délibérer. Émile, que je suppose élevé comme un autre enfant, ne délibere point, il pleure; il ne sait pas que nous sommes à la porte de Montmorenci, & qu’un simple taillis nous le cache; mais ce taillis est une forêt pour lui, un homme de sa stature est enterré dans des buissons.
Après quelques momens de silence, je lui dis d’un air inquiet; mon cher Émile, comment ferons-nous pour sortir d’ici?
Émile, en nage, & pleurant à chaudes larmes.
Je n’en sais rien: je suis las; j’ai faim; j’ai soif; je n’en puis plus.
Jean-Jaques.
Me croyez-vous en meilleur état que vous, & pensez-vous que je me fisse faute de pleurer si je pouvois déjeûner de mes larmes? Il ne s’agit pas de pleurer, il s’agit de se reconnoître. Voyons votre montre; quelle heure est-il?
Émile.
Il est midi, & je suis à jeûn.
Jean-Jaques.
Cela est vrai; il est midi, & je suis à jeûn.
Émile.
Oh! que vous devez avoir faim!
Jean-Jaques.
Le malheur est que mon dîné ne viendra pas me chercher ici. Il est midi? c’est justement l’heure où nous observions hier, de Montmorenci, la position de la forêt; si nous pouvions de même observer de la forêt la position de Montmorenci!… Émile.
Oui; mais nous voyions la forêt & d’ici nous ne voyons pas la ville.
Jean-Jaques.
Voilà le mal… Si nous pouvions nous passer de la voir pour trouver sa position… Émile.
Ô mon bon ami!
Jean-Jaques.
Ne disions-nous pas que la forêt étoit… Émile.
Au nord de Montmorenci.
Jean-Jaques.
Par conséquent Montmorenci doit être… Émile.
Au sud de la forêt.
Jean-Jaques.
Nous avons un moyen de trouver le nord à midi.
Émile.
Oui, par la direction de l’ombre.
Jean-Jaques.
Mais le sud?
Émile.
Comment faire?
Jean-Jaques.
Le sud est l’opposé du nord.
Émile.
Cela est vrai; il n’y a qu’à chercher l’opposé de l’ombre. Oh! voilà le sud! voilà le sud! surement Montmorenci est de ce côté; cherchons de ce côté.
Jean-Jaques.
Vous pouvez avoir raison; prenons ce sentier à travers le bois.
Émile frappant des mains, & poussant un cri de joie.
Ah! je vois Montmorenci! le voilà tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeûner, allons dîner, courons vîte; l’astronomie est bonne à quelque chose.
Prenez garde que s’il ne dit pas cette derniere phrase, il la pensera; peu importe, pourvu que ce ne soit pas moi qui la dise. Or soyez sûr qu’il n’oubliera de sa vie la leçon de cette journée, au lieu que si je n’avois fait que lui supposer tout cela dans sa chambre, mon discours eût été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant qu’on peut par les actions, & ne dire que ce qu’on ne sauroit faire.
Le Lecteur ne s’attend pas que je le méprise assez, pour lui donner un exemple sur chaque espece d’étude: mais de quoi qu’il soit question, je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mesurer sa preuve sur la capacité de l’Éleve; car encore une fois, le mal n’est pas dans ce qu’il n’entend point, mais dans ce qu’il croit entendre.
Je me souviens que voulant donner à un enfant du goût pour la chymie, après lui avoir montré plusieurs précipitations métalliques, je lui expliquois comment se faisoit l’encre. Je lui disois que sa noirceur ne venoit que d’un fer très-divisé, détaché du vitriol, & précipité par une liqueur alcaline. Au milieu de ma docte explication, le petit traître m’arrêta tout court avec ma question que je lui avois apprise: me voilà fort embarrassé.
Après avoir un peu rêvé, je pris mon parti. J’envoyai chercher du vin dans la cave du maître de la maison, & d’autre vin à huit sols chez un marchand de vin. Je pris dans un petit flacon de la dissolution d’alcali fixe: puis ayant devant moi dans deux verres de ces deux différens vins , je lui parlai ainsi.
On falsifie plusieurs denrées pour les faire paroître meilleures qu’elles ne sont. Ces falsifications trompent l’œil & le goût; mais elles sont nuisibles, & rendent la chose falsifiée pire, avec sa belle apparence, qu’elle n’étoit auparavant.
On falsifie sur-tout les boissons & sur-tout les vins, parce que la tromperie est plus difficile à connoître, & donne plus de profit au trompeur.
La falsification des vins verds ou aigres se fait avec de la litharge: la litharge est une préparation de plomb. Le plomb uni aux acides fait un sel fort doux qui corrige au goût la verdeur du vin, mais qui est un poison pour ceux qui le boivent. Il importe donc, avant de boire du vin suspect, de savoir s’il est lithargiré ou s’il ne l’est pas. Or voici comment je raisonne pour découvrir cela.
La liqueur du vin ne contient pas seulement de l’esprit inflammable, comme vous l’avez vu par l’eau-de-vie qu’on en tire; elle contient encore de l’acide, comme vous pouvez le connoître par le vinaigre & le tartre qu’on en tire aussi.
L’acide a du rapport aux substances métalliques & s’unit avec elles par dissolution pour former un sel composé, tel par exemple que la rouille, qui n’est qu’un fer dissout par l’acide contenu dans l’air ou dans l’eau, & tel aussi que le verd-de-gris qui n’est qu’un cuivre dissout par le vinaigre.
Mais ce même acide a plus de rapport encore aux substances alcalines qu’aux substances métalliques, en sorte que par l’intervention des premieres, dans les sels composés dont je viens de vous parler, l’acide est forcé de lâcher le métal auquel il est uni, pour s’attacher à l’alcali.
Alors la substance métallique dégagée de l’acide qui la tenoit dissoute, se précipite & rend la liqueur opaque.
Si donc un de ces deux vins est lithargiré, son acide tient la litharge en dissolution. Que j’y verse de la liqueur alcaline, elle forcera l’acide de quitter prise pour s’unir à elle; le plomb n’étant plus tenu en dissolution reparoîtra, troublera la liqueur & se précipitera enfin dans le fond du verre.
S’il n’y a point de plomb ni d’aucun métal dans le vin, l’alcali s’unira paisiblement avec l’acide, le tout restera dissout, & il ne se fera aucune précipitation.
Ensuite je versai de ma liqueur alcaline successivement dans les deux verres; celui du vin de la maison resta clair & diaphane, l’autre en un moment fut trouble, & au bout d’une heure on vit clairement le plomb précipité dans le fond du verre.
Voilà, repris-je, le vin naturel & pur dont on peut boire, & voici le vin falsifié qui empoisonne. Cela se découvre par les mêmes connoissances dont vous me demandiez l’utilité: celui qui sait bien comment se fait l’encre, sait connoître aussi les vins frelatés.
J’étois fort content de mon exemple, & cependant je m’apperçus que l’enfant n’en étoit point frappé. J’eus besoin d’un peu de tems pour sentir que je n’avois fait qu’une sottise. Car sans parler de l’impossibilité qu’à douze ans un enfant pût suivre mon explication, l’utilité de cette expérience n’entroit pas dans son esprit, parce qu’ayant goûté des deux vins & les trouvant bons tous deux, il ne joignoit aucune idée à ce mot de falsification que je pensois lui avoir si bien expliqué; ces autres mots mal-sain, poison, n’avoient même aucun sens pour lui, il étoit là-dessus dans le cas de l’historien du Médecin Philippe; c’est le cas de tous les enfans.
Les rapports des effets aux causes dont nous n’appercevons pas la liaison, les biens & les maux dont nous n’avons aucune idée, les besoins que nous n’avons jamais sentis sont nuls pour nous; il est impossible de nous intéresser par eux à rien faire qui s’y rapporte. On voit à quinze ans le bonheur d’un homme sage, comme à trente la gloire du paradis. Si l’on ne conçoit bien l’un & l’autre, on fera peu de chose pour les acquérir, & quand même on les concevroit, on fera peu de chose encore si on ne les desire, si on ne les sent convenables à soi. Il est aisé de convaincre un enfant que ce qu’on lui veut enseigner est utile; mais ce n’est rien de le convaincre si l’on ne sait le persuader. En vain la tranquille raison nous fait approuver ou blâmer, il n’y a que la passion qui nous fasse agir, & comment se passionner pour des intérêts qu’on n’a point encore?
Ne montrez jamais rien à l’enfant qu’il ne puisse voir. Tandis que l’humanité lui est presque étrangere, ne pouvant l’élever à l’état d’homme, rabaissez pour lui l’homme à l’état d’enfant. En songeant à ce qui lui peut être utile dans un autre âge, ne lui parlez que de ce dont il voit dès à présent l’utilité. Du reste jamais de comparaisons avec d’autres enfans, point de rivaux, point de concurrens, même à la course, aussi-tôt qu’il commence à raisonner: j’aime cent fois mieux qu’il n’apprenne point ce qu’il n’apprendroit que par jalousie ou par vanité. Seulement je marquerai tous les ans les progrès qu’il aura faits, je les comparerai à ceux qu’il fera l’année suivante: je lui dirai; vous êtes grandi de tant de lignes, voilà le fossé que vous sautiez, le fardeau que vous portiez; voici la distance où vous lanciez un caillou, la carriere que vous parcouriez d’une haleine, &c. voyons maintenant ce que vous ferez. Je l’excite ainsi sans le rendre jaloux de personne; il voudra se surpasser, il le doit; je ne vois nul inconvénient qu’il soit émule de lui-même.
Je hais les livres; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. On dit qu’Hermès grava sur des colonnes les élémens des sciences, pour mettre ses découvertes à l’abri d’un déluge. S’il les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles s’y seroient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monumens où se gravent le plus surement les connoissances humaines.
N’y auroit-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre, & qui pût servir de stimulant, même à cet âge? Si l’on peut inventer une situation où tous les besoins naturels de l’homme se montrent d’une maniere sensible à l’esprit d’un enfant, & où les moyens de pourvoir à ces mêmes besoins se développent successivement avec la même facilité, c’est par la peinture vive & naïve de cet état qu’il faut donner le premier exercice à son imagination.
Philosophe ardent, je vois déjà s’allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais; cette situation est trouvée, elle est décrite, & sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même; du moins avec plus de vérité & de simplicité. Puisqu’il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité d’éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Émile: seul il composera durant long-tems toute sa bibliotheque, & il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira d’épreuve durant nos progrès à l’état de notre jugement, & tant que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce merveilleux livre? Est-ce Aristote? est-ce Pline? est-ce Buffon? Non; c’est Robinson Crusoé.
Robinson Crusoé dans son Isle, seul, dépourvu de l’assistance de ses semblables & des instrumens de tous les arts, pourvoyant cependant à sa subsistance, à sa conservation, & se procurant même une sorte de bien-être; voilà un objet intéressant pour tout âge, & qu’on a mille moyens de rendre agréable aux enfans. Voilà comment nous réalisons l’Isle déserte qui me servoit d’abord de comparaison. Cet état n’est pas, j’en conviens, celui de l’homme social; vraisemblablement il ne doit pas être celui d’Émile; mais c’est sur ce même état qu’il doit apprécier tous les autres. Le plus sûr moyen de s’élever au-dessus des préjugés, & d’ordonner ses jugemens sur les vrais rapports des choses, est de se mettre à la place d’un homme isolé, & de juger de tout comme cet homme en doit juger lui-même, eu égard à sa propre utilité.
Ce roman, débarrassé de tout son fatras, commençant au naufrage de Robinson près de son Isle, & finissant à l’arrivée du vaisseau qui vient l’en tirer, sera tout à la fois l’amusement & l’instruction d’Émile durant l’époque dont il est ici question. Je veux que la tête lui en tourne, qu’il s’occupe sans cesse de son château, de ses chevres, de ses plantations; qu’il apprenne en détail, non dans des livres, mais sur les choses, tout ce qu’il faut savoir en pareil cas; qu’il pense être Robinson lui-même; qu’il se voye habillé de peaux, portant un grand bonnet, un grand sabre, tout le grotesque équipage de la figure, au parasol près dont il n’aura pas besoin. Je veux qu’il s’inquiete des mesures à prendre, si ceci ou cela venoit à lui manquer, qu’il examine la conduite de son héros; qu’il cherche s’il n’a rien omis, s’il n’y avoit rien de mieux à faire; qu’il marque attentivement ses fautes, & qu’il en profite pour n’y pas tomber lui-même en pareil cas: car ne doutez point qu’il ne projette d’aller faire un établissement semblable, c’est le vrai château en Espagne de cet heureux âge, ou l’on ne connoit d’autre bonheur que le nécessaire & la liberté.
Quelle ressource que cette folie pour un homme habile? qui n’a sçu la faire naître qu’afin de la mettre à profit. L’enfant pressé de se faire un magasin pour son Isle, sera plus ardent pour apprendre, que le maître pour enseigner. Il voudra savoir tout ce qui est utile, & ne voudra savoir que cela; vous n’aurez plus besoin de le guider, vous n’aurez qu’à le retenir. Au reste, dépêchons nous de l’établir dans cette Isle, tandis qu’il y borne sa félicité; car le jour approche où, s’il y veut vivre encore, il n’y voudra plus vivre seul; & où Vendredi, qui maintenant ne le touche gueres, ne lui suffira pas long-tems.
La pratique des arts naturels, auxquels peut suffire un seul homme, mene à la recherche des arts d’industrie, & qui ont besoin du concours de plusieurs mains. Les premiers peuvent s’exercer par des solitaires, par des sauvages; mais les autres ne peuvent naître que dans la société, & la rendent nécessaire. Tant qu’on ne connoit que le besoin physique, chaque homme se suffit à lui-même; l’introduction du superflu rend indispensable le partage & la distribution du travail; car bien qu’un homme travaillant seul ne gagne que la subsistance d’un homme, cent hommes, travaillant de concert, gagneront de quoi en faire subsister deux cens. Sitôt donc qu’une partie des hommes se repose, il faut que le concours des bras de ceux qui travaillent supplée au travail de ceux qui ne font rien.
Votre plus grand soin doit être d’écarter de l’esprit de votre Éleve toutes les notions des relations sociales qui ne sont pas à sa portée; mais quand l’enchaînement des connoissances vous force à lui montrer la mutuelle dépendance des hommes, au lieu de la lui montrer par le côté moral, tournez d’abord toute son attention vers l’industrie & les arts méchaniques, qui les rendent utiles les uns aux autres. En le promenant d’attelier en attelier, ne souffrez jamais qu’il voye aucun travail sans mettre lui-même la main à l’œuvre; ni qu’il en sorte sans savoir parfaitement la raison de tout ce qui s’y fait, ou du moins de tout ce qu’il a observé. Pour cela travaillez vous-même, donnez-lui par-tout l’exemple; pour le rendre maître, soyez partout apprentif; & comptez qu’une heure de travail lui apprendra plus de choses, qu’il n’en retiendroit d’un jour d’explications.
Il y a une estime publique attachée aux différens arts, en raison inverse de leur utilité réelle. Cette estime se mesure directement sur leur inutilité même, & cela doit être. Les arts les plus utiles sont ceux qui gagnent le moins, parce que le nombre des ouvriers se proportionne au besoin des hommes, & que le travail nécessaire à tout le monde reste forcément à un prix que le pauvre peut payer. Au contraire, ces importans qu’on n’appelle pas artisans, mais artistes, travaillant uniquement pour les oisifs & les riches, mettent un prix arbitraire à leurs babioles; & comme le mérite de ces vains travaux n’est que dans l’opinion, leur prix même fait partie de ce mérite, & on les estime à proportion de ce qu’ils coûtent. Le cas qu’en fait le riche ne vient pas de leur usage, mais de ce que le pauvre ne les peut payer. Nolo habere bona nisi quibus populus inviderit .
Que deviendront vos Éleves, si vous leur laissez adopter ce sot préjugé, si vous le favorisez vous-même, s’ils vous voyent, par exemple, entrer avec plus d’égards dans la boutique d’un orfévre que dans celle d’un serrurier? Quel jugement porteront-ils du vrai mérite des arts & de la véritable valeur des choses, quand ils verront par-tout le prix de fantaisie en contradiction avec le prix tiré de l’utilité réelle, & que plus la chose coûte, moins elle vaut? Au premier moment que vous laisserez entrer ces idées dans leur tête, abandonnez le reste de leur éducation; malgré vous ils seront élevés comme tout le monde; vous avez perdu quatorze ans de soins.
Émile songeant à meubler son Isle, aura d’autres manieres de voir. Robinson eût fait beaucoup plus de cas de la boutique d’un taillandier, que de tous les colifichets de Saïde. Le premier lui eût paru un homme très-respectable, & l’autre un petit charlatan.
“ Mon fils est fait pour vivre dans le monde; il ne vivra pas avec des sages, mais avec des foux; il faut donc qu’il connoisse leurs folies, puisque c’est par elles qu’ils veulent être conduits. La connoissance réelle des choses peut être bonne, mais celle des hommes & de leurs jugemens vaut encore mieux; car dans la société humaine le plus grand instrument de l’homme est l’homme, & le plus sage est celui qui se sert le mieux de cet instrument. À quoi bon donner aux enfans l’idée d’un ordre imaginaire tout contraire à celui qu’ils trouveront établi, & sur lequel il faudra qu’ils se reglent? Donnez leur premierement des leçons pour être sages, & puis vous leur en donnerez pour juger en quoi les autres sont foux ”.
Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des peres travaille à rendre leurs enfans esclaves des préjugés dont ils les nourrissent, & jouets eux-mêmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire l’instrument de leurs passions. Pour parvenir à connoître l’homme, que de choses il faut connoître avant lui! L’homme est la derniere étude du sage & vous prétendez en faire la premiere d’un enfant! Avant de l’instruire de nos sentimens, commencez par lui apprendre à les apprécier: est-ce connoître une folie que de la prendre pour la raison? Pour être sage, il faut discerner ce qui ne l’est pas: comment votre enfant connoîtra-t-il les hommes, s’il ne sait ni juger leurs jugemens ni démêler leurs erreurs? C’est un mal de savoir, ce qu’ils pensent, quand on ignore si ce qu’ils pensent est vrai ou faux. Apprenez-lui donc premierement ce que sont les choses en elles-mêmes; & vous lui apprendrez après ce qu’elles sont à nos yeux: c’est ainsi qu’il saura comparer l’opinion à la vérité, & s’élever au-dessus du vulgaire: car on ne connoit point les préjugés quand on les adopte, & l’on ne mene point le peuple quand on lui ressemble. Mais si vous commencez par l’instruire de l’opinion publique avant de lui apprendre à l’apprécier, assurez-vous que, quoi que vous puissiez faire, elle deviendra la sienne, & que vous ne la détruirez plus. Je conclus que, pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugemens, au lieu de lui dicter les nôtres.
Vous voyez que jusqu’ici je n’ai point parlé des hommes à mon Éleve, il auroit eu trop de bon sens pour m’entendre; ses relations avec son espece ne lui sont pas encore assez sensibles pour qu’il puisse juger des autres par lui. Il ne connoit d’être humain que lui seul, & même il est bien éloigné de se connoître; mais s’il porte peu de jugemens sur sa personne, au moins il n’en porte que de justes. Il ignore quelle est la place des autres; mais il sent la sienne & s’y tient. Au lieu des loix sociales qu’il ne peut connoître, nous l’avons lié des chaînes de la nécessité. Il n’est presque encore qu’un être physique; continuons de le traiter comme tel.
C’est par leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conservation, son bien-être, qu’il doit apprécier tous les corps de la Nature & tous les travaux des hommes. Ainsi le fer doit être à ses yeux d’un beaucoup plus grand prix que l’or, & le verre que le diamant. De même il honore beaucoup plus un cordonnier, un maçon, qu’un l’Empereur, un le Blanc & tous les joailliers de l’Europe; un pâtissier est sur-tout, à ses yeux, un homme très-important, & il donneroit toute l’Académie des Sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les orfévres, les graveurs, les doreurs ne sont, à son avis que des fainéans qui s’amusent à des jeux parfaitement inutiles; il ne fait pas même un grand cas de l’horlogerie. L’heureux enfant jouit du tems sans en être esclave; il en profite & n’en connoit pas le prix. Le calme des passions qui rend pour lui la succession toujours égale, lui tient lieu d’instrument pour le mesurer au besoin. En lui supposant une montre, aussi-bien qu’en le faisant pleurer, je me donnois un Émile vulgaire, pour être utile & me faire entendre; car quant au véritable, un enfant si différent des autres ne serviroit d’exemple à rien.
Il y a un ordre non moins naturel, & plus judicieux encore, par lequel on considere les arts selon les rapports de nécessité qui les lient, mettant au premier rang les plus indépendans, & au dernier ceux qui dépendent d’un plus grand nombre d’autres. Cet ordre qui fournit d’importantes considérations sur celui de la société générale, est semblable au précédent & soumis au même renversement dans l’estime des hommes; en sorte que l’emploi des matieres premieres se fait dans des métiers sans honneur, presque sans profit, & que plus elles changent de mains, plus la main d’œuvre augmente de prix & devient honorable. Je n’examine pas s’il est vrai que l’industrie soit plus grande & mérite plus de récompense dans les arts minucieux qui donnent la derniere forme à ces matieres, que dans le premier travail qui les convertit à l’usage des hommes; mais je dis qu’en chaque chose l’art dont l’usage est le plus général & le plus indispensable, est incontestablement celui qui mérite le plus d’estime, & que celui à qui moins d’autres arts sont nécessaires la mérite encore par-dessus les plus subordonnés, parce qu’il est plus libre & plus près de l’indépendance. Voilà les véritables regles de l’appréciation des arts & de l’industrie; tout le reste est arbitraire & dépend de l’opinion.
Le premier & le plus respectable de tous les arts est l’agriculture: je mettrois la forge au second rang, la charpente au troisieme, & ainsi de suite. L’enfant qui n’aura point été séduit par les préjugés vulgaires en jugera précisément ainsi. Que de réflexions importantes notre Émile ne tirera-t-il point là-dessus de son Robinson? Que pensera-t-il en voyant que les arts ne se perfectionnent qu’en se subdivisant, en multipliant à l’infini les instrumens des uns & des autres? Il se dira; tous ces gens là sont sottement ingénieux: on croiroit qu’ils ont peur que leurs bras & leurs doigts ne leur servent à quelque chose, tant ils inventent d’instrumens pour s’en passer. Pour exercer un seul art ils sont asservis à mille autres, il faut une ville à chaque ouvrier. Pour mon camarade & moi nous mettons notre génie dans notre adresse; nous nous faisons des outils que nous puissions porter par-tout avec nous. Tous ces gens si fiers de leurs talens dans Paris ne sauroient rien dans notre Isle, & seroient nos apprentifs à leur tour.
Lecteur, ne vous arrêtez pas à voir ici l’exercice du corps & l’adresse des mains de notre Éleve; mais considérez quelle direction nous donnons à ses curiosités enfantines; considérez le sens, l’esprit inventif, la prévoyance, considérez quelle tête nous allons lui former. Dans tout ce qu’il verra, dans tout ce qu’il fera, il voudra tout connoître, il voudra savoir la raison de tout: d’instrument en instrument il voudra toujours remonter au premier; il n’admettra rien par supposition; il refuseroit d’apprendre ce qui demanderoit une connoissance antérieure qu’il n’auroit pas: s’il voit faire un ressort, il voudra savoir comment l’acier a été tiré de la mine; s’il voit assembler les pieces d’un coffre, il voudra savoir comment l’arbre a été coupé. S’il travaille lui-même, à chaque outil dont il se sert, il ne manquera pas de dire; si je n’avois pas cet outil, comment m’y prendrois-je pour en faire un semblable ou pour m’en passer?