Au reste une erreur difficile à éviter dans les occupations pour lesquelles le maître se passionne, est de supposer toujours le même goût à l’enfant; gardez, quand l’amusement du travail vous emporte, que lui, cependant, ne s’ennuye sans vous l’oser témoigner. L’enfant doit être tout à la chose; mais vous devez être tout à l’enfant, l’observer, l’épier sans relâche & sans qu’il y paroisse, pressentir tous ses sentimens d’avance, & prévenir ceux qu’il ne doit pas avoir; l’occuper enfin de maniere que non-seulement il se sente utile à la chose, mais qu’il s’y plaise à force de bien comprendre à quoi sert ce qu’il fait.
La société des arts consiste en échanges d’industrie, celle du commerce en échanges de choses, celle des banques en échanges de signes & d’argent; toutes ces idées se tiennent, & les notions élémentaires sont déjà prises; nous avons jetté les fondemens de tout cela dès le premier âge, à l’aide du jardinier Robert. Il ne nous reste maintenant qu’à généraliser ces mêmes idées, & les étendre à plus exemples pour lui faire comprendre le jeu du trafic pris en lui-même, & rendu sensible par les détails d’Histoire naturelle qui regardent les productions particulieres à chaque pays, par les détails d’arts & de sciences qui regardent la navigation, enfin par le plus grand ou moindre embarras du transport selon l’éloignement des lieux, selon la situation des terres, des mers, des rivieres, &c.
Nulle société ne peut exister sans échange, nul échange sans mesure commune, et nulle mesure commune sans égalité. Ainsi toute société a pour premiere loi quelque égalité conventionnelle, soit dans les hommes, soit dans les choses.
L’égalité conventionnelle entre les hommes, bien différente de l’égalité naturelle, rend nécessaire le droit positif, c’est-à-dire, le gouvernement & les loix. Les connoissances politiques d’un enfant doivent être nettes & bornées: il ne doit connoître du gouvernement en général que ce qui se rapporte au droit de propriété dont il a déjà quelque idée.
L’égalité conventionnelle entre les choses, a fait inventer la monnoie; car la monnoie n’est qu’un terme de comparaison pour la valeur des choses de différentes especes, & en ce sens la monnoie est le vrai lien de la société; mais tout peut être monnoie; autrefois le bétail l’étoit, des coquillages le sont encore chez plusieurs peuples, le fer fut monnoie à Sparte, le cuir l’a été en Suede, l’or et l’argent le sont parmi nous.
Les métaux, comme plus faciles à transporter, ont été généralement choisis pour termes moyens de tous les échanges, & l’on a converti ces métaux en monnoie, pour épargner la mesure ou le poids à chaque échange: car la marque de la monnoie n’est qu’une attestation que la piece ainsi marquée est d’un tel poids, & le Prince seul a droit de battre monnoie, attendu que lui seul a droit d’exiger que son témoignage fasse autorité parmi tout un peuple.
L’usage de cette invention ainsi expliqué se fait sentir au plus stupide. Il est difficile de comparer immédiatement des choses de différentes natures, du drap, par exemple, avec du bled; mais quand on a trouvé une mesure commune, savoir la monnoie, il est aisé au fabricant & au laboureur de rapporter la valeur des choses qu’ils veulent échanger à cette mesure commune. Si telle quantité de drap vaut une telle somme d’argent, & que telle quantité de bled vaille aussi la même somme d’argent, il s’ensuit que le marchand recevant ce bled pour son drap fait un échange équitable. Ainsi c’est par la monnoie que les biens d’especes diverses deviennent commensurables, & peuvent se comparer.
N’allez pas plus loin que cela, & n’entrez point dans l’explication des effets moraux de cette institution. En toute chose il importe de bien exposer les usages avant de montrer les abus. Si vous prétendiez expliquer aux enfans comment les signes font négliger les choses, comment de la monnoie sont nées toutes les chimeres de l’opinion, comment les pays riches d’argent doivent être pauvres de tout, vous traiteriez ces enfans non-seulement en philosophes, mais en hommes sages, & vous prétendiez leur faire entendre ce que peu de philosophes même ont bien conçu.
Sur quelle abondance d’objets intéressans ne peut-on point tourner ainsi la curiosité d’un Éleve, sans jamais quitter les rapports réels & matériels qui sont à sa portée ni souffrir qu’il s’éleve dans son esprit une seule idée qu’il ne puisse pas concevoir? L’art du maître est de ne laisser jamais appésantir ses observations sur des minuties qui ne tiennent à rien, mais de le rapprocher sans cesse des grandes relations qu’il doit connoître un jour pour bien juger du bon & mauvais ordre de la société civile. Il faut savoir assortir les entretiens dont on l’amuse au tour d’esprit qu’on lui a donné. Telle question qui ne pourroit pas même effleurer l’attention d’un autre, va tourmenter Émile pendant six mois.
Nous allons dîner dans une maison opulente; nous trouvons les apprêts d’un festin, beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats, un service élégant & fin. Tout cet appareil de plaisir & de fête a quelque chose d’enivrant, qui porte à la tête quand on n’y est pas accoutumé. Je pressens l’effet de tout cela sur mon jeune Éleve. Tandis que le repas se prolonge, tandis que les services se succedent, tandis qu’autour de la table regnent mille propos bruyans, je m’approche de son oreille, & je lui dis: par combien de mains estimeriez-vous bien qu’ait passé tout ce que vous voyez sur cette table avant que d’y arriver? Quelle foule d’idées j’éveille dans son cerveau par ce peu de mots! À l’instant voilà toutes les vapeurs du délire abattues. Il rêve, il réfléchit, il calcule, il s’inquiete. Tandis que les Philosophes égayés par le vin, peut-être par leurs voisines, radotent & font les enfans, le voilà lui philosophant tout seul dans son coin; il m’interroge, je refuse de répondre, je le renvoie à un autre tems; il s’impatiente, il oublie de manger & de boire, il brûle d’être hors de table pour m’entretenir à son aise. Quel objet pour sa curiosité! Quel texte pour son instruction! Avec un jugement sain que rien n’a pu corrompre, que pensera-t-il du luxe, quand il trouvera que toutes les régions du monde ont été mises à contribution, que vingt millions de mains, peut-être, ont long-tems travaillé, qu’il en a coûté la vie, peut-être, à des milliers d’hommes & tout cela pour lui présenter en pompe à midi ce qu’il va déposer le soir dans sa garde-robe?
Épiez avec soin les conclusions secretes qu’il tire en son cœur de toutes ces observations. Si vous l’avez moins bien gardé que je ne le suppose, il peut être tenté de tourner ses réflexions dans un autre sens, & de se regarder comme un personnage important au monde, en voyant tant de soins concourir pour apprêter son dîner. Si vous pressentez ce raisonnement, vous pouvez aisément le prévenir avant qu’il le fasse, ou du moins en effacer aussi-tôt l’impression. Ne sachant encore s’approprier les choses que par une jouissance matérielle, il ne peut juger de leur convenance ou disconvenance avec lui que par des rapports sensibles. La comparaison d’un dîner simple & rustique préparé par l’exercice, assaisonné par la faim, par la liberté, par la joie, avec son festin si magnifique & si compassé, suffira pour lui faire sentir que tout l’appareil du festin, ne lui ayant donné aucun profit réel, & son estomac sortant tout aussi content de la table du paysan que de celle du financier, il n’y avoit rien à l’un de plus qu’à l’autre qu’il pût appeler véritablement sien.
Imaginons ce qu’en pareil cas un Gouverneur pourra lui dire. Rappellez-vous bien ces deux repas, & décidez en vous-même lequel vous avez fait avec le plus de plaisir; auquel avez-vous remarqué le plus de joie? auquel a-t-on mangé de plus grand appétit, bu plus gaiement, ri de meilleur cœur? lequel a duré le plus long-tems sans ennui, & sans avoir besoin d’être renouvellé par d’autres services? Cependant voyez la différence: ce pain bis que vous trouvez si bon, vient du bled recueilli par ce paysan; son vin noir & grossier, mais désaltérant & sain, est du crû de sa vigne; le linge vient de son chanvre, filé l’hiver par sa femme, par ses filles, par sa servante: nulles autres mains que celles de sa famille n’ont fait les apprêts de sa table; le moulin le plus proche & le marché voisin sont les bornes de l’univers pour lui. En quoi donc avez-vous réellement joui de tout ce qu’ont fourni de plus la terre éloignée & la main des hommes sur l’autre table? Si tout cela ne vous a pas fait faire un meilleur repas, qu’avez-vous gagné à cette abondance? Qu’y avoit-il là qui fût fait pour vous? Si vous eussiez été le maître de la maison, pourra-t-il ajouter, tout cela vous fût resté plus étranger encore; car le soin d’étaler aux yeux des autres votre jouissance eût achevé de vous l’ôter: vous auriez eu la peine & eux le plaisir.
Ce discours peut être fort beau, mais il ne vaut rien pour Émile, dont il passe la portée, & à qui l’on ne dicte point ses réflexions. Parlez-lui donc plus simplement. Après ces deux épreuves, dites-lui quelque matin; où dînerons-nous aujourd’hui? autour de cette montagne d’argent qui couvre les trois quarts de la table, & de ces parterres de fleurs de papier qu’on sert au dessert sur des miroirs? parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette, & veulent que vous ayez dit ce que vous ne savez pas? ou bien dans ce village à deux lieues d’ici, chez ces bonnes gens qui nous reçoivent si joyeusement, & nous donnent de si bonne crême? Le choix d’Émile n’est pas douteux: car il n’est ni babillard ni vain; il ne peut souffrir la gêne, & tous nos ragoûts fins ne lui plaisent point; mais il est toujours prêt à courir en campagne, & il aime fort les bons fruits, les bons légumes, la bonne crême, & les bonnes gens. Chemin faisant, la réflexion vient d’elle-même. Je vois que ces foules d’hommes qui travaillent à ces grands repas perdent bien leurs peines, ou qu’ils ne songent gueres à nos plaisirs.
Mes exemples, bons peut-être pour un sujet, seront mauvais pour mille autres. Si l’on en prend l’esprit, on saura bien les varier au besoin; le choix tient à l’étude du génie propre à chacun, & cette étude tient aux occasions qu’on leur offre de se montrer. On n’imaginera pas que dans l’espace de trois ou quatre ans que nous avons à remplir ici, nous puissions donner à l’enfant le plus heureusement né, une idée de tous les arts & de toutes les sciences naturelles, suffisante pour les apprendre un jour de lui-même; mais en faisant ainsi passer devant lui tous les objets qu’il lui importe de connoître, nous le mettons dans le cas de développer son goût, son talent, de faire les premiers pas vers l’objet où le porte son génie, & de nous indiquer la route qu’il lui faut ouvrir pour seconder la Nature.
Un autre avantage de cet enchaînement de connoissances bornées, mais justes, est de les lui montrer par leurs liaisons, par leurs rapports, de les mettre toutes à leur place dans son estime, & de prévenir en lui les préjugés qu’ont la plupart des hommes pour les talens qu’ils cultivent, contre ceux qu’ils ont négligés. Celui qui voit bien l’ordre du tout, voit la place où doit être chaque partie; celui qui voit bien une partie, & qui la connoit à fond, peut être un savant homme; l’autre est un homme judicieux, & vous vous souvenez que ce que nous nous proposons d’acquérir, est moins la science que le jugement.
Quoi qu’il en soit, ma méthode est indépendante de mes exemples; elle est fondée sur la mesure des facultés de l’homme à ses différens âges, & sur le choix des occupations qui conviennent à ses facultés. Je crois qu’on trouveroit aisément une autre méthode avec laquelle on paroîtroit faire mieux; mais si elle étoit moins appropriée à l’espece, à l’âge, au sexe, je doute qu’elle eût le même succès.
En commençant cette seconde période, nous avons profité de la surabondance de nos forces sur nos besoins, pour nous porter hors de nous: nous nous sommes élancés dans les Cieux; nous avons mesuré la terre; nous avons recueilli les loix de la nature; en un mot, nous avons parcouru l’Isle entiere; maintenant nous revenons à nous; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux, en y rentrant, de n’en pas trouver encore en possession l’ennemi qui nous menace, & qui s’apprête à s’en emparer!
Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne? D’en convertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, & de tirer parti de notre curiosité pour l’avantage de notre bien-être. Jusqu’ici nous avons fait provision d’instrumens de toute espece, sans savoir desquels nous aurions besoin. Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils servir à d’autres; & peut-être, à notre tour, aurons-nous besoin des leurs. Ainsi nous trouverions tous notre compte à ces échanges; mais pour les faire, il faut connoître nos besoins mutuels, il faut que chacun sache ce que d’autres ont à son usage, & ce qu’il peut leur offrir en retour. Supposons dix hommes, dont chacun a dix sortes de besoins. Il faut que chacun, pour son nécessaire, s’applique à dix sortes de travaux; mais, vû la différence de génie & de talent, l’un réussira moins à quelqu’un de ces travaux, l’autre à un autre. Tous, propres à diverses choses, feront les mêmes, et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, & que chacun s’applique pour lui seul & pour les neuf autres, au genre d’occupation qui lui convient le mieux; chacun profitera des talens des autres comme si lui seul les avoit tous; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice, & il arrivera que tous les dix, parfaitement-bien pourvus, auront encore du surabondant pour d’autres. Voilà le principe apparent de toutes nos institutions.
Il n’est pas de mon sujet d’en examiner ici les conséquences; c’est ce que j’ai fait dans un autre écrit .
Sur ce principe, un homme qui voudroit se regarder comme un être isolé, ne tenant du tout à rien & se suffisant à lui-même, ne pourroit être que misérable. Il lui seroit même impossible de subsister; car trouvant la terre entiere couverte du tien & du mien, & n’ayant rien à lui que son corps, d’où tireroit son nécessaire? En sortant de l’état de nature, nous forçons nos semblables d’en sortir aussi; nul n’y peut demeurer malgré les autres, & ce seroit réellement en sortir, que d’y vouloir rester dans l’impossibilité d’y vivre. Car la premiere loi de la nature est le soin de se conserver.
Ainsi se forment peu-à-peu dans l’esprit d’un enfant, les idées des relations sociales, même avant qu’il puisse être réellement membre actif de la société. Émile voit que pour avoir des instrumens à son usage, il lui en faut encore à l’usage des autres, par lesquels il puisse obtenir en échange les choses qui lui sont nécessaires, & qui sont en leur pouvoir. Je l’amene aisément à sentir le besoin de ces échanges, & à se mettre en état d’en profiter.
Monseigneur, il faut que je vive; disoit un malheureux auteur satyrique au Ministre qui lui reprochoit l’infamie de ce métier. Je n’en vois pas la nécessité, lui repartit froidement l’homme en place. Cette réponse excellente pour un Ministre, eût été barbare & fausse en toute autre bouche. Il faut que tout homme vive. Cet argument auquel chacun donne plus ou moins de force, à proportion qu’il a plus ou moins d’humanité, me paroit sans réplique pour celui le fait, relativement à lui-même. Puisque de toutes les aversions que nous donne la nature, la plus forte est celle de mourir, il s’ensuit que tout est permis par elle à quiconque n’a nul autre moyen possible pour vivre. Les principes sur lesquels l’homme vertueux apprend à mépriser sa vie & à l’immoler à son devoir, sont bien loin de cette simplicité primitive. Heureux les peuples chez lesquels on peut être bon sans effort & juste sans vertu! S’il est quelque misérable État au monde, où chacun ne puisse pas vivre sans mal faire, & où les citoyens soient fripons par nécessité, ce n’est pas le malfaiteur qu’il faut pendre, c’est celui qui le force à le devenir.
Sitôt qu’Émile saura ce que c’est que la vie, mon premier soin sera de lui apprendre à la conserver. Jusqu’ici je n’ai point distingué les états, les rangs, les fortunes; & je ne les distinguerai gueres plus dans la suite, parce que l’homme est le même dans tous les états; que le riche n’a pas l’estomac plus grand que le pauvre, & ne digere pas mieux que lui; que le maître n’a pas les bras plus longs ni plus forts que ceux de son esclave; qu’un Grand n’est pas plus grand qu’un homme du peuple; & qu’enfin les besoins naturels étant par-tout les mêmes, les moyens d’y pourvoir doivent être par-tout égaux. Appropriez l’éducation de l’homme à l’homme, & non pas à ce qui n’est point lui. Ne voyez-vous pas qu’en travaillant à le former exclusivement pour un état, vous le rendez inutile à tout autre; & que s’il plait à la fortune, vous n’aurez travaillé qu’à le rendre malheureux? Qu’y a-t-il de plus ridicule qu’un grand Seigneur devenu gueux, qui porte dans sa misere les préjugés de sa naissance? Qu’y a-t-il de plus vil qu’un riche appauvri, qui, se souvenant du mépris, qu’on doit à la pauvreté, se sent devenu le dernier des hommes? L’un a pour toute ressource le métier de fripon public, l’autre celui de valet rampant avec ce beau mot: Il faut que je vive.
Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, & qu’il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfans. Le Grand devient petit, le Riche devient pauvre, le Monarque devient sujet, les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d’en être exempt? Nous approchons de l’état de crise & du siecle des révolutions. Qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors? Tout ce qu’ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire: il n’y a de caracteres ineffaçables que ceux qu’imprime la nature, & la nature ne fait ni Princes, ni Riches, ni grands Seigneurs. Que fera donc, dans la bassesse, ce Satrape que vous n’avez élevé que pour la grandeur? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d’or? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécille qui ne sait point user de lui-même, & ne met son être que dans ce qui est étranger à lui? Heureux celui qui sait quitter alors l’état qui le quitte, & rester homme en dépit du sort! Qu’on loue tant qu’on voudra ce Roi vaincu, qui veut s’enterrer en furieux sous les débris de son trône; moi je le méprise; je vois qu’il n’existe que par sa couronne, & qu’il n’est rien du tout s’il n’est Roi: mais celui qui la perd & s’en passe, est alors au-dessus d’elle. Du rang de Roi, qu’un lâche, un méchant, un fou peut remplir comme un autre, il monte à l’état d’homme que si peu d’hommes savent remplir. Alors il triomphe de la fortune, il la brave, il ne doit rien qu’à lui seul; & quand il ne lui reste à montrer que lui, il n’est point nul; il est quelque chose. Oui, j’aime mieux cent fois le Roi de Syracuse, maître d’école à Corinthe, & le Roi de Macédoine, greffier à Rome, qu’un malheureux Tarquin, ne sachant que devenir s’il ne regne pas; que l’héritier du possesseur de trois Royaumes, jouet de quiconque ose insulter à sa misere, errant de Cour en Cour, cherchant par-tout des secours, & trouvant par-tout des affronts, faute de savoir faire autre chose qu’un métier qui n’est plus en son pouvoir.
L’homme & le Citoyen, quel qu’il soit, n’a d’autre bien à mettre dans la société que lui-même, tous ses autres biens y sont malgré lui; & quand un homme est riche, ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans l premier cas, il vole aux autres ce dont il se prive; & dans le second, il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste tout entiere, tant qu’il ne paye que de son bien. Mais mon pere, en le gagnant, a servi la société… Soit; il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien, puisque vous êtes né favorisé. Il n’est point juste que ce qu’un homme a fait pour la société, en décharge un autre de ce qu’il lui doit: car chacun se devant tout entier ne peut payer que pour lui, & nul pere ne peut transmettre à son fils le droit d’être inutile à ses semblables: or c’est pourtant ce qu’il fait, selon vous, en lui transmettant ses richesses, qui sont la preuve & le prix du travail. Celui qui mange dans l’oisiveté ce qu’il n’a pas gagné lui-même, le vole; & un rentier que l’État paye pour ne rien faire ne differe gueres, à mes yeux, d’un brigand qui vit aux dépens des passans. Hors de la société, l’homme isolé ne devant rien à personne, a droit de vivre comme il lui plait: mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres, il leur doit en travail le prix de son entretien; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l’homme social. Riche ou pauvre, puissant ou foible, tout citoyen oisif est un fripon.
Or de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l’homme, celle qui le rapproche le plus de l’état de Nature est le travail des mains: de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune & des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail; il est aussi libre que le laboureur est esclave: car celui-ci tient à son champ dont la récolte est à la discrétion d’autrui. L’ennemi, le prince, un voisin puissant, un procès lui peut enlever ce champ; par ce champ on peut le vexer en mille manieres: mais par-tout où l’on veut vexer l’artisan, son bagage est bientôt fait; il emporte ses bras & s’en va. Toutefois l’agriculture est le premier métier de l’homme; c’est le plus honnête, le plus utile, & par conséquent le plus noble qu’il puisse exercer. Je ne dis pas à Émile, apprends l’agriculture; il la sait. Tous les travaux rustiques lui sont familiers; c’est par eux qu’il a commencé; c’est à eux qu’il revient sans cesse. Je lui dis donc, cultive l’héritage de tes peres; mais si tu perds cet héritage, ou si tu n’en as point, que faire? Apprends un métier.
Un métier à mon fils! mon fils artisan! Monsieur, y pensez-vous? J’y pense mieux que vous, Madame, qui voulez le réduire à ne pouvoir jamais être qu’un Lord, un Marquis, un Prince, & peut-être un jour moins que rien; moi, je lui veux donner un rang qu’il ne puisse perdre, un rang qui l’honore dans tous les tems; je veux l’élever à l’état d’homme, & quoique vous puissiez dire, il aura moins d’égaux à ce titre qu’à tous ceux qu’il tiendra de vous.
La lettre tue & l’esprit vivifie. Il s’agit moins d’apprendre un métier pour savoir un métier, que pour vaincre les préjugés qui le méprisent. Vous ne serez jamais réduit à travailler pour vivre. Eh! tant-pis, tant-pis pour vous! Mais n’importe, ne travaillez point par nécessité, travaillez par gloire. Abaissez-vous à l’état d’artisan pour être au-dessus du vôtre. Pour vous soumettre la fortune & les choses, commencez par vous en rendre indépendant. Pour régner par l’opinion, commencez par régner sur elle.
Souvenez-vous que ce n’est point un talent que je vous demande; c’est un métier, un vrai métier, un art purement méchanique, où les mains travaillent plus que la tête, & qui ne mene point à la fortune, mais avec lequel on peut s’en passer. Dans des maisons fort au-dessus du danger de manquer de pain, j’ai vu des peres pousser la prévoyance jusqu’à joindre au soin d’instruire leurs enfans celui de les pourvoir de connoissances, dont, à tout événement, ils pussent tirer parti pour vivre. Ces peres prévoyans croient beaucoup faire: ils ne font rien; parce que les ressources qu’ils pensent ménager à leurs enfans, dépendent de cette même fortune au-dessus de laquelle ils les veulent mettre. En sorte qu’avec tous ces beaux talens, si celui qui les a, ne se trouve dans des circonstances favorables pour en faire usage, il périra de misere comme s’il n’en avoit aucun.
Dès qu’il est question de manége & d’intrigues, autant vaut les employer à se maintenir dans l’abondance, qu’à regagner, du sein de la misere, de quoi remonter à son premier état. Si vous cultivez des arts dont le succès tient à la réputation de l’artiste; si vous vous rendez propre à des emplois qu’on n’obtient que par la faveur, que vous servira tout cela, quand justement dégoûté du monde vous dédaignerez les moyens, sans lesquels on n’y peut réussir? Vous avez étudié la politique & les intérêts des Princes: voilà qui va fort bien; mais que ferez-vous de ces connoissances, si vous ne savez parvenir aux Ministres, aux femmes de la Cour, aux Chefs des bureaux, si vous n’avez le secret de leur plaire; si tous ne trouvent en vous le fripon qui leur convient? Vous êtes architecte ou peintre: soit; mais il faut faire connoître votre talent. Pensez-vous aller de but en blanc exposer un ouvrage au sallon? Oh! qu’il n’en va pas ainsi! Il faut être de l’Académie; il y faut même être protégé pour obtenir au coin d’un mur quelque place obscure. Quittez-moi la regle & le pinceau, prenez un fiacre, & courez de porte en porte: c’est ainsi qu’on acquiert la célébrité. Or vous devez savoir que toutes ces illustres portes ont des Suisses ou des portiers qui n’entendent que par geste, & dont les oreilles sont dans leurs mains. Voulez-vous enseigner ce que vous avez appris, & devenir Maître de géographie, ou de mathématiques, ou de langues, ou de musique, ou de dessin? Pour cela même il faut trouver des écoliers, par conséquent des prôneurs. Comptez qu’il importe plus d’être charlatan qu’habile, & que si vous ne savez de métier que le vôtre, jamais vous ne serez qu’un ignorant.
Voyez donc combien toutes ces brillantes ressources sont peu solides, & combien d’autres ressources vous sont nécessaires pour tirer parti de celles-là. Et puis, que deviendrez-vous dans ce lâche abbaissement? Les revers, sans vous instruire, vous avilissent; jouet plus que jamais de l’opinion publique, comment vous éleverez-vous au-dessus des préjugés, arbitres de votre sort? Comment mépriserez-vous la bassesse & les vices dont vous avez besoin pour subsister? Vous ne dépendiez que des richesses, & maintenant vous dépendez des Riches; vous n’avez fait qu’empirer votre esclavage, & le surcharger de votre misere. Vous voilà pauvre sans être libre; c’est le pire état où l’homme puisse tomber.
Mais au lieu de recourir pour vivre à ces hautes connoissances qui sont faites pour nourrir l’ame & non le corps, si vous recourez au besoin, à vos mains & à l’usage que vous en savez faire, toutes les difficultés disparoissent, tous les manéges deviennent inutiles; la ressource est toujours prête au moment d’en user; la probité, l’honneur ne sont plus un obstacle à la vie; vous n’avez plus besoin d’être lâche & menteur devant les Grands, souple & rampant devant les fripons, vil complaisant de tout le monde, emprunteur ou voleur, ce qui est à peu près la même chose quand on n’a rien: l’opinion des autres ne vous touche point; vous n’avez à faire votre cour à personne, point de sot à flatter, point de suisse à fléchir, point de courtisane à payer, &, qui pis est, à encenser. Que des coquins menent les grandes affaires; peu vous importe: cela ne vous empêchera pas, vous, dans votre vie obscure, d’être honnête homme & d’avoir du pain. Vous entrez dans la premiere boutique du métier que vous avez appris. Maître, j’ai besoin d’ouvrage; compagnon, mettez-vous là, travaillez. Avant que l’heure du dîner soit venue, vous avez gagné votre dîner: si vous êtes diligent & sobre, avant que huit jours se passent, vous aurez de quoi vivre huit autres jours: vous aurez vécu libre, sain, vrai, laborieux, juste: ce n’est pas perdre son tems que d’en gagner ainsi.
Je veux absolument qu’Émile apprenne un métier. Un métier honnête, au moins, direz-vous. Que signifie ce mot? Tout métier utile public n’est-il pas honnête? Je ne veux point qu’il soit brodeur, ni doreur, ni vernisseur comme le gentilhomme de Locke; je ne veux qu’il soit ni musicien, ni comédien, ni faiseur de livres . À ces professions près, & les autres qui leur ressemblent, qu’il prenne celle qu’il voudra; je ne prétends le gêner en rien. J’aime mieux qu’il soit cordonnier que poëte; j’aime mieux qu’il pave les grands chemins que de faire des fleurs de porcelaine. Mais, direz-vous, les archers, les espions, les bourreaux sont des gens utiles. Il ne tient qu’au Gouvernement qu’ils ne le soient point: mais passons, j’avois tort; il ne suffit pas de choisir un métier utile, il faut encore qu’il n’exige pas des gens qui l’exercent, des qualités d’ame odieuses, & incompatibles avec l’humanité. Ainsi revenant au premier mot, prenons un métier honnête: mais souvenons-nous toujours qu’il n’y a point d’honnêteté sans l’utilité.
Un célèbre Auteur de ce siecle, dont les livres sont pleins de grands projets & de petites vues, avoit fait vœu, comme tous les prêtres de sa communion, de n’avoir point de femme en propre; mais se trouvant plus scrupuleux que les autres sur l’adultère, on dit qu’il prit le parti d’avoir de jolies servantes, avec lesquelles il réparoit de son mieux l’outrage qu’il avoit fait à son espece par ce téméraire engagement. Il regardoit comme un devoir du citoyen d’en donner d’autres à la patrie, & du tribut qu’il lui payoit en ce genre, il peuploit la classe des artisans. Sitôt que ces enfans étoient en âge, il leur faisoit apprendre à tous un métier de leur goût, n’excluant que les professions oiseuses, futiles ou sujettes à la mode, telles, par exemple, que celle de perruquier, qui n’est jamais nécessaire, & qui peut devenir inutile d’un jour à l’autre, tant que la Nature ne se rebutera pas de nous donner des cheveux.
Voilà l’esprit qui doit nous guider dans le choix du métier d’Émile; ou plutôt ce n’est pas à nous de faire ce choix, c’est à lui; car les maximes dont il est imbu, conservant en lui le mépris naturel des choses inutiles, jamais il ne voudra consumer son tems en travaux de nulle valeur, & il ne connoit de valeur aux choses, que celle de leur utilité réelle; il lui faut un métier qui pût servir à Robinson dans son Isle.
En faisant passer en revue devant un enfant les productions de la Nature & de l’art; en irritant sa curiosité, en le suivant où elle le porte, on a l’avantage d’étudier ses goûts, ses inclinations, ses penchans, & de voir briller la premiere étincelle de son génie, s’il en a quelqu’un qui soit bien décidé. Mais une erreur commune & dont il faut vous préserver, c’est d’attribuer à l’ardeur du talent l’effet de l’occasion, & de prendre pour une inclination marquée vers tel ou tel art, l’esprit imitatif commun à l’homme & au singe, & qui porte machinalement l’un & l’autre à vouloir faire tout ce qu’il voit faire, sans trop savoir à quoi cela est bon. Le monde est plein d’artisans & sur-tout d’artistes, qui n’ont point le talent naturel de l’art qu’ils exercent, & dans lequel on les a poussés dès leur bas âge, soit déterminé par d’autres convenances, soit trompé par un zele apparent qui les eût portés de même, vers tout autre art, s’ils l’avoient vu pratiquer aussi-tôt. Tel entend un tambour & se croit Général; tel voit bâtir & veut être architecte. Chacun est tenté du métier qu’il voit faire, quand il le croit estimé.