SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

Page 18 of 45

QUe nous passons rapidement sur cette terre! le premier quart de la vie est écoulé, avant qu’on en connoisse l’usage; le dernier quart s’écoule encore, après qu’on a cessé d’en jouir. D’abord nous ne savons point vivre: bientôt nous ne le pouvons plus; &, dans l’intervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles, les trois quarts du tems qui nous reste sont consumés par le sommeil, par le travail, par la contrainte, par les peines toute espece. La vie est courte, moins par le peu de tems qu’elle dure, que parce que, de ce peu de tems, nous n’en avons presque point pour la goûter. L’instant de la mort a beau être éloigné de celui de la naissance, la vie est toujours trop courte, quand cet espace est mal rempli.

Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois: l’une pour exister, & l’autre pour vivre; l’une pour l’espece, l’autre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait ont tort, sans doute; mais l’analogie extérieure est pour eux. Jusqu’à l’âge nubile, les enfans des deux sexes n’ont rien d’apparent qui les distingue; même visage, même figure, même teint, même voix, tout est égal: les filles sont des enfans, les garçons sont des enfans; le même nom suffit à des êtres si semblables. Les mâles en qui l’on empêche le développement ultérieur du gardent cette conformité toute leur vie; ils sont toujours de grands enfans: & les femmes ne perdant point cette même conformité, semblent, à bien des égards, ne jamais être autre chose.

Mais l’homme en général n’est pas fait pour rester toujours dans l’enfance. Il en sort au tems prescrit par la Nature, & ce moment de crise, bien qu’assez court, a de longes influences.

Comme le mugissement de la mer précede de loin la tempête, cette orageuse révolution s’annonce par le murmure des passions naissantes: une fermentation sourde avertit de l’approche du danger. Un changement dans l’humeur, des emportemens fréquens, une continuelle agitation d’esprit, rendent l’enfant presque indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendoit docile: c’est un lion dans sa fievre; il méconnoit son guide, il ne veut plus être gouverné.

Aux signes moraux d’une humeur qui s’altere, se joignent des changemens sensibles dans la figure. Sa physionomie se développe & s’empreint d’un caractere; le coton rare & doux qui croît au bas ses joues brunit & prend de la consistance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd: il n’est ni enfant ni homme, & ne peut prendre le ton d’aucun des deux. Ses yeux, ces organes de l’ame, qui n’ont rien dit jusqu’ici, trouvent un langage & de l’expression; un feu naissant les anime, leurs regards plus vifs ont encore une sainte innocence, mais ils n’ont plus leur premiere imbécillité: il sent déjà qu’ils peuvent trop dire, il commence à savoir les baisser & rougir; il devient sensible, avant de savoir ce qu’il sent; il est inquiet sans raison de l’être. Tout cela peut venir lentement & vous laisser du tems encore; mais si sa vivacité se rend trop impatiente, si son emportement se change en fureur, s’il s’irrite & s’attenant d’un instant à l’autre, s’il verse des pleurs sans sujet, si, près des objets qui commencent à devenir dangereux pour lui, son pouls s’éleve & son œil s’enflamme, si la main d’une femme se posant sur la sienne le fait frissonner, s’il se trouble ou s’intimide auprès d’elle; Ulysse, ô sage Ulysse! prends garde à toi; les outres que tu fermois avec tant de soin sont ouvertes; les vents sont déjà déchaînés; ne quitte plus un moment le gouvernail, ou tout est perdu.

C’est ici la seconde naissance dont j’ai parlé; c’est ici que l’homme naît véritablement à la vie, & que rien d’humain n’est étranger à lui. Jusqu’ici nos soins n’ont été que des jeux d’enfant, ils ne prennent qu’à présent une véritable importance. Cette époque, où finissent les éducations ordinaires, est proprement celle où la nôtre doit commencer: mais pour bien exposer ce nouveau plan, reprenons de plus haut l’état des choses qui s’y rapportent.

Nos passions sont les principaux instrumens de notre conservation; c’est donc une entreprise aussi vaine que ridicule de vouloir les détruire; c’est contrôler la Nature, c’est réformer l’ouvrage de Dieu. Si Dieu disoit à l’homme d’anéantir les passions qu’il lui donne, Dieu voudroit & ne voudroit pas, il se contrediroit lui-même. Jamais il n’a donné cet ordre insensé, rien de pareil n’est écrit dans le cœur humain; & ce que Dieu veut qu’un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit lui-même, il l’écrit au fond de son cœur.

Or je trouverois celui qui voudroit empêcher les passions de naître, presque aussi fou que celui qui voudroit les anéantir; & ceux qui croiroient que tel a été mon projet jusqu’ici, m’auroient surement fort mal entendu.

Mais raisonneroit-on bien, si, de ce qu’il est dans la nature de l’homme d’avoir des passions, on alloit conclure que toutes les passions que nous sentons en nous, & que nous voyons dans les autres, sont naturelles? Leur source est naturelle, il est vrai; mais mille ruisseaux étrangers l’ont grossie; c’est un grand fleuve qui s’accroît sans cesse, & dans lequel on trouveroit à peine quelques gouttes de ses premieres eaux. Nos passions naturelles sont très-bornées; elles sont les instrumens de notre liberté, elles tendent à nous conserver. Toutes celles qui nous subjuguent & nous détruisent nous viennent d’ailleurs; la Nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice.

La source de nos passions, l’origine & le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme & ne le quitte jamais tant qu’il vit, est l’amour de soi: passion primitive, innée, antérieure à toute autre, & dont toutes les autres ne sont, en un sens, que des modifications. En ce sens, toutes, si l’on veut, sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangeres, sans lesquelles elles n’auroient jamais lieu; & ces mêmes modifications, loin de nous être avantageuses, nous sont nuisibles; elles changent le premier objet, & vont contre leur principe: c’est alors que l’homme se trouve hors de la Nature, & se met en contradiction avec soi.

L’amour de soi-même est toujours bon & toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier & le plus important de ses soins, est, & doit être, d’y veiller sans cesse, & comment y veilleroit-il ainsi, s’il n’y prenoit le plus grand intérêt?

Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver; il faut que nous nous aimions plus que toute chose; & par une suite immédiate du même sentiment, nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache à sa nourrice: Romulus devoit s’attacher à la louve qui l’avoit allaité. D’abord cet attachement est purement machinal. Ce qui favorise le bien-être d’un individu l’attire, ce qui lui nuit le repousse; ce n’est là qu’un instinct aveugle. Ce qui transforme cet instinct en sentiment, l’attachement en amour, l’aversion en haine, c’est l’intention manifestée de nous nuire ou de nous être utile. On ne se passionne pas pour les êtres insensibles qui ne suivent que l’impulsion qu’on leur donne; mais ceux dont on attend du bien ou du mal par leur disposition intérieure, par leur volonté, ceux que nous voyons agir librement pour ou contre, nous inspirent des sentimens semblables à ceux qu’ils nous montrent. Ce qui nous sert, on le cherche; mais ce qui nous veut servir, on l’aime: ce qui nous nuit, on le fuit; mais ce qui nous veut nuire, on le hait.

Le premier sentiment d’un enfant est de s’aimer lui-même; & le second, qui dérive du premier, est d’aimer ceux qui l’approchent; car dans l’état de foiblesse où il est, il ne connoit personne que par l’assistance & les soins qu’il reçoit. D’abord l’attachement qu’il a pour sa nourrice & sa gouvernante n’est qu’habitude. Il les cherche parce qu’il a besoin d’elles, & qu’il se trouve bien de les avoir; c’est plutôt connoissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de tems pour comprendre que non-seulement elles lui sont utiles, mais qu’elles veulent l’être; & c’est alors qu’il commence à les aimer.

Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parce qu’il voit que tout ce qui l’approche est porté à l’assister, & qu’il prend de cette observation l’habitude d’un sentiment favorable à son espece; mais à mesure qu’il étend ses relations, ses besoins, ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses rapports à autrui s’éveille, & produit celui des devoirs & des préférences. Alors l’enfant devient impérieux, jaloux, trompeur, vindicatif. Si on le plie à l’obéissance; ne voyant point l’utilité de ce qu’on lui commande, il l’attribue au caprice, à l’intention de le tourmenter, & il se mutine. Si on lui obéit à lui-même; aussi-tôt que quelque chose lui résiste, il y voit une rebellion, une intention de lui résister, il bat la chaise ou la table pour avoir désobéi.

L’amour de soi, qui ne regarde que nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits; mais l’amour-propre, qui se compare, n’est jamais content & ne sauroit l’être; parce que ce sentiment, en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préferent à eux; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces & affectueuses naissent de l’amour de soi, & comment les passions haineuses & irascibles naissent de l’amour-propre. Ainsi, ce qui rend l’homme essentiellement bon, est d’avoir peu de besoins & de peu se comparer aux autres; ce qui le rend essentiellement méchant, est d’avoir beaucoup de besoins & de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe, il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfans & de hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons: cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations; & c’est en ceci, sur-tout, que les dangers de la société nous rendent l’art & les soins plus indispensables, pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui nait de ses nouveaux besoins.

L’étude convenable à l’homme est celle de ses rapports. Tant qu’il ne se connoit que par son être physique, il doit s’étudier par ses rapports avec les choses; c’est l’emploi de son enfance: quand il commence à sentir son être moral, il doit s’étudier par ses rapports avec les hommes; c’est l’emploi de sa vie entiere, à commencer au point où nous voilà parvenus.

Sitôt que l’homme a besoin d’une compagne, il n’est plus un être isolé, son cœur n’est plus seul. Toutes ses relations avec son espece, toutes les affections de son ame naissent avec celle-là. Sa premiere passion fait bientôt fermenter les autres.

Le penchant de l’instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l’autre, voilà le mouvement de la Nature. Le choix, les préférences, l’attachement personnel sont l’ouvrage des lumieres, des préjugés, de l’habitude: il faut du tems & des connoissances pour nous rendre capables d’amour: on n’aime qu’après avoir jugé, on ne préfere qu’après avoir comparé. Ces jugemens se font sans qu’on s’en apperçoive, mais ils n’en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu’on en dise, sera toujours honoré des hommes; car bien que ses emportemens nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du cœur qui le sent des qualités odieuses & même qu’il en produise, il en suppose pourtant toujours d’estimables sans lesquelles on seroit hors d’état de le sentir. Ce choix qu’on met en opposition avec la raison nous vient d’elle; on a fait l’Amour aveugle, parce qu’il a de meilleurs yeux que nous, & qu’il voit des rapports que nous ne pouvons appercevoir. Pour qui n’auroit nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme seroit également bonne, & la premiere venue seroit toujours la plus aimable. Loin que l’amour vienne de la Nature, il est la regle & le frein de ses penchans: c’est par lui, qu’excepté l’objet aimé, un sexe n’est plus rien pour l’autre.

La préférence qu’on accorde, on veut l’obtenir; l’amour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut se rendre aimable; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable qu’un autre, plus aimable que tout autre, au moins, aux yeux de l’objet aimé. De-là les premiers regards sur ses semblables; de-là les premieres comparaisons avec eux; de-là l’émulation, les rivalités, la jalousie. Un cœur plein d’un sentiment qui déborde, aime à s’épancher; du besoin d’une maîtresse naît bientôt celui d’un ami; celui qui sent combien il est doux d’être aimé, voudroit l’être de tout le monde, & tous ne sauroient vouloir de préférence, qu’il n’y ait beaucoup de mécontens. Avec l’amour & l’amitié naissent les dissensions, l’inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l’opinion s’élever un trône inébranlable, & les stupides mortels asservis à son empire, ne fonder leur propre existence que sur les jugemens d’autrui.

Étendez ces idées, & vous verrez d’où vient à notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle; & comment l’amour de soi, cessant d’être un sentiment absolu, devient orgueil dans les grandes ames, vanité dans les petites; &, dans toutes, se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L’espece de ces passions, n’ayant point son germe dans le cœur des enfans, n’y peut naître d’elle-même; c’est nous seuls qui l’y portons, & jamais elles n’y prennent racine que par notre faute; mais il n’en est plus ainsi du cœur du jeune homme; quoi que nous puissions faire, elles y naîtront malgré nous. Il est donc tems de changer de méthode.

Commençons par quelques réflexions importantes sur l’état critique dont il s’agit ici. Le passage de l’enfance à la puberté n’est pas tellement déterminé par la Nature qu’il ne varie dans les individus selon les tempéramens, & dans les peuples selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point entre les pays chauds & les pays froids, & chacun voit que les tempéramens ardens sont formés plutôt que les autres, mais on peut se tromper sur les causes & souvent attribuer au physique ce qu’il faut imputer au moral; c’est un des abus les plus fréquens de la Philosophie de notre siecle. Les instructions de la Nature sont tardives & lentes, celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent l’imagination; dans le second, l’imagination éveille les sens; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d’énerver, d’affaiblir d’abord les individus, puis l’espece même à la longue. Une observation plus générale & plus sûre que celle de l’effet des climats, est que la puberté & la puissance du sexe est toujours plus hâtive chez les peuples instruits & policés, que chez les peuples ignorans & barbares . Les enfans ont une sagacité singuliere pour démêler à travers toutes les singeries de la décence, les mauvaises mœurs qu’elle couvre. Le langage épuré qu’on leur dicte, les leçons d’honnêteté qu’on leur donne, le voile du mystere qu’on affecte de tendre devant leurs yeux, sont autant d’aiguillons à leur curiosité. À la maniere dont on s’y prend, il est clair que ce qu’on feint de leur cacher n’est que pour le leur apprendre; & c’est, de toutes les instructions qu’on leur donne, celle qui leur profite le mieux.

Consultez l’expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélere l’ouvrage de la Nature & ruine le tempérament. C’est ici l’une des principales causes qui font dégénérer les races dans les Villes. Les jeunes gens, épuisés de bonne heure, restent petits, foibles, mal-faits, vieillissent au lieu de grandir; comme la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printems, languit et meurt avant l’automne.

Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers & simples pour connoître jusqu’à quel âge, une heureuse ignorance y peut prolonger l’innocence des enfans. C’est un spectacle à la fois touchant & risible d’y voir les deux sexes, livrés à la sécurité de leurs cœurs, prolonger dans la fleur de l’âge & de la beauté les jeux naïfs de l’enfance, & montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l’un à l’autre; des multitudes d’enfans sains & robustes deviennent le gage d’une union que rien n’altere, & le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.

Si l’âge où l’homme acquiert la conscience de son sexe, differe autant par l’effet de l’éducation que par l’action de la Nature, il suit de-là qu’on peut accélérer & retarder cet âge selon la maniere dont on élevera les enfans; & si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu’on retarde ou qu’on accélere ce progrès, il suit aussi que, plus on s’applique à le retarder, plus un jeune homme acquiert de vigueur & de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques: on verra bientôt qu’ils ne se bornent pas là.

De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, s’il convient d’éclairer les enfans de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou s’il vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs? Je pense qu’il ne faut faire ni l’un ni l’autre. Premierement, cette curiosité ne leur vient point sans qu’on y ait donné lieu. Il faut donc faire en sorte qu’ils ne l’aient pas. En second lieu, des questions qu’on n’est pas forcé de résoudre, n’exigent point qu’on trompe celui qui les fait: il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera peu surpris de cette loi, si l’on a pris soin de l’y asservir dans les choses indifférentes. Enfin si l’on prend le parti de répondre, que ce soit avec la plus grande simplicité, sans mystere, sans embarras, sans sourire. Il y a beaucoup moins de danger à satisfaire la curiosité de l’enfant qu’à l’exciter.

Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, & sans jamais paroître hésiter. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfans le danger de mentir aux hommes, sans sentir, de la part des hommes, le danger plus grand de mentir aux enfans. Un seul mensonge avéré du maître à l’Éleve, ruineroit à jamais tout le fruit de l’éducation.

Une ignorance absolue sur certaines matieres, est, peut-être, ce qui conviendroit le mieux aux enfans: mais qu’ils apprennent de bonne heure ce qu’il est impossible de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne s’éveille en aucune maniere, ou qu’elle soit satisfaite avant l’âge où elle n’est plus sans danger. Votre conduite avec votre Éleve dépend beaucoup, en ceci, de sa situation particuliere, des sociétés qui l’environnent, des circonstances où l’on prévoit qu’il pourra se trouver, &c. Il importe ici de ne rien donner au hazard, & si vous n’êtes pas sûr de lui faire ignorer jusqu’à seize ans la différence des sexes, ayez soin qu’il l’apprenne avant dix.

Je n’aime point qu’on affecte avec les enfans un langage trop épuré, ni qu’on fasse de longs détours, dont ils s’apperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matieres, ont toujours beaucoup de simplicité; mais des imaginations souillées par le vice rendent l’oreille délicate, & forcent de rafiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence; ce sont les idées lascives qu’il faut écarter.

Quoique la pudeur soit naturelle à l’espece humaine, naturellement les enfans n’en ont point. La pudeur ne naît qu’avec la connoissance du mal: & comment les enfans qui n’ont ni ne doivent avoir cette connoissance, auroient-ils le sentiment qui en est l’effet? Leur donner des leçons de pudeur & d’honnêteté, c’est leur apprendre qu’il y a des choses honteuses & déshonnêtes, c’est leur donner un desir secret de connoître ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à bout, & la premiere étincelle qui touche à l’imagination, accélere à coup sûr l’embrasement des sens. Quiconque rougit est déjà coupable: la vraie innocence n’a honte de rien.

Les enfans n’ont pas les mêmes desirs que les hommes; mais sujets, comme eux, à la mal-propreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettissement recevoir les mêmes leçons de bienséance. Suivez l’esprit de la Nature, qui, plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets & ceux des besoins dégoûtans, nous inspire les mêmes soins à différens âges, tantôt par une idée & tantôt par une autre; à l’homme par la modestie, à l’enfant par la propreté.

Je ne vois qu’un bon moyen de conserver aux enfans leur innocence; c’est que tous ceux qui les entourent la respectent & l’aiment. Sans cela, toute la retenue dont on tâche d’user avec eux se dément tôt ou tard; un sourire, un clin-d’œil, un geste échappé, leur disent tout ce qu’on cherche à leur taire; il leur suffit pour l’apprendre, de voir qu’on le leur a voulu cacher. La délicatesse de tours & d’expressions dont se servent entre eux les gens polis, supposant des lumieres que les enfans ne doivent point avoir, est tout-à-fait déplacée avec eux; mais quand on honore vraiment leur simplicité, l’on apprend aisément, en leur parlant, celle des termes qui leur conviennent. Il y a une certaine naïveté de langage qui sied & qui plait à l’innocence: voilà le vrai ton qui détourne un enfant d’une dangereuse curiosité. En lui parlant simplement de tout, on ne lui laisse pas soupçonner qu’il reste rien de plus à lui dire. En joignant aux mots grossiers les idées déplaisantes qui leur conviennent, on étouffe le premier feu de l’imagination: on ne lui défend pas de prononcer ces mots & d’avoir ces idées; mais on lui donne, sans qu’il y songe, de la répugnance à les rappeller; & combien d’embarras cette liberté naïve ne sauve-t-elle point à ceux qui, la tirant de leur propre cœur, disent toujours ce qu’il faut dire, & le disent toujours comme ils l’ont senti?

Comment se font les enfans? Question embarrassante qui vient assez naturellement aux enfans, & dont la réponse indiscrete ou prudente décide quelquefois de leurs mœurs & de leur santé pour toute leur vie. La maniere la plus courte qu’une mere imagine pour s’en débarrasser sans tromper son fils, est de lui imposer silence: cela seroit bon, si on l’y eût accoutumé de longue main dans des questions indifférentes, & qu’il ne soupçonnât pas du mystere à ce nouveau ton. Mais rarement elle s’en tient là. C’est le secret des gens mariés, lui dira-t-elle; de petits garçons ne doivent point être si curieux. Voilà qui est fort bien pour tirer d’embarras la mere; mais qu’elle sache que, piqué de cet air de mépris, le petit garçon n’aura pas un moment de repos qu’il n’ait appris le secret des gens mariés, & qu’il ne tardera pas de l’apprendre.

Qu’on me permette de rapporter une réponse bien différente que j’ai entendu faire à la même question, & qui me frappa d’autant plus, qu’elle partoit ne femme aussi modeste dans ses discours que dans ses manieres, mais qui savoit au besoin fouler aux pieds, pour le bien de son fils & pour la vertu, la fausse crainte du blâme et les vains propos des plaisans. Il n’y avoit pas long-tems que l’enfant avoit jetté par les urines une petite pierre qui lui avoit déchiré l’uretre; mais le mal passé étoit oublié. Maman, dit le petit étourdi, comment se font les enfans? Mon fils, répond la mere sans hésiter, les femmes les pissent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. Que les foux rient, que les sots soient scandalisés: mais que les sages cherchent si jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse, et qui aide mieux à ses fins.

D’abord l’idée d’un besoin naturel, & connu de l’enfant, détourne celle d’une opération mystérieuse. Les idées accessoires de la douleur & de la mort couvrent celle-là d’un voile de tristesse, qui amortit l’imagination & réprime la curiosité: tout porte l’esprit sur les suites de l’accouchement, & non pas sur ses causes. Les infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtans, des images de souffrance, voilà les éclaircissemens où mene cette réponse, si la répugnance qu’elle inspire permet à l’enfant de les demander. Par où l’inquiétude des desirs aura-t-elle occasion de naître dans des entretiens ainsi dirigés? & cependant vous voyez que la vérité n’a point été altérée, & qu’on n’a point eu besoin d’abuser son Éleve au lieu de l’instruire.

Vos enfans lisent; ils prennent dans leurs lectures des connoissances qu’ils n’auroient pas s’ils n’avoient point lu. S’ils étudient, l’imagination s’allume & s’aiguise dans le silence du cabinet. S’ils vivent dans le monde, ils entendent un jargon bizarre, ils voient des exemples dont ils sont frappés; on leur a si bien persuadé qu’ils étoient hommes, que dans tout ce que font les hommes en leur présence, ils cherchent aussi-tôt comment cela peut leur convenir; il faut bien que les actions d’autrui leur servent de modele, quand les jugemens d’autrui leur servent de loi. Des domestiques qu’on fait dépendre d’eux, par conséquent intéressés à leur plaire, leur font leur cour aux dépens des bonnes mœurs; des gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos, que la plus effrontée n’oseroit leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce qu’elles ont dit; mais ils n’oublient pas ce qu’ils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les mœurs libertines; le laquais fripon rend l’enfant débauché, & le secret de l’un sert de garant à celui de l’autre.

L’enfant élevé selon son âge est seul. Il ne connoit d’attachemens que ceux de l’habitude; il aime sa sœur comme sa montre, & son ami comme son chien. Il ne se sent d’aucun sexe, d’aucune espece; l’homme & la femme lui sont également étrangers; il ne rapporte à lui rien de ce qu’ils font ni de ce qu’ils disent; il ne le voit ni ne l’entend, ou n’y fait nulle attention, leurs discours ne l’intéressent pas plus que leurs exemples: tout cela n’est point fait pour lui. Ce n’est pas une erreur artificieuse qu’on lui donne par cette méthode, c’est l’ignorance de la Nature. Le tems vient où la même Nature prend soin d’éclairer son Éleve; & c’est alors seulement qu’elle l’a mis en état de profiter sans risque des leçons qu’elle lui donne. Voilà le principe: le détail des regles n’est pas de mon sujet & les moyens que je propose en vue d’autres objets, servent encore d’exemple pour celui-ci.

Voulez-vous mettre l’ordre & la regle dans les passions naissantes? étendez l’espace durant lequel elles se développent, afin qu’elles aient le tems de s’arranger à mesure qu’elles naissent. Alors ce n’est pas l’homme qui les ordonne, c’est la Nature elle-même; votre soin n’est que de la laisser arranger son travail. Si votre Éleve étoit seul, vous n’auriez rien à faire; mais tout ce qui l’environne, enflamme son imagination. Le torrent des préjugés l’entraîne; pour le retenir, il faut le pousser en sens contraire. Il faut que le sentiment enchaîne l’imagination, & que la raison fasse taire l’opinion des hommes. La source de toutes les passions est la sensibilité; l’imagination détermine leur pente. Tout être qui sent ses rapports, doit être affecté quand ces rapports s’alterent, & qu’il en imagine, ou qu’il en croit imaginer de plus convenables à sa nature. Ce sont les erreurs de l’imagination qui transforment en vices les passions de tous les êtres bornés, même des Anges, s’ils en ont: car il faudroit qu’ils connussent la nature de tous les êtres pour savoir quels rapports conviennent le mieux à la leur.

Voici donc le sommaire de toute la sagesse humaine dans l’usage des passions. 1. Sentir les vrais rapports de l’homme tant dans l’espece que dans l’individu. 2. Ordonner toutes les affections de l’ame selon ces rapports.

Mais l’homme est-il maître d’ordonner ses affections selon tels ou tels rapports? sans doute, s’il est maître de diriger son imagination sur tel ou tel objet, ou de lui donner telle ou telle habitude. D’ailleurs il s’agit moins ici de ce qu’un homme peut faire sur lui-même, que de ce que nous pouvons faire sur notre Éleve, par le choix des circonstances où nous le plaçons. Exposer les moyens propres à le maintenir dans l’ordre de la nature, c’est dire assez comment il en peut sortir.

Tant que sa sensibilité reste bornée à son individu, il n’y a rien de moral dans ses actions; ce n’est que quand elle commence à s’étendre hors de lui, qu’il prend d’abord les sentimens, ensuite les notions du bien & du mal, qui le constituent véritablement homme & partie intégrante de son espece. C’est donc à ce premier point qu’il faut d’abord fixer nos observations.

Elles sont difficiles, en ce que pour les faire, il faut rejetter les exemples qui sont sous nos yeux, & chercher ceux où les développemens successifs se font selon l’ordre de la Nature.

Un enfant façonné, poli, civilisé, qui n’attend que la puissance de mettre en œuvre les instructions prématurées qu’il a reçues, ne se trompe jamais sur le moment où cette puissance lui survient. Loin de l’attendre, il l’accélere; il donne à son sang une fermentation précoce; il sait quel doit être l’objet de ses desirs long-tems même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la Nature qui l’excite, c’est lui qui la force: elle n’a plus rien à lui apprendre en le faisant homme. Il l’étoit par la pensée long-tems avant de l’être en effet.

La véritable marche de la Nature est plus graduelle & plus lente. Peu-à-peu le sang s’enflamme, les esprits s’élaborent, le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique, a soin de perfectionner tous ses instrumens avant de les mettre en œuvre; une longue inquiétude précede les premiers desirs, une longue ignorance leur donne le change, on desire sans savoir quoi: le sang fermente & s’agite; une surabondance de vie cherche à s’étendre au-dehors. L’œil s’anime & parcourt les autres êtres; on commence à prendre intérêt à ceux qui nous environnent; on commence à sentir qu’on n’est pas fait pour vivre seul; c’est ainsi que le cœur s’ouvre aux affections humaines, & devient capable d’attachement.