Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n’est pas l’amour, c’est l’amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables, & l’espece l’affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l’innocence prolongée; c’est de profiter de la sensibilité naissante, pour jetter dans le cœur du jeune adolescent les premieres semences de l’humanité. Avantage d’autant plus précieux, que c’est le seul tems de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.
J’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, & livrés aux femmes & à la débauche, étoient inhumains & cruels; la fougue du tempérament les rendoit impatiens, vindicatifs, furieux: leur imagination pleine d’un seul objet, se refusoit à tout le reste; ils ne connoissoient ni pitié ni miséricorde; ils auroient sacrifié pere, mere, & l’Univers entier, au moindre de leurs plaisirs. Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité, est porté par les premiers mouvemens de la Nature vers les passions tendres & affectueuses: son cœur compatissant s’émeut sur les peines de ses semblables; il tressaille d’aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d’attendrissement; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d’avoir offensé. Si l’ardeur d’un sang qui s’enflamme le rend vif, emporté, colere, on voit le moment d’après toute la bonté de son cœur dans l’effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu’il a faite, il voudroit au prix de son sang racheter celui qu’il a versé; tout son emportement s’éteint, toute sa fierté s’humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-même? au fort de sa fureur une excuse, un mot le désarme; il pardonne les torts d’autrui d’aussi bon cœur qu’il répare les siens. L’adolescence n’est l’âge ni de la vengeance ni de la haine, elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens, & je ne crains point d’être démenti par l’expérience, un enfant qui n’est pas mal né, & qui a conservé jusqu’à vingt ans son innocence, est, à cet âge, le plus généreux, le meilleur, le plus aimant & le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable; je le crois bien: vos Philosophes élevés dans toute la corruption des Colleges, n’ont garde de savoir cela.
C’est la foiblesse de l’homme qui le rend sociable; ce sont nos miseres communes qui portent nos cœurs à l’humanité: nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance: si chacun de nous n’avait nul besoin des autres, il ne songeroit gueres à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire: Dieu seul jouit d’un bonheur absolu, mais qui de nous en a l’idée? Si quelque être imparfait pouvoit se suffire à lui-même, de quoi jouiroit-il selon nous? Il seroit seul, il seroit misérable. Je ne conçois pas que celui qui n’a besoin de rien, puisse aimer quelque chose: je ne conçois pas que celui qui n’aime rien, puisse être heureux.
Il suit de-là que nous nous attachons à nos semblables, moins par le sentiment de leurs plaisirs, que par celui de leurs peines; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre Nature, & les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos miseres communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie; on l’accuseroit volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas, en se faisant un bonheur exclusif; & l’amour-propre souffre encore, en nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir? Qui est-ce qui ne voudroit pas le délivrer de ses maux, s’il n’en coûtoit qu’un souhait pour cela? L’imagination nous met à la place du misérable, plutôt qu’à celle de l’homme heureux; on sent que l’un de ces états nous touche de plus près que l’autre. La pitié est douce, parce qu’en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L’envie est amere, en ce que l’aspect d’un homme heureux, loin de mettre l’envieux à sa place, lui donne le regret de n’y pas être. Il semble que l’un nous exempte des maux qu’il souffre, & que l’autre nous ôte les biens dont il jouit.
Voulez-vous donc exciter & nourrir dans le cœur d’un jeune homme les premiers mouvemens de la sensibilité naissante, & tourner son caractere vers la bienfaisance & vers la bonté? N’allez point faire germer en lui l’orgueil, la vanité, l’envie par la trompeuse image du bonheur des hommes; n’exposez point d’abord à ses yeux la pompe des Cours, le faste des palais, l’attrait des spectacles: ne le promenez point dans les cercles, dans les brillantes assemblées. Ne lui montrez l’extérieur de la grande société qu’après l’avoir mis en état de l’apprécier en elle-même. Lui montrer le monde avant qu’il connoisse les hommes, ce n’est pas le former, c’est le corrompre: ce n’est pas l’instruire, c’est le tromper.
Les hommes ne sont naturellement ni Rois, ni Grands, ni Courtisans, ni riches. Tous sont nés nuds & pauvres; tous sujets aux miseres de la vie, aux chagrins, aux maux, aux besoins, aux douleurs de toute espece; enfin tous sont condamnés à la mort. Voilà ce qui est vraiment de l’homme; voilà de quoi nul mortel n’est exempt. Commencez donc par étudier, de la nature humaine, ce qui en est le plus inséparable, ce qui constitue le mieux l’humanité.
À seize ans l’adolescent sait ce que c’est que souffrir, car il a souffert lui-même: mais à peine sait-il que d’autres êtres souffrent aussi: le voir sans le sentir, n’est pas le savoir, & comme je l’ai dit cent fois, l’enfant n’imaginant point ce que sentent les autres, ne connoit de maux que les siens; mais quand le premier développement des sens allume en lui le feu de l’imagination, il commence à se sentir dans ses semblables, à s’émouvoir de leurs plaintes, & à souffrir de leurs douleurs. C’est alors que le triste tableau de l’humanité souffrante doit porter à son cœur le premier attendrissement qu’il ait jamais éprouvé.
Si ce moment n’est pas facile à remarquer dans vos enfans, à qui vous en prenez-vous? Vous les instruisez de si bonne heure à jouer le sentiment, vous leur en apprenez sitôt le langage, que parlant toujours sur le même ton, ils tournent vos leçons contre vous-même, & ne vous laissent nul moyen de distinguer quand, cessant de mentir, ils commencent à sentir ce qu’ils disent. Mais voyez mon Émile; à l’âge où je l’ai conduit, il n’a ni senti ni menti. Avant de savoir ce que c’est qu’aimer, il n’a dit à personne: je vous aime bien; on ne lui a point prescrit la contenance qu’il devoit prendre en entrant dans la chambre de son pere, de sa mere ou de son gouverneur malade; on ne lui a point montré l’art d’affecter la tristesse qu’il n’avoit pas. Il n’a feint de pleurer sur la mort de personne; car il ne sait ce que c’est que mourir. La même insensibilité qu’il a dans le cœur, est aussi dans ses manieres. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres enfans, il ne prend intérêt à personne; tout ce qui le distingue, est qu’il ne veut point paroître en prendre, & qu’il n’est pas faux comme eux.
Émile ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c’est que souffrir & mourir. Les plaintes & les cris commenceront d’agiter ses entrailles, l’aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux, les convulsions d’un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse, avant qu’il sache d’où lui viennent ces nouveaux mouvemens. S’il étoit resté stupide & barbare, il ne les auroit pas; s’il étoit plus instruit, il en connoîtroit la source: il a déjà trop comparé d’idées pour ne rien sentir, & pas assez pour concevoir ce qu’il sent.
Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le cœur humain, selon l’ordre de la Nature. Pour devenir sensible & pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y a des êtres semblables à lui, qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, & d’autres dont il doit avoir l’idée, comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n’est en nous transportant hors de nous, & nous identifiant avec l’animal souffrant; en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien? Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu’il souffre; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime & commence à le transporter hors de lui.
Pour exciter & nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle, qu’avons-nous donc à faire, si ce n’est d’offrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son cœur, qui le dilatent, qui l’étendent sur les autres êtres, qui le fassent par-tout retrouver hors de lui; d’écarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, & tendent le ressort du moi humain? c’est-à-dire, en d’autres termes, d’exciter en lui la bonté, l’humanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes & douces qui plaisent naturellement aux hommes, & d’empêcher de naître l’envie, la convoitise, la haine, toutes les passions repoussantes & cruelles, qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non-seulement nulle, mais négative, & font le tourment de celui qui les éprouve.
Je crois pouvoir résumer toutes les réflexions précédentes en deux ou trois maximes précises, claires & faciles à saisir.
Premiere Maxime.
Il n’est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens qui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre.
Si l’on trouve des exceptions à cette maxime, elles sont plus apparentes que réelles. Ainsi l’on ne se met pas à la place du riche & du Grand auquel on s’attache; même en s’attachant sincerement, on ne fait que s’approprier une partie de son bien-être. Quelquefois on l’aime dans ses malheurs: mais tant qu’il prospere, il n’a de véritable ami que celui qui n’est pas la dupe des apparences, & qui le plaint plus qu’il ne l’envie, malgré sa prospérité.
On est touché du bonheur de certains états, par exemple, de la vie champêtre et pastorale. Le charme de voir ces bonnes gens heureux n’est point empoisonné par l’envie: on s’intéresse à eux véritablement: pourquoi cela? parce qu’on se sent maître de descendre à cet état de paix & d’innocence, & de jouir de la même félicité: c’est un pis-aller qui ne donne que des idées agréables, attendu qu’il suffit d’en vouloir jouir pour le pouvoir. Il y a toujours du plaisir à voir ses ressources, à contempler son propre bien, même quand on n’en veut pas user.
Il suit de-là que pour porter un jeune homme à l’humanité, loin de lui faire admirer le sort brillant des autres, il faut le lui montrer, par les côtés tristes, il faut le lui faire craindre. Alors, par une conséquence évidente, il doit se frayer une route au bonheur, qui ne soit sur les traces de personne.
Deuxieme Maxime.
On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même.
Non ignara mali, miseris succurrere disco.
Je ne connois rien de si beau, de si profond, de si touchant, de si vrai, que ce vers-là.
Pourquoi les Rois sont-ils sans pitié pour leurs sujets? c’est qu’ils comptent de n’être jamais hommes. Pourquoi les riches sont-ils si durs envers les pauvres? c’est qu’ils n’ont pas peur de le devenir. Pourquoi la Noblesse a-t-elle un si grand mépris pour le peuple? c’est qu’un noble ne sera jamais roturier. Pourquoi les Turcs sont-ils généralement plus humains, plus hospitaliers que nous? c’est que dans leur gouvernement, tout-à-fait arbitraire, la grandeur & la fortune des particuliers étant toujours précaires & chancelantes, ils ne regardent point l’abaissement & la misere comme un état étranger à eux ; chacun peut être demain ce qu’est aujourd’hui celui qu’il assiste. Cette réflexion, qui revient sans cesse dans les romans orientaux, donne à leur lecture je ne sais quoi d’attendrissant que n’a point tout l’apprêt de notre seche morale.
N’accoutumez donc pas votre Éleve à regarder du haut de sa gloire les peines des infortunés, les travaux des misérables, & n’espérez pas lui apprendre à les plaindre, s’il les considere comme lui étant étrangers. Faites-lui bien comprendre que le sort de ces malheureux peut être le sien, que tous leurs maux sont sous ses pieds, que mille événemens imprévus & inévitables peuvent l’y plonger d’un moment à l’autre. Apprenez-lui à ne compter ni sur sa naissance, ni sur la santé, ni sur les richesses, montrez-lui toutes les vicissitudes de la fortune, cherchez-lui les exemples toujours trop fréquens de gens qui, d’un état plus élevé que le sien, sont tombés au-dessous de celui de ces malheureux: que ce soit par leur faute ou non, ce n’est pas maintenant de quoi il est question; sait-il seulement ce que c’est que faute? N’empiétez jamais sur l’ordre de ses connoissances, & ne l’éclairez que par les lumieres qui sont à sa portée; il n’a pas besoin d’être fort savant pour sentir que toute la prudence humaine ne peut lui répondre si dans une heure il sera vivant ou mourant; si les douleurs de la néphrétique ne lui feront point grincer les dents avant la nuit, si dans un mois il sera riche ou pauvre, si dans un an, peut-être, il ne ramera point sous le nerf-de-bœuf dans les galeres d’Alger. Sur-tout n’allez pas lui dire tout cela froidement comme son catéchisme: qu’il voye, qu’il sente les calamités humaines: ébranlez, effrayez son imagination des périls dont tout homme est sans cesse environné; qu’il voye autour de lui tous ces abymes, & qu’à vous les entendre décrire il se presse contre vous de peur d’y tomber. Nous le rendrons timide & poltron, direz-vous. Nous verrons dans la suite, mais quant à présent commençons par le rendre humain; voilà sur-tout ce qui nous importe.
Troisieme Maxime.
La pitié qu’on a du mal d’autrui ne se mesure pas sur la quantité de ce mal, mais sur le sentiment qu’on prête à ceux qui le souffrent.
On ne plaint un malheureux qu’autant qu’on croit qu’il se trouve à plaindre. Le sentiment physique de nos maux est plus borné qu’il ne semble; mais c’est par la mémoire qui nous en fait sentir la continuité, c’est par l’imagination qui les étend sur l’avenir, qu’ils nous rendent vraiment à plaindre. Voilà, je pense, une des causes qui nous endurcissent plus aux maux des animaux qu’à ceux des hommes, quoique la sensibilité commune dût également nous identifier avec eux. On ne plaint gueres un cheval de charretier dans son écurie, parce qu’on ne présume pas qu’en mangeant son foin il songe aux coups qu’il a reçus & aux fatigues qui l’attendent. On ne plaint pas non plus un mouton qu’on voit paître, quoiqu’on sache qu’il sera bientôt égorgé; parce qu’on juge qu’il ne prévoit pas son sort. Par extension l’on s’endurcit ainsi sur le sort des hommes, & les riches se consolent du mal qu’ils font aux pauvres, en les supposant assez stupides pour n’en rien sentir. En général, je juge du prix que chacun met au bonheur de ses semblables par le cas qu’il paroit faire d’eux. Il est naturel qu’on fasse bon marché du bonheur des gens qu’on méprise. Ne vous étonnez donc plus si les politiques parlent du peuple avec tant de dédain, ni si la plupart des Philosophes affectent de faire l’homme si méchant.
C’est le peuple qui compose le genre humain; ce qui n’est pas peuple est si peu de chose que ce n’est pas la peine de le compter. L’homme est le même dans tous les états; si cela est, les états les plus nombreux méritent le plus de respect. Devant celui qui pense toutes les distinctions civiles disparoissent: il voit les mêmes passions, les mêmes sentimens dans le goujat & dans l’homme illustre; il n’y discerne que leur langage, qu’un coloris plus ou moins apprêté, & si quelque différence essentielle les distingue, elle est au préjudice des plus dissimulés. Le peuple se montre tel qu’il est, & n’est pas aimable; mais il faut bien que les gens du monde se déguisent; s’ils se montroient tels qu’ils sont, ils feroient horreur.
Il y a, disent encore nos sages, même dose de bonheur & de peine dans tous les états: maxime aussi funeste qu’insoutenable; car si tous sont également heureux, qu’ai-je besoin de m’incommoder pour personne? Que chacun reste comme il est: que l’esclave soit maltraité, que l’infirme souffre, que le gueux périsse; il n’y a rien à gagner pour eux à changer d’état. Ils font l’énumération des peines du riche & montrent l’inanité de ses vains plaisirs: quel grossier sophisme! les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse. Fût-il plus malheureux que le pauvre même, il n’est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage, & qu’il ne tient qu’à lui d’être heureux. Mais la peine du misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui s’appesantit sur lui. Il n’y a point d’habitude qui lui puisse ôter le sentiment physique de la fatigue, de l’épuisement, de la faim: le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l’exempter des maux de son état. Que gagne Épictete de prévoir que son maître va lui casser la jambe? la lui casse-t-il moins pour cela? il a par-dessus son mal, le mal de la prévoyance. Quand le peuple seroit aussi sensé que nous le supposons stupide, que pourroit-il être autre que ce qu’il est? que pourroit-il faire autre que ce qu’il fait? Étudiez les gens de cet ordre, vous verrez que sous un autre langage ils ont autant d’esprit & plus de bon sens que vous. Respectez donc votre espece; songez qu’elle est composée essentiellement de la collection des peuples, que quand tous les Rois & tous les Philosophes en seroient ôtés, il n’y paroîtroit gueres, & que les choses n’en iroient pas plus mal. En un mot, apprenez à votre Éleve à aimer tous les hommes & même ceux qui les déprisent; faites en sorte qu’il ne se place dans aucune classe, mais qu’il se retrouve dans toutes: parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore point l’homme.
C’est par ces routes & d’autres semblables, bien contraires à celles qui sont frayées, qu’il convient de pénétrer dans le cœur d’un jeune adolescent pour y exciter les premiers mouvemens de la Nature, le développer & l’étendre sur ses semblables; à quoi j’ajoute qu’il importe de mêler à ces mouvemens le moins d’intérêt personnel qu’il est possible; sur-tout point de vanité, point d’émulation, point de gloire, point de ces sentimens qui nous forcent de nous comparer aux autres; car ces comparaisons ne se font jamais sans quelque impression de haine contre ceux qui nous disputent la préférence, ne fût-ce que dans notre propre estime. Alors il faut s’aveugler ou s’irriter, être un méchant ou un sot; tâchons d’éviter cette alternative. Ces passions si dangereuses naîtront tôt ou tard, me dit-on, malgré nous. Je ne le nie pas; chaque chose a son tems & son lieu; je dis seulement qu’on ne doit pas leur aider à naître.
Voilà l’esprit de la méthode qu’il faut se prescrire. Ici les exemples & les détails sont inutiles; parce qu’ici commence la division presque infinie des caracteres, & que chaque exemple que je donnerois ne conviendroit pas peut-être à un sur cent mille. C’est à cet âge aussi que commence, dans l’habile maître, la véritable fonction de l’observateur & du Philosophe qui sait l’art de sonder les cœurs en travaillant à les former. Tandis que le jeune homme ne songe point encore à se contrefaire, & ne l’a point encore appris, à chaque objet qu’on lui présente, on voit dans son air, dans ses yeux, dans son geste, l’impression qu’il en reçoit; on lit sur son visage tous les mouvemens de son ame; à force de les épier, on parvient à les prévoir, & enfin à les diriger.
On remarque en général que le sang, les blessures, les cris, les gémissemens, l’appareil des opérations douloureuses, & tout ce qui porte aux sens des objets de souffrance, saisit plutôt & plus généralement tous les hommes. L’idée de destruction étant plus composée, ne frappe pas de même; l’image de la mort touche plus tard & plus foiblement, parce que nul n’a par devers soi l’expérience de mourir; il faut avoir vu des cadavres pour sentir les angoisses des agonisants. Mais quand une fois cette image s’est bien formée dans notre esprit, il n’y a point de spectacle plus horrible à nos yeux; soit à cause de l’idée de destruction totale qu’elle donne alors par les sens, soit parce que sachant que ce moment est inévitable pour tous les hommes, on se sent plus vivement affecté d’une situation à laquelle on est sûr de ne pouvoir échapper.
Ces impressions diverses ont leurs modifications, leurs degrés qui dépendent du caractere particulier de chaque individu & de ses habitudes antérieures; mais elles sont universelles, & nul n’en est tout-à-fait exempt. Il en est de plus tardives & de moins générales, qui sont plus propres aux ames sensibles. Ce sont celles qu’on reçoit des peines morales, des douleurs internes, des afflictions, des langueurs, de la tristesse. Il y a des gens qui ne savent être émus que par des cris & des pleurs; les longs & sourds gémissemens d’un cœur serré de détresse ne leur ont jamais arraché des soupirs; jamais l’aspect d’une contenance abattue, d’un visage hâve et plombé, d’un œil éteint & qui ne peut plus pleurer, ne les fit pleurer eux-mêmes; les maux de l’ame ne sont rien pour eux; ils sont jugés, la leur ne sent rien: n’attendez d’eux que rigueur inflexible, endurcissement, cruauté. Ils pourront être integres & justes, jamais clémens, généreux, pitoyables. Je dis qu’ils pourront être justes, si toutefois un homme peut l’être quand il n’est pas miséricordieux.
Mais ne vous pressez pas de juger les jeunes gens par cette regle, sur-tout ceux qui, ayant été élevés comme ils doivent l’être, n’ont aucune idée des peines morales qu’on ne leur a jamais fait éprouver: car encore une fois, ils ne peuvent plaindre que les maux qu’ils connoissent; & cette apparente insensibilité, qui ne vient que d’ignorance, se change bientôt en attendrissement, quand ils commencent à sentir qu’il y a dans la vie humaine mille douleurs qu’ils ne connoissoient pas. Pour mon Émile, s’il a eu de la simplicité & du bon sens dans son enfance, je suis bien sûr qu’il aura de l’ame & de la sensibilité dans sa jeunesse; car la vérité des sentimens tient beaucoup à la justesse des idées.
Mais pourquoi le rappeller ici? Plus d’un Lecteur me reprochera, sans doute, l’oubli de mes premieres résolutions, & du bonheur constant que j’avois promis à mon Éleve. Des malheureux, des mourans, des spectacles de douleur & de misere! Quel bonheur! quelle jouissance pour un jeune cœur qui naît à la vie! Son triste instituteur qui lui destinoit une éducation si douce, ne le fait naître que pour souffrir. Voilà ce qu’on dira: Que m’importe? j’ai promis de le rendre heureux, non de faire qu’il parût l’être. Est-ce ma faute, si toujours dupes de l’apparence, vous la prenez pour la réalité?
Prenons deux jeunes gens sortant de la premiere éducation, & entrant dans le monde par deux portes directement opposées. L’un monte tout-à-coup sur l’Olympe, & se répand dans la plus brillante société. On le mene à la Cour, chez les Grands, chez les riches, chez les jolies femmes. Je le suppose fêté par-tout, & je n’examine pas l’effet de cet accueil sur sa raison; je suppose qu’elle y résiste. Les plaisirs volent au-devant de lui, tous les jours de nouveaux objets l’amusent, il se livre à tout avec un intérêt qui vous séduit. Vous le voyez attentif, empressé, curieux; sa premiere admiration vous frappe; vous l’estimez content, mais voyez l’état de son ame: vous croyez qu’il jouit; moi je crois qu’il souffre.
Qu’apperçoit-il d’abord en ouvrant les yeux? Des multitudes de prétendus biens qu’il ne connoissoit pas, & dont la plupart n’étant qu’un moment à sa portée, ne semblent se montrer à lui que pour lui donner le regret d’en être privé. Se promène-t-il dans un Palais? Vous voyez à son inquiete curiosité qu’il se demande pourquoi sa maison paternelle n’est pas ainsi. Toutes ses questions vous disent qu’il se compare sans cesse au maître de cette maison; & tout ce qu’il trouve de mortifiant pour lui dans ce parallele, aiguise sa vanité en la révoltant. S’il rencontre un jeune homme mieux mis que lui, je le vois murmurer en secret contre l’avarice de ses parens. Est-il plus paré qu’un autre? Il a la douleur de voir cet autre l’effacer ou par sa naissance ou par son esprit, & toute sa dorure humiliée devant un simple habit de drap. Brille-t-il seul dans une assemblée? s’éleve-t-il sur la pointe du pied pour être mieux vu? Qui est-ce qui n’a pas une disposition secrete à rabaisser l’air superbe & vain d’un jeune fat? Tout s’unit bientôt comme de concert; les regards inquiétans d’un homme grave, les mots railleurs d’un caustique ne tardent pas d’arriver jusqu’à lui; & ne fût-il dédaigné que d’un seul homme, le mépris de cet homme empoisonne à l’instant les applaudissemens des autres.
Donnons-lui tout; prodiguons-lui les agrémens, le mérite; qu’il soit bien fait, plein d’esprit, aimable; il sera recherché des femmes; mais en le recherchant avant qu’il les aime, elles le rendront plutôt fou qu’amoureux; il aura de bonnes fortunes, mais il n’aura ni transports ni passion pour les goûter. Ses desirs, toujours prévenus, n’ayant jamais le tems de naître, au sein des plaisirs il ne sent que l’ennui de la gêne; le sexe fait pour le bonheur du sien le dégoûte & le rassasie même avant qu’il le connoisse; s’il continue à le voir, ce n’est plus que par vanité; & quand il s’y attacheroit par un goût véritable, il ne sera pas seul jeune, seul brillant, seul aimable, & ne trouvera pas toujours dans ses maîtresses des prodiges de fidélité.
Je ne dis rien des tracasseries, des trahisons, des noirceurs, des repentirs de toute espece inséparables d’une pareille vie. L’expérience du monde en dégoûte, on le sait; je ne parle que des ennuis attachés à la premiere illusion.
Quel contraste pour celui qui, renfermé jusqu’ici dans le sein de sa famille & de ses amis, s’est vu l’unique objet de toutes leurs attentions, d’entrer tout-à-coup dans un ordre de choses où il est compté pour si peu, de se trouver comme noyé dans une sphere étrangere, lui qui fit long-tems le centre de la sienne! Que d’affronts, que d’humiliations ne faut-il pas qu’il essuie avant de perdre, parmi les inconnus, les préjugés de son importance pris & nourris parmi les siens! Enfant, tout lui cédoit, tout s’empressoit autour de lui; jeune homme, il faut qu’il cede à tout le monde; ou, pour peu qu’il s’oublie & conserve ses anciens airs, que de dures leçons vont le faire rentrer en lui-même! L’habitude d’obtenir aisément les objets de ses desirs le porte à beaucoup desirer, & lui fait sentir des privations continuelles. Tout ce qui le flatte, le tente; tout ce que d’autres ont, il voudroit l’avoir; il convoite tout, il porte envie à tout le monde, il voudroit dominer par-tout; la vanité le ronge, l’ardeur des desirs effrénés enflamme son jeune cœur, la jalousie & la haine y naissent avec eux; toutes les passions dévorantes y prennent à la fois leur essor: il en porte l’agitation dans le tumulte du monde; il la rapporte avec lui tous les soirs; il rentre mécontent de lui & des autres: il s’endort plein de mille vains projets, troublé de mille fantaisies; & son orgueil lui peint jusques dans ses songes les chimériques biens dont le desir le tourmente, & qu’il ne possédera de sa vie. Voilà votre Éleve; voyons le mien.
Si le premier spectacle qui le frappe est un objet de tristesse, le premier retour sur lui-même est un sentiment de plaisir. En voyant de combien de maux il est exempt, il se sent plus heureux qu’il ne pensoit l’être. Il partage les peines de ses semblables; mais ce partage est volontaire & doux. Il jouit à la fois de la pitié qu’il a pour leurs maux, & du bonheur qui l’en exempte; il se sent dans cet état de force qui nous étend au-delà de nous, & nous fait porter ailleurs l’activité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d’autrui, sans doute il faut le connoître, mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert, ou qu’on craint de souffrir, on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu’on souffre, on ne plaint que soi. Or si, tous étant assujettis aux miseres de la vie, nul n’accorde aux autres que la sensibilité dont il n’a pas actuellement besoin pour lui-même, il s’ensuit que la commisération doit être un sentiment très-doux, puisqu’elle dépose en notre faveur, & qu’au contraire un homme dur est toujours malheureux, puisque l’état de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante, qu’il puisse accorder aux peines d’autrui.
Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences; nous le supposons où il est le moins; nous le cherchons où il ne sauroit être: la gaieté n’en est qu’un signe très-équivoque. Un homme gai n’est souvent qu’un infortuné, qui cherche à donner le change aux autres, & à s’étourdir lui-même. Ces gens si rians, si ouverts, si sereins dans un cercle, sont presque tous tristes & grondeurs chez eux, & leurs domestiques portent la peine de l’amusement qu’ils donnent à leurs sociétés. Le vrai contentement n’est ni gai, ni folâtre; jaloux d’un sentiment si doux, en le goûtant on y pense, on le savoure, on craint de l’évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle gueres & ne rit gueres, il resserre, pour ainsi dire, le bonheur autour de son cœur. Les jeux bruyans, la turbulente joie voilent les dégoûts & l’ennui. Mais la mélancolie est amie de la volupté: l’attendrissement & les larmes accompagnent les plus douces jouissances, & l’excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des ris.