SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Je ne connois la volonté que par le sentiment de la mienne, & l’entendement ne m’est pas mieux connu. Quand on me demande quelle est la cause qui détermine ma volonté, je demande à mon tour, quelle est la cause qui détermine mon jugement; car il est clair que ces deux causes n’en font qu’une, & si l’on comprend bien que l’homme est actif dans ses jugemens, que son entendement n’est que le pouvoir de comparer & de juger, on verra que sa liberté n’est qu’un pouvoir semblable, ou dérivé de celui-là; il choisit le bon comme il a jugé le vrai; s’il juge faux, il choisit mal. Quelle est donc la cause qui détermine sa volonté? C’est son jugement. Et quelle est la cause qui détermine son jugement? C’est sa faculté intelligente, c’est sa puissance de juger; la cause déterminante est en lui-même. Passé cela, je n’entends plus rien.

Sans doute je ne suis pas libre de ne pas vouloir mon propre bien, je ne suis pas libre de vouloir mon mal; mais ma liberté consiste en cela même, que je ne puis vouloir que ce qui m’est convenable, ou que j’estime tel, sans que rien d’étranger à moi me détermine. S’ensuit-il que je ne sois pas mon maître, parce que je ne suis pas le maître d’être un autre que moi?

Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre, on ne sauroit remonter au-delà. Ce n’est pas le mot de liberté qui ne signifie rien, c’est celui de nécessité. Supposer quelque acte, quelque effet qui ne dérive pas d’un principe actif, c’est vraiment supposer des effets sans cause, c’est tomber dans le cercle vicieux. Ou il n’y a point de premiere impulsion, ou toute premiere impulsion n’a nulle cause antérieure, & il n’y a point de véritable volonté sans liberté. L’homme est donc libre dans ses actions, &, comme tel animé d’une substance immatérielle; c’est mon troisieme article de foi. De ces trois premiers vous déduirez aisément tous les autres, sans que je continue à les compter.

Si l’homme est actif & libre, il agit de lui-même; tout ce qu’il fait librement n’entre point dans le systême ordonné de la Providence, & ne peut lui être imputé. Elle ne veut point le mal que fait l’homme, en abusant de la liberté qu’elle lui donne, mais elle ne l’empêche pas de le faire; soit que de la part d’un être si foible ce mal soit nul à ses yeux; soit qu’elle ne pût l’empêcher sans gêner sa liberté & faire un mal plus grand en dégradant sa nature. Elle l’a fait libre afin qu’il fît, non le mal, mais le bien par choix. Elle l’a mis en état de faire ce choix, en usant bien des facultés dont elle l’a doué: mais elle a tellement borné ses forces, que l’abus de la liberté qu’elle lui laisse, ne peut troubler l’ordre général. Le mal que l’homme fait, retombe sur lui, sans rien changer au systême du monde, sans empêcher que l’espece humaine elle-même ne se conserve malgré qu’elle en ait. Murmurer de ce que Dieu ne l’empêche pas de faire le mal, c’est murmurer de ce qu’il la fit d’une nature excellente, de ce qu’il mit à ses actions la moralité qui les ennoblit, de ce qu’il lui donna droit à la vertu. La suprême jouissance est dans le contentement de soi, c’est pour mériter & obtenir ce contentement que nous sommes placés sur la terre & doués de la liberté, que nous sommes tentés par les passions & retenus par la conscience. Que pouvoit de plus en notre faveur la puissance Divine elle même?

Pouvoit-elle mettre de la contradiction dans notre nature, & donner le prix d’avoir bien fait à qui n’eut pas le pouvoir de mal faire? Quoi! pour empêcher l’homme d’être méchant faloit-il le borner à l’instinct & le faire bête? Non, Dieu de mon ame, je ne te reprocherai jamais de l’avoir faite à ton image, afin que je pusse être libre, bon & heureux comme toi.

C’est l’abus de nos facultés qui nous rend malheureux & méchans. Nos chagrins, nos soucis, nos peines, nous viennent de nous. Le mal moral est incontestablement notre ouvrage, & le mal physique ne seroit rien sans nos vices qui nous l’ont rendu sensible. N’est-ce pas pour nous conserver que la Nature nous fait sentir nos besoins? La douleur du corps n’est-elle pas un signe que la machine se dérange, & un avertissement d’y pourvoir? La mort… les méchans n’empoisonnent-ils pas leur vie & la nôtre? Qui est-ce qui voudroit toujours vivre? La mort est le remede aux maux que vous vous faites; la Nature a voulu que vous ne souffrissiez pas toujours. Combien l’homme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions, & ne prévoit ni ne sent la mort; quand il la sent, ses miseres la lui rendent desirable: dès-lors elle n’est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d’être ce que nous sommes, nous n’aurions point à déplorer notre sort; mais pour chercher un bien-être imaginaire nous nous donnons mille maux réels. Qui ne sait pas supporter un peu de souffrance doit s’attendre à beaucoup souffrir. Quand on a gâté sa constitution par une vie déréglée, on la veut rétablir par des remedes; au mal qu’on sent on ajoute celui qu’on craint; la prévoyance de la mort la rend horrible & l’accélere; plus on la veut fuir, plus on la sent; & l’on meurt de frayeur durant toute sa vie, en murmurant contre la Nature, des maux qu’on s’est faits en l’offensant.

Homme, ne cherche plus l’auteur du mal; cet auteur c’est toi-même. Il n’existe point d’autre mal que celui que tu fais ou que tu souffres, & l’un & l’autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre, & je vois dans le systême du monde un ordre lui ne se dément point. Le mal particulier n’est que dans le sentiment de l’être qui souffre; & ce sentiment, l’homme ne l’a pas reçu de la Nature, il se l’est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque, ayant peu réfléchi, n’a ni souvenir, ni prévoyance. Ôtez nos funestes progrès, ôtez nos erreurs & nos vices, ôtez l’ouvrage de l’homme, & tout est bien.

Où tout est bien, rien n’est injuste. La justice est inséparable de la bonté. Or la bonté est l’effet nécessaire d’une puissance sans borne & de l’amour de soi, essentiel à tout être qui le sent. Celui qui peut tout, étend, pour ainsi dire, son existence avec celle des êtres. Produire & conserver sont l’acte perpétuel de la puissance, elle n’agit point sur ce qui n’est pas; Dieu n’est pas le Dieu des morts, il ne pourroit être destructeur & méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien . Donc l’Être souverainement bon, parce qu’il est souverainement puissant, doit être aussi souverainement juste, autrement il se contrediroit lui-même; car l’amour de l’ordre qui le produit s’appelle bonté, & l’amour de l’ordre qui le conserve s’appelle justice.

Dieu, dit-on, ne doit rien à ses créatures; je crois qu’il leur doit tout ce qu’il leur promit en leur donnant l’être. Or c’est leur promettre un bien, que de leur en donner l’idée & de leur en faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi, plus je me consulte, & plus je lis ces mots écrits dans mon ame; sois juste & tu seras heureux. Il n’en est rien pourtant, à considérer l’état présent des choses; le méchant prospere, & le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s’allume en nous quand cette attente est frustrée! La conscience s’éleve & murmure contre son Auteur; elle lui crie en gémissant: tu m’as trompé!

Je t’ai trompé, téméraire! & qui te l’a dit? Ton ame est-elle anéantie? As-tu cessé d’exister? Ô Brutus! ô mon fils! ne souille point ta noble vie en la finissant: ne laisse point ton espoir & ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu: la vertu n’est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne? Tu vas mourir, penses-tu; non, tu vas vivre, & c est alors que je tiendrai tout ce que je t’ai promis.

On diroit, aux murmures des impatiens mortels, que Dieu leur doit la récompense avant le mérite, & qu’il est obligé de payer leur vertu d’avance. Oh! soyons bons premierement, & puis nous serons heureux. N’exigeons pas le prix avant la victoire, ni le salaire avant le travail. Ce n’est point dans la lice, disoit Plutarque, que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c’est après qu’ils l’ont parcourue.

Si l’ame est immatérielle, elle peut survivre au corps; & si elle lui survit la Providence est justifiée. Quand je n’aurois d’autre preuve de l’immatérialité de l’ame, que le triomphe du méchant, & l’oppression du juste en ce monde cela seul m’empêcheroit d’en douter. Une si choquante dissonance dans l’harmonie universelle, me feroit chercher à la résoudre. Je me dirois: tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l’ordre à la mort. J’aurois, à la vérité, l’embarras de me demander où est l’homme, quand tout ce qu’il avoit de sensible est détruit. Cette question n’est plus une difficulté pour moi, sitôt que j’ai reconnu deux substances. Il est très-simple que durant ma vie corporelle n’appercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est point soumis m’échappe. Quand l’union du corps & de l’ame est rompue, je conçois que l’un peut se dissoudre & l’autre se conserver. Pourquoi la destruction de l’un entraîneroit-elle la destruction de l’autre? Au contraire, étant de natures si différentes, ils étoient, par leur union, dans un état violent; & quand cette union cesse, ils rentrent tous deux dans leur état naturel. La substance active & vivante regagne toute la force qu’elle employoit à mouvoir la substance passive & morte. Hélas! je le sens trop par mes vices; l’homme ne vit qu’à moitié durant sa vie, & la vie de l’ame ne commence qu’à la mort du corps.

Mais quelle est cette vie, & l’ame est-elle immortelle par sa nature? Je l’ignore. Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes; tout ce qu’on appelle infini m’échappe. Que puis-je nier, affirmer, quels raisonnemens puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir? Je crois que l’ame survit au corps assez pour le maintien de l’ordre; qui sait si c’est assez pour durer toujours? Toutefois je conçois comment le corps s’use & se détruit par la division des parties, mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l’être pensant; & n’imaginant point comment il peut mourir, je présume qu’il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console, & n’a rien de déraisonnable, pourquoi craindrois-je de m’y livrer?

Je sens mon ame, je la connois par le sentiment & par la pensée; je sais qu’elle est, sans savoir quelle est son essence; je ne puis raisonner sur des idées que je n’ai pas. Ce que je sais bien, c’est que l’identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, & que pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d’avoir été. Or, je ne saurois me rappeller après ma mort ce que j’ai été durant ma vie, que je ne me rappelle aussi ce que j’ai senti, par conséquent ce que j’ai fait; & je ne doute point que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des bons & le tourment des méchans. Ici bas mille passions ardentes absorbent le sentiment interne, & donnent le change aux remords. Les humiliations, les disgraces, qu’attire l’exercice des vertus, empêchent d’en sentir tous les charmes. Mais quand, délivrés des illusions que nous font le corps & les sens, nous jouirons de la contemplation de l’Être suprême & des vérités éternelles dont il est la source, quand la beauté de l’ordre frappera toutes les puissances de notre ame, & que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire, c’est alors que la voix de la conscience reprendra sa force & son empire, c’est alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même, & le regret amer de s’être avili, distingueront par des sentimens inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point, ô mon bon ami, s’il y aura d’autres sources de bonheur & de peines; je l’ignore, & c’est assez de celles que j’imagine pour me consoler de cette vie & m’en faire espérer une autre. Je ne dis point que les bons seront récompensés; car quel autre bien peut attendre un être excellent, que d’exister selon sa nature? Mais je dis qu’ils seront heureux, parce que leur Auteur, l’Auteur de toute justice les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir; & que n’ayant point abusé de leur liberté sur la terre, ils n’ont pas trompé leur destination par leur faute; ils ont souffert pourtant dans cette vie, ils seront donc dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de l’homme, que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l’essence divine. Je ne fais que supposer les loix de l’ordre observées, & Dieu constant à lui-même .

Ne me demandez pas non plus si les tourmens des méchans seront éternels, & s’il est de la bonté de l’Auteur de leur être de les condamner à souffrir toujours. Je l’ignore encore, & n’ai point la vaine curiosité d’éclaircir des questions inutiles. Que m’importe ce que deviendront les méchans? je prends peu d’intérêt à leur sort. Toutefois j’ai peine à croire qu’ils soient condamnés à des tourmens sans fin. Si la suprême Justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous & vos erreurs, ô nations! êtes ses ministres. Elle employe les maux que vous vous faites, à punir les crimes qui les ont attirés. C’est dans vos cœurs insatiables, rongés d’envie, d’avarice & d’ambition, qu’au sein de vos fausses prospérités les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu’est-il besoin d’aller chercher l’enfer dans l’autre vie? il est dès celle-ci dans le cœur des méchans.

Où finissent nos besoins périssables, où cessent nos desirs insensés, doivent cesser aussi nos passions & nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seroient-ils susceptibles? N’ayant besoin de rien, pourquoi seroient-ils méchans? Si, destitués de nos sens grossiers, tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres, ils ne sauroient vouloir que le bien; & quiconque cesse d’être méchant, peut-il être à jamais misérable? Voilà ce j’ai du penchant à croire, sans prendre peine à me décider là-dessus. Ô Être clément & bon! quels que soient tes décrets, je les adore; si tu punis les méchans, j’anéantis ma foible raison devant ta justice. Mais si les remords de ces infortunés doivent s’éteindre avec le tems, si leurs maux doivent finir, & si la même paix nous attend tous également un jour, je t’en loue. Le méchant n’est-il pas mon frere? Combien de fois j’ai été tenté de lui ressembler? Que, délivré de sa misere, il perde aussi la malignité qui l’accompagne; qu’il soit heureux ainsi que moi; loin d’exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu’ajouter au mien.

C’est ainsi que, contemplant Dieu dans ses œuvres, & l’étudiant par ceux de ses attributs qu’il m’importoit de connoître, je suis parvenu à étendre & augmenter par degrés l’idée, d’abord imparfaite & bornée, que je me faisois de cet Être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble & plus grande, elle est aussi moins proportionnée à la raison humaine. À mesure que j’approche en esprit de l’éternelle lumiere, son éclat m’éblouit, me trouble, & je suis forcé d’abandonner toutes les notions terrestres qui m’aidoient à l’imaginer. Dieu n’est plus corporel & sensible; la suprême Intelligence qui régit le monde n’est plus le monde même: j’éleve & fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence. Quand je pense que c’est elle qui donne la vie & l’activité à la substance vivante & active qui régit les corps animés; quand j’entends dire que mon ame est spirituelle & que Dieu est un esprit, je m’indigne contre cet avilissement de l’essence divine, comme si Dieu & mon ame étoient de même nature; comme si Dieu n’étoit pas le seul Être absolu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, & duquel nous tenons la pensée, le sentiment, l’activité, la volonté, la liberté, l’être! Nous ne sommes libres que parce qu’il veut que nous le soyons, & sa substance inexplicable est à nos ames ce que nos ames sont à nos corps. S’il a créé la matiere, les corps, les esprits, le monde, je n’en sais rien. L’idée de création me confond & passe ma portée, je la crois autant que je la puis concevoir, mais je sais qu’il a formé l’univers & tout ce qui existe, qu’il a tout fait, tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute; mais mon esprit peut-il embrasser l’idée de l’éternité? Pourquoi me payer de mots sans idée? Ce que je conçois, c’est qu’il est avant les choses, qu’il sera tant qu’elles subsisteront, & qu’il seroit même au-delà, si tout devoit finir un jour. Qu’un Être que je ne conçois pas donne l’existence à d’autres êtres, cela n’est qu’obscur & incompréhensible; mais que l’être & le néant se convertissent d’eux-mêmes l’un dans l’autre, c’est une contradiction palpable, c’est une claire absurdité.

Dieu est intelligent, mais comment l’est-il? L’homme est intelligent quand il raisonne, & la suprême Intelligence n’a pas besoin de raisonner; il n’y a pour elle ni prémisses, ni conséquences, il n’y a pas même de proposition; elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est, & tout ce qui peut être; toutes les vérités ne sont pour elle qu’une seule idée, comme tous les lieux un seul point, & tous les tems un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens, la puissance Divine agit par elle-même; Dieu peut, parce qu’il veut, sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon, rien n’est plus manifeste: mais la bonté dans l’homme est l’amour de ses semblables, & la bonté de Dieu est l’amour de l’ordre; car c’est par l’ordre qu’il maintient ce qui existe, & lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste; j’en suis convaincu, c’est une suite de sa bonté; l’injustice des hommes est leur œuvre & non pas la sienne: le désordre moral, qui dépose contre la Providence aux yeux des Philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l’homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient, & la justice de Dieu de demander compte à chacun de ce qu’il lui a donné.

Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont je n’ai nulle idée absolue, c’est par des conséquences forcées, c’est par le bon usage de ma raison: mais je les affirme sans les comprendre, & dans le fond, c’est n’affirmer rien. J’ai beau me dire, Dieu est ainsi; je le sens, je me le prouve; je n’en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.

Enfin plus je m’efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois, plus je l’adore. Je m’humilie, & lui dis: Être des êtres, je suis, parce que tu es; c’est m’élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s’anéantir devant toi: c’est mon ravissement d’esprit, c’est le charme de ma foiblesse de me sentir accablé de ta grandeur.

Après avoir ainsi de l’impression des objets sensibles, & du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon mes lumieres naturelles, déduit les principales vérités qu’il m’importoit de connoître; il me reste à chercher quelles maximes j’en dois tirer pour ma conduite, & quelles regles je dois me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon l’intention de celui qui m’y a placé. En suivant toujours ma méthode, je ne tire point ces regles des principes d’une haute philosophie, mais je les trouve au fond de mon cœur écrites par la Nature en caracteres ineffaçables. Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire: tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal: le meilleur de tous les Casuistes est la conscience, & ce n’est que quand on marchande avec elle, qu’on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même; cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu’en faisant notre bien aux dépens d’autrui, nous faisons mal! Nous croyons suivre l’impulsion de la Nature, & nous lui résistons: en écoutant ce qu’elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu’elle dit à nos cœurs; l’être actif obéit, l’être passif commande. La conscience est la voix de l’ame, les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent, & alors lequel faut-il écouter? Trop souvent la raison nous trompe, nous n’avons que trop acquis le droit de la récuser; mais la conscience ne trompe jamais, elle est le vrai guide de l’homme; elle est à l’ame ce que l’instinct est au corps; qui la suit, obéit à la Nature, & ne craint point de s’égarer. Ce point est important, poursuivit mon bienfaiteur, voyant que j’allois l’interrompre; souffrez que je m’arrête un peu plus à l’éclaircir.

Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S’il est vrai que le bien soit bien, il doit l’être au fond de nos cœurs comme dans nos œuvres; & le premier prix de la justice est de sentir qu’on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l’homme ne sauroit être sain d’esprit ni bien constitué, qu’autant qu’il est bon. Si elle ne l’est pas, & que l’homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l’être sans se corrompre, & la bonté n’est en lui qu’un vice contre Nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain seroit un animal aussi dépravé qu’un loup pitoyable, & la vertu seule nous laisseroit des remords.

Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourmens ou du bonheur d’autrui? Qu’est-ce qui nous est le plus doux à faire, & nous laisse une impression plus agréable après l’avoir fait, d’un acte de bienfaisance ou d’un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir; est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes? Tout nous est indifférent, disent-ils, hors notre intérêt; &, tout au contraire, les douceurs de l’amitié, de l’humanité, nous consolent dans nos peines; &, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n’avions avec qui les partager. S’il n’y a rien de moral dans le cœur de l’homme, d’où lui viennent donc ces transports d’admiration pour les actions héroïques, ces ravissemens d’amour pour les grandes ames? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi voudrois-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant? Ôtez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son ame étroite ces sentiments délicieux; celui qui, à force de se concentrer au-dedans de lui, vient à bout de n’aimer que lui-même, n’a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie, un doux attendrissement n’humecte jamais ses yeux, il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus, ne vit plus; & il est déjà mort.

Mais quel que soit le nombre des méchans sur la terre, il est peu de ces ames cadavéreuses devenues insensibles, hors leur intérêt, à tout ce qui est juste & bon. L’iniquité ne plait qu’autant qu’on en profite; dans tout le reste on veut que l’innocent soit protégé. Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence & d’injustice: à l’instant un mouvement de colere & d’indignation s’éleve au fond du cœur, & nous porte à prendre la défense de l’opprimé; mais un devoir plus puissant nous retient, & les loix nous ôtent le droit de protéger l’innocence. Au contraire si quelque acte de démence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire! Qui est-ce qui ne se dit pas: j’en voudrois avoir fait autant? Il nous importe surement fort peu qu’un homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans; & cependant le même intérêt nous affecte dans l’Histoire ancienne, que si tout cela s’étoit passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina? Ai-je peur d’être sa victime? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s’il étoit mon contemporain? Nous ne haïssons pas seulement les méchans parce qu’ils nous nuisent, mais parce qu’ils sont méchans. Non-seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur d’autrui; & quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il l’augmente. Enfin l’on a, malgré soi, pitié des infortunés; quand on est témoin de leur mal, on en souffre.

Les plus pervers ne sauroient perdre tout-à-fait ce penchant: souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passans, couvre encore la nudité du pauvre; & le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance.

On parle du cri des remords, qui punit en secret les crimes cachés, & les met si souvent en évidence. Hélas! qui de nous n’entendit jamais cette importune voix? On parle par expérience, & l’on voudroit étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la Nature, nous connoîtrons avec quelle douceur elle regne, & quel charme on trouve après l’avoir écoutée, à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint & se fuit; il s’égaye en se jettant hors de lui-même; il tourne autour de lui des yeux inquiets, & cherche un objet qui l’amuse; sans la satyre amere, sans la raillerie insultante, il seroit toujours triste; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire, la sérénité du juste est intérieure; son ris n’est point de malignité, mais de joie: il en porte la source en lui-même; il est aussi gai seul qu’au milieu d’un cercle; il ne tire pas son consentement de ceux qui l’approchent, il le leur communique.

Jettez les yeux sur toutes les Nations du monde, parcourez toutes les Histoires. Parmi tant de cultes inhumains & bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs & de caracteres, vous trouverez par-tout les mêmes idées de justice & d’honnêteté, par-tout les mêmes principes de morale, par-tout les mêmes notions du bien & du mal. L’ancien paganisme enfanta des Dieux abominables, qu’on eût punis ici-bas comme des scélérats, & qui n’offroient pour tableau du bonheur suprême, que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé d’une autorité sacrée, descendoit en vain du séjour éternel, l’instinct moral le repoussoit du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admiroit la continence de Xénocrate; la chaste Lucrece adoroit l’impudique Vénus; l’intrépide Romain sacrifioit à la Peur; il invoquoit le Dieu qui mutila son pere, & mouroit sans murmure de la main du sien: les plus méprisables Divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la Nature, plus forte que celle des Dieux, se faisoit respecter sur la terre, & sembloit reléguer dans le Ciel le crime avec les coupables.

Il est donc au fond des ames un principe inné de justice & de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions & celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises; & c’est à ce principe que je donne le nom de conscience.

Mais à ce mot j’entends s’élever de toutes parts la clameur des prétendus sages: erreurs de l’enfance, préjugés de l’éducation, s’écrient-ils tous de concert! Il n’y a rien dans l’esprit humain que ce qui s’y introduit par l’expérience; & nous ne jugeons d’aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus; cet accord évident & universel de toutes les Nations, ils l’osent rejetter; & contre l’éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténebres quelque exemple obscur & connu d’eux seuls, comme si tous les penchans de la Nature étoient anéantis par la dépravation d’un peuple, & que sitôt qu’il est des monstres, l’espece ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourmens qu’il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l’autorité qu’il refuse aux Écrivains les plus célebres? Quelques usages incertains & bizarres, fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l’induction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, & d’accord sur ce seul point? Ô Montaigne! toi qui te piques de franchise & de vérité, sois sincere & vrai, si un Philosophe peut l’être, & dis-moi s’il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d’être clément, bienfaisant, généreux; où l’homme de bien soit méprisable, & le perfide honoré?

Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt; mais d’où vient donc que le juste y concourt à son préjudice? Qu’est-ce qu’aller à la mort pour son intérêt? Sans doute nul n’agit que pour son bien; mais s’il n’est un bien moral dont il faut tenir compte, on n’expliquera jamais par l’intérêt propre que les actions des méchans. Il est même à croire qu’on ne tentera point d’aller plus loin. Ce seroit une trop abominable philosophie que celle où l’on seroit embarrassé des actions vertueuses; où l’on ne pourroit se tirer d’affaire qu’en leur controuvant des intentions basses & des motifs sans vertu, où l’on seroit forcé d’avilir Socrate & de calomnier Régulus. Si jamais de pareilles doctrines pouvoient germer parmi nous, la voix de la Nature, ainsi que celle de la raison s’éleveroient incessamment contre elles, & ne laisseroient jamais à un seul de leurs partisans l’excuse de l’être de bonne foi.

Mon dessein n’est pas d’entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée & la vôtre, & qui, dans le fond, ne menent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulois pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur. Quand tous les Philosophes prouveroient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage.