Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentimens naturels; car nous sentons avant de connoître, & comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien & à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la Nature, de même l’amour du bon & la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugemens, mais des sentimens; quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentimens qui les apprécient sont au dedans de nous, & c’est par eux seuls que nous connoissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous & les choses que nous devons rechercher ou fuir.
Exister pour nous, c’est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, & nous avons eu des sentimens avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentimens convenables à notre nature, & l’on ne sauroit nier qu’au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentimens, quant à l’individu, sont l’amour de soi, la crainte de la douleur, l’horreur de la mort, le desir du bien-être. Mais si, comme on n’en peut douter, l’homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l’être que par d’autres sentimens innés, relatifs à son espece; car à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c’est du systême moral, formé par ce double rapport, à soi-même & à ses semblables, que naît l’impulsion de la conscience. Connoître le bien, ce n’est pas l’aimer: l’homme n’en a pas la connoissance innée; mais sitôt que sa raison le lui fait connoître, sa conscience le porte à l’aimer: c’est ce sentiment qui est inné.
Je ne crois donc pas, mon ami, qu’il soit impossible d’expliquer par des conséquences de notre nature, le principe immédiat de la conscience indépendant de la raison même; & quand cela seroit impossible, encore ne seroit-il pas nécessaire: car puisque ceux qui nient ce principe admis & reconnu par tout le genre humain, ne prouvent point qu’il n’existe pas, mais se contentent de l’affirmer; quand nous affirmons qu’il existe, nous sommes tout aussi bien fondés qu’eux, & nous avons de plus le témoignage intérieur, & la voix de la conscience qui dépose pour elle-même. Si les premieres lueurs du jugement nous éblouissent & confondent d’abord les objets à nos regards, attendons que nos foibles yeux se rouvrent, se raffermissent, & bientôt nous reverrons ces mêmes objets aux lumieres de la raison, tels que nous les montroit d’abord la Nature; ou plutôt, soyons plus simples & moins vains; bornons-nous aux premiers sentimens que nous trouvons en nous-mêmes; puisque c’est toujours à eux que l’étude nous ramene, quand elle ne nous a point égarés.
Conscience! conscience! instinct divin; immortelle & céleste voix, guide assuré d’un être ignorant & borné, mais intelligent & libre; juge infaillible du bien & du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu; c’est toi qui fais l’excellence de sa nature & la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m’éleve au-dessus des bêtes, que le triste privilege de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans regle, & d’une raison sans principe.
Graces au Ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie; nous pouvons être hommes sans être savans; dispensés de consumer notre vie à l’étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n’est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnoître & le suivre. S’il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l’entendent? Eh! c’est qu’il nous parle la langue de la Nature, que tout nous a fait oublier. La conscience est timide, elle aime la retraite & la paix; le monde & le bruit l’épouvantent: les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruelle ennemis, elle fuit ou se tait devant eux; leur voix bruyante étouffe la sienne, & l’empêche de se faire entendre; le fanatisme ose la contrefaire, & dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d’être éconduite; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus; &, après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeller qu’il en coûta de la bannir.
Combien de fois je me suis lassé dans mes recherches de la froideur que je sentois en moi! Combien de fois la tristesse & l’ennui, versant leur poison sur mes premieres méditations, me les rendirent insupportables! Mon cœur aride ne donnoit qu’un zele languissant & tiede à l’amour de la vérité. Je me disois, pourquoi me tourmenter à chercher ce qui n’est pas? Le bien moral n’est qu’une chimere; il n’y a rien de bon que les plaisirs des sens. Ô quand une fois on a perdu le goût des plaisirs de l’ame, qu’il est difficile de le reprendre! Qu’il est plus difficile encore de le prendre quand on ne l’a jamais eu! S’il existoit un homme assez misérable pour n’avoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendît content de lui-même & bien-aise d’avoir vécu, cet homme seroit incapable de jamais se connoître; & faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resteroit méchant par force, & seroit éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu’il y ait sur la terre entiere un seul homme assez dépravé, pour n’avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire? Cette tentation est si naturelle & si douce, qu’il est impossible de lui résister toujours; & le souvenir du plaisir qu’elle a produit une fois, suffit pour la rappeller sans cesse.
Malheureusement elle est d’abord pénible à satisfaire; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur; la fausse prudence le resserre dans les bornes du moi humain; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix d’avoir bien fait, & ce prix ne s’obtient qu’après l’avoir mérité. Rien n’est plus aimable que la vertu, mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser, semblable au Protée de la Fable, elle prend d’abord mille formes effrayantes, & ne se montre enfin sous la sienne qu’à ceux qui n’ont point lâché prise.
Combattu sans cesse par mes sentimens naturels qui parloient pour l’intérêt commun, & par ma raison qui rapportoit tout à moi, j’aurois flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative, faisant le mal, aimant le bien, & toujours contraire à moi-même, si de nouvelles lumieres n’eussent éclairé mon cœur; si la vérité qui fixa mes opinions, n’eût encore assuré ma conduite & ne m’eût mis d’accord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle solide base peut-on lui donner? La vertu, disent-ils, est l’amour de l’ordre: mais cet amour peut-il donc & doit-il l’emporter en moi sur celui de mon bien-être? Qu’ils me donnent une raison claire & suffisante pour le préférer. Dans le fond, leur prétendu principe est un pur jeu de mots; car je dis aussi moi, que le vice est l’amour de l’ordre, pris dans un sens différent. Il y a quelque ordre moral par-tout où il y a sentiment & intelligence. La différence est, que le bon s’ordonne par rapport au tout, & que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de toutes choses, l’autre mesure son rayon & se tient à la circonférence. Alors il est ordonné, par rapport au centre commun, qui est Dieu, & par rapport à tous les cercles concentriques, qui sont les créatures. Si la Divinité n’est pas, il n’y a que le méchant qui raisonne, le bon n’est qu’un insensé.
Ô mon enfant, puissiez-vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand, après avoir épuisé la vanité des opinions humaines & goûté l’amertume des passions, on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie, & la source du bonheur dont on a désespéré. Tous les devoirs de la loi naturelle, presque effacés de mon cœur par l’injustice des hommes, s’y retracent au nom de l’éternelle justice, qui me les impose & qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l’ouvrage & l’instrument du grand Être qui veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes, & par le bon usage de ma liberté: j’acquiesce à l’ordre qu’il établit, sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre & d’y trouver ma félicité; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un systême où tout est bien? En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu’elle est passagere & qu’elle vient d’un corps qui n’est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais qu’elle est vue, & je prends acte pour l’autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice, je me dis, l’Être juste, qui régit tout, saura bien m’en dédommager; les besoins de mon corps, les miseres de ma vie me rendent l’idée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre, quand il faudra tout quitter.
Pourquoi mon ame est-elle soumise à mes sens & enchaînée, ce corps qui l’asservit & la gêne? je n’en sais rien; suis-je entré dans les décrets de Dieu? Mais je puis, sans témérité, former de modestes conjectures. Je me dis, si l’esprit de l’homme fût resté libre & pur, quel mérite auroit-il d’aimer & suivre l’ordre qu’il verroit établi & qu’il n’auroit nul intérêt à troubler? Il seroit heureux, il est vrai; mais il manqueroit à son bonheur le degré le plus sublime; la gloire de la vertu & le bon témoignage de soi; il ne seroit que comme les Anges, & sans doute l’homme vertueux sera plus qu’eux. Unie à un corps mortel, par des liens non moins puissants qu’incompréhensibles, le soin de la conservation de ce corps excite l’ame à rapporter tout à lui, & lui donne un intérêt contraire à l’ordre général qu’elle est pourtant capable de voir & d’aimer; c’est alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite & la récompense, & qu’elle se prépare un bonheur inaltérable, en combattant ses passions terrestres & se maintenant dans sa premiere volonté.
Que si même, dans l’état d’abaissement où nous sommes durant cette vie, tous nos premiers penchants sont légitimes, si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons-nous d’être subjugués par eux? Pourquoi reprochons-nous à l’Auteur des choses, les maux que nous nous faisons & les ennemis que nous armons contre nous-mêmes? Ah! ne gâtons point l’homme; il sera toujours bon sans peine, & toujours heureux sans remords. Les coupables qui se disent forcés au crime, sont aussi menteurs que méchans; comment ne voient-ils point que la foiblesse dont ils se plaignent, est leur propre ouvrage; que leur premiere dépravation vient de leur volonté; qu’à force de vouloir céder à leurs tentations, ils leur cedent enfin malgré eux & les rendent irrésistibles? Sans doute il ne dépend plus d’eux de n’être pas méchans & foibles; mais il dépendit d’eux de ne pas le devenir. Ô que nous resterions aisément maîtres de nous & de nos passions, même durant cette vie, si, lorsque nos habitudes ne sont point encore acquises, lorsque notre esprit commence à s’ouvrir, nous savions l’occuper des objets qu’il doit connoître pour apprécier ceux qu’il ne connoit pas; si nous voulions sincerement nous éclairer, non pour briller aux yeux des autres, mais pour être bons & sages selon notre nature, pour nous rendre heureux en pratiquant nos devoirs! Cette étude nous paroit ennuyeuse & pénible, parce que nous n’y songeons que déjà corrompus par le vice, déjà livrés à nos passions. Nous fixons nos jugemens & notre estime avant de connoître le bien & le mal; & puis rapportant tout à cette fausse mesure, nous ne donnons à rien sa juste valeur.
Il est un âge, où le cœur libre encore, mais ardent, inquiet, avide du bonheur qu’il ne connoit pas, le cherche avec une curieuse incertitude, & trompé par les sens, se fixe enfin sur sa vaine image, & croit le trouver où il n’est point. Ces illusions ont duré trop long-tems pour moi. Hélas! je les ai trop tard connues, & n’ai pu tout-à-fait les détruire; elles dureront autant que ce corps mortel qui les cause. Au moins elles ont beau me séduire, elles ne m’abusent plus; je les connois pour ce qu’elles sont, en les suivant je les méprise. Loin d’y voir l’objet de mon bonheur, j’y vois son obstacle. J’aspire au moment où, délivré des entraves du corps, je serai moi sans contradiction, sans partage, & n’aurai besoin que de moi pour être heureux; en attendant je le suis dès cette vie, parce que j’en compte pour peu tous les maux, que je la regarde comme presque étrangere à mon être, & que tout le vrai bien que j’en peux retirer dépend de moi.
Pour m’élever d’avance autant qu’il se peut à cet état de bonheur, de force & de liberté, je m’exerce aux sublimes contemplations. Je médite sur l’ordre de l’Univers, non pour l’expliquer par de vains systêmes, mais pour l’admirer sans cesse, pour adorer le sage Auteur qui s’y fait sentir. Je converse avec lui, je pénetre toutes mes facultés de sa divine essence; je m’attendris à ses bienfaits, je les bénis de ses dons, mais je ne le prie pas; que lui demanderois-je? qu’il changeât pour moi le cours des choses, qu’il fît des miracles en ma faveur? Moi qui dois aimer par-dessus tout l’ordre établi par sa sagesse & maintenu par sa providence, voudrois-je que cet ordre fût troublé pour moi? Non, ce vœu téméraire mériteroit d’être plutôt puni qu’exaucé. Je ne lui demande pas non plus le pouvoir de bien faire; pourquoi lui demander ce qu’il m’a donné? Ne m’a-t-il pas donné la conscience pour aimer le bien, la raison pour le connoître, la liberté pour le choisir? Si je fais le mal, je n’ai point d’excuse; je le fais parce que je le veux; lui demander de changer ma volonté, c’est lui demander ce qu’il me demande; c’est vouloir qu’il fasse mon œuvre, & que j’en recueille le salaire; n’être pas content de mon état c’est ne vouloir plus être homme, c’est vouloir autre chose que ce qui est, c’est vouloir le désordre & le mal.
Source de justice & de vérité, Dieu clément & bon! dans ma confiance en toi, le suprême vœu de mon cœur est que ta volonté soit faite. En y joignant la mienne, je fais ce que tu fais, j’acquiesce à ta bonté; je crois partager d’avance la suprême félicité qui en est le prix.
Dans la juste défiance de moi-même la seule chose que je lui demande, ou plutôt que j’attends de sa justice, est de redresser mon erreur si je m’égare, & si cette erreur m’est dangereuse. Pour être de bonne foi je ne me crois pas infaillible: mes opinions qui me semblent les plus vraies sont peut-être autant de mensonges; car quel homme ne tient pas aux siennes, & combien d’hommes sont d’accord en tout? L’illusion qui m’abuse a beau me venir de moi, c’est lui seul qui m’en peut guérir. J’ai fait ce que j’ai pu pour atteindre à la vérité; mais sa source est trop élevée: quand les forces me manquent pour aller plus loin, de quoi puis-je être coupable? C’est à elle à s’approcher.
Le bon Prêtre avoit parlé avec véhémence; il étoit ému, je l’étois aussi. Je croyois entendre le divin Orphée chanter les premieres hymnes, & apprendre aux hommes le culte des Dieux. Cependant je voyois des foules d’objections à lui faire; je n’en fis pas une, parce qu’elles étoient moins solides qu’embarrassantes, & que la persuasion étoit pour lui. À mesure qu’il me parloit selon sa conscience, la mienne sembloit me confirmer ce qu’il m’avoit dit.
Les sentimens que vous venez de m’exposer, lui dis-je, me paroissent plus nouveaux par ce que vous avouez ignorer, que par ce que vous dites croire. J’y vois, à peu de choses près, le théisme ou la religion naturelle, que les chrétiens affectent de confondre avec l’athéisme ou l’irréligion, qui est la doctrine directement opposée. Mais dans l’état actuel de ma foi, j’ai plus à remonter qu’à descendre pour adopter vos opinions, & je trouve difficile de rester précisément au point où vous êtes, à moins d’être aussi sage que vous. Pour être, au moins, aussi sincere, je veux consulter avec moi. C’est le sentiment intérieur qui doit me conduire à votre exemple, & vous m’avez appris vous-même qu’après lui avoir long-tems imposé silence, le rappeller n’est pas l’affaire d’un moment. J’emporte vos discours dans mon cœur, il faut que je les médite. Si, après m’être bien consulté, j’en demeure aussi convaincu que vous, vous serez mon dernier apôtre, & je serai votre prosélyte jusqu’à la mort. Continuez, cependant, à m’instruire; vous ne m’avez dit que la moitié de ce que je dois savoir. Parlez-moi de la révélation, des Écritures, de ces dogmes obscurs sur lesquels je vais errant dès mon enfance, sans pouvoir les concevoir ni les croire, & sans savoir ni les admettre ni les rejetter.
Oui, mon enfant, dit-il en m’embrassant, j’acheverai de vous dire ce que je pense; je ne veux point vous ouvrir mon cœur à demi: mais le desir que vous me témoignez étoit nécessaire, pour m’autoriser à n’avoir aucune réserve avec vous. Je ne vous ai rien dit jusqu’ici que je ne crusse pouvoir vous être utile, & dont je ne fusse intimement persuadé. L’examen qui me reste à faire est bien différent; je n’y vois qu’embarras, mystere, obscurité; je n’y porte qu’incertitude & défiance. Je ne me détermine qu’en tremblant, & je vous dis plutôt mes doutes que mon avis. Si vos sentimens étoient plus stables, j’hésiterois de vous exposer les miens; mais dans l’état où vous êtes, vous gagnerez à penser comme moi . Au reste, ne donnez à mes discours que l’autorité de la raison; j’ignore si je suis dans l’erreur. Il est difficile, quand on discute, de ne pas prendre quelquefois le ton affirmatif; mais souvenez-vous qu’ici toutes mes affirmations ne sont que des raisons de douter. Cherchez la vérité vous-même; pour moi je ne vous promets que de la bonne foi.
Vous ne voyez dans mon exposé que la religion naturelle: il est bien étrange qu’il en faille une autre! Par où connoîtrai-je cette nécessité? De quoi puis-je être coupable en servant Dieu selon les lumieres qu’il donne à mon esprit, & selon les sentimens qu’il inspire à mon cœur? Quelle pureté de morale, quel dogme utile à l’homme, & honorable à son Auteur, puis-je tirer d’une doctrine positive, que je ne puisse tirer sans elle du bon usage de mes facultés? Montrez-moi ce qu’on peut ajouter, pour la gloire de Dieu, pour le bien de la société, & pour mon propre avantage, aux devoirs de la loi naturelle, & quelle vertu vous ferez naître d’un nouveau culte, qui ne soit pas une conséquence du mien? Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la Nature, écoutez la voix intérieure. Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement? Qu’est-ce que les hommes nous diront de plus? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu, en lui donnant les passions humaines. Loin d’éclaircir les notions du grand Être, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent; que loin de les ennoblir ils les avilissent; qu’aux mysteres inconcevables qui l’environnent ils ajoutent des contradictions absurdes; qu’ils rendent l’homme orgueilleux, intolérant, cruel; qu’au lieu d’établir la paix sur la terre, ils y portent le fer & le feu. Je me demande à quoi bon tout cela, sans savoir me répondre. Je n’y vois que les crimes des hommes & les miseres du genre humain.
On me dit qu’il faloit une révélation pour apprendre aux hommes la maniere dont Dieu vouloit être servi; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu’ils ont institués; & l’on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode, & lui a fait dire ce qu’il a voulu. Si l’on n’eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l’homme, il n’y auroit jamais eu qu’une religion sur la terre.
Il faloit un culte uniforme; je le veux bien: mais ce point étoit-il donc si important qu’il falût tout l’appareil de la puissance divine pour l’établir? Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du cœur; & celui-là, quand il est sincere, est toujours uniforme; c’est avoir une vanité bien folle, de s’imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de l’habit du Prêtre, à l’ordre des mots qu’il prononce, aux gestes qu’il fait à l’autel, & à toutes ses génuflexions. Eh! mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit & en vérité: ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s’il doit être uniforme pour le bon ordre, c’est purement une affaire de police; il ne faut point de révélation pour cela.
Je ne commençai pas par toutes ces réflexions. Entraîné par les préjugés de l’éducation, & par ce dangereux amour propre qui veut toujours porter l’homme au-dessus de sa sphere, ne pouvant élever mes foibles conceptions jusqu’au grand Être, je m’efforçois de le rabaisser jusqu’à moi. Je rapprochois les rapports infiniment éloignés, qu’il a mis entre sa nature & la mienne. Je voulois des communications plus immédiates, des instructions plus particulieres; & non content de faire Dieu semblable à l’homme, pour être privilégié moi-même parmi mes semblables, je voulois des lumieres surnaturelles; je voulois un culte exclusif; je voulois que Dieu m’eût dit ce qu’il n’avoit pas dit à d’autres, ou ce que d’autres n’auroient pas entendu comme moi.
Regardant le point où j’étois parvenu, comme le point commun d’où partoient tous les croyans pour arriver à un culte plus éclairé, je ne trouvois dans les dogmes de la religion naturelle que les élémens de toute religion. Je considérois cette diversité de sectes qui regnent sur la terre, & qui s’accusent mutuellement de mensonge & d’erreur; je demandois quelle est la bonne? Chacun me répondoit, c’est la mienne; chacun disoit, moi seul & mes partisans pensons juste, tous les autres sont dans l’erreur. Et comment savez-vous que votre secte est la bonne? Parce que Dieu l’a dit . Et qui vous dit que Dieu l’a dit? Mon Pasteur qui le sait bien. Mon Pasteur me dit d’ainsi croire, & ainsi je crois; il m’assure que tous ceux qui disent autrement que lui mentent, & je ne les écoute pas.
Quoi, pensois-je, la vérité n’est-elle pas une, & ce qui est vrai chez moi peut-il être faux chez vous? Si la méthode de celui qui suit la bonne route & celle de celui qui s’égare est la même, quel mérite ou quel tort a l’un de plus que l’autre? Leur choix est l’effet du hazard, le leur imputer est iniquité; c’est récompenser ou punir, pour être né dans tel ou tel pays. Oser dire que Dieu nous juge ainsi, c’est outrager sa justice.
Ou toutes les religions sont bonnes & agréables à Dieu, ou, s’il en est une qu’il prescrive aux hommes, & qu’il les punisse de méconnoître, il lui a donné des signes certains & manifestes pour être distinguée & connue pour la seule véritable. Ces signes sont de tous les tems & de tous les lieux, également sensibles à tous les hommes, grands & petits, savans & ignorans, Européens, Indiens, Africains, Sauvages. S’il étoit une religion sur la terre hors de laquelle il n’y eût que peine éternelle, & qu’en quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi n’eût pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette religion seroit le plus inique & le plus cruel des tyrans.
Cherchons-nous donc sincérement la vérité? Ne donnons rien au droit de la naissance & à l’autorité des peres & des pasteurs, mais rappellons à l’examen de la conscience & de la raison tout ce qu’ils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier, soumets ta raison; autant m’en peut dire celui qui me trompe; il me faut des raisons pour soumettre ma raison.
Toute la théologie que je puis acquérir de moi-même par l’inspection de l’Univers, & par le bon usage de mes facultés, se borne à ce que je vous ai ci-devant expliqué. Pour en savoir davantage, il faut recourir à des moyens extraordinaires. Ces moyens ne sauroient être l’autorité des hommes: car nul homme n’étant d’une autre espece que moi, tout ce qu’un homme connoit naturellement, je puis aussi le connoître, & un autre homme peut se tromper aussi bien que moi: quand je crois ce qu’il dit, ce n’est pas parce qu’il le dit, mais parce qu’il le prouve. Le témoignage des hommes n’est donc au fond que celui de ma raison même, & n’ajoute rien aux moyens naturels que Dieu m’a donnés de connoître la vérité.
Apôtre de la vérité, qu’avez-vous donc à me dire dont je ne reste pas le juge? Dieu lui-même a parlé; écoutez sa révélation. C’est autre chose. Dieu a parlé! voilà certes un grand mot? Et à qui a-t-il parlé? Il a parlé aux hommes. Pourquoi donc n’en ai-je rien entendu? Il a chargé d’autres hommes de vous rendre sa parole. J’entends: ce sont des hommes qui vont me dire ce que Dieu a dit. J’aimerois mieux avoir entendu Dieu lui-même; il ne lui en auroit pas coûté davantage, & j’aurois été à l’abri de la séduction. Il vous en garantit, en manifestant la mission de ses envoyés. Comment cela? Par des prodiges. Et où sont ces prodiges? Dans des livres. Et qui a fait ces livres? Des hommes. Et qui a vu ces prodiges? Des hommes qui les attestent. Quoi! toujours des témoignages humains? toujours des hommes qui me rapportent ce que d’autres hommes ont rapporté? Que d’hommes entre Dieu & moi! Voyons toutefois, examinons, comparons, vérifions. Ô si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail, l’en aurois-je servi de moins bon cœur?
Considérez, mon ami, dans quelle horrible discussion me voilà engagé; de quelle immense érudition j’ai besoin pour remonter dans les plus hautes antiquités; pour examiner, peser, confronter les prophéties, les révélations, les faits, tous les monumens de foi proposés dans tous les pays du monde, pour en assigner les tems, les lieux, les auteurs, les occasions! Quelle justesse de critique m’est nécessaire pour distinguer les pieces authentiques des pieces supposées; pour comparer les objections aux réponses, les traductions aux originaux; pour juger de l’impartialité des témoins, de leur bon sens, de leurs lumieres; pour savoir si l’on n’a rien supprimé, rien ajouté, rien transposé, changé, falsifié; pour lever les contradictions qui restent, pour juger quel poids doit avoir le silence des adversaires dans les faits allégués contre eux; si ces allégations leur ont été connues; s’ils en ont fait assez de cas pour daigner y répondre; si les livres étoient assez communs pour que les nôtres leur parvinssent; si nous avons été d’assez bonne foi pour donner cours aux leurs parmi nous, & pour y laisser leurs plus fortes objections, telles qu’ils les avoient faites.
Tous ces monumens reconnus pour incontestables, il faut passer ensuite aux preuves de la mission de leurs auteurs; il faut bien savoir les loix des sorts, les probabilités éventives, pour juger quelle prédiction ne peut s’accomplir sans miracle; le génie des langues originales, pour distinguer ce qui est prédiction dans ces langues, & ce qui n’est que figure oratoire; quels faits sont dans l’ordre de la Nature, & quels autres faits n’y sont pas; pour dire jusqu’à quel point un homme adroit peut fasciner les yeux des simples, peut étonner même les gens éclairés; chercher de quelle espece doit être un prodige & quelle authenticité il doit avoir, non-seulement pour être cru, mais pour qu’on soit punissable d’en douter; comparer les preuves des vrais & des faux prodiges, & trouver les regles sûres pour les discerner; dire enfin pourquoi Dieu choisit, pour attester sa parole, des moyens qui ont eux-mêmes si grand besoin d’attestation, comme s’il se jouoit de la crédulité des hommes, & qu’il évitât à dessein les vrais moyens de les persuader.
Supposons que la Majesté divine daigne s’abaisser assez pour rendre un homme l’organe de ses volontés sacrées; est-il raisonnable, est-il juste d’exiger que tout le genre humain obéisse à la voix de ce ministre, sans le lui faire connoître pour tel? Y a-t-il de l’équité à ne lui donner pour toutes lettres de créance, que quelques signes particuliers faits devant peu de gens obscurs, & dont tout le reste des hommes ne saura jamais rien que par ouï-dire? Par tous les pays du monde si l’on tenoit pour vrais tous les prodiges que le peuple & les simples disent avoir vus, chaque secte seroit la bonne, il y auroit plus de prodiges que d’événements naturels; & le plus grand de tous les miracles seroit que, là où il y a des fanatiques persécutés, il n’y eût point de miracles. C’est l’ordre inaltérable de la Nature qui montre le mieux la sage main qui la régit; s’il arrivoit beaucoup d’exceptions, je ne saurois plus qu’en penser; & pour moi, je crois trop en Dieu pour croire à tant de miracles si peu dignes de lui.
Qu’un homme vienne nous tenir ce langage: Mortels, je vous annonce la volonté du Très-Haut; reconnoissez à ma voix celui qui m’envoye. J’ordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s’applanir, aux flots de s’élever, à la terre de prendre un autre aspect: à ces merveilles, qui ne reconnoîtra pas à l’instant le maître de la Nature? Elle n’obéit point aux imposteurs; leurs miracles se font dans des carrefours, dans des déserts, dans des chambres; & c’est là qu’ils ont bon marché d’un petit nombre de spectateurs déjà disposés à tout croire. Qui est-ce qui m’osera dire combien il faut de témoins oculaires pour rendre un prodige digne de foi? Si vos miracles faits pour prouver votre doctrine, ont eux-mêmes besoin d’être prouvés, de quoi servent-ils? autant valoit n’en point faire.