Ces témoignages, bien qu’extérieurs, ne sont point frivoles; ils ne sont point fondés seulement sur l’attrait des sens; ils partent de ce sentiment intime que nous avons tous, que les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes. Qui est-ce qui veut être méprisé des femmes? personne au monde; non pas même celui qui ne veut plus les aimer. Et moi qui leur dis des vérités si dures; croyez-vous que leurs jugemens me soient indifférens? Non, leurs suffrages me sont plus chers que les vôtres, Lecteurs souvent plus femmes qu’elles. En méprisant leurs mœurs, je veux encore honorer leur justice: peu m’importe qu’elles me haïssent, si je les force à m’estimer.
Que de grandes choses on feroit avec ce ressort, si l’on savoit le mettre en œuvre! Malheur au siecle où les femmes perdent leur ascendant, & où leurs jugemens ne font plus rien aux hommes! C’est le dernier degré de la dépravation. Tous les peuples qui ont eu des mœurs ont respecté les femmes. Voyez Sparte, voyez les Germains, voyez Rome; Rome le siége de la gloire & de la vertu, si jamais elles en eurent un sur la terre. C’est-là que les femmes honoroient les exploits des grands Généraux, qu’elles pleuroient publiquement les peres de la patrie, que leurs vœux ou leurs deuils étoient consacrés comme le plus solemnel jugement de la République. Toutes les grandes révolutions y vinrent des femmes; par une femme Rome acquit la liberté, par une femme les Plébéiens obtinrent le Consulat, par une femme finit la tyrannie des Décemvirs, par les femmes Rome assiégée fut sauvée des mains d’un Proscrit. Galans François, qu’eussiez-vous dit en voyant passer cette procession, si ridicule à vos yeux moqueurs? Vous l’eussiez accompagnée de vos huées. Que nous voyons d’un œil différent les mêmes objets! & peut-être avons-nous tous raison. Formez ce cortege de belles Dames Françoises; je n’en connois point de plus indécent: mais composez-le de Romaines, vous aurez, tous, les yeux des Volsques, & le cœur de Coriolan.
Je dirai davantage, & je soutiens que la vertu n’est pas moins favorable à l’amour qu’aux autres droits de la nature, & que l’autorité des maîtresses n’y gagne pas moins que celle des femmes & des meres. Il n’y a point de véritable amour sans enthousiasme, & point d’enthousiasme sans un objet de perfection réel ou chimérique, mais toujours existant dans l’imagination. De quoi s’enflammeront des amans pour qui cette perfection n’est plus rien, & qui ne voient dans ce qu’ils aiment que l’objet du plaisir des sens? Non, ce n’est pas ainsi que l’ame s’échauffe, & se livre à ces transports sublimes qui font le délire des amans & le charme de leur passion. Tout n’est qu’illusion dans l’amour, je l’avoue; mais ce qui est réel, ce sont les sentimens dont il nous anime pour le vrai beau qu’il nous fait aimer. Ce beau n’est point dans l’objet qu’on aime, il est l’ouvrage de nos erreurs. Eh! qu’importe? En sacrifie-t-on moins tous ses sentimens bas à ce modele imaginaire? En pénetre-t-on moins son cœur des vertus qu’on prête à ce qu’il chérit? S’en détache-t-on moins de la bassesse du moi humain? Où est le véritable amant qui n’est pas prêt à immoler sa vie à sa maîtresse, & où est la passion sensuelle & grossiere dans un homme qui veut mourir? Nous nous moquons des Paladins! c’est qu’ils connoissoient l’amour, & que nous ne connoissons plus que la débauche. Quand ces maximes romanesques commencerent à devenir ridicules, ce changement fut moins l’ouvrage de la raison que celui des mauvaises mœurs.
Dans quelque siecle que ce soit les relations naturelles ne changent point; la convenance ou disconvenance qui en résulte reste la même, les préjugés sous le vain nom de raison n’en changent que l’apparence. Il sera toujours grand & beau de régner sur soi, fut-ce pour obéir à des opinions fantastiques; & les vrais motifs d’honneur parleront toujours au cœur de toute femme de jugement, qui saura chercher dans son état le bonheur de la vie. La chasteté doit être une vertu délicieuse pour une belle femme qui a quelque élévation dans l’ame. Tandis qu’elle voit toute la terre à ses pieds, elle triomphe de tout & d’elle-même: elle s’éleve dans son propre cœur un trône auquel tout vient rendre hommage; les sentimens tendres ou jaloux, mais toujours respectueux, des deux sexes, l’estime universelle & la sienne propre, lui paient sans cesse en tribut de gloire les combats de quelques instans. Les privations sont passageres, mais le prix en est permanent; quelle jouissance pour une ame noble, que l’orgueil de la vertu jointe à la beauté! Réalisez une héroïne de Roman, elle goûtera des voluptés plus exquises que les Laïs & les Cléopatres; & quand beauté ne sera plus, sa gloire & ses plaisirs resteront encore; elle seule saura jouir du passé.
Plus les devoirs sont grands & pénibles, plus les raisons sur lesquelles on les fonde doivent être sensibles & fortes. Il y a un certain langage dévot dont, sur les sujets les plus graves, on rebat les oreilles des jeunes personnes sans produire la persuasion. De ce langage trop disproportionné à leurs idées, & du peu de cas qu’elles en font en secret, naît la facilité de céder à leurs penchans, faute de raisons d’y résister tirées des choses mêmes. Une fille élevée sagement & pieusement, a sans doute de fortes armes contre les tentations, mais celle dont on nourrit uniquement le cœur ou plutôt les oreilles du jargon mystique, devient infailliblement la proie du premier séducteur adroit qui l’entreprend. Jamais une jeune & belle personne ne méprisera son corps, jamais elle ne s’affligera de bonne foi des grands péchés que sa beauté fait commettre, jamais elle ne pleurera sincerement & devant Dieu d’être un objet de convoitise, jamais elle ne pourra croire en secret que le plus doux sentiment du cœur soit une invention de Satan. Donnez-lui d’autres raisons en-dedans & pour elle-même; car celles-là ne pénétreront pas. Ce sera pis encore si l’on met, comme on n’y manque gueres, de la contradiction dans ses idées, & qu’après l’avoir humiliée en avilissant son corps & ses charmes comme la souillure du péché, on lui fasse ensuite respecter comme le temple de Jesus-Christ, ce même corps qu’on lui a rendu si méprisable. Les idées trop sublimes & trop basses sont également insuffisantes & ne peuvent s’associer: il faut une raison à la portée du sexe & de l’âge. La considération du devoir n’a de force qu’autant qu’on y joint des motifs qui nous portent à le remplir.
Quæ quia non liceat non facit, illa facit.
On ne se douteroit pas que c’est Ovide qui porte un jugement si sévère.
Voulez-vous donc inspirer l’amour des bonnes mœurs aux jeunes personnes? sans leur dire incessamment, soyez sages, donnez-leur un grand intérêt à l’être; faites leur sentir tout le prix de la sagesse, & vous la leur ferez aimer. Il ne suffit pas de prendre cet intérêt au loin dans l’avenir; montrez-le-leur dans le moment même, dans les relations de leur âge, dans le caractere de leurs amans. Dépeignez-leur l’homme de bien, l’homme de mérite; apprenez-leur à le reconnoître, à l’aimer, & à l’aimer pour elles; prouvez-leur qu’amies, femmes, ou maîtresses, cet homme seul peut les rendre heureuses. Amenez la vertu par la raison: faites-leur sentir que l’empire de leur sexe & tous ses avantages ne tiennent pas seulement à sa bonne conduite, à ses mœurs, mais encore à celles des hommes; qu’elles ont peu de prise sur des ames viles & basses, & qu’on ne sait servir sa maîtresse que comme on sait servir sa vertu. Soyez sûre qu’alors en leur dépeignant les mœurs de nos jours, vous leur en inspirerez un dégoût sincere; en leur montrant les gens à la mode vous les leur ferez mépriser, vous ne leur donnerez qu’éloignement pour leurs maximes, aversion pour leurs sentimens, dédain pour leurs vaines galanteries; vous leur ferez naître une ambition plus noble, celle de régner sur des ames grandes & fortes, celle des femmes de Sparte, qui étoit de commander à des hommes. Une femme hardie, effrontée, intrigante, qui ne sait attirer ses amans que par la coquetterie, ni les conserver que par les faveurs, les fait obéir comme des valets dans les choses serviles & communes; dans les choses importantes & graves elle est sans autorité sur eux. Mais la femme à la fois honnête, aimable & sage, celle qui force les siens à la respecter, celle qui a de la réserve & de la modestie, celle, en un mot, qui soutient l’amour par l’estime, les envoie d’un signe au bout du monde, au combat, à la gloire, à la mort, où il lui plaît; cet empire est beau, ce me semble, & vaut bien la peine d’être acheté.
Voilà dans quel esprit Sophie a été élevée, avec plus de soin que de peine, & plutôt en suivant son goût qu’en le gênant. Disons maintenant un mot de sa personne, selon le portrait que j’en ai fait à Émile, & selon qu’il imagine lui-même l’épouse qui peut le rendre heureux.
Je ne dirai jamais trop que je laisse à part les prodiges. Émile n’en est pas un, Sophie n’en est pas un non plus. Émile est homme, & Sophie est femme; voilà toute leur gloire. Dans la confusion des sexes qui regne entre nous, c’est presque un prodige d’être du sien.
Sophie est bien née, elle est d’un bon naturel; elle a le cœur très-sensible, & cette extrême sensibilité lui donne quelquefois une activité d’imagination difficile à modérer. Elle a l’esprit moins juste que pénétrant, l’humeur facile & pourtant inégale, la figure commune, mais agréable; une physionomie qui promet une ame & qui ne ment pas; on peut l’aborder avec indifférence, mais non pas la quitter sans émotion. D’autres ont de bonnes qualités qui lui manquent; d’autres ont à plus grande mesure celles qu’elle a; mais nulle n’a des qualités mieux assorties pour faire un heureux caractere. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes; & si elle étoit plus parfaite, elle plairoit beaucoup moins.
Sophie n’est pas belle, mais auprès d’elle les hommes oublient les belles femmes, & les belles femmes sont mécontentes d’elles-mêmes. À peine est-elle jolie au premier aspect, mais plus on la voit & plus elle s’embellit; elle gagne où tant d’autres perdent, & ce qu’elle gagne elle ne le perd plus. On peut avoir de plus beaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante; mais on ne saurait avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche, un pied plus mignon, un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse, elle charme, & l’on ne sauroit dire pourquoi.
Sophie aime la parure & s’y connoît; sa mere n’a point d’autre femme-de-chambre qu’elle: elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage, mais elle hait les riches habillemens; on voit toujours dans le sien la simplicité jointe à l’élégance; elle n’aime point ce qui brille, mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode, mais elle sait à merveille celles qui lui sont favorables. Il n’y a pas une jeune personne qui paroisse mise avec moins de recherche, & dont l’ajustement soit plus recherché; pas une piece du sien n’est prise au hazard, & l’art ne paroît dans aucune. Sa parure est très-modeste en apparence & très-coquette en effet; elle n’étale point ses charmes; elle les couvre, mais en les couvrant elle sait les faire imaginer. En la voyant on dit: voilà une fille modeste & sage; mais tant qu’on reste auprès d’elle, les yeux & le cœur errent sur toute sa personne, sans qu’on puisse les en détacher, & l’on diroit que tout cet ajustement si simple n’est mis à sa place, que pour en être ôté piece à piece par l’imagination.
Sophie a des talens naturels; elle les sent & ne les a pas négligés; mais n’ayant pas été à portée de mettre beaucoup d’art à leur culture, elle s’est contentée d’exercer sa jolie voix à chanter juste & avec goût, ses petits pieds à marcher légérement, facilement, avec grace, à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gêne & sans mal-adresse. Du reste, elle n’a eu de maître à chanter que son pere, de maîtresse à danser que sa mere, & un organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d’accompagnement qu’elle a depuis cultivé seule. D’abord elle ne songeoit qu’à faire paroître sa main avec avantage sur ces touches noires; ensuite elle trouva que le son aigre & sec du clavecin rendoit plus doux le son de la voix; peu-à-peu elle devint sensible à l’harmonie; enfin en grandissant elle a commencé de sentir les charmes de l’expression, & d’aimer la musique pour elle-même. Mais c’est un goût plutôt qu’un talent; elle ne sait point déchiffrer un air sur la note.
Ce que Sophie sait le mieux, & qu’on lui a fait apprendre avec le plus de soin, ce sont les travaux de son sexe, même ceux dont on ne s’avise point, comme de tailler & coudre ses robes. Il n’y a pas un ouvrage à l’aiguille qu’elle ne sache faire & qu’elle ne fasse avec plaisir; mais le travail qu’elle préfere à tout autre est la dentelle, parce qu’il n’y en a pas un qui donne une attitude plus agréable, & où les doigts s’exercent avec plus de grace & de légereté. Elle s’est appliquée aussi à tous les détails du ménage. Elle entend la cuisine & l’office; elle sait le prix des denrées, elle en connoît les qualités; elle sait fort bien tenir les comptes; elle sert de maître-d’hôtel à sa mere. Faite pour être un jour mere de famille elle-même, en gouvernant la maison paternelle, elle apprend à gouverner la sienne; elle peut suppléer aux fonctions des domestiques & le fait toujours volontiers. On ne sait jamais bien commander que ce qu’on sait exécuter soi-même: c’est la raison de sa mere pour l’occuper ainsi; pour Sophie, elle ne va pas si loin. Son premier devoir est celui de fille, & c’est maintenant le seul qu’elle songe à remplir. Son unique vue est de servir sa mere, de la soulager d’une partie de ses soins. Il est pourtant vrai qu’elle ne les remplit pas tous avec un plaisir égal. Par exemple, quoiqu’elle soit gourmande, elle n’aime pas la cuisine: le détail en a quelque chose qui la dégoûte; elle n’y trouve jamais assez de propreté. Elle est là-dessus d’une délicatesse extrême, & cette délicatesse poussée à l’excès est devenue un de ses défauts: elle laisseroit plutôt aller tout le dîné par le feu, que de tacher sa manchette. Elle n’a jamais voulu de l’inspection du jardin par la même raison. La terre lui paroît mal-propre; sitôt qu’elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odeur.
Elle doit ce défaut aux leçons de sa mere. Selon elle, entre les devoirs de la femme, un des premiers est la propreté; devoir spécial, indispensable, imposé par la nature; il n’y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu’une femme mal-propre, & le mari qui s’en dégoûte n’a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir à sa fille dès son enfance, elle en a tant exigé de propreté sur sa personne, tant pour ses hardes, pour son appartement, pour son travail, pour sa toilette, que toutes ces attentions, tournées en habitude prennent une assez grande partie de son tems & président encore à l’autre; en sorte que bien faire ce qu’elle fait, n’est que le second de ses soins; le premier est toujours de le faire proprement.
Cependant tout cela n’a point dégénéré en vaine affectation ni en mollesse; les rafinements du luxe n’y sont pour rien. Jamais il n’entra dans son appartement que de l’eau simple; elle ne connoît d’autre parfum que celui des fleurs, & jamais son mari n’en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l’attention qu’elle donne à l’extérieur ne lui fait pas oublier qu’elle doit sa vie & son tems à des soins plus nobles: elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l’ame; Sophie est bien plus que propre, elle est pure.
J’ai dit que Sophie étoit gourmande. Elle l’étoit naturellement; mais elle est devenue sobre par habitude, & maintenant elle l’est par vertu. Il n’en est pas des filles comme des garçons, qu’on peut jusqu’à certain point gouverner par la gourmandise. Ce penchant n’est point sans conséquence pour le sexe; il est trop dangereux de le lui laisser. La petite Sophie dans son enfance entrant seule dans le cabinet de sa mere, n’en revenoit pas toujours à vuide, & n’étoit pas d’une fidélité à toute épreuve sur les dragées & sur les bonbons. Sa mere la surprit, la reprit, la punit, la fit jeûner. Elle vint enfin à bout de lui persuader que les bonbons gâtoient les dents, & que de trop manger grossissoit la taille. Ainsi Sophie se corrigea; en grandissant elle a pris d’autres goûts qui l’ont détournée de cette sensualité basse. Dans les femmes, comme dans les hommes, sitôt que le cœur s’anime, la gourmandise n’est plus un vice dominant. Sophie a conservé le goût propre de son sexe; elle aime le laitage & les sucreries; elle aime la pâtisserie & les entre-mets, mais fort peu la viande; elle n’a jamais goûté ni vin ni liqueurs fortes. Au surplus, elle mange de tout très-médiocrement; son sexe moins laborieux que le nôtre a moins besoin de réparation. En toute chose elle aime ce qui est bon & le sait goûter; elle sait aussi s’accommoder de ce qui ne l’est pas, sans que cette privation lui coûte.
Sophie a l’esprit agréable sans être brillant, & solide sans être profond, un esprit dont on ne dit rien, parce qu’on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu’à soi. Elle a toujours celui qui plaît aux gens qui lui parlent, quoiqu’il ne soit pas fort orné, selon l’idée que nous avons de la culture de l’esprit des femmes: car le sien ne s’est point formé par la lecture; mais seulement par les conversations de son pere & de sa mere, par ses propres réflexions, & par les observations qu’elle a faites dans le peu de monde qu’elle a vu. Sophie a naturellement de la gaieté: elle étoit même folâtre dans son enfance, mais peu-à-peu sa mere a pris soin de réprimer ses airs évaporés, de peur que bientôt un changement trop subit n’instruisît du moment qui l’avoit rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste & réservée même avant le tems de l’être; & maintenant que ce tems est venu, il lui est plus aisé de garder le ton qu’elle a pris, qu’il ne lui seroit de le prendre sans indiquer la raison de ce changement: c’est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reste d’habitude à des vivacités de l’enfance, puis tout-d’un-coup rentrer en elle-même, se taire, baisser les yeux & rougir: il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux âges participe un peu de chacun des deux.
Sophie est d’une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité d’humeur, mais elle a trop de douceur pour que cette sensibilité soit fort importune aux autres; c’est à elle seule qu’elle fait du mal. Qu’on dise un seul mot qui la blesse, elle ne boude pas, mais son cœur se gonfle; elle tâche de s’échapper pour aller pleurer. Qu’au milieu de ses pleurs son pere ou sa mere la rappelle & dise un seul mot, elle vient à l’instant jouer & rire en s’essuyant adroitement les yeux, & tâchant d’étouffer ses sanglots.
Elle n’est pas, non plus, tout-à-fait exempte de caprice. Son humeur, un peu trop poussée, dégénere en mutinerie, & alors elle est sujette à s’oublier. Mais laissez-lui le tems de revenir à elle, & sa maniere d’effacer son tort lui en fera presque un mérite. Si on la punit, elle est docile & soumise, & l’on voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien, jamais elle ne manque de la réparer d’elle-même, mais si franchement & de si bonne grace, qu’il n’est pas possible d’en garder la rancune. Elle baiseroit la terre devant le dernier domestique, sans que cet abaissement lui fît la moindre peine, & sitôt qu’elle est pardonnée, sa joie & ses caresses montrent de quel poids son bon cœur est soulagé. En un mot, elle souffre avec patience les torts des autres & répare avec plaisir les siens. Tel est l’aimable naturel de son sexe avant que nous l’ayons gâté. La femme est faite pour céder à l’homme & pour supporter même son injustice; vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point. Le sentiment intérieur s’éleve & se révolte en eux contre l’injustice; la Nature ne les fit pas pour la tolérer.
Pelidæ stomacaux cederegravem Pelidæ stomachum cedere nescii.
Sophie a de la religion, mais une religion raisonnable & simple, peu de dogmes & moins de pratiques de dévotion, ou plutôt, ne connoissant de pratique essentielle que la morale, elle dévoue sa vie entiere à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les instructions que ses parens lui ont données sur ce sujet, ils l’ont accoutumée à une soumission respectueuse, en lui disant toujours: “ Ma fille, ces connoissances ne sont pas de votre âge; votre mari vous en instruira quand il sera tems ”. Du reste, au lieu de longs discours de piété, ils se contentent de la lui prêcher par leur exemple, & cet exemple est gravé dans son cœur.
Sophie aime la vertu; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle l’aime parce qu’il n’y a rien de si beau que la vertu; elle l’aime, parce que la vertu fait la gloire de la femme, & qu’une femme vertueuse lui paroît presque égale aux Anges; elle l’aime comme la seule route du vrai bonheur, & parce qu’elle ne voit que misere, abandon, malheur, ignominie dans la vie d’une femme déshonnête, elle l’aime enfin comme chere à son respectable pere, à sa tendre & digne mere; non contens d’être heureux de leur propre vertu, ils veulent l’être aussi de la sienne, & son premier bonheur à elle-même est l’espoir de faire le leur. Tous ces sentimens lui inspirent un enthousiasme qui lui éleve l’ame, & tient tous ses petits penchans asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu’à son dernier soupir; elle l’a juré dans le fond de son ame, & elle l’a juré dans un tems où elle sentoit déjà tout ce qu’un tel serment coûte à tenir; elle l’a juré quand elle en auroit dû révoquer l’engagement, si ses sens étoient faits pour régner sur elle.
Sophie n’a pas le bonheur d’être une aimable Françoise, froide par tempérament & coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire, cherchant l’amusement et non le plaisir. Le seul besoin d’aimer la dévore, il vient la distraire & troubler son cœur dans les fêtes; elle a perdu son ancienne gaieté; les folâtres jeux ne sont plus faits pour elle; loin de craindre l’ennui de la solitude elle la cherche: elle y pense à celui qui doit la lui rendre douce; tous les indifférens l’importunent; il ne lui faut pas une cour, mais un amant; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme, & lui plaire toujours, que d’élever en sa faveur le cri de la mode qui dure un jour, & le lendemain se change en huée.
Les femmes ont le jugement plutôt formé que les hommes, étant sur la défensive presque dès leur enfance, & chargées d’un dépôt difficile à garder, le bien & le mal leur sont nécessairement plutôt connus. Sophie, précoce en tout, parce que son tempérament la porte à l’être, a aussi le jugement plutôt formé que d’autres filles de son âge. Il n’y a rien à cela de fort extraordinaire: la maturité n’est pas par-tout la même en même-tems.
Sophie est instruite des devoirs & des droits de son sexe & du nôtre. Elle connoît les défauts des hommes & les vices des femmes; elle connoît aussi les qualités, les vertus contraires, & les a toutes empreintes au fond de son cœur. On ne peut pas avoir une plus haute idée de l’honnête femme que celle qu’elle en a conçue, & cette idée ne l’épouvante point: mais elle pense avec plus de complaisance à l’honnête homme, à l’homme de mérite; elle sent qu’elle est faite pour cet homme-là, qu’elle en est digne, qu’elle peut lui rendre le bonheur qu’elle recevra de lui; elle sent qu’elle saura bien le reconnoître; il ne s’agit que de le trouver.
Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes, comme ils le sont du mérite des femmes; cela est de leur droit réciproque, & ni les uns ni les autres ne l’ignorent. Sophie connoît ce droit & en use, mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse, à son inexpérience, à son état; elle ne juge que des choses qui sont à sa portée, & elle n’en juge que quand cela sert à développer quelque maxime utile. Elle ne parle des absens qu’avec la plus grande circonspection, sur-tout si ce sont des femmes. Elle pense que ce qui les rend médisantes & satyriques, est de parler de leur sexe: tant qu’elles se bornent à parler du nôtre, elles ne sont qu’équitables. Sophie s’y borne donc. Quant aux femmes, elle n’en parle jamais que pour en dire le bien qu’elle sait: c’est un honneur qu’elle croit devoir à son sexe; & pour celles dont elle ne sait aucun bien à dire, elle n’en dit rien du tout & cela s’entend.
Sophie a peu d’usage du monde; mais elle est obligeante, attentive, & met de la grace à tout ce qu’elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d’art. Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules, qui n’est point asservie aux modes, qui ne change point avec elles, qui ne fait rien par usage, mais qui vient d’un vrai desir de plaire, & qui plaît. Elle ne sait point les complimens triviaux, & n’en invente point de plus recherchés; elle ne dit pas qu’elle est très-obligée, qu’on lui fait beaucoup d’honneur, qu’on ne prenne pas la peine, &c. Elle s’avise encore moins de tourner des phrases. Pour une attention, pour une politesse établie, elle répond par une révérence ou par un simple, je vous remercie; mais ce mot dit de sa bouche en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse parler son cœur, & ce n’est pas un compliment qu’il trouve. Elle n’a jamais souffert que l’usage françois l’asservît au joug des simagrées, comme d’étendre sa main en passant d’une chambre à l’autre, sur un bras sexagénaire qu’elle auroit grande envie de soutenir. Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service, elle laisse l’officieux bras sur l’escalier & s’élance en deux sauts dans la chambre, en disant qu’elle n’est pas boiteuse. En effet, quoiqu’elle ne soit pas grande, elle n’a jamais voulu de talons hauts: elle a les pieds assez petits pour s’en passer.
Non-seulement elle se tient dans le silence & dans le respect avec les femmes, mais même avec les hommes mariés, ou beaucoup plus âgés qu’elle; elle n’acceptera jamais de place au-dessus d’eux que par obéissance, & reprendra la sienne au-dessous sitôt qu’elle le pourra; car elle sait que les droits de l’âge vont avant ceux du sexe, comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse, qui doit être honorée avant tout.
Avec les jeunes gens de son âge, c’est autre chose; elle a besoin d’un ton différent pour leur en imposer, & elle sait le prendre sans quitter l’air modeste qui lui convient. S’ils sont modestes & réservés eux-mêmes, elle gardera volontiers avec eux l’aimable familiarité de la jeunesse; leurs entretiens pleins d’innocence seront badins, mais décens; s’ils deviennent sérieux, elle veut qu’ils soient utiles; s’ils dégénèrent en fadeurs, elle les fera bientôt cesser, car elle méprise sur-tout le petit jargon de la galanterie, comme très-offensant pour son sexe. Elle sait bien que l’homme qu’elle cherche n’a pas ce jargon-là, & jamais elle ne souffre volontiers d’un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractere empreint au fond du cœur. La haute opinion qu’elle a des droits de son sexe, la fierté d’ame que lui donne la pureté de ses sentimens, cette énergie de la vertu qu’elle sent en elle-même, & qui la rend respectable à ses propres yeux, lui font écouter avec indignation les propos doucereux dont on prétend l’amuser. Elle ne les reçoit point avec une colere apparente, mais avec un ironique applaudissement qui déconcerte, ou d’un ton froid auquel on ne s’attend point.
Qu’un beau Phébus lui débite ses gentillesses, la loue avec esprit sur le sien, sur sa beauté, sur ses graces, sur le prix du bonheur de lui plaire, elle est fille à l’interrompre, en lui disant poliment: “ Monsieur, j’ai grand’peur de savoir ces choses là mieux que vous; si nous n avons rien de plus curieux à nous dire, je crois que nous pouvons finir ici l’entretien ”. Accompagner ces mots d’une grande révérence, & puis se trouver à vingt pas de lui n’est pour elle que l’affaire d’un instant. Demandez à vos agréables s’il est aisé d’étaler son caquet avec un esprit aussi rebours que celui-là.