SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Ce n’est pas pourtant qu’elle n’aime fort à être louée, pourvu que ce soit tout de bon, & qu’elle puisse croire qu’on pense en effet le bien qu’on lui dit d’elle. Pour paroître touché de son mérite, il faut commencer par en montrer. Un hommage fondé sur l’estime peut flatter son cœur altier, mais tout galant persiflage est toujours rebuté; Sophie n’est pas faite pour exercer les petits talens d’un baladin.

Avec une si grande maturité de jugement & formée à tous égards comme une fille de vingt ans, Sophie, à quinze ne sera point traitée en enfant par ses parens. À peine appercevront-ils en elle la premiere inquiétude de la jeunesse, qu’avant le progrès ils se hâteront d’y pourvoir; ils lui tiendront des discours tendres & sensés. Les discours tendres & sensés sont de son âge & de son caractere. Si ce caractere est tel que je l’imagine, pourquoi son pere ne lui parleroit-il pas à-peu-près ainsi: “ Sophie, vous voilà grande fille, & ce n’est pas pour l’être toujours qu’on le devient. Nous voulons que vous soyez heureuse; c’est pour nous que nous le voulons, parce que notre bonheur dépend du vôtre. Le bonheur d’une honnête fille est de faire celui d’un honnête homme; il faut donc penser à vous marier; il y faut penser de bonne heure, car du mariage dépend le sort de la vie, & l’on n’a jamais trop de tems pour y penser.

” Rien n’est plus difficile que le choix d’un bon mari, si ce n’est peut-être celui d’une bonne femme. Sophie, vous serez cette femme rare, vous serez la gloire de notre vie & le bonheur de nos vieux jours: mais de quelque mérite que vous soyez pourvue, la terre ne manque pas d’hommes qui en ont encore plus que vous. Il n’y en a pas un qui ne dût s’honorer de vous obtenir, il y en a beaucoup qui vous honoreroient davantage. Dans ce nombre, il s’agit d’en trouver un qui vous convienne, de le connoître & de vous faire connoître de lui.

” Le plus grand bonheur du mariage dépend de tant de convenances, que c’est une folie de les vouloir toutes rassembler. Il faut d’abord s’assurer des plus importantes; quand les autres s’y trouvent, on s’en prévaut; quand elles manquent, on s’en passe. Le bonheur parfait n’est pas sur la terre; mais le plus grand des malheurs & celui qu’on peut toujours éviter, est d’être malheureux par sa faute.

” Il y a des convenances naturelles, il y en a d’institution, il y en a qui ne tiennent qu’à l’opinion seule. Les parens sont juges des deux dernieres especes, les enfans seuls le sont de la premiere. Dans les mariages qui se font par l’autorité des peres, on se regle uniquement sur les convenances d’institution & d’opinion; ce ne sont pas les personnes qu’on marie, ce sont les conditions & les biens; mais tout cela peut changer, les personnes seules restent toujours, elles se portent par-tout avec elles; en dépit de la fortune, ce n’est que par les rapports personnels qu’un mariage peut être heureux ou malheureux.

” Votre mere étoit de condition, j’étois riche; voilà les seules considérations qui porterent nos parents à nous unir. J’ai perdu mes biens, elle a perdu son nom; oubliée de sa famille, que lui sert aujourd’hui d’être née Demoiselle? Dans nos désastres, l’union de nos cœurs nous a consolés de tout; la conformité de nos goûts nous a fait choisir cette retraite; nous y vivons heureux dans la pauvreté, nous nous tenons lieu de tout l’un à l’autre: Sophie est notre trésor commun; nous bénissons le Ciel de nous avoir donné celui-là, & de nous avoir ôté tout le reste. Voyez, mon enfant, où nous a conduits la Providence; les convenances qui nous firent marier sont évanouies; nous ne sommes heureux que par celles que l’on compta pour rien.

” C’est aux époux à s’assortir. Le penchant mutuel doit être leur premier lien: leurs yeux, leurs cœurs doivent être leurs premiers guides; car comme leur premier devoir, étant unis, est de s’aimer, & qu’aimer ou n’aimer pas ne dépend point de nous-mêmes, ce devoir en emporte nécessairement un autre, qui est de commencer par s’aimer avant de s’unir. C’est-là le droit de la nature que rien ne peut abroger: ceux qui l’ont gênée par tant de loix civiles, ont eu plus d’égard à l’ordre apparent qu’au bonheur du mariage & aux mœurs des Citoyens. Vous voyez, ma Sophie, que nous ne vous prêchons pas une morale difficile. Elle ne tend qu’à vous rendre maîtresse de vous-même, & à nous en rapporter à vous sur le choix de votre époux.

” Après vous avoir dit nos raisons pour vous laisser une entiere liberté, il est juste de vous parler aussi des vôtres pour en user avec sagesse. Ma fille, vous êtes bonne & raisonnable, vous avez de la droiture & de la piété, vous avez les talens qui conviennent à d’honnêtes femmes, & vous n’êtes pas dépourvue d’agrémens; mais vous êtes pauvre; vous avez les biens les plus estimables, & vous manquez de ceux qu’on estime le plus. N’aspirez donc qu’à ce que vous pouvez obtenir, & réglez votre ambition, non sur vos jugemens ni sur les nôtres, mais sur l’opinion des hommes. S’il n’étoit question que d’une égalité de mérite, j’ignore à quoi je devrois borner vos espérances: mais ne les élevez point au-dessus de votre fortune, & n’oubliez pas qu’elle est au plus bas rang. Bien qu’un homme digne de vous ne compte pas cette inégalité pour un obstacle, vous devez faire alors ce qu’il ne fera pas: Sophie doit imiter sa mere, & n’entrer que dans une famille qui s’honore d’elle. Vous n’avez point vu notre opulence, vous êtes née durant notre pauvreté; vous nous la rendez douce & vous la partagez sans peine. Croyez-moi, Sophie, ne cherchez point des biens dont nous bénissons le Ciel de nous avoir délivrés; nous n’avons goûté le bonheur qu’après avoir perdu la richesse.

” Vous êtes trop aimable pour ne plaire à personne, & votre misere n’est pas telle qu’un honnête homme se trouve embarrassé de vous. Vous serez recherchée, & vous pourrez l’être de gens qui ne vous vaudront pas. S’ils se montroient à vous tels qu’ils sont, vous les estimeriez ce qu’ils valent; tout leur faste ne vous en imposeroit pas long-tems; mais quoique vous ayez le jugement bon & que vous vous connoissiez en mérite, vous manquez d’expérience & vous ignorez jusqu’où les hommes peuvent se contrefaire. Un fourbe adroit peut étudier vos goûts pour vous séduire, & feindre auprès de vous des vertus qu’il n’aura point. Il vous perdroit, Sophie, avant que vous vous en fussiez apperçue, & vous ne connoîtriez votre erreur que pour la pleurer. Le plus dangereux de tous les piéges, & le seul que la raison ne peut éviter, est celui des sens; si jamais vous avez le malheur d’y tomber, vous ne verrez plus qu’illusions & chimeres; vos yeux se fascineront, votre jugement se troublera, votre volonté sera corrompue, votre erreur même vous sera chere, & quand vous seriez en état de la connoître, vous n’en voudriez pas revenir. Ma fille, c’est à la raison de Sophie que je vous livre; je ne vous livre point au penchant de son cœur. Tant que vous serez de sang-froid, restez votre propre juge; mais sitôt que vous aimerez, rendez à votre mere le soin de vous.

” Je vous propose un accord qui vous marque notre estime & rétablisse entre nous l’ordre naturel. Les parens choisissent l’époux de leur fille & ne la consultent que pour la forme; tel est l’usage. Nous ferons entre nous tout le contraire; vous choisirez, & nous serons consultés. Usez de votre droit, Sophie; usez-en librement & sagement. L’époux qui vous convient doit être de votre choix & non pas du nôtre; mais c’est à nous de juger si vous ne vous trompez pas sur les convenances, & si sans le savoir vous ne faites point autre chose que ce que vous voulez. La naissance, les biens, le rang, l’opinion, n’entreront pour rien dans nos raisons. Prenez un honnête homme dont la personne vous plaise & dont le caractere vous convienne, quel qu’il soit d’ailleurs, nous l’acceptons pour notre gendre. Son bien sera toujours assez grand, s’il a des bras, des mœurs, & qu’il aime sa famille. Son rang sera toujours assez illustre, s’il l’ennoblit par la vertu. Quand toute la terre nous blâmeroit, qu’importe? nous ne cherchons pas l’approbation publique, il nous suffit de votre bonheur. ” Lecteurs, j’ignore quel effet feroit un pareil discours sur les filles élevées à votre maniere. Quant à Sophie, elle pourra n’y pas répondre par des paroles. La honte et l’attendrissement ne la laisseroient pas aisément s’exprimer: mais je suis bien sûr qu’il restera gravé dans son cœur le reste de sa vie, & que si l’on peut compter sur quelque résolution humaine, c’est sur celle qu’il lui fera faire d’être digne de l’estime de ses parens.

Mettons la chose au pis, & donnons-lui un tempérament ardent qui lui rende pénible une longue attente. Je dis que son jugement, ses connoissances, son goût, sa délicatesse, & sur-tout les sentimens dont son cœur a été nourri dans son enfance, opposeront à l’impétuosité de ses sens un contre-poids qui lui suffira pour les vaincre, ou du moins pour leur résister long-tems. Elle mourroit plutôt martyre de son état, que d’affliger ses parens, d’épouser un homme sans mérite, & de s’exposer aux malheurs d’un mariage mal assorti. La liberté même qu’elle a reçue ne fait que lui donner une nouvelle élévation d’ame, & la rendre plus difficile sur le choix de son maître. Avec le tempérament d’une Italienne & la sensibilité d’une Angloise, elle a pour contenir son cœur & ses sens la fierté d’une Espagnole, qui, même en cherchant un amant, ne trouve pas aisément celui qu’elle estime digne d’elle.

Il n’appartient pas à tout le monde de sentir quel ressort l’amour des choses honnêtes peut donner à l’ame, & quelle force on peut trouver en soi quand on veut être sincerement vertueux. Il y a des gens à qui tout ce qui est grand paroît chimérique, & qui dans leur basse & vile raison, ne connoîtront jamais ce que peut sur les passions humaines la folie même de la vertu. Il ne faut parler à ces gens là que par des exemples: tant pis pour eux s’ils s’obstinent à les nier. Si je leur disois que Sophie n’est point un être imaginaire, que son nom seul est de mon invention, que son éducation, ses mœurs, son caractere, sa figure même ont réellement existé, & que sa mémoire coûte encore des larmes à toute une honnête famille, sans doute ils n’en croiroient rien: mais enfin, que risquerai-je d’achever sans détour l’histoire d’une fille si semblable à Sophie, que cette histoire pourroit être la sienne sans qu’on dût en être surpris? Qu’on la croie véritable ou non, peu importe; j’aurai, si l’on veut, raconté des fictions, mais j’aurai toujours expliqué ma méthode, j’irai toujours à mes fins.

La jeune personne, avec le tempérament dont je viens de charger Sophie, avoit d’ailleurs avec elle toutes les conformités qui pouvoient lui en faire mériter le nom, & je le lui laisse. Après l’entretien que j’ai rapporté, son pere & sa mere jugeant que les partis ne viendroient pas s’offrir dans le hameau qu’ils habitoient, l’envoyerent passer un hiver à la ville, chez une tante qu’on instruisit en secret du sujet de ce voyage. Car la fiere Sophie portoit au fond de son cœur le noble orgueil de savoir triompher d’elle, & quelque besoin qu’elle eût d’un mari, elle fût morte fille plutôt que de se résoudre à l’aller chercher.

Pour répondre aux vues de ses parens, sa tante la présenta dans les maisons, la mena dans les sociétés, dans les fêtes; lui fit voir le monde, ou plutôt l’y fit voir, car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu’elle ne fuyoit pas les jeunes gens d’une figure agréable qui paroissoient décens et modestes. Elle avoit dans sa réserve même un certain art de les attirer, qui ressembloit assez à de la coquetterie: mais après s’être entretenue avec eux deux ou trois fois elle s’en rebutoit. Bientôt à cet air d’autorité qui sembloit accepter les hommages, elle substituoit un maintien plus humble & une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même, elle ne leur laissoit plus l’occasion de lui rendre le moindre service: c’étoit dire qu’elle ne vouloit pas être leur maîtresse.

Jamais les cœurs sensibles n’aimerent les plaisirs bruyans, vain & stérile bonheur des gens qui ne sentent rien, & qui croient qu’étourdir sa vie c’est en jouir. Sophie ne trouvant point ce qu’elle cherchoit, & désespérant de le trouver ainsi, s’ennuya de la ville. Elle aimoit tendrement ses parens, rien ne la dédommageoit d’eux, rien n’étoit propre à les lui faire oublier; elle retourna les joindre long-tems avant le terme fixé pour son retour.

À peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle, qu’on vit qu’en gardant la même conduite elle avoit changé d’humeur. Elle avoit des distractions, de l’impatience, elle étoit triste & rêveuse, elle se cachoit pour pleurer. On crut d’abord qu’elle aimoit & qu’elle en avoit honte: on lui en parla, elle s’en défendit. Elle protesta n’avoir vu personne qui pût toucher son cœur, & Sophie ne mentoit point.

Cependant sa langueur augmentoit sans cesse, & sa santé commençoit à s’altérer. Sa mere inquiete de ce changement résolut enfin d’en savoir la cause. Elle la prit en particulier & mit en œuvre auprès d’elle, ce langage insinuant & ces caresses invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer. Ma fille, toi que j’ai portée dans mes entrailles & que je porte incessamment dans mon cœur, verse les secrets du tien dans le sein de ta mere. Quels sont donc ces secrets qu’une mere ne peut savoir? Qui est-ce qui plaint tes peines? Qui est-ce qui les partage? Qui est-ce qui veut les soulager, si ce n’est ton pere & moi? Ah! mon enfant, veux-tu que je meure de ta douleur sans la connoître?

Loin de cacher ses chagrins à sa mere, la jeune fille ne demandoit pas mieux que de l’avoir pour consolatrice & pour confidente. Mais la honte l’empêchoit de parler, & sa modestie ne trouvoit point de langage pour décrire un état si peu digne d’elle, que l’émotion qui troubloit ses sens malgré qu’elle en eût. Enfin, sa honte même servant d’indice à la mere, elle lui arracha ces humiliants aveux. Loin de l’affliger par d’injustes réprimandes, elle la consola, la plaignit, pleura sur elle; elle étoit trop sage pour lui faire un crime d’un mal que sa vertu seule rendait si cruel. Mais pourquoi supporter sans nécessité un mal dont le remede étoit si facile & si légitime? Que n’usoit-elle de la liberté qu’on lui avoit donnée? Que n’acceptoit-elle un mari, que ne le choisissoit-elle? Ne savoit-elle pas que son sort dépendoit d’elle seule, & que, quel que fût son choix, il seroit confirmé, puisqu’elle n’en pouvoit faire un qui ne fût honnête? On l’avoit envoyée à la ville, elle n’y avoit point voulu rester; plusieurs partis s’étoient présentés, elle les avoit tous rebutés. Qu’attendoit-elle donc? que vouloit-elle? Quelle inexplicable contradiction!

La réponse étoit simple. S’il ne s’agissoit que d’un secours pour la jeunesse, le choix seroit bientôt fait: mais un maître pour toute la vie n’est pas si facile à choisir; & puisqu’on ne peut séparer ces deux choix, il faut bien attendre, & souvent perdre sa jeunesse, avant de trouver l’homme avec qui l’on veut passer ses jours. Tel étoit le cas de Sophie: elle avoit besoin d’un amant, mais cet amant devoit être un mari; & pour le cœur qu’il faloit au sien, l’un étoit presque aussi difficile à trouver que l’autre. Tous ces jeunes gens si brillans n’avoient avec elle que la convenance de l’âge, les autres leur manquoient toujours; leur esprit superficiel, leur vanité, leur jargon, leurs mœurs sans regle, leurs frivoles imitations la dégoûtoient d’eux. Elle cherchoit un homme & ne trouvoit que des singes; elle cherchoit une ame & n’en trouvoit point.

Que je suis malheureuse, disoit-elle à sa mere; j’ai besoin d’aimer & ne vois rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux qu’attirent mes sens. Je n’en vois pas un qui n’excite mes desirs, & pas un qui ne les reprime; un goût sans estime ne peut durer. Ah! ce n’est pas là l’homme qu’il faut à votre Sophie! son charmant modele est empreint trop avant dans son ame. Elle ne peut aimer que lui, elle ne peut rendre heureux que lui, elle ne peut être heureuse qu’avec lui seul. Elle aime mieux se consumer & combattre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse & libre, que désespérée auprès d’un homme qu’elle n’aimeroit pas & qu’elle rendroit malheureux lui-même; il vaut mieux n’être plus, que de n’être que pour souffrir.

Frappée de ces singularités, sa mere les trouva trop bizarres pour n’y pas soupçonner quelque mystère. Sophie n’étoit ni précieuse, ni ridicule. Comment cette délicatesse outrée avoit-elle pu lui convenir, à elle à qui l’on n’avoit rien tant appris dès son enfance qu’à s’accommoder des gens avec qui elle avoit à vivre, et à faire de nécessité vertu? Ce modele de l’homme aimable, duquel elle étoit si enchantée, & qui revenoit si souvent dans tous ses entretiens, fit conjecturer à sa mere que ce caprice avoit quelque autre fondement qu’elle ignoroit encore & que Sophie n’avoit pas tout dit. L’infortunée, surchargée de sa peine secrete, ne cherchoit qu’à s’épancher. Sa mere la presse; elle hésite, elle se rend enfin, & sortant sans rien dire, elle rentre un moment après un livre à la main. Plaignez votre malheureuse fille, sa tristesse est sans remede, ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en voulez savoir la cause: eh bien! la voilà, dit-elle en jettant le livre sur la table. La mere prend le livre & l’ouvre: c’étoit les aventures de Télémaque. Elle ne comprend rien d’abord à cette énigme: à force de questions & de réponses obscures, elle voit enfin avec une surprise facile à concevoir, que sa fille est la rivale d’Eucharis.

Sophie aimoit Télémaque, & l’aimoit avec une passion dont rien ne put la guérir. Sitôt que son pere & sa mere connurent sa manie, ils en rirent & crurent la ramener par la raison. Ils se tromperent: la raison n’étoit pas toute de leur côté; Sophie avoit aussi la sienne & savoit la faire valoir. Combien de fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnemens, en leur montrant qu’ils avoient fait tout le mal eux-mêmes, qu’ils ne l’avoient point formée pour un homme de son siecle, qu’il faudroit nécessairement qu’elle adoptât les manieres de penser de son mari, ou qu’elle lui donnât les siennes; qu’ils lui avoient rendu le premier moyen impossible par la maniere dont ils l’avoient élevée, & que l’autre étoit précisément ce qu’elle cherchoit. Donnez-moi, disoit-elle, un homme imbu de mes maximes, ou que j’y puisse amener, & je l’épouse; mais jusques-là pourquoi me grondez-vous? Plaignez-moi. Je suis malheureuse & non pas folle. Le cœur dépend-il de la volonté? Mon pere ne l’a-t-il pas dit lui-même? Est-ce ma faute si j’aime ce qui n’est pas? Je ne suis point visionnaire; je ne veux point un Prince, je ne cherche point Télémaque, je sais qu’il n’est qu’une fiction: je cherche quelqu’un qui lui ressemble; & pourquoi ce quelqu’un ne peut-il exister, puisque j’existe, moi qui me sens un cœur si semblable au sien? Non, ne déshonorons pas ainsi l’humanité; ne pensons pas qu’un homme aimable & vertueux ne soit qu’une chimere.

Il existe, il vit, il me cherche peut-être; il cherche une ame qui le sache aimer. Mais quel est-il? Où est-il? Je l’ignore: il n’est aucun de ceux que j’ai vus; sans doute il n’est aucun de ceux que je verrai. Ô ma mere! pourquoi m’avez-vous rendu la vertu trop aimable? Si je ne puis aimer qu’elle, le tort en est moins à moi qu’à vous.

Amenerai-je ce triste récit jusqu’à sa catastrophe? Dirai-je les longs débats qui la précéderent? Représenterai-je une mere impatientée changeant en rigueur ses premieres caresses? Montrerai-je un pere irrité oubliant ses premiers engagemens, & traitant comme une folle la plus vertueuse des filles? Peindrai-je enfin l’infortunée, encore plus attachée à sa chimere par la persécution qu’elle lui fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort, & descendant dans la tombe au moment qu’on croit l’entraîner à l’autel? Non, j’écarte ces objets funestes. Je n’ai pas besoin d’aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce me semble, que, malgré les préjugés qui naissent des mœurs du siecle, l’enthousiasme de l’honnête & du beau n’est pas plus étranger aux femmes qu’aux hommes, & qu’il n’y a rien que, sous la direction de la nature, on ne puisse obtenir d’elles comme de nous.

On m’arrête ici pour me demander si c’est la nature qui nous prescrit de prendre tant de peine pour réprimer des desirs immodérés? Je réponds que non, mais qu’aussi ce n’est point la nature qui nous donne tant de desirs immodérés. Or, tout ce qui n’est pas elle est contre elle; j’ai prouvé cela mille fois.

Rendons à notre Émile sa Sophie: ressuscitons cette aimable fille pour lui donner une imagination moins vive & un destin plus heureux. Je voulois peindre une femme ordinaire, & à force de lui élever l’ame j’ai troublé sa raison; je me suis égaré moi-même. Revenons sur nos pas. Sophie n’a qu’un bon naturel dans une ame commune; tout ce qu’elle a de plus que les autres, est l’effet de son éducation.

Je me suis proposé dans ce Livre de dire tout ce qui se pouvoit faire, laissant à chacun le choix de ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien. J’avois pensé dès le commencement à former de loin la compagne d’Émile, & à les élever l’un pour l’autre & l’un avec l’autre. Mais en y réfléchissant, j’ai trouvé que tous ces arrangemens trop prématurés étoient mal-entendus, & qu’il étoit absurde de destiner deux enfans à s’unir avant de pouvoir connoître si cette union étoit dans l’ordre de la Nature, & s’ils auroient entre eux les rapports convenables pour la former. Il ne faut pas confondre ce qui est naturel à l’état sauvage, & ce qui est naturel à l’état civil. Dans le premier état toutes les femmes conviennent à tous les hommes; parce que les uns & les autres n’ont encore que la forme primitive & commune; dans le second, chaque caractere étant développé par les institutions sociales, & chaque esprit ayant reçu sa forme propre & déterminée, non de l’éducation seule, mais du concours bien ou mal ordonné du naturel & de l’éducation, on ne peut plus les assortir qu’en les présentant l’un à l’autre pour voir s’ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances.

Le mal est qu’en développant les caracteres, l’état social distingue les rangs, & que l’un de ces deux ordres n’étant point semblable à l’autre, plus on distingue les conditions, plus on confond les caracteres. De-là les mariages mal-assortis & tous les désordres qui en dérivent; d’où l’on voit, par une conséquence évidente, que plus on s’éloigne de l’égalité, plus les sentimens naturels s’alterent; plus l’intervalle des grands aux petits s’accroît, plus le lien conjugal se relâche; plus il y a de riches & de pauvres, moins il y a de peres & de maris. Le maître ni l’esclave n’ont plus de famille, chacun des deux ne voit que son état.

Voulez-vous prévenir les abus & faire d’heureux mariages, étouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines, & consultez la Nature. N’unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée, & qui ne se conviendront plus, cette condition venant à changer; mais des gens qui se conviendront dans quelque situation qu’ils se trouvent, dans quelque pays qu’ils habitent, dans quelque rang qu’ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indifférens dans le mariage, mais je dis que l’influence des rapports naturels l’emporte tellement sur la leur, que c’est elle seule qui décide du sort de la vie, & qu’il y a telle convenance de goûts, d’humeurs, de sentimens, de caracteres qui devroit engager un pere sage, fût-il Prince, fût-il Monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il auroit toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du Bourreau. Oui, je soutiens que, tous les malheurs imaginables dussent-ils tomber sur deux époux bien unis, ils jouiront d’un plus vrai bonheur à pleurer ensemble, qu’ils n’en auroient dans toutes les fortunes de la terre, empoisonnées par la désunion des cœurs.

Au lieu donc de destiner dès l’enfance une épouse à mon Émile, j’ai attendu de connoître celle qui lui convient. Ce n’est point moi qui fais cette destination, c’est la Nature; mon affaire est de trouver le choix qu’elle a fait. Mon affaire, je dis la mienne & non celle du pere; car en me confiant son fils il me cede sa place, il substitue mon droit au sien; c’est moi qui suis le vrai pere d’Émile, c’est moi qui l’ai fait homme. J’aurois refusé de l’élever si je n’avois pas été le maître de le marier à son choix, c’est-à-dire au mien. Il n’y a que le plaisir de faire un heureux, qui puisse payer ce qu’il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.

Mais ne croyez pas, non plus, que j’aye attendu pour trouver l’épouse d’Émile, que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n’est qu’un prétexte pour lui faire connoître les femmes, afin qu’il sente le prix de celle qui lui convient. Dès long-tems Sophie est trouvée; peut-être Émile l’a-t-il déjà vue; mais il ne la reconnoîtra que quand il en sera tems.

Quoique l’égalité des conditions ne soit pas nécessaire au mariage, quand cette égalité se joint aux autres convenances, elle leur donne un nouveau prix; elle n’entre en balance avec aucune, mais la fait pencher quand tout est égal.

Un homme, à moins qu’il ne soit Monarque, ne peut pas chercher une femme dans tous les états; car les préjugés qu’il n’aura pas, il les trouvera dans les autres; & telle fille lui conviendroit peut-être qu’il ne l’obtiendroit pas pour cela. Il y a donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d’un pere judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son Éleve un établissement au-dessus de son rang, car cela ne dépend pas de lui. Quand il le pourroit, il ne devroit pas le vouloir encore; car qu’importe le rang au jeune homme, du moins au mien? Et cependant, en montant, il s’expose à mille maux réels qu’il sentira toute sa vie. Je dis même qu’il ne doit pas vouloir compenser des biens de différentes natures, comme la noblesse & l’argent, parce que chacun des deux ajoute moins de prix à l’autre qu’il n’en reçoit d’altération; que de plus on ne s’accorde jamais sur l’estimation commune; qu’enfin la préférence que chacun donne à sa mise prépare la discorde entre deux familles, & souvent entre deux époux.

Il est encore fort différent pour l’ordre du mariage, que l’homme s’allie au-dessus ou au-dessous de lui. Le premier cas est tout à fait contraire à la raison, le second y est plus conforme: comme la famille ne tient à la société que par son chef, c’est l’état de ce chef qui regle celui de la famille entiere. Quand il s’allie dans un rang plus bas, il ne descend point, il éleve son épouse; au contraire, en prenant une femme au-dessus de lui, il l’abaisse sans s’élever: ainsi, dans le premier cas, il y a du bien sans mal, & dans le second, du mal sans bien. De plus, il est dans l’ordre de la Nature que la femme obéisse à l’homme. Quand donc il la prend dans un rang inférieur, l’ordre naturel & l’ordre civil s’accordent, & tout va bien. C’est le contraire quand, s’alliant au-dessus de lui, l’homme se met dans l’alternative de blesser son droit ou sa reconnoissance, & d’être ingrat ou méprisé. Alors la femme, prétendant à l’autorité, se rend le tyran de son chef; & le maître devenu l’esclave se trouve la plus ridicule & la plus misérable des créatures. Tels sont ces malheureux favoris que les rois de l’Asie honorent & tourmentent de leur alliance, & qui, dit-on, pour coucher avec leurs femmes, n’osent entrer dans le lit que par le pied.

Je m’attends que beaucoup de Lecteurs, se souvenant que je donne à la femme un talent naturel pour gouverner l’homme, m’accuseront ici de contradiction: ils se tromperont pourtant. Il y a bien de la différence entre s’arroger le droit de commander, & gouverner celui qui commande. L’empire de la femme est un empire de douceur, d’adresse & de complaisance; ses ordres sont des caresses, ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un Ministre dans l’État, en se faisant commander ce qu’elle veut faire. En ce sens il est constant que les meilleurs ménages sont ceux où la femme a le plus d’autorité: mais quand elle méconnoît la voix du chef, qu’elle veut usurper ses droits & commander elle-même, il ne résulte jamais de ce désordre que misère, scandale et déshonneur.

Reste le choix entre ses égales & ses inférieures; & je crois qu’il y a encore quelque restriction à faire pour ces dernieres; car il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d’un honnête homme: non qu’on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les premiers, mais parce qu’on y a peu d’idée de ce qui est beau & honnête, & que l’injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes.

Naturellement l’homme ne pense gueres. Penser est un art qu’il apprend comme tous les autres & même plus difficilement. Je ne connois pour les deux sexes que deux classes réellement distinguées: l’une des gens qui pensent, l’autre des gens qui ne pensent point; & cette différence vient prespresque uniquement de l’éducation. Un homme de la premiere de ces deux classes ne doit point s’allier dans l’autre; car le plus grand charme de la société manque à la sienne, lorsqu’ayant une femme, il est réduit à penser seul. Les gens qui passent exactement la vie entiere à travailler pour vivre, n’ont d’autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt, & tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. Cette ignorance ne nuit ni à la probité ni aux mœurs; souvent même elle y sert; souvent on compose avec ses devoirs à force d’y réfléchir, & l’on finit par mettre un jargon à la place des choses. La conscience est le plus éclairé des Philosophes: on n’a pas besoin de savoir les offices de Ciceron pour être homme de bien; & la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c’est qu’honnêteté. Mais il n’en est pas moins vrai qu’un esprit cultivé rend seul le commerce agréable, & c’est une triste chose pour un pere de famille qui se plaît dans sa maison, d’être forcé de s’y renfermer en lui-même, & de ne pouvoir s’y faire entendre à personne.

D’ailleurs, comment une femme qui n’a nulle habitude de réfléchir élevera-t-elle ses enfans? Comment discernera-t-elle ce qui leur convient? Comment les disposera-t-elle aux vertus qu’elle ne connoît pas, au mérite dont elle n’a nulle idée? Elle ne saura que les flatter ou les menacer, les rendre insolens ou craintifs; elle en fera des singes maniérés ou d’étourdis polissons, jamais de bons esprits ni des enfans aimables.

Il ne convient donc pas à un homme qui a de l’éducation, de prendre une femme qui n’en ait point, ni par conséquent dans un rang où l’on ne sauroit en avoir. Mais j’aimerois encore cent fois mieux une fille simple & grossiérement élevée, qu’une fille savante & bel-esprit, qui viendroit établir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se feroit la présidente. Une femme bel-esprit est le fléau de son mari, de ses enfans, de ses amis, de ses valets, de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie, elle dédaigne tous ses devoirs de femme, et commence toujours par se faire homme à la maniere de Mademoiselle de l’Enclos. Au-dehors, elle est toujours ridicule & très-justement critiquée,