SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

French

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Membre de l'Académie de médecine, de la Société clinique de Londres de la Société clinique de Biula-Pesth, de la Société des Sciences naturelles de Bruxelles, Président de la Société anatomique. Ancien vice-président de la Société de Biologie, etc.

RECUEILLIES ET HJBLIÉES r.vR Rédacteur eu chef du Progrès médical.

TOME PREMIER. Troisième édition.

PARIS V. ADRIEN DELAHAYE ET O, LIBRAIRES-ÉDITEURS PLAGE DE l'ÉCOLE-DE-MÉDECIXE f tfisT.

Ce .Chu nu PREMIERE PARTIE Des troubles trophiques consécutifs aux maladies du cerveau et de la moelle épinière.

Tft^- (ramESITT.OFltt PREMIÈRE Troubles trophiques consécutifs aux lésions des nerfs.

Sommaire. — Remarques préliminaires. — Objet des conférences de cette année; elles seront consacrées à celles des maladies du système nerveux et, en particulier, delà moelle épinière, que l'on observe le plus habituellement à la Salpétrière. — Troubles de nutrition consécutifs aux lésions de l'axe cérébro-spinal et des nerfs. — Ces altérations peuvent occuper la peau, le tissu cellulaire, les muscles, les articulations, les viscères. Importance de ces altérations au point de vue du diagnostic et du pronostic. — Troubles de nutrition consécutifs aux lésions des nerfs périphériques. — Le sys- tème nerveux, à l'état normal, a peu d'influence sur l'accomplissement des actes nutritifs. — Les lésions passives des nerfs ou de la moelle, ne pro- duisent pas directement de troubles trophiques dans les parties périphé- riques; expériences qui le démontrent. — Influence de l'irritation et de l'inflammation des nerfs ou des centres nerveux sur la production des troubles trophiques. — Les troubles trophiques consécutifs aux lésions traumatiques des nerfs, considérés en particulier. — Ils résultent, non des sections complètes, mais des sections incomplètes, des contusions, etc., des troncs nerveux. — Eruptions cutanées diverses: Erythème, zona traumatique, pemphigus. — Grlossy Skin des auteurs anglais. — Lésions musculaires: atrophie. — ■ Lésions articulaires; lésions osseuses: périos- tite, nécrose. — Troubles trophiques consécutifs aux lésions non trau- matiques des nerfs; leur analogie avec ceux qui résultent des lésions traumatiques. — Troubles trophiques de l'œil, dans les cas de tumeur comprimant le trijumeau. — Inflammation des nerfs spinaux, consécutive au cancer vertébral, à la pachyméningite spinale, à l'asphyxie par la vapeur de charbon, etc. Eruptions cutanées diverses (zona, pemphigus, etc.), atrophie musculaire, arthropathies, qui, en pareil cas, se dévelop- pent en conséquence de la névrite. — Lèpre anesthésique: périnévrite lépreuse, lepra mutilans.

Messieurs, Ce n'est jamais sans quelque émotion, mais aussi sans une grande satisfaction que j'inaugure chaque année les conférences que vous venez entendre. Je retrouve tou- 2 REMARQUES PRÉLIMINAIRES.

jours, en effet, dans cette circonstance, des visages amis, d'anciens élèves, quelques-uns passés maîtres, d'autres ayant déjà marqué, dans la carrière qu'ils parcourent, des traces brillantes. Leur présence m'est un grand confort et je suis heureux de leur en témoigner toute ma gratitude.

L'afïïuence, aujourd'hui, d'un auditoire plus nombreux que de coutume, me semble une preuve convaincante que je ne m'étais pas trompé lorsque je pensai, il y a cinq ans, que ce grand emporium des misères humaines où nous nous trouvons rassemblés, pourrait devenir un jour le siège d'un enseignement théorique et clinique vraiment utile (1).

Sans doute, Messieurs, le champ d'observation qui nous est ouvert, n'embrasse pas la pathologie tout entière. Mais, tel qu'il" est, n'est-il pas déjà bien vaste? D'un côté, il offre à nos études les affections de l'âge sénile, qui méri- tent bien qu'on s'y arrête quelque temps. En second lieu, parmi les affections chroniques, il nous livre, réunies en grand nombre et dans des conditions particulièrement fa- vorables aux recherches, les maladies des systèmes nerveux et locomoteur, si communes et par conséquent si intéres- santes pour le médecin, maladies dont la pathologie com- mence seulement depuis une vingtaine d'années à se déga- ger de l'obscurité profonde où elle était plongée jusque-là.

Quant à moi, Messieurs, je n'ai jamais douté que l'hos- pice de la Salpétrière, ne dût devenir, et pour les maladies des vieillards, et pour beaucoup de maladies chroniques, un foyer d'instruction incomparable. Il suffirait, pour réa- liser cette idée, d'apporter quelques modifications dans les arrangements intérieurs de cet établissement. Or, je suis bien aise de pouvoir vous annoncer que les événements sont, en ce moment, tout-à-fait favorables à nos vues.

Déjà, une décision que nous n'avons pas réclamée a mis entre nos mains un service de près de 150 lits où il nous est donné d'observer toutes les formes de l'épilepsie et de (t) Cette leçon a été faite en mai 1870.

OBJET DE CES CONFERENCES. 3 l'hystérie grave. Ce n'est pas tout. M. le directeur de l'Assistance publique a formé le projet d'ouvrir dans cet hospice une consultation consacrée surtout aux malades atteintes d'affections chroniques et une salle où elles pour- ront être admises temporairement, en certain nombre, pour y être traitées.

Lorsque tous ces éléments d'études auront été groupés et organisés en vue des investigations scientifiques et de l'enseignement clinique, nous posséderons à Paris, je n'hésite pas à le dire, une institution qui, dans son genre, ne saurait guère avoir de rivale (1). J'espère être assez heureux pour voir bientôt ce plan réalisé dans toutes ses parties. Mais, si des circonstances que rien ne fait présager m'appelaient ailleurs, ce serait encore pour moi une vive satisfaction de voir mes successeurs couronner l'édifice dont je n'aurais pu que jeter les premiers fondements.

Messieurs, votre temps est précieux et je ne veux pas étendre outre mesure ce préambule. Il est temps d'arriver à l'objet spécial de ces leçons. Je me propose de vous en- tretenir surtout, cette année, de celles des maladies du sys- tème nerveux et, en particulier, de la moelle épinière, qui s'offrent le plus souvent à notre observation dans cet hos- pice. Il me répugnerait d'entrer, dès la première entrevue, dans des détails par trop techniques; j'ai pensé qu'il serait plus convenable d'appeler votre attention sur une question d'une portée générale et que nous retrouverons à chaque pas dans le cours de nos études.

I.

Les lésions de l'axe cérébro-spinal retentissent fréquem- ment sur les diverses parties du corps et y déterminent par la voie des nerfs, des troubles variés de la nutrition. Ces (l) Ce projet ne s'est malheureusement pas encore réalisé (juin 1877).

4 TROUBLES DE NUTRITION.

affections secondaires constituent un groupe pathologique des plus intéressants. Aussi consacrerai-je quelques séances à tracer devant vous les principaux traits de leur histoire.

Les lésions consécutives, dont il s'agit, peuvent frapper la plupart des tissus et occuper les régions du corps les plus diverses: la peau, par exemple, le tissu cellulaire, les muscles, les articulations, les os eux-mêmes, ou enfin les viscères. Elles présentent le plus souvent, à leur ori- gine du moins, les caractères du processus inflammatoire. Souvent, elles ne jouent dans le drame morbide qu'un rôle accessoire, car elles sont simplement surajoutées alors aux symptômes habituels: hyperesthésie, anesthésie, hyperkiné- sie, akinésie, incoordination motrice, etc. Mais, pour n'avoir d'intérêt qu'au point de vue de la physiologie patholo- gique, elles ne doivent pas, cependant, être négligées.

D'autres fois, au contraire, ces lésions acquièrent aux yeux du clinicien, en raison, soit des graves désordres qu'elles occasionnent, soit des signes diagnostiques ou pro- nostiques qu'elles fournissent, une importance majeure. Permettez-moi d'appuyer cette proposition sur quelques exemples.

L'an passé je vous montrais — et je reviendrai bientôt encore sur ce point — comment l'eschare fessière, déve- loppée dans le cours de l'apoplexie par hémorrhagie céré- brale ou par ramollissement du cerveau, permettait de por- ter un pronostic d'une certitude presque absolue.

Les eschares sacrées, les affections des reins et de la vessie qui se produisent avec tant de rapidité dans certaines maladies aiguës ou dans les exacerbations de quelques maladies chroniques de la moelle épinière sont souvent la cause immédiate de la mort.

Une artliropatUie survenue dans le cours de Fataxie lo- comotrice, pourra priver définitivement le malade de l'usage d'un membre qui, pendant longtemps encore, eût pu lui rendre des services.

TROUBLES DE NUTRITION. l> Quelquefois, enfin, ces lésions trophiques consécutives donnent le change au clinicien qui les prend pour la mala- die tout entière. Telles sont certaines formes de Y atrophie musculaire progressive considérées naguère comme des affections primitives des muscles, et dont le point de départ est, en réalité, dans certaines altérations de la substance grise de la moelle épinière.

Multiplier ces exemples serait, je crois, superflu, car, dès maintenant, vous voyez l'intérêt qui s'attache à l'étude de ces lésions trophiques.

Le pouvoir de déterminer, sous certaines influences mor- bides, des lésions de nutrition dans les parties extérieures du corps ou dans les viscères n'est pas uniquement dévolu au cerveau et à la moelle épinière. Ces centres partagent ce privilège avec les nerfs qui émanent d'eux. Mais les affec- tions consécutives résultant des lésions protopathiques, dé- veloppées dans les départements les plus divers du système nerveux, ont entre elles, malgré quelques différences spé- cifiques, les analogies les plus grandes; de telle sorte que, pour le clinicien appelé à reconnaître ces affections, la question de savoir quelle a été la circonscription du sys- tème nerveux primitivement affectée et d'où dérive la lésion trophique est maintes fois très-difficile à résoudre.

Cette considération m'engage à ne pas restreindre notre étude aux seules lésions trophiques de cause cérébrale ou spinale. Celles-ci seront, si vous le voulez, notre objectif; mais nous croyons utile de tracer parallèlement l'histoire des troubles trophiques qui apparaissent à la suite des lé- sions des nerfs périphériques. N'est-ce pas, d'ailleurs, un des grands avantages de la méthode comparative que de faire naître la lumière du contraste? Pour limiter notre champ d'études, nous n'envisagerons que ceux des troubles trophiques qui apparaissent dans le domaine périphérique du nerf lésé; pour ce qui est des altérations de nutrition qui se manifestent par suite d'actes réflexes, à une dis- G TROUBLES DE NUTRITION.

tance plus ou moins éloignée et dans le domaine de nerfs qui n'ont subi directement aucune atteinte de la lésion primitive, c'est un sujet fort intéressant, sans doute, mais qui mérite d'être traité à part.

IL En m'entendant parler, Messieurs, des troubles de la nutrition qui naissent sous l'action des lésions des centres nerveux ou des nerfs, la plupart d'entre vous se sont, sans aucun doute, immédiatement remis en mémoire le problème correspondant qui se débat en physiologie normale.

Rien de mieux établi en pathologie, j'espère vous le dé- montrer du moins, que V existence de ces troubles trophi- ques consécutifs aux lésions des centres nerveux ou des nerfs. Et cependant la physiologie la plus avancée enseigne, vous le savez, que, à Vétat normal, la nutrition de diffé- rentes parties du corps ne dépend pas essentiellement d'une influence du système nerveux.

La contradiction paraît formelle; elle n'est qu'apparente. Je vais essayer de le prouver, et, dans ce but, je vous de- mande la permission de faire une courte incursion dans le domaine de la physiologie expérimentale.

Pour montrer que les actes chimiques de rénovation mo- léculaire qui constituent la nutrition ne sont pas sous la dépendance immédiate du système nerveux, on invoque, vous le savez, des arguments de plusieurs ordres.

1° Les actes les plus compliqués de la vie de nutrition s'accomplissent dans certains organismes sans l'interven- tion du système nerveux. C'est ainsi que les végétaux, quelques animaux inférieurs (protozoaires), dépourvus de système nerveux, n'en vivent pas moins d'une manière très- active. L'embryon, dit-on encore, n'accomplit-il pas déjà les actes de la vie organique, aune époque où il ne possède encore aucun élément nerveux?

TROUBLES DE NUTRITION. 7 2° On s'appuie ensuite sur ce fait que certains tissus, chez les animaux supérieurs mêmes, sont totalement privés de nerfs et de vaisseaux. On cite comme exemples les cel- lules épithéliales, les cartilages qui, néanmoins, si un état pathologique survient, deviennent le siège d'une véritable prolifération, indice bien évident que la nutrition peut s'effectuer là d'une façon très-énergique (1).

(l) « La vie organique des animaux tout entière, ou en d'autres termes tout ce qui se passe chez l'animal, sans l'intervention d'une sensation ou d'un acte mental, peut s'effectuer sans l'intervention du système nerveux, et se produire sans modifications matérielles correspondantes de ce système; de même que les fonctions de circulation, de nutrition, de sécrétion, d'absorp- tion, s'opèrent avec une égale perfection dans les classes les plus inférieures d'animaux, chez lesquels on ne découvre pas de système nerveux, et dans le règne végétal où il n'y a pas de raisons plausibles de supposer que les nerfs existent, on pourrait dire que le système nerveux vit et se développe chez un animal, à la manière d'un parasite vivant aux dépens d'un végétal.» (Brit. and For. Med. Chir. Rew. Vol. III, 1837, pp. 9, 10; — Et Car- peuter. — Principles ofhuman Physiology. Philadelphia, 1855, p. 58.^ Voici l'analyse très- sommaire d'un travail où tout récemment M. Ch. Robin a exposé les idées aujourd'hui dominantes, concernant le rôle très- elfacé du système nerveux, dans la nutrition: « Les actes chimiques qui constituent la rénovation moléculaire dans l'organisme vivant, autrement dit la nutrition, ne sont pas sous l'influence directe des nerfs. 11 ne saurait s'agir là d'une influence des nerfs sur les tissus, comparable à celle de l'élec- tricité sur les actions chimiques. Il n'existe pas de nerfs allant sur les élé- ments anatomiques extra-vasculaires, sur les épithéliums par exemple, à la manière des tubes nerveux qui viennent s'appliquer sur les fibres mus- culaires. La cause du mouvement de nutrition est dans les éléments ana- tomiques eux-mêmes; chez les végétaux, en l'absence de tout système ner- veux, on voit les tissus s'enfler subitement, les cellules croître et se multi- plier. Chez l'embryon les cellules naissent, s'accroissent et se multiplient avant l'apparition de tout élément nerveux périphérique. La nutrition est donc une propriété générale des éléments anatomiques, tant animaux que végé- taux. La sécrétion elle-même est une propriété inhérente aux éléments ana- tomiques, ainsi que l'avaient déjà vu de Blainville, A. Comte. Chez les animaux inférieurs, et dans le cas de greffe animale, il est évident que la nutrition des tissus est indépendante du système nerveux. » « Les troubles sécrétoires, ceux d'absorption, les indurations, ramollissements, hypertro- phies et autres altérations consécutives aux lésions des nerfs, sont une con- séquence de perturbations circulatoires par l'intermédiaire des nerfs précé- dents (vaso-moteurs\ affectés directement par action réflexe, et non la consé- quence de l'action de nerfs qui auraient, à la manière de l'électricité par exemple, une influence sur les actes moléculaires ou chimiques de l'assimi- lation et de la désassimilation dans une zone dune certaine étendue en de- hors de leur surface. » (Journal de. UAnatomie, etc., 1867, pp. 270-300.)

8 INFLUENCE DE LA SECTION DES NERFS.

3° Enfin, des arguments plus directs sont tirés du do- maine de la physiologie expérimentale. Vous savez que, après la section des nerfs qui s'y rendent, ou la destruc- tion même de la moelle épinière, les parties périphériques, telles que les muscles, les os d'un membre, continuent pen- dant longtemps encore à vivre et à se nourrir à peu près comme dans les conditions normales. En pareil cas, c'est seulement à la longue que surviennent dans ces parties des lésions nutritives. Ces lésions, d'ailleurs, presque toujours purement passives, sont vraisemblablement dues à l'inac- tion à laquelle les parties sont condamnées, par suite de la suppression de toute influence de la part du système ner- veux. En effet, elles se manifestent avec les mêmes carac- tères dans Y immobilisation des membres, alors que le sys- tème nerveux n'est pas directement intéressé. Ces lésions passives, que nous verrons figurer dans différentes affec- tions paralytiques, n'ont rien de commun avec les lésions trophiques spéciales qui vont nous occuper. En général, elles peuvent s'en distinguer d'ailleurs objectivement par quelques traits -particuliers. Celles-ci sont presque toujours marquées, du moins à une certaine époque de leur évolu- tion, au coin de l'irritation phlegmasique. Dès l'origine, le plus souvent, elles revêtent les caractères des inflamma- tions; elles peuvent, nous le verrons, aboutir à l'ulcéra- tion, à la gangrène et à la nécrose.

En outre, un caractère qui leur est commun à la plupart, c'est qu'elles se développent avec une grande rapidité à la suite de la lésion des nerfs ou des centres qui en a provo- qué l'apparition, parfois même avec une rapidité incroyable. C'est ainsi qu'on voit fréquemment, dans certains cas de fracture de la colonne vertébrale avec compression et irri- tation de la moelle épinière, des eschares apparaître au sacrum le second ou le troisième jour après l'accident.

On peut donc dire, qu'en règle générale, l'opposition en- tre les lésions p assives résultant de la seule inactivité fonc- tionnelle et les troubles trophiques qui surviennent à la INFLUENCE DE LA SECTION DES NERFS. 9 suite de certaines lésions des centres nerveux est frappante: les premières sont lentes à se produire, n'ont, le plus sou- vent, aucun caractère inflammatoire; les secondes éclatent parfois tout-à-coup et présentent ordinairement, du moins au début du processus, la marque d'un travail phlegma- sique plus ou moins accentué.

Permettez-moi, Messieurs, de vous remettre en mémoire, très-sommairement, quelques-unes des expériences auxquel- les je faisais allusion tout-à-1'lieure, et qui tendent à démon- trer que la moelle épinière et les nerfs n'ont pas d'influence directe, immédiate sur la nutrition des parties périphériques.

1° Une des premières est relative à la section du nerf sciatique chez les mammifères. Schrœder van der Kolk, qui, un des premiers, l'a instituée, attribuait les troubles de la nutrition qui se produisent assez rapidement, en pa- reil cas, dans le membre correspondant, à l'absence d'ac- tion du système nerveux consécutive à la section du nerf. M. Brown-Séquard, qui a répété cette expérience en 1849 sur des cochons d'Inde et des lapins, est parvenu à faire voir que ces troubles trophiques, survenant au bout de quelques jours à peine et consistant en tuméfaction de l'ex- trémité du membre, ulcérations des doigts, perte des on- gles, etc., ne se montrent, en réalité, que parce que l'ani- mal est devenu incapable de soustraire à l'action des influences extérieures, au frottement sur un sol dur et ru- gueux, le membre privé de mouvement et de sensibilité par suite de la section du sciatique. Lorsque le sujet mis en ex- périence était entouré de toutes les précautions nécessaires, confiné par exemple dans une caisse dont le fond était re- couvert d'une couche épaisse de son, on ne constatait plus aucune modification de la nutrition dans le membre para- lysé, si ce n'est toutefois une atrophie plus ou moins pro- noncée, mais se produisant seulement à la longue (1).

(l) Brown-Séquard. — Sur les altérations pathologiques qui suivent la section du nerf sciatique, in Comptes-rendus des séances de la Société de Bio- 10 INFLUENCE DE LA SECTION DE LA MOELLE.

Cette atrophie survenant à la suite de la section du nerf sciatique résulte évidemment de l'inactivité fonctionnelle à laquelle est condamné le membre paralysé; elle porte non-seulement sur les muscles, mais encore sur les os et sur la peau, ainsi que l'avait déjà reconnu J. Reid. Elle ne se produit pas, alors même que la section du nerf a été com- plète, pour peu que, à l'exemple du physiologiste qui vient d'être cité, on ait soin de faire passer chaque jour un cou- rant galvanique à travers les muscles du membre paralysé.

2° La section complète du nerf trijumeau, pratiquée dans le crâne, fournit des résultats tout- à-fait comparables à ceux que produit la section du nerf sciatique. Vous savez que les lésions de l'œil qui se montrent chez les animaux à la suite de cette opération, après avoir été autrefois con- sidérées, par quelques physiologistes, comme dérivant de la suppression d'une influence trophique du trijumeau, sont rattachées, depuis les expériences de Snellen (1857) et celles plus récentes de Bùttner (1862), aux effets de l'anes- thésie qui expose les parties frappées d'insensibilité à l'ac- tion de causes traumatiques de tout genre. Si, après la section du trijumeau, on protège l'œil, suivant la méthode de Snellen, en fixant au-devant de lui, par quelques fils, l'o- reille du même côté restée sensible, ou si, suivant la méthode de Bùttner, on se contente de le recouvrir d'une plaque de cuir épais, les troubles trophiques ne se montrent pas dans la cornée; un certain degré d'hypérémie neuro-paralytique se manifestant à l'iris, à la conjonctive, est en somme le seul phénomène qu'on observe après la section complète du tri- jumeau, lorsque l'œil a été convenablement protégé (1).

lof/te, t. I, 184'J, p. 136, et Expérimental Researches applied to Physiology and Pathology. New- York, 1853, p. 6. Après la section d'un nerf mixte, l'atrophie des muscles ne commence à se manifester en général chez 1 homme et chez les mammifères, qu'au bout d'un mois environ, par un léger degré d'émaciation. Deux mois après, l'atrophie est mieux caractérisée; elle est très- prononcée au bout de trois mois. (Magnin, thèse de Paris, 1806, p. 19.) (l) Voir à ce sujet les expériences de M. SchifF, dans la thèse de M. Hau- INFLUENCÉ DES NERFS YASO-MOTKT 1;.- >\\ 3° En ce qui concerne maintenant la moelle épinière, il paraît démontré que sa section transversale complète ou même sa destruction dans une certaine étendue, lorsqu'il n'en résulte pas une inflammation quelque peu durable de l'organe, ne sont pas immédiatement suivies de troubles de la nutrition dans les membres paralysés. M. Brown-Sé- quard a fait voir, en effet, que les ulcérations qui se for- ment assez rapidement au voisinage des organes génitaux chez les mammifères et chez les oiseaux, dont la moelle épinière a subi une section transversale complète, ne ré- sultent pas directement de l'absence d'influx nerveux; elles sont la conséquence de la pression prolongée et du contact des urines altérées, ainsi que des matières fécales auxquelles ces parties' sont exposées.

Les membres postérieurs d'un jeune chat, qui survécut près de trois mois à la destruction complète de la région lombaire de la moelle épinière, se développèrent normale- ment; les fonctions de la vie organique dans ces membres parurent s'exécuter suivant les conditions physiologiques; la sécrétion des poils et des ongles se produisit comme chez l'animal sain (1).

Chez des mammifères ou chez des grenouilles, dont la partie postérieure de la moelle a été détruite, on peut voir, dit Yalentin, la contractilité électrique persister dans les muscles des membres postérieurs, jusqu'à la mort, c'est-à- dire pendant plusieurs semaines ou même pendant plusieurs mois (2).

En résumé, chez les animaux qui ont subi la section transversale complète ou la destruction d'une partie de la moelle épinière, on peut voir se former, principalement sur ser: Nouvelles recherches relatives à l'influence du système nerveux sur la nutrition. Paris, 1858.

(2) Yalentin. — Versuch einer physioloçjischen Pathologie den Nerven, 2.

12 INFLUENCE DE L'IRRITATION DES NERFS.

les régions soumises à la pression, des ulcérations, voire même des eschares; mais toujours il est possible de mettre ces lésions sur le compte de l'anesthésie et de la paralysie motrice, par suite desquelles l'animal reste constamment souillé par le contact des urines, se Messe en se heurtant à tous les contacts, etc. Quant à l'atrophie qui survient à la longue dans les membres paralysés à la suite de cette opé- ration, elle résulte uniquement, comme dans le cas de la section du nerf sciatique, de l'inertie fonctionnelle à la- quelle ces membres sont condamnés.

De l'ensemble de ces faits, empruntés à la physiologie expérimentale, il résulte, comme on le voit, que l'absence d'action du système nerveux déterminée par la section complète des nerfs périphériques ou la destruction d'une partie de la moelle épinière ne provoque pas, dans les élé- ments anatomiques des membres paralysés, d'autres trou- bles nutritifs que ceux qui se développeraient, dans ces mêmes éléments, sous la seule influence de l'inertie fonc- tionnelle, de l'inactivité prolongée.

La découverte des nerfs vaso-moteurs et des effets que détermine la paralysie de ces nerfs ne devait pas modifier essentiellement cette formule. Il est, en effet, démontré aujourd'hui que l'hypérémie neuro-paralytique, quelque loin qu'elle soit poussée, n'est jamais suffisante pour occa- sionner, à elle seule, une altération dans la nutrition des tissus. Sans doute, cette hypérémie, comme l'a fait remar- quer M. Schiff, crée une certaine prédisposition aux in- flammations, lesquelles peuvent éclater soit spontanément — du moins en apparence — chez l'animal malade, soit à la suite de causes d'excitation relativement légères chez l'animal sain. Mais ces lésions de nutrition d'origine neuro- paralytique ne sont nullement comparables aux troubles trophiques qui sont l'objet spécial de cette étude, elles for- ment une catégorie à part. Ces derniers, ainsi que nous aurons maintes fois l'occasion de le faire remarquer, che- min faisant, peuvent se développer et accomplir leur évo- INFLUENCE DE LIRRITATION DES NERFS. 13 lution, sans être précédés ou accompagnés par aucun des phénomènes qui révèlent objectivement l'état paralytique ou l'état inverse des nerfs vaso-moteurs. Pour l'instant, nous n'insisterons pas plus longuement sur ce point que nous devons reprendre par la suite.

III.

III.

Si les lésions qui ont pour résultat d'anéantir ou de sus- pendre l'action du système nerveux, n'ont pas le pouvoir de faire naître dans les régions éloignées d'autres troubles de la nutrition que ceux qui dépendent de l'inactivité pro- longée, il n'en est pas de même des lésions qui déter- minent, soit dans les nerfs, soit dans les centres nerveux, une exaltation de leurs propriétés, une irritation, une inflammation.

C'est là, Messieurs, une proposition d'une importance capitale: elle domine en réalité la question qui nous oc- cupe. Découvert depuis longtemps déjà par M. BroAvn- Séquard, le principe sur lequel elle s'appuie est, si je ne me trompe, encore trop souvent méconnu, aussi bien par les physiologistes que par les pathologistes (1). Nous ver- rons en temps et lieu la pathologie humaine fournir, à l'appui de cette proposition, des faits assez nombreux, des arguments péremptoires; en revanche, nous aurons plus rarement à invoquer les résultats de l'expérimentation sur les animaux. La raison en est surtout, sans aucun doute, dans cette circonstance que, chez ces derniers, le tissu nerveux parait résister, bien mieux que chez l'homme, aux causes diverses d'irritation et d'inflammation. Tous les ex- périmentateurs savent, en effet, que les lésions traumati- ques, même les plus graves, des nerfs périphériques ou de (l) Note sur quelques cas d'affection de la peau, dépendant d'une influence du système nerveux, par J.-M. Charcot, suivies de Remarques sur le mode d'influence du système nerveux sur la nutrition, par le docteur Brown-Sé- quard. [Journ. de physiologie, t. II, n° o. Janvier 1859, p. 108).

14 INFLUENCE DE L'IRRITATION DES NERFS.