la moelle, produisent assez difficilement, chez la plupart des animaux, une myélite ou une névrite quelque peu du- rable et comparable à celles qui se développent, au con- traire, assez facilement chez l'homme à la suite des lésions les plus minimes.
Les expériences propres à montrer que les lésions irri- tatives des tissus nerveux sont capables de déterminer des troubles trophiques variés dans les parties auxquelles ils se distribuent, sont, nous l'avons dit, peu nombreuses. Elles sont relatives presque exclusivement à la cinquième paire.
Voici d'abord le résumé d'une expérience de Samuel: — Chez un lapin, deux aiguilles sont appliquées sur le ganglion de Gasser et l'on fait passer un courant d'induc- tion; aussitôt il se produit un rétrécissement plus ou moins prononcé de la pupille, et en même temps se développe une légère injection des vaisseaux de la conjonctive; la sécrétion des larmes s'exagère. La sensibilité des pau- pières, de la conjonctive, de la cornée est exaltée. Après l'opération, le rétrécissement de la pupille persiste, quoi- que à un moindre degré et l'hyperesthésie s'exagère en- core. Le processus inflammatoire commence à se déve- lopper en général au bout de vingt-quatre heures; son intensité s'accroît pendant le second et le troisième jour, et diminue ensuite progressivement. On peut observer tous les degrés de l'ophthalmie, depuis la conjonctivite la plus légère jusqu'à la blennorrhée la plus intense. La sensibilité s'exalte toujours et l'hyperesthésie peut s'éle- ver à un tel degré qu'au moindre attouchement de l'œil, l'animal est pris de convulsions générales. Il se produit sur la cornée une opacité générale, et, en outre, tantôt de petites exulcérations, tantôt un ulcère unique, de forme ovalaire qui occupe la partie moyenne de cette mem- brane. Dans un cas, il s'était formé une petite collection purulente dans la chambre antérieure de l'œil. A part l'hy- pérémie, on n'observe jamais d'altérations pathologiques de l'iris, ni adhérences, ni modifications de coloration.
INFLUENCE DE L'IRRITATION DES NERFS. 1 '6 Dans tous les cas, l'hyperesthésie des rameaux ophthal- miques de la cinquième paire est. expressément notée. Il est clair, par conséquent, qu'on ne saurait ici, comme dans les faits de Snellen et de Butiner, invoquer Fanesthésie pour expliquer l'apparition des troubles trophiques surve- nant dans l'œil non convenablement protégé (1).
A la suite d'une section non réussie du trijumeau chez un lapin, Meissner a vu paraître dans l'œil, qui avait con- servé d'ailleurs sa sensibilité, des lésions trophiques très- prononcées. L'auteur fait remarquer avec soin que ces lésions se sont produites sans qiCaucun signe d'Jiypéré- mie neuro-paralytique les eût précédées. L'autopsie fit constater que la partie médiane (interne) du trijumeau avait seule été intéressée par le neurotome (2). Schiff, de son côté, à l'appui de l'observation de Meissner, rapporte quatre cas, relatifs à des lésions partielles du trijumeau dans le crâne, et dans lesquels l'inflammation de l'œil s'est développée malgré la persistance de la sensibilité (3).
Nous avons vu dans les expériences de Samuel les trou- bles trophiques survenir dans l'œil en conséquence de l'irritation faradique de la cinquième paire; n'est-il pas vraisemblable que, dans celles de Meissner et de Schiff, c'est par suite de l'irritation phlegmasique développée dans le nerf en conséquence de la section partielle, que les lésions de l'œil se sontproduites? A l'appui de cette opinion j e vous ferai remarquer que chez l'homme les sec- tions incomplètes sont bien plus propres à développer dans les nerfs un processus d'irritation, que ne le sont les sections complètes; cela a été reconnu depuis bien longtemps par les chirurgiens. Il est permis de supposer (2) G. Meissner. — JJeber die nach der Durschneidung der Trigeminus an? Auge der Kaninchens eintretende Ernahrungstterung. Heiile etPfeufer's Zeitsch. xxxix, 96-104,— Centralblatt. 1867. p. 265. — Gaz. hebdumad., 1867, p. 634.
16 INFLUENCE DE l/lRRITATION DES NERFS.
qu'il en est de même, du moins à un certain degré, chez les animaux (1).
Je rapprocherai immédiatement de ces faits plusieurs observations recueillies chez l'homme et sur lesquelles j'au- rai à revenir par la suite: elles sont relatives encore au trijumeau. Elles montrent, comme les expériences qui pré- cèdent, que les lésions irritatives de ce nerf, développées spontanément, peuvent, elles aussi, sans être suivies d'a- nesthésie, provoquer dans l'œil des désordres trophiques très-accentués.
Une femme de 57 ans, dont l'histoire a été rapportée par Bock (1), éprouvait, depuis un an environ, dans le côté droit de la face, des douleurs violentes qui, d'abord inter- mittentes, se montrèrent plus tard à peu près continues. Jamais la sensibilité de la face ne disparut complètement; une légère pression était, à la vérité, imparfaitement sen- tie; mais une pression un peu forte ramenait de vives douleurs. — La conjonctive de l'œil droit était injectée; la cornée, dans sa partie la plus inférieure, présentait une ulcération hypertrophique d'une longueur de deux lignes environ; elle était partout un peu opaque. Plus tard, l'ulcé- ration gagna en profondeur; l'opacité de la cornée s'accrut. Enfin survint une perforation qui donna issue à un liquide puriforme sous l'influence de la pression de l'œil. La mort (1) Telle n'est pas l'interprétation proposée par Meissner, à propos de son expérience. Il suppose que les fibres les plus internes du trijumeau, qui seules avaient été sectionnées dans son cas, ont une action particulière sur la nu- trition de l'œil. Il se fonde sur ce que dans trois autres cas où le trijumeau avait été également sectionné d'une manière incomplète, mais où les fibres les plus internes du nerf avaient été respectées, les troubles trophiques ne se sont pas développés dans l'œil, bien que celui-ci, devenu insensible, n'eût pas été protégé contre les agents extérieurs. Nous croyons que les sections in- complètes devront être répétées un nombre considérable de fois avant qu'on puisse se prononcer définitivement sur la valeur de l'interprétation proposée par Meissner.
(2) Bock. — Ugeskrift for Laeger, 1842, VII, p. 431. — Extrait dans Hannover's Jahrebesricht, Milliers Archiv. 1844. p. 47, et Schiffs Untersu- chungen zur Physiologie des Nervensystems mit Berûcksichtigwig der Patho- logie. Frankfurt am Main. 1855, pp. 63, 64.
INFLUENCE DE L'IRRITATION DES NERFS. 17 arriva inopinément. A l'autopsie, on trouva le ganglion de Gasser du côté droit, volumineux et très-dur. Les trois branches du trijumeau droit jusqu'à la sortie de l'os, étaient également très-épaisses.
Le cas suivant est emprunté à un mémoire de Frie- dreicli (1). Un homme, âgé de 65 ans, fut frappé tout à. coup d'une hémiplégie droite avec perte de la sensibilité du même côté. Quelques semaines avant cette attaque, il avait éprouvé dans le globe de l'œil gauche, ainsi que dans le côté gauche de la face, de légères douleurs lancinantes; ces douleurs s'exagérèrent rapidement et à un haut degré après l'attaque apoplectique. Dans le môme temps, la con- jonctive de l'œil gauche s'injecta et il y eut exagération de la sécrétion des larmes; un peu plus tard, la conjonc- tive se recouvrit çà et là d'un exsudât pseudo-membraneux puriforme; la pupille gauche, bien que très-étroite, réagis- sait encore sous l'influence de la lumière. La sensibilité resta toujours normale dans tout le côté gauche delà face.
A l'autopsie, on rencontra à la surface du pédoncule cérébelleux moyen un amas de petites tumeurs sarcoma- teuses formant dans leur ensemble une masse représentant environ le volume d'une noisette. La substance cérébrale voisine, surtout auprès du cervelet, était ramollie et très-in- jectée.Le nerf trijumeau gauche, à sa sortie de la base de l'en- céphale, était rouge, un peu ramolli et aplati par la tumeur.
On pourrait aisément rapporter un bon nombre de faits analogues à ceux qui viennent d'être cités, mais ceux-ci suffi- ront pour le but que nous nous proposons actuellement (2).
(1) Friedreich. — Beitraege zur lehre von den Geschwillsten innerhalb der Schaedelkohle. Wurzburg. 1853, p. 15 et Schiff's Unterstichmgen, etc. p. 100.
(2) Les faits de troubles de la nutrition de l'œil consécutifs aux lésions spontanées de la 5° paire, chez l'homme, sont assez nombreux; mais nous n'a- vons voulu mentionner que ceux dans lesquels il est bien établi que la sensi- bilité de la face n'a pas été atteinte: les deux cas qui suivent méritent ce- pendant d'être signalés encore, bien qu'ils ne soient pas aussi explicites à cet égard que les faits de Bock et de Friedreich. Un homme vigoureux, à la suite d'un coup reçu sur la tête, devint sujet à de violentes douleurs, fixées 18 CONTRADICTIONS EXPÉRIMENTALES.
En dehors de la cinquième paire, il est plus rare encore de voir les lésions expérimentales des nerfs déterminer l'apparition de troubles trophiques dans les parties péri- phériques. Nous rappellerons cependant, à titre d'exemple de ce genre, les effets remarquables que produisent quel- quefois sur la nutrition du rein, les lésions des nerfs qui se rendent à cet organe. On sait que parmi les expérimenta- teurs, les uns (Krimer, Brachet, Muller et Peipers, A. Moreau, Wittich) assurent produire presqu'à coup sûr, à l'aide de ces lésions, des altérations plus ou moins profondes du rein, tandis que les autres (P. Bert,Hermann),en répétant la même expérience dans des circonstances en apparence identiques, disent être arrivés à des résultats négatifs.
Ne peut-on pas se rendre compte, du moins en partie, de cette contradiction singulière, de la manière suivante: sur le côté droit delà tête, et éprouvait de temps en temps des accès épilepti- formes. Plus tard, les douleurs se localisèrent dans l'œil et l'oreille droits. L'œil était rouge, tuméfié, saillant, mais recouvert cependant par la paupière supérieure paralysée. Cornée trouble; iris très-immobile, contracté, de couleur brune d'abord, puis verdâtre. La cornée devint à la longue tout-à-fait opaque. Autopsie: la face inférieure des lobes antérieur et moyen présente à droite plusieurs stéatomes du volume d'un haricot, d'une amande. Le ganglion de Gasser et les trois branches du trijumeau sont recouverts d'une masse cartilagineuse résistante. L'oculo-moteur commun est comprimé; sa colora- tion est modifiée. Malheureusement l'état de la sensibilité de la peau de la face n'est pas indiqué dans ce cas. (F. A. Landmann, Commentatio patholo- gico-anatomica erhidens morbiim cerebri oculique singularem; in-4°, Leipzig, 1820, et Schiff'* Vntersv.ch., p. Si). — Dans le cas bien connu rapporté par Serres [Journal de physiologie, V. 182U, p. 233, et Anatomie comparée du cerveau, II, p. G"), malgré l'altération profonde du ganglion de Gasser, et des racines de la grosse portion du trijumeau, il n'y avait pas eu paralysie complète de la partie sensible du nerf, car la surface tout entière du visage avait conservé le sentiment. Seuls, l'œil droit et la face interne des pau- pières étaient devenus insensibles ainsi que la moitié droite de la langue; il y avait eu une inflammation aiguë de l'œil droit avec œdème des paupiè- res, obnubilation et plus tard opacité complète de la cornée. Le ganglion de Gasser du côté droit était d'un jaune gris, tuméfié, imbibé de sérosité. La portion du ganglion d'où part le nerf ophthalmique était rouge et injec- tée. Les racines de la grosse portion du nerf présentaient une couleur sale qui contrastait avec celle delà petite branche, restée saine. Les trois nerfs, à leur issue du ganglion, offraient une coloration jaune, qui cessait d'exister à la sortie du crâne.
IRRITATION DE LA MOELLE ÉPINIÈRE. 49 les lésions rénales feraient défaut dans le cas où la section des nerfs a été complète, absolue; elles se produiraient au contraire, ou mieux pourraient se produire, dans le cas de section incomplète, ou encore lorsque, pour remplacer le scalpel, on fait intervenir l'emploi des caustiques, de l'am- moniaque, par exemple (Corrente, Schiff), toutes conditions éminemment propres à déterminer, dans les nerfs lésés, une irritation plus ou moins vive ou même un véritable processus phlegmasique (1). A ce point de vue, la question mériterait peut-être d'être révisée à l'aide de nouvelles re- cherches.
Nous rappelions, tout à l'heure, les effets des sections transversales, des destructions partielles de la moelle épi- nière, en ce qui concerne la nutrition des parties privées de sentiment et de mouvement par le fait des opérations dont il s'agit. Lorsque, disions-nous, les opérations n'ont pas pour résultat de provoquer dans les parties lésées de la moelle un travail d'inflammation, — et c'est ce qui a lieu dans la grande majorité des cas, — on constate simplement, dans les membres paralysés, une dégénération avec atro- phie des muscles très-lente à se produire, des ulcérations du derme, peut-être même des eschares causées parle frot- tement exercé sur un sol rugueux, par le contact perma- nent des urines altérées, le manque de propreté; c'est-à- dire, en un mot, tous les effets auxquels donnent lieu l'i- nertie fonctionnelle des membres postérieurs, chez les ani- maux, et rien que ces effets. Eh bien! le tableau est tout différent si, par suite de circonstances que rien ne fait pré- voir et qu'on ne sait pas encore reproduire à volonté, l'in- flammation vient à s'établir au voisinage de la lésion spi- nale. Alors, en effet, ainsi que l'a montré M. Brovn-Séquard, et comme j'ai eu, à mon tour, l'occasion de l'observer plu- sieurs fois, l'altération musculaire se développe très-rapidement; quelques jours à peine après l'opération, elle est (l) Voyez Zeitschrift fur ration. Med., 35 Bd., p. 343.
20 IRRITATION DU SYSTÈME NERVEUX.
déjà très-prononcée. Bientôt l'émaciation des masses mus- culaires devient appréciable et elle progresse ensuite très- rapidement; des éruptions qui aboutissent promptement à la formation d'ulcérations ou d'eschares apparaissent sur la peau, alors même qu'on met en œuvre les soins de pro- preté les plus minutieux; elles se développent surtout sur les régions du corps soumises à la pression, au frottement, au contact prolongé des urines, mais elles peuvent se pro- duire encore, bien que ce cas soit rare, en dehors de toutes ces conditions (1).
Je pourrais m'étendre longuement sur ces troubles tro- phiques liés à l'inflammation traumatique de la moelle épinière chez les animaux, mais il sera plus opportun d'y revenir à propos de l'étude que nous avons à faire de la myélite développée spontanément chez l'homme.
Je ne veux d'ailleurs pas prolonger outre mesure cette incursion dans le champ de la physiologie expérimentale; pour le moment, si je ne me trompe, un premier résultat nous est acquis déjà: les faits que nous venons d'invoquer suffisent, en effet, croyons-nous, à établir que le défaut d'action du système nerveux n'a pas d'influence directe, immédiate, sur la nutrition des parties périphériques; d'un autre côté, ils rendent au moins fort vraisemblable que V excitation morbide, V irritation des nerfs ou des centres nerveux sont, au contraire, de nature, sous de certaines (l) C'est sans doute de la même manière, c'est-à-dire en faisant intervenir l'inflammation autour du point lésé, qu'il convient d'interpréter les troubles qui surviennent quelquefois dans la nutrition de l'œil, chez divers animaux, à la suite de la section d'une moitié latérale de la moelle épinière au dos. Les affections de l'œil (ulcérations, fonte de la cornée, conjonctivite purulente), observées par M. Brown-Séquard, chez le cochon d'Inde (Comptes-rendus de la Société de Biologie, t. II, 1850, p. 134), ont été rencontrées par M. Vul- pian, chez la grenouille, à la suite de la section de la moitié correspondante de la moelle, près du bulbe rachidien. (Communication orale.) Elles ne se développent pas chez tous les animaux opérés de cette façon, et il est au moins fort vraisemblable qu'elles se produisent seulement dans le cas où, consécutivement à la section, un travail inflammatoire s'est développé dans le segment supérieur de la moelle épinière.
LÉSIONS TRAUMATIQUES DES NERFS. 21 conditions, à provoquer à distance les troubles trophiques les plus variés.
Par quelle voie, par quel mécanisme cette irritation du système nerveux vient-elle retentir sur les parties péri- phériques et y déterminer ces lésions trophiques dont nous avons relaté quelques exemples? Celles-ci sont-elles dues à une irritation ou à la paralysie des nerfs vaso-moteurs? Ou bien dépendent-elles d'une irritation de ces nerfs hypo- thétiques, que ranatomie ne connaît pas encore, et que l'on désigne quelquefois sous le nom de nerfs trophiques? Ce sont là des questions que nous devrons aborder par la suite; actuellement, nous voulons rentrer dans le domaine de la pathologie de l'homme et j'espère vous faire recon- naître que le principe mis en évidence, déjà, par la patho- logie expérimentale trouve ici son application d'une façon plus évidente encore. Ce principe sera notre fil conducteur et il nous amènera à comprendre, je l'espère, pourquoi des lésions, au premier abord semblables et portant sur les mêmes points des systèmes nerveux ou périphériques, pro- duisent, dans les cas pathologiques, des effets si opposés, en apparence même si contradictoires.
Les troubles trophiques que nousnousproposons.de passer en revue sont produits: 1° par des lésions des nerfs péri- phériques, et tantôt ces lésions ont été provoquées par une cause traumatique, tantôt elles se sont développées spontanément; 2° par des lésions de la moelle épinière et du bulbe; 3° par des lésions, enfin, de certaines parties de l'encéphale.
TROUBLES TROPHIQUES CONSÉCUTIFS AUX LÉSIONS DES NERFS.
Arrêtons-nous, en premier lieu, aux lésions des nerfs. Elles nous offrent les conditions d'étude les plus simples. La chirurgie, sous ce rapport, nous fournit des documents d'une grande valeur, car les lésions traumatiques des nerfs se présentent quelquefois chez l'homme dans" des condi- 22 AFFECTIONS DE LA PEAU.
tions de simplicité comparables à celles des lésions expé- rimentales instituées chez les animaux.
À. J'établirai, dès l'abord, parmi ces lésions traumati- ques des nerfs, une distinction que je crois fondamentale, et dont vous reconnaîtrez bientôt toute l'importance: 1° tan- tôt la lésion consiste en une section nette et com- plète, et alors ses effets sont tout simplement, du moins en général, ceux de l'absence d'action nerveuse; 2° tantôt, résultant de plaies, de contusions, de tiraillements, elle est de nature à déterminer dans le nerf un état d'irritation, et c'est alors, alors seulement, qu'on voit naître ces troubles trophiques sur lesquels j'appelle votre attention. Occupons- nous d'abord des faits du second groupe.
Les lésions traumatiques des nerfs dont il s'agit peuvent donner lieu à des phénomènes morbides affectant la peau, le tissu cellulaire sous-Cutané, les muscles, les articulations et les os. La dernière guerre d'Amérique a été, vous le savez, l'occasion d'études très-importantes sur ce sujet; elles ont été présentées par MM. S. W. Mitchell, G. R. Morehouse et W. Keen, dans un livre très-intéressant et que nous mettrons bien souvent à profit (1). On doit aussi à un de mes anciens élèves, le regretté Mougeot,une étude très-remarquable sur les affections cutanées développées sous l'influence des lésions des nerfs périphériques. Je ne pourrai, naturellement, entrer dans les détails, et je renvoie ceux d'entre vous qui voudraient approfondir la question à la thèse de Mougeot, où tous les documents qui y sont relatifs ont été rassemblés avec le plus grand soin (2).
a) Affections de la peau. Les accidents que les lésions (1) S. Weir Mitchell, G. R, Morehouse and W. Keen. — Gunshot Wounds and other Injuries of nerves. Philadelphia, 1864. Extrait dans les Archives générales de médecine, 1865, t. I. — Cet ouvrage a été traduit en français par M. le Dr Dastre (1874).
(2) J. B. A. Mougeot. — Recherches sur quelques troubles de nutrition consécutifs aux affections des nerfs. Paris, 1867.
AFFECTIONS DE LA PEAU. 23 traumatiques des nerfs sont capables d'occasionner du côté des téguments sont de deux espèces: 1° Les premiers con- sistent en des éruptions de forme variable, mais surtout vésiculeuses ou huileuses. Nous citerons en premier lieu le zona, qui s'observe fréquemment en pareil cas, et que l'on pourrait désigner, à cause de cela, sous le nom de zona tramnatique. J'ai rapporté, dans le temps, un très- bel exemple de ce genre observé à la Charité, chez mon maître Rayer (1). — Sous le nom d'éruptions eczéma- teuses, les chirurgiens américains ont décrit une affection de la peau qui peut être rapprochée de la forme précédente.
2° En second lieu viennent les éruptions pemphigoïdes, dont j'ai rapporté aussi un exemple assez net (%). Il s'agit là de bulles de pemphigus qui se développent très-rapide- ment et reparaissent de temps à autre sur divers points de (1) « Un homme admis dans le service de M. Rayer, en 185!, avait, pen- dant les affaires de juin 1848, reçu une balle à la partie inférieure et externe de la cuisse. — Quelque temps après la guérison de la plaie, surviennent dans la jambe de vives douleurs, presque continues, mais s'exaspérant par accès. Ces douleurs qui semblent partir de la cicatrice se répandent jusque sur le dos du pied et suivent évidemment le trajet des nerfs. Cette, névral- gie, qui a résisté à tous les moyens employés, s'est accompagnée à plusieurs reprises,' pendant ie séjour du malade à la Charité, d'une éruption de vési- cules d'herpès, disposées par groupes, tout à fait semblables à celles de l'herpès zoster, et siégeant sur la peau des parties douloureuses. » (Charcot. — Sur quelques cas d'affection de la peau, dépendant d une influence du sys- tème nerveux. In Journal de physiologie, t. II, n° 5. Janvier 1839). — On trouve dans le même journal un fait analogue, rapporté par M. Rouget: « Un cultivateur, en sautant un fossé, reçut la charge de plomb à lièvre de sou fusil, à la face interne du bras gauche, vers la partie moyenne. Au fond de la plaie, qui était large de huit centimètres, on apercevait l'artère humé- raie, la veine basilique déchirée et plusieurs nerfs, surtout le brachial cutané interne, contusionnés. La plaie se cicatrisa assez vite, mais environ deux mois et demi ou trois mois après, il survint à la partie postérieure et interne de l'avant-bras une éruption ressemblant à du zona, occupant une surface de quatre à cinq centimètres de diamètre, dans une partie de l'avant-bras privée de sensibilité. » Les exemples de zona, survenu à la suite d'une con- tusion portant sur le trajet d'un nerf (Oppolzer), d'un effort (Thomas), sont loin d'être rares. (Voy. Mougeot, loccit., p. 38).
(2) Charcot, loc. cit. — « "Eruption, particulière siégeant sur la face dorsale d'une main et des doigts, et probablement consécutive à la lésion des filets nerveux qui se distribuent à ces parties. » 24 AFFECTIONS DES MUSCLES, ETC.
la partie des téguments, correspondant à la distribution du nerf lésé; elles laissent après elles des cicatrices à peu près indélébiles. — Cette sorte d'éruption s'observe parfois sur les cicatrices vicieuses; il est très-vraisemblable qu'elle dé- pend alors de l'irritation que subit quelque filet nerveux tiraillé ou comprimé dans le tissu cicatriciel.
3° Nous citerons en troisième lieu une rougeur cutanée qui rappelle Yérythème pemio, et certaine tuméfaction de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané, déjà remarquée par Hamilton,qui simule le phlegmon (faux phlegmon) (3).
4° Vient ensuite l'affection cutanée qui a été décrite par les chirurgiens américains sous le nom de Glossy Skin, mot à mot,.peau lisse. La peau est lisse, en effet, pâle, anémique; les glandes sudoripares sont atrophiées, leur sécrétion di- minuée; l'épiderme est fendillé, les ongles sont fendillés eux aussi et recourbés d'une manière remarquable. Il s'agit là, en somme, d'une inflammation particulière de la peau qui aboutit à l'atrophie du derme, et qui rappelle ce qu'on voit dans l'affection désignée sous le nom de sclêrodermie.
b) Affections des muscles. Les muscles s'atrophient, de leur côté, souvent d'une manière très-rapide, et perdent, tantôt en partie, tantôt complètement, leur contractilité électrique. Mais c'est là un sujet qui sera l'objet d'une étude toute particulière.
c) Affections des articulations. Vers les jointures, les lésions traumatiques des nerfs produisent des symptômes qui rappellent, d'une façon notable, la physionomie du rhu- matisme articulaire subaigu. Ces arthropathies amènent, en général, très-rapidement l'ankylose.
d) Os. Il se produit quelquefois, dans ces mêmes circons- tances, une périostite suivie souvent de nécrose.
Mais je ne veux pas pousser plus loin cette énumération (l) Mougeot, loc. cit., p. 30, INFLUENCE DE L'IRRITATION DES NERFS. 2o sommaire: elle suffit à remplir le Lut que nous avons en vue. Il s'agit, actuellement surtout, de chercher à spécifier autant que possible, les conditions particulières sous l'in- fluence desquelles ces troubles tropliiques se développent à la suite des lésions traumatiques des nerfs.
Paget qui, l'un des premiers, a appelé l'attention sur quelques-uns de ces accidents, n'hésite pas à avouer son ignorance à cet égard (1). Au contraire, les chirurgiens américains que je citais tout à l'heure, sont parvenus à dé- terminer les conditions dont il s'agit, et leur témoignage nous est, ici, d'autant plus précieux, qu'il est fondé sur l'observation pure, toute empirique, et dégagée d'idée pré- conçue. Après avoir remarqué tout d'abord, — comme Pa- get l'avait fait d'ailleurs avant eux, — que ces affections consécutives sont presque toujours précédées ou accompa- gnées de symptômes douloureux (Burning Pains), évi- demment en rapport avec un état d'irritation du nerf lésé, tandis qu'au contraire l'anesthésie fait complètement dé- faut, ils font expressément remarquer qu'elles se déve- loppent habituellement après des contusions, des piqûres, des sections incomplètes des nerfs, c'est-à-dire à la suite des causes traumatiques les plus propres à produire la né- vrite, ou tout au moins Yétat névralgique. — Au contraire, et c'est un point sur lequel nos auteurs insistent, — on ne les voit pas se produire dans les cas de section complète des nerfs, les résultats habituels de l'absence d'action des nerfs étant les seuls phénomènes qu'on observe en pareil cas.