recevoir un nouveau caractère, assez communément il reçoit un nouveau nom. Cela se voit dans le baptême, dans la confirmation, dans l'enrôlement des soldats, dans rentrée en religion, dans l'affranchissement des esclaves, etc.; en un mot, le nom de tout être exprime ce qu'il est, et dans ce genre il n'y a rien d'arbitraire. L'expression vulgaire, il a un nom, il n'a point de nom, est très-juste et très-expressive; aucun homme ne pouvant être rangé parmi ceux qu'on appelle aux assemblées et qui ont un nom (1), si sa famille n'est marquée du signe qui la distingue des autres.
LI. Il en est des nations comme des individus: il y en a qui n'ont point de nom. Hérodote observe que les Thraces seraient le peuple le plus puissant de l'univers s'ils étaient unis: mais, ajoute-t-il, cette union est im-; possible, car ils ont tous un nom différent (2). C'est une très bonne observation. Il y a aussi des peuples modernes qui n'ont point de nom, et il y en a d'autres qui en ont plusieurs; mais la polyonymie est aussi nralheurease (i)Num. XVI. 2.
pour les nations qu'on a pu la croire honorable pour les génies.
LU. Les noms n'ayant donc rien d'arbitraire, et leur origine tenant, comme toutes les choses, plus ou moins immédiatement à Dieu, il ne faut pas croire que l'homme ait droit de nommer, sans restriction, même celles dont il a quelque droit de se regarder comme l'auteur, et de leur imposer des noms suivant l'idée qu'il s'en forme. Dieu s'est réservé à cet égard une espèce de juridiction immédiate qu'il est impossible de méconnaître (1). O mon cher Hermogène! c'est une grande chose que limposition des noms, et qui ne peut appartenir ni à £ homme mauvais, ni même à l homme 'vulgaire Ce droit n'appartient quà un créateur de noms ( onomaturge), c'est-à-dire, à ce qui semble, au seul législateur; mais de tous les créateurs humains le plus rare, c'est un législateur (2).
LIII. Cependant l'homme n'aime rien tant que de nommer. C'est ce qu'il fait, par (2) piato, in Crat. Opp tom. III, p. 244.
72 • PRINCIPE exemple, lorsqu'il applique aux choses des épithètes significatives; talent qui distingue le grand écrivain et surtout le grand poète. L'heureuse imposition dune épithète illustre un substantif, qui devient célèbre sous ce nouveau signe (1). Les exemples se trouvent dans toutes les langues; mais, pour nous en tenir à celle de ce peuple qui a lui-même un si grand nom, puisqu'il l'a donné à la franchise, ou que la franchise l'a reçu de lui, quel homme lettré ignore Y avare Achèron, les coursiers attentifs, le lit effronté, les timides supplications, le frémissement argenté, le destructeur rapide, les pâles adulateurs, etc. (2)? Jamais l'homme n'oubliera ses droits primitifs: on peut dire même, dans un certain sens, qu'il les exercera toujours, mais combien sa dégradation les a restreints! Voici une loi vraie comme Dieu qui l'a faite: (l)a De manière, » comme l'a observé Denys d'Halycarnasse, « que si l'épithète est dislinctive et naturelle, «(sïzîia xxi nfoafvrjç), elle pèse dans le discours autant « qu'un nom. »{De la poésie d'Homère, eh. 6.) On peut même dire, dans un certain sens, qu'elle vaut mieux, puisqu'elle a le mérite de la création, sans avoir le tort du néologisme.
(2) Je ne me rappelle aucune épithète illustre de Voltaire; c'est peut-être de ma part pur défaut de mémoire.
GÉNÉRATEUB. 73 // est défendu à t homme de donner de graiuls noms aux choses dont il est fauteur et qu'il croit grandes; mais s^il a opéré légitimement, le nom vulgaire de la chose sera ennobli par elle et deviendra grand.
LIV. utili s'agisse de créations matérielles ou politiques, la règle est la même. Il n'v a rien, par exemple, de plus connn dans l'histoire grecque que le mot de céramique: Athènes n'en coniAit pas de plus augaste. Longtemps après qu Vie eut perdu ses grands hommes et son existence politique, Atticus, étant à Athènes, écrivait avec prétention à son illustre ami: Me trouvant l'autre jour dans le Céramique, etc., et Cicéron l'en badinait dans sa réponse (1). Que signifie cependant en lui-même ce mot si célèbre, Tuileries (2)? Il n'y a rien de plus vulgaire: mais la cendre des héros mêlée à cette terre Pavait consacrée, et la terre avait consacré le nom. Il est assez singulier qu'à une si grande distance de temps et de lieux, ce même mot de Tuileries, fameux jadis comme (1) Voilà pour répondre à votre phrase: Me trouvant Vautre jour dans le Céramique, etc. Cic.ad AU. i. 10.
(2) Avec une certaine latitude qui renferme encore l'idée de poterie. ^ nom d'un lieu de sépulture, ait été de nouveau illustré sous «elui d'un palais. La puissance qui venait habiter les Tuileries, ne s'avisa pas de leur donner quelque nom imposant qui eût une certaine proportion avec elle. Si elle eût commis cette faute, il n'y avait pas de raison pour que, le lendemain, ce lieusne fût habité par des filous et par des fille.
LV. Une autre raison, qui a son prix, quoi-, qu'elle soit tirée de moins haut, doit nous engager encore à nous défier de tout nom pompeux imposé à priori. C'est que la conscience de l'homme l'avertissant presque toujours du vice de l'ouvrage qu'il vient de produire, l'orgueil révolté, qui ne peut se tromper lui-même, cherche au moins à tromper les autres, en inventant un nom honorable qui suppose précisément le mérite contraire; de manière que ce nom, au lieu de témoigner réellement l'excellence de l'ouvrage, est une véritable confession du vice qui le distingue. Le dix-huitième siècle, si riche en tout ce qu'on peut imaginer de faux et de ridicule, a fourni sur ce point une foule d'exemples curieux dans les titres des livres, les épigraphes, les inscriptions et au- GôÉaATEua. 7 5 très choses de ce genre. Ainsi, par exemple, si vous lisez à la tète de l'un des principaux ouvrages de ce siècle: Tantum séries juncturaque pollet, Tantum de medio sumptis accedit honoris.
Effacez la présomptueuse épigraphe, et substituez hardiment, avant même d'avoir ouvert le livre, et sans la moindre crainte d'être injuste: Ru dis indigestaque moles, Non benè junctarum discordia semina rerum.
En effet, le chaos est l'image de ce livre, et l'épigraphe exprime éminemment ce qui manque éminemment à l'ouvrage. Si vous lisez à la tête d'un autre livre: Histoire philosophique et politique, vous savez, avant d'avoir lu l'histoire annoncée sous ce titre, qu'elle n'est ni philosophique ni politique; et vous saurez de plus, après l'avoir lue, que c'est l'œuvre d'un frénétique. Un homme ose-t-il écrire au dessous de son propre portrait: Vitam impendere vero? gagez, sans information, que c'est le portrait d'un menteur; et lui-même vous l'avouera, un jour qu'il lui prendra fantaisie de dire la vérité. Peut-on lire sous un antre portrait: Postgenilis hic carus erlt, nunc carus amlcis, sans se rappeler sur-le-champ ce vers si heureusement emprunté à l'original même pour le peindre d'une manière un peu différente: Teus des adorateurs et n'eus pas un ami? Et en effet, jamais peut-être il n'exista d'homme, dans la classe des gens de lettres, moins fait pour sentir l'amitié, et moins digne de l'inspirer, etc., etc. Des ouvrages et des entreprises d'un autre genre prêtent à la même observation. Ainsi, par exemple, si la musique, chez une nation célèbre, devient toutà-coup une affaire d'Etat; si l'esprit du siècle, aveugle sur tous les points, accorde à cet art une fausse importance et une fausse protection, bien différente de celle dont il aurait besoin; si l'on élève enfin un temple à la musique, sous le nom sonore et antique d'ÛDÉON, c'est une preuve infaillible que l'art est en dér cadence, et personne ne doit être surpria d'entendre dans ce pays un critique célèbre avouer, bientôt après, en style assez vigoureux, que rien n'empêche d'écrire dans le fronton du temple: Chambre a louer (1), GÉ2ÏÉRATELTU 77 LVI. Mais, comme je l'ai dit, toul ceci n'est qu'une observation du second ordre; revenons au principe général: Que l homme iCa pas, ou n'a plus le droit de nommer Jes choses ( du moins dans le sens que j1ai expliqué). Que Ton y fasse bien attention, les noms les plus respectables ont dans toutes les langues une origine vulgaire. Jamais le nom n'est proportionné à la chose; toujours la chose illustre le nom. Il faut que le nom germe, pour ainsi dire, sans quoi il est faux. Que signifie le mot trône, dans l'origine? siège, ou même escabelîe. Que signifie sceptre? un bâton pour s'appuyer (1). Mais le batori « les entendais avec ravissement. Nos artistes ont perdu « la tradition de ce chef-d'œuvre (le Stabat de Pergo-« lèse); il est écrit pour eux en langue étrangère; ils en « disent îes notes saus en connaître l'esprit; leur exék cution est à la glace, dénuée d'àme, de sentiment et « d'expression. L'orchestre lui-même joue machinale-« ment et avec une faiblesse qui tue l'effet. L'ancienne « musique {laquelle?) est la rivale de la plus hante « poésie; la nôtre n'est que la rivale du ramage des oi-« seaux. Que nos virtuoses modernes cessent donc...de « déshonorer des compositions sublimes qu'ils ne se « jouent plus (surtout) à Pergolèse; il est trop fort pour « eux. » {Journal de F Empire, 28 mars 1812.)
(!) Au second livre de Plliade, L lvsse veut empêcher les Grecs de renoncer lâchement à leur entreprise. S'il rencontre, au milieu du tumulte excité par les mécocdes Rois fut bientôt distingué de tons les autres, et ce nom, sous sa nouvelle signification, subsiste depuis trois mille ans. Quy a-t-il de plus noble dans la littérature et de plus humble dans son origine que le mot tragédie? Et le nom presque fétide de drapeau, soulevé et ennobli par la lance des guerriers, quelle fortune n'a-t-il pas faite dans notre langue? Une foule d'autres noms viennent plus ou moins à l'appui du même principe, tels que ceux-ci, par exemple: sénat, dictateur, consul, empereur, église, cardinal, maréchal, etc. Terminons par ceux de connétable et de chancelier donnés à deux émitents, un roi ou un noble, il lui adresse de douces paroles pour le persuader; mais s'il trouve sous sa main un homme du peuple ( Up-o» «.vtyx ) ( gallicisme remarquable ), il le rosse à grands coups de sceptre. Iliad., On fit jadis un crime à Socrate de s'être emparé des vers qu'Ulysse prononce dans celte occasion, et de les avoir cités pour prouver au peuple qu'il ne sait rien et qu'il n'est rien. (Xenoph. Memor. Socr. I. II. 20. ) Pindare peut encore être cité pour l'histoire du sceptre, a l'endroit où il nous raconte l'anecdote de cet ancien roi de Rhodes qui assomma son beau-frère sur la place, en le frappant, dans un instant de vivacité et sans mauvaise intention, avec un sceptre qui se trouva mal~ heureusement fait d'un bois trop dur. (Olymp. VII. v. 49-55. ) Belle leçon pour alléger les sceptres!
nentes dignités des temps modernes: le premier ne signifie dans l'origine que le chef de récurie (1), et le second, V homme qui se tient derrière une grille ( pour n'être pas accablé par la foule des suppliants).
LVII. Il y a donc deux règles infaillibles pour juger toutes les créations humaines, de quelque genre qu'elles soient, la base et | le nom; et ces deux règles, bien entendues, | dispensent de toute application odieuse. Si la base est purement humaine, l'édifice ne peut tenir; et plus il y aura d'hommes qui s'en seront mêlés, plus ils y auront mis de délibération, de science et à' écriture surtout, enfin, de moyens humains de tous les genres, et plus l'institution sera fragile. C'est principalement par cette règle qu'il faut juger tout ce qui a été entrepris par des souverains ou par des assemblées d'hommes, pour la civilisation, l'institution ou la régénération des peuples.
LVIII. Par la raison contraire, plus l'institution est divine dans ses bases, et plus elle ^ est durable. Il est bon même d'observer, pour fi) Connétable n'est qu'une contraction gauloise de Comes stabvli, le compagnon ou le minisire du prince au département des écuries.
plus de clarté, que le principe religieux est, par essence, créateur et conservateur, de deux manières. En premier lieu, comme il agit plus fortement que tout autre sur l'esprit humain, il en obtient des eiïbrts prodigieux. Ainsi, par exemple, l'homme persuadé par ses dogmes religieux que c'est un grand avantage pour lui, qu'après sa mort son corps soit conservé dans toute l'intégrité possible, sans qu'aucune main indiscrète ou profanatrice puisse en approcher; cet homme, dis-je, après avoir épuisé l'art des embaumements, finira par construire les pyramides d'Egypte. En second lieu, le principe religieux déjà si fort par ce qu'il opère, Test encore infiniment par ce qu'il empêche, à raison du respect dont il entoure tout ce qu'il prend sous sa protection. Si un simple caillou est consacré, il y a tout de suite une raison pour qu'il échappe aux mains qui pourraient l'égarer ou le dénaturer. La terre est couverte des preuves de cette vérité. Les vases étrusques, par exemple, conservés par la religion des tombeaux, sont parvenus jusqu'à nous, malgré leur fragilité, en plus grand nombre que les monuments de marbre et de bronze des mêmes époques (1).
GÉSÉRATEUÛ. 81, Voulez-vous donc conserver tout, dédiez tout. V \ LIX. La seconde règle, qui est celle des noms, nest, je crois, ni moins claire ni moins décisive que la précédente. Si le nom est imposé par une assemblée; s'il est établi par une délibération antécédente, en sorte qu'il précède la chose; si le nom est pompeux (1), s'il aune proportion grammaticale avec l'objet qu'il doit représenter; enfin, s'il est tiré d'une langue étrangère, et surtout d'une langue antique, tous les caractères de nullité se trouvent réunis, et l'on peu'; être sûr que le nom et la chose disparaîtront en très peu de temps. Les suppositions contraires annoncent la légitimité, et par conséquent la durée de l'institution. Il faut bien se garder de passer légèrement sur cet objet. Jamais un véritable philosophe ne doit perdre de vue la langue, véritable baromètre dont les variations annoncent infailliblement le bon et le mauvais temps. Pour m'en tenir au sujet que je traite dans (1) Ainsi, par exemple, si un homme autre qu'un souverain se nomme lui-môme législateur, c'est une preuve...certaine qu'il ne l'est pas; et si une assemblée ose se nommer législatrice, non-seulement c'est une preuve qu'elle ne Pest pas, mais c'est une preuve qu'elle a perdu l'esprit, et que dans peu elle sera livrée aux ris 'es de l'univers ce moment, il est certain que l'introduction démesurée des mots étrangers, appliqués surtout aux institutions nationales de tout genre, est un des signes les plus infaillibles de la dégradation d'un peuple.
LX. Si la formation de tous les empires, les progrès de la civilisation et le concert unanime de toutes les histoires et de toutes les traditions ne suffisaient point encore pour nous convaincre, la mort des empires achèverait la démonstration commencée par leur nais- sance. Comme c'est le principe religieux qui a tout créé, c'est l'absence de ce même principe qui a tout détruit. La secte d'Epicure, qu'on pourrait appeler Y incrédulité antique, dégrada d'abord, et détruisit bientôt tous les gouvernements qui eurent le malheur de lui donner entrée. Partout Lucrèce annonça César.
Mais toutes les expériences passées disparaissent devant l'exemple épouvantable donné par le dernier siècle. Encore enivrés de ses vapeurs, il s'en faut de beaucoup que les hommes, du moins en général, soient assez de sang-froid pour contempler cet exemple dans son vrai jour, et surtout pour en tirer les conséquences nécessaires; il est donc bien GENERATEUR. G 3 essentiel de diriger tous les regards sur cette scène terrible.
LXI. Toujours il y a eu des religions sur la terre, et toujours il y a eu des impies qui les ont combattues: toujours aussi l'impiété fut un crime; car, comme il ne peut y avoir de religion fausse sans aucun mélange de vrai, u ne peut y avoir d'impiété qui ne combatte quelque vérité divine plus ou moins défigurée; mais Une peut y avoir de véritable impiétéquau sein de la véritable religion; et, par une conséquence nécessaire, jamais l'impiété n'a pu produire dans les temps passés les maux quelle a produits de nos jours; car elle est toujours coupable en raison des lumières qui l'environnent. C'est sur cette règle qu'il faut juger le XYIIIS siècle; car c'est sous ce point de vue qu'il ne ressemble à aucun autre. On entend dire assez communément que tous les siècles se ressemblent, et que tous les hommes ont toujours été les mêmes; mais il faut bien se garder de croire à ces maximes générales que la paresse ou la légèreté inventent pour se dispenser de réfléchir. Tous les siècles, au contraire, et toutes les nations, manifestent un caractère particulier et distinclif qu'il faut considérer soigneusement. Sans doute il y a toujours eu des vices dans le monde, mais ces vices peuvent différer en quantité, en nature, en qualité dominante et en intensité (1). Or, quoiqu'il y ait toujours eu des impies > jamais il n'y avait eu, avant le XVIIIe siècle, et au sein du christianisme, une insurrection contre Dieu; jamais surtout on avait vu une conjuration sa-J erilége de tous les talents contre leur auteur; or, c'est ce que nous avons vu de nos jours. Le vaudeville a blasphémé comme la tragédie; et le roman, comme l'histoire et la physique. Les hommes de ce siècle ont prostitué le génie à l'irréligion, et, suivant l'expression admirable de saint Louis mourant, ILS ONT GUERROYÉ DlEU ET SES DONS (2).
L'impiété antique ne se fâche jamais; quelquefois elle raisonne; ordinairement elle plaisante, mais toujours sans aigreur. Lucrèce même ne va guère jusqu'à l'insulte; et (1)11 faut encore avoir égard' au mélange des vertus dont la proportion varie infiniment. Lorsqu'on a montré les mêmes genres d'excès en temps et lieux différents, on se croit en droit de conclure magistralement que les hommes ont toujours été les mêmes. Il n'y a pas de sophisme plus grossier ni plus commun.
(2) Joinville, dans la collection des Mémoires relatifs a l'histoire de France. In-8°, tom. H, p. 1G0.
CÉ.NÊHATEL'n. S 6 quoique son tempérament sombre et mélancolique le portât à voir les choses en noir, et même lorsqu'il accuse la religion d'avoir produit de grands maux, il est de sang-froid. Les religions antiques ne valaient pas la peine que l'incrédulité contemporaine se fâchât contre elles.
LXII. Lorsque la bonne nouvelle fut publiée dans l'univers, l'attaque devint plus violente: cependant ses ennemis gardèrent toujours une certaine mesure. Ils ne se montrent dans l'histoire que de loin en loin et constamment isolés. Jamais on ne voit de réunion ou de ligue formelle: jamais ils ne se livrent à la fureur dont nous avons été les témoins. Bayle même, le père de l'incrédulité moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus condamnables, on ne lui trouve point une grande envie de persuader, encore moins le ton d'irritation ou de l'esprit de parti: il nie moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre: souvent même il est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (1).
(1) Voyez, par exemple, avec quelle puissance de logique il a combattu le matérialisme dans l'article LeucipPÉ de son dictionnaire.
LXÏII. Ce ne fut donc que dans la première moitié du XVIIIe siècle que l'impiété devint réellement une puissance. On la voit d'abord s'étendre de toutes parts avec une activité inconcevable. Du palais à la cabane, elle se glisse partout, elle infeste tout; elle a des chemins invisibles, une action cachée, mais infaillible, telle que l'observateur le plus attentif, témoin de l'effet, ne sait pas toujours découvrir les moyens. Par un prestige inconcevable, elle se fait aimer de ceux mêmes dont elle est la plus mortelle ennemie; et l'autorité qu'elle est sur le point d'immoler, l'embrasse stupidement avant de recevoir le coup. Bientôt un simple système devient une association formelle qui, par une gradation rapide, se change en complot, et enfin en une grande conjuration qui couvre l'Europe.
LXIV. Alors se montre pour la première fois ce caractère de l'impiété qui n'appartient qu'au XVIIIe siècle. Ce n'est plus le ton froid de l'indifférence, ou tout au plus l'ironie maligne du scepticisme, c'est une haine mortelle; c'est le ton de la colère et souvent de la rage. Les écrivains de cette époque, dq moins les plus marquants, ne traitent plus GÉJŒQATEER. 67 GÉJŒQATEER. 67 le christianisme comme une erreur humaine sans conséquence, ils le poursuivent comme un ennemi capital, ils le combattent à outrance; c'est une guerre à mort: et ce qui paraîtrait incroyable, si nous n'en avions pas les tristes preuves sous les yeux, c'est que plusieurs de ces hommes qui s'appelaient philosophes, s'élevèrent de la haine du christianisme jusqu'à la haine personnelle contre son divin Auteur. Ils le haïrent réellement comme on peut haïr un ennemi vivant. Deux hommes surtout qui seront à jamais couverts des anathèmes de la postérité, se sont distingués par ce genre de scélératesse qui paraissait bien au-dessus des forces de la nature humaine la plus dépravée.
LXV. Cependant l'Europe entière ayant été civilisée par le christianisme, et les ministres de cette religion ayant obtenu dans tous les pays une grande existence politique, les institutions civiles et religieuses s'étaient mêlées et comme amalgamées d'une manière surprenante; en sorte qu'on pouvait dire de tous les états de l'Europe, avec plus ou moins de vérité, ce que Gibbon a dit de la France, que ce royaume avait été fait par des èvêques. Il était donc inévitable que 8 8 puraciPE 8 8 puraciPE la philosophie du siècle ne tardât pas de haïr les institutions sociales dont il ne lui était pas possible de séparer le principe religieux. C'est ce qui arriva: tous les gouvernements, tous les établissements de l'Europe lui déplurent, parce qu'ils étaient chrétiens; et à mesure qu'ils étaient chrétiens, un malaise d'opinion, un mécontentement universel s'empara de toutes les têtes. En France surtout, la rage philosophique ne connut plus de bornes; et bientôt une seule voix formidable se formant de tant de voix réunies, on l'entendit crier au milieu de la coupable Europe: LXVI. « Laisse-nous (1)! Faudra-t-il donc « éternellement trembler devant des prêtres, ce et recevoir d'eux l'instruction qu'il leur ce plaira de nous donner? La vérité, dans ce toute l'Europe, est cachée par les fumées ce de l'encensoir; il est temps qu'elle sorte de ce ce nuage fatal. Nous ne parlerons plus de ce toi à nos enfants; c'est à eux, lorsqu'ils sece ront hommes, à savoir si tu es, et ce que ce tu es, et ce que tu demandes d'eux. Tout ce ce qui ex:ste nous déplaît, parce que ton ce nom est écrit sur tout ce qui existe. Nous (() Dixerunt Deo: Recède a nobis! Scientiam viarittn tuarum ftolumus. Job XXI, 14.
G&1ÉRATE0R. u9 ce voulons tout détruire et tout refaire sans « toi. Sors de nos conseils; sors de nos acadécc mies; sors de nos maisons: nous saurons « bien agir seu^, la raison nous suffit, ce Laisse-nous. « Comment Dieu a-t-il puni cet exécrable délire? Il l'a puni comme il créa la lumière, par une seule parole. Il a dit: Faites! — Et le monde politique a croulé.
Voilà donc comment les deux genres de démonstrations se réunissent pour frapper les yeux les moins clairvoyants. D'un côté, le principe religieux préside à toutes les créations politiques; et, de l'autre, tout disparaît dès qu'il se retire.
LXVII. C'est pour avoir fermé les yeux à ces grandes vérités que i'iiurope est coupable, et c'est parce qu'elle est coupable qu'elle souffre. Cependant elle repousse encore la lumière, et méconnaît le bras qui la frappe. Bien peu d'hommes, parmi cttte génération matérielle, sont en état de connaître la date. la nature et Vtnormité de certains crimes commis par les individus, par les, nations et par les souverainetés; moins encore de comprendre le genre d'expiati on que ces crimes nécessitent, et le prodige adorable qui 90 PttlNClPÉ 90 PttlNClPÉ force îc mal à nettoyer de ses propres mains la place que l'éternel architecte a déjà mesurée de l'œil pour ses merveilleuses constructions. Les hommes de ce siècle ont pris leur parti. Ils se sont juré à eux-mêmes de regarder toujours à terre (1;. Mais il serait inutile, peut-être même dangereux, d'entrer dans de plus grands détails: il nous est enjoint de professer la vérité avec amour (2). Il faut de plus, en certaines occasions, ne la professer qu'avec respect; et, malgré toutes les précautions imaginables, le pas serait glissant pour 1 écrivain même le plus calme et le mieux intentionné. Le monde, d'ailleurs, renferme toujours une foule innombrable d'hommes si pervers, si profondément corrompus, que, s'ils pouvaient se douter de certaines choses, ils pourraient aussi redoubler de méchanceté, et se rendre, pour ainsi dire, coupables comme des anges rebelles: ah! plutôt, que leur abrutissement se renforce encore, s'il est possible, afin qu'ils ne puissent pas (i) Oeuios suos Bcatuerunt declinare in terrant.
(2) A).>]0s«ovTeî h kfin-n. Ephes. IV. 15. Expression intraduisible.. La Vulgate aimant mieux, avec raison, parler juste que parler latin, a dit: Facientes veritatem m charitatSt GÉSÉBATEUR. 9 1 même devenir coupables autant que des hommes peuvent l'être. L'aveuglement est sans doute un châtiment terrible; quelquefois cependant il laisse encore apercevoir l'amour: c'est tout ce qu'il peut être utile de dire dans ce moment.
T i <S J i V d> ) # v ^ r Maistre, Joseph Marie Considérations sur France please do not remove cards or slips from this pocket university of toronto library