XXXI. Le sacre des Rois tient à la même racine. Jamais il n'y eut de cérémonie, ou, pour mieux dire, de profession de foi plus significative et plus respectable. Toujours le doigt du pontife a touché le front de la ^ souveraineté naissante. Les nombreux écrivains qui n'ont vu dans ces rites augustes que des vues ambitieuses, et même l'accord exprès de la superstition et de la tyrannie, ont parlé contre la vérité, presque tous même contre leur conscience. Ce sujet mériterait d'être examiné. Quelquefois les souverains ont cherché le sacre, et quelquefois le sacre a cherché les souverains. On en a vu d'autres rejeter le sacre comme un signe de dépendance. Nous connaissons assez de faits pour être en état de juger assez sainement; mais il faudrait distinguer soigneusement les hommes, les temps, les nations et les cultes. Ici, c'est assez d'insister sur l'opinion générale et éternelle qui appelle la puissance divine à l'établissement des empires.
XXXII. Les nations les plus fameuses de l'antiquité, les plus graves surtout et les plus sages, telles que les Egyptiens, les Etrusques, les Lacédémoniens et les Romains, avaient précisément les constitutions les plus religieuses; et la durée des empires a toujours été proportionnée au degré d'influence que le principe religieux avait acquis dans la constitution politique: Les villes et les nations les plus adonnées au culte divin ont toujours été les plus durables et les plus sages, comme les siècles les plus religieux ont toujours été les plus distingués par le génie (1). I XXXIII. Jamais les nations n'ont été civilisées que par la religion. Aucun autre instrument connu n'a de prise sur l'homme sauvage. Sans recourir à l'antiquité, qui est très décisive sur ce point, nous en voyons une preuve sensible en Amérique. Depuis trois siècles nous sommes là avec nos lois, nos arts, nos sciences, notre civilisation, notre commerce et notre luxe: qu'avons-nous gagné sur l'état sauvage? Rien. Nous détruisons ces malheureux avec le fer et l'eau~devie; nous les repoussons insensiblement dans l'intérieur des déserts, jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent entièrement, victimes de nos vices autant que de notre cruelle supériorité. XXXIV. Quelque philosophe a-t-il jamais imaginé de quitter sa patrie et ses plaisirs (I) Xénophon, Mrmor. Socr.!, 4, IG.
GÉSÉRATECB. 4J pour s'en aller dans les forêts de l'Amérique à la chasse des Sauvages, les dégoûter de tous les vices de la barbarie et leur donner une morale (1)? Ils ont bien fait mieux j ils ont composé de beaux livres pour prouver que le Sauvage était l'homme naturel, et que nous ne pouvions souhaiter rien de plus heureux que de lui ressembler. Condorcet a dit que les missionnaires n'ont porté en Asie et en Amérique que de honteuses superstitions (2). Rousseau a dit, avec un redoublement de folie véritablement inconcevable, que les missionnaires ne lui paraissaient guère plus sages que les conquérants (3). Enfin, leur coryphée a eu le front (mais qu! avait-il à perdre? ) de jeter le ridicule le plus grossier sur ces pacifiques conquérants que l'antiquité aurait divinisés (4).
(1) Condorcet nous a promis, à la vérité, que les philosophes se chargeraient incessamment de la civilisation et du bonheur des nations barbares. [Esquisse d'un Ta~ bleau historique des progrès de V esprit humain; in-8', pag. 335.) Nous attendrons qu'ils veuillent bien commencer.
(2) Esquisse, etc. (Ibid. pag. 335.) (3} Lettre à l'archevêque de Paris.
(4) Eh! mes aînis, que ne restiez-vous dans votre Patrie? Vous n'y auriez pas trouvé plus de diables, XXXV. Ce sont eux cependant, ce sont les missionnaires qui ont opéré cette merveille si fort au-dessus des forces et même de la volonté humaine. Eux seuls ont parcouru d'une extrémité à l'autre le vaste continent de rAmérique pour y créer des hommes. Eux seuls ont fait ce que la politique n'avait pas seulement osé imaginer. Mais rien dans ce genre n'égale les missions du Paraguay: c'est là où Ton a vu d'une manière plus marquée l'autorité et la puissance exclusive de la religion pour la civilisation des hommes. On a vanté ce prodige, mais pas assez: l'esprit du XVIII siècle et un autre esprit, son complice, ont eu la force d'étouffer, en partie, la voix de la justice et même celle de l'admiration. Un jour peut-être (car on peut espérer que ces grands et nobles travaux seront mais vous y auriez trouvé tout autant de sottises. Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit, etc. Introd. De la Magie. ) Cherchez ailleurs plus de déraison, plus d'indécence, plus de mauvais goût même, vous n'y réussirez pas. C'est cependant ce livre, dont bien peu de chapitres sont exempts de traits semblables; c'est ce colifichet fastueux, que de modernes enthousiastes n'ont pas craint d'appeler un monument do V esprit humain. 6ans doute, comme la chapelle de Versailles et les tableaux de Boucher.
repris), au sein d'une ville opulente assise sur ur>e antique savane, le père de ces missionnaires aura une statue. On pourra lire sur le piédestal: dont les envoyés ont parcouru la terre pour arracher les hommes à la misère, à r abrutissement et à la férocité, en leur enseignant Tagriculture, en leur donnant des lois, en leur apprenant à connaître et à servir Dieu, KO* PAR LÀ FOBCE DES AMIES, dont ils n'eurent jamais besoin, mais par la douce persuasion, les chants moraux^ ET LA PUISSANCE DES HTMUS» en sorte qu'on les crut des Anges (f).
(1) Osiris régnant en Egypte, retira incontinent les Egyptiens de la vie indigente, toufreteuse et sauvage, tn leur enseignant à semer et à planter; en leur établissant des loix, en leur monstrant à honorer et à révérer les Dieux: et depuis, allant par tout te monde, il l'apprivoisa aussi sans y employer aucunement la force des armes, mais attirant et gagnant la plus part des peuples par douce persuasion et remontrances couchées en chanson et en toute sorte de musique (nnOoi xxi is-/u ^ûlf^ -kxtt^ *%>. usûïtzr,-) dont les Grecs eurent opinion que c'était le même que Bacchus. (Plutarque, cTlsis et d Osiris, trad. d'Amyot, édit. de Vascosan, tom. III, pag. 987, in-8*. Edit, Henr.
On a trouvé naguère dans une île du fleuve Penobsrot, une peuplade sauvage qui chantait enrjre XXXVI. Or, quand on songe que cet ordre législateur, qui régnait au Paraguay par l'ascendant unique des vertus et des talents, sans jamais s'écarter de la plus humble soumission envers l'autorité légitime même la plus égarée; que cet ordre, dis-je, venait en même temps affronter dans nos prisons, un grand nombre de cantiques pieux et instructifs en indien sur la musique de V Eglise, avec une précision qu'on trouverait à peine dans les chœurs les mieux composés; l'un des plus beaux airs de V église de Boston vient de ces Indiens (qui l'avaient appris de leurs maîtres il y a plus de quarante ans), sans que dèslors ces malheureux Indiens aient joui d'aucune espèce d'instruction. (Merc. de France, 5 juillet 1806, Le père Salvaterra (beau nom de missionnaire! ) justement nommé Y Apôtre de la Californie, abordait les Sauvages les plus intraitables dont jamais on ait eu connaissance, sans autre arme qu'un luth dont il jouait supérieurement. Il se mettait à chanter: In voi credo, o Dio mio! etc. Hommes et femmes l'entouraient et l'écoutaient en silence. Muratori dit, en parlant de cet homme admirable: Pare favola quella ctOrfeo; ma chi sa che non sia succeduto in simil caso? Les missionnaires seuls ont compris et démontré la vérité de cette fable. On voit même qa'ils avaient découvert l'espèce de musique digne de s'associer à ces grandes créations, a Envoyez-nous, écrivaient-ils à leurs amis d'Eu-« rope, envoyez-nous les airs des grands maîtres d'Italie, « per essere armoniosissimi, senza tanti imbrogli « di violini obbligati, etc. » (Muratori, Christianesime felice, etc. Venesia, 1752, in-8#, cbap. XII, p. 284.)
dans nos hôpitaux, dans nos lazarets, tout ce que la misère, la maladie et le désespoir ont de plus hideux et de plus repoussant; que ces mêmes hommes qui couraient, au premier appel, se coucher sur la paille à côté de l'indigence, n'avaient pas l'air étranger dans les cercles les plus polis; qu'ils allaient sur les échafauds dire les dernières paroles aux victimes de la justice humaine, et que de ces théâtres d'horreur ils s'élançaient dans les chaires pour y tonner devant les rois (1); qu'ils tenaient le, pinceau à la Chine, le télescope dans nos observatoires, la lyre d'Orphée au milieu des sauvages, et qu'ils avaient élevé tout le siècle de Louis XIV; lorsqu'on songe enfin qu'une détestable coalition de ministres pervers, de magistrats en délire et d'ignobles sectaires, a pu, de nos jours, détruire cette merveilleuse institution et s'en applaudir, on croit voir ce fou qui mettait glorieusement le pied sur une montre, en lui disant: Je? empêcherai bien de faire du bruit. — Mais, qu'est-ce donc que je dis? un fou n'est pas coupable.
(1) Loquebar de testimcinis tuis in conspectu région: et 710H confundebar. Ps. cxvm, 46. C'est l'inscription mise sous le portrait de Bourdaloue, et que plusieurs de ses collègue» ont méritée.
XXXVII. J'ai dû insister principalement sur la formation des empires comme sur l'objet le plus important; mais toutes les institutions humaines sont soumises à la même règle, et toutes sont nulles ou dangereuses si elles ne reposent pas sur la base de toute existence. Ce principe étant incontestable, que penser d'une génération qui a tout mis en l'air, et jusqu'aux bases mêmes de l'édifice social, en rendant l'éducation purement scientifique? Il était impossible de se tromper d'une manière plus terrible; car tout système d'éducation qui ne repose pas sur la religion, tombera en un clin d'œil, ou ne versera que des poisons dans l'Etat, la religion étant, comme l'a dit excellemment Bacon, Varomate qui empêche la science de se corrompre.
XXXVIII. Souvent on a demandé: Pourquoi une école de théologie dans toutes les universités? La réponse est aisée: Oest afin que les universités subsistent, et que renseignement ne se corrompe pas. Primitivement elles ne furent que des écoles théologiques où les autres facultés vinrent se réunir comme des sujettes autour d'une reine. L'édifice de l'instruction publique, posé sur cette base, avait duré jusqu'à nos jours. Ceux qui l'ont renversé chez eux s'en repentiront longtemps inutilement. Pour brûler une ville, il ne faut qu'un enfant ou un insensé; pour la rebâtir, il faut des architectes, des matériaux, des ouvriers, des millions, et surtout du temps.
XXXIX. Ceux qui se sont contentés de corrompre les institutions antiques, en conservant les formes extérieures, ont peut-être fait autant de mal au genre humain. Déjà lïnfluence des universités modernes sur les mœurs et l'esprit national dans une partie considérable du continent de l'Europe, est parfaitement connue (1). Les universités (1) Je ne me permettrai point de publier des notions qui me sont particulières, quelque précieuses qu'elles puissent être d'ailleurs; mais je crois qu'il est loisible à chacun de réimprimer ce qui est imprimé; et de faire parler un Allemand sur l'Allemagne. Ainsi s'exprime, sur les universités de son pays, un homme que personne n'accusera d'être infatué d'idées antiques.
« Toutes nos universités d'Allemagne, même les meii-« leures,ont besoin de grandes réformes sur le cha- « pitre des mœurs Les meilleures même sont un « gouffre où se perdent sans ressource l'innocence, la « santé et le bonheur futur d'une foule de jeunes gens, « et d'où sortent des êtres ruinés de corps et d'àme, plus « à charge qu'utiles à la société, etc Puissent ces « pages être un préservatif pour les jeunes gens! Puisd'Angleterre ont conservé, sous ce rapport, plus de réputation que les autres; peut-être parce que les Anglais savent mieux se taire ou se louer à propos; peut-être aussi que l'esprit public, qui a une force extraordinaire dans ce pays, a su y défendre mieux qu'ailleurs ces vénérables écoles, de Tanathème général. Cependant il faut qu'elles succombent, et déjà le mauvais cœur de Gibbon <*ous a valu d'étranges confidences sur ce point (1). Enfin, pour ne pas sortir des généralités, si l'on n'en vient pas aux anciennes maximes, si l'éducation n'est pas rendue aux prêtres, et si la science n'est pas mise partout « sent-ils lire sur la porte de nos universités l'inscription « suivante: Jeune homme, c'est ici que beaucoup de « tes pareils perdirent le bonheur avec Vinnocence\ » (M. Campe, Recueil des voyages pour l'instruction de la jeunesse, in-!2, tom. II, pag. 129. ) (1) Voyez ses Mémoires, où, après nous avoir fait de fort belles révélations sur les universités de son pays, il nous dit en particulier de celle d'Oxford: Elle peut bien me renoncer pour fils d'aussi bon cœur que je la renonce pour mère. Je ne doute pas que cette tendre mère, sensible, comme elle le devait, à une telle déclaration, ne lui ait décerné une épitaphe magnifique: LlBENS MERITO.
Le cbevalier William Jones, dans sa lettre à M. Anquetil, donne dans un excès contraire; mais cet excès lui tait honneur.
Gi.Nj-HATEUR. 53 à la seconde place, les maux qui nous attendent sont incalculables: nous serons abrutis par la science, et c'est le dernier degré de l'abrutissement.
XL. Non-seulement la création n'appartient point à l'homme, mais il ne parait pas que notre puissance, non assistée, s'étende jusqu'à changer en mieux les institutions établies. S'il y a quelque chose d'évident pour l'homme, c'est l'existence de deux forces opposées qui se combattent sans relâche dans l'univers. Il n'y a rien de bon que le mal ne souille et n'altère; il n'y a rien de mal que le bien ne comprime et n'attaque, en poussant sans cesse tout ce qui existe vers un état plus parfait (1). Ces deux forces sont (1) Un Grec aurait dit: Ojsoî l«»frlwrii. On pourrait dire, vers la restitution en entier: expression que la philosophie peut fort bien emprunter à la jurisprudence, et qui jouira, sous cette nouvelle acception, d'une merveilleuse justesse. Quanta l'opposition et au balancement des deux forces, il suffit d'ouvrir les yeux. Le bien est contraire au mat, et la vie à la mort...Considérez toutes les œuvres du Très-Haut, vous les trouverez ainsi deux à deux et opposées tune à Vautre. Eccles. xxxui. 15.
Pour le dire en passant: c'est de là que natt la règle du beau idéal. Rien dans la nature n'étant ce qu'il doit être, le véritable artiste, celui qui peut dire: Est Df.ls i* V présentes partout. On les voit également dans la végétation des plantes, dans la génération des animaux, dans la formation des langues, dans celle des empires (deux choses inséparables), etc. Le pouvoir humain ne s'étend peut-être qu'à ôter ou à combattre le mal pour en dégager le bien et lui rendre le pouvoir de germer suivant sa nature. Le -célèbre Zanolti a dit: // est difficile de changer les choses en mieux (1). Cette pensée cache un très grand sens sous l'apparence d'une extrême simplicité. Elle s'accorde parfaitement avec une autre pensée à' Or i gène, qui vaut seule un beau livre. Rien, dit-il, ne peut changer en mieux parmi les hommes, \ INDIVISEMENT (2). Tous les hommes ont le sentiment de cette vérité, mais sans être en état de s'en rendre compte. De là cette nobis, a le pouvoir mystérieux de discerner les traits les moins altérés, et de les assembler pour en former des touts qui n'existent que dans son entendement.
(1) Difficile est mutare in melius. Zanotti cité dans le Transunto délia R. Accademia di Torino. 1788-89.
(2) Aôïei: ou, si l'on veut exprimer cette pensée d'une manière plus laconique, et dégagée de toute licence grammaticale, sans Dieu, rien de mieux. Orig. adv. Cels. I. 26 éd. Ruaei. Paris, 1733. In-fol., tom. L p. MS< GÉNÉRATEUR. OD aversion machinale de tous les bons esprits pour les innovations. Le mot de réforme, en lui-même et avant tout examen, sera toujours suspect à la sagesse, et l'expérience de tous les siècles justifie cette sorte d'instinct. On sait trop quel a été le fruit des plus belles spéculations dans ce genre (1).
XLI. Pour appliquer ces maximes générales à un cas particulier, c'est par la seule considération de l'extrême danger des innovations fondées sur de simples théories humaines, que, sans me croire en état d'avoir un avis décidé par voie de raisonnement, sur la grande question de la réforme parlemen- v/" taire qui agite si fort les esprits en Angleterre, et depuis si longtemps, je me sens néanmoins entraîné à croire que cette idée est funeste, et i/ que si les Anglais s'y livrent trop vivement, ils auront à s'en repentir. Mais, disent les partisans de la réforme ( car c'est le grand argument), les abussont frappants, incontestables: or, un abus formel, un vice peut-il être \ constitutionnel? — Oui, sans doute, il peut l'être; car toute constitution politique a des (1) Nihil tiwtum ex antiquo probabilo est. Tit» Liv. xxxiv, 53.
défauts essentiels qui tiennent à sa nature et qu'il est impossible d'en séparer; et ce qui doit faire trembler tous les réformateurs, c'est que ces défauts peuvent changer avec les circonstances, de manière qu'en montrant qu'ils sont nouveaux, on na point encore montré quïls ne sont pas nécessaires (1 ). Quel homme sensé ne frémira donc pas en mettant la main à l'œuvre? L'harmonie sociale est sujette à la loi du tempérament, comme l'harmonie proprement dite, dans le clavier général. Accordez rigoureusement les quintes, les octaves jureront, et réciproquement. La dissonance étant donc inévitable, au lieu de la chasser, ce qui est impossible, il faut la tempérer, en (1) Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de Vétat qu'une coutume injuste a abolies; et c'est un jeu pour tout perdre. Rien ne sera juste à cette balance: cependant le peuple prête aisément t oreille à ces discours. (Pascal, pensées, prem. part., art. 6. Paris, Renouard, 1803, p. 121, 122.)
On ne saurait mieux dire; mais voyez ce que c'est qsie l'homme! l'auteur de cette observation et sa hideuse secte n'ont cessé déjouer ce jeu infaillible pour tout perdre; et en effet le jeu a parfailementréussi. Voltaire au reste, a parlé sur ce point comme Pascal: « C'est une « idée bien vaine, dit-il, un travail bien ingrat, de « vouloir tout rappeler aux usages antiques, elc. » (Essai sur les Mœurs et l'Esprit, etc., chap. 85.) Entendezle ensuite parler des papes, vous verrez comme il se rappelle sa maxime.
la distribuant. Ainsi, de part et d'autre, le défaut est un élément de la perfection possible. v Dans cette proposition, il n'y a que la forme de paradoxale. Mais, dira-t-on peut-être encore, où est la règle pour discerner le défaut accidentel, de celui qui tient à la nature des choses et qiCil est impossible d'éliminer? — Les hommes à qui la nature n'a donné que des oreilles, font de ces sortes de questions, et ceux qui ont de l'oreille haussent les épaules. XLII. Il faut encore bien prendre garde, lorsqu'il est question d'abus, de ne juger les institutions politiques que par leurs effets constants, et jamais par leurs causes quelconques qui ne signifient rien (1), moins encore par certains inconvénients collatéraux (s'il est permis de s'exprimer ainsi) qui s'emparent aisément des vues faibles et les empêchent de voir l'ensemble. En effet, la cause, suivant l'hypothèse qui parait prouvée, ne devant avoir aucun rapport logique avec l'effet, et les inconvénients d'une institution bonne en soi^ n'étant, comme je le disais tout à l'heure, qu'une dissonance inévitable dans le clavier^ (1) Du moins, par rapport au mérite de l'institution i car, sous d'autres points de Tue, il peut être très impor* tant de s'en occuper.
général, comment les institutions pourraientelles être jugées sur les causes et sur les inconvénients? Voltaire, qui parla de tout pendant un siècle sans avoir jamais percé une surface (1 ), a fait un plaisant raisonnement sur la vente des offices de magistrature qui avait lieu en France; et nul exemple, peut-être, ne serait plus propre à faire sentir la vérité de la théorie que j'expose. La preuve, dit-il, que cette vente est un abus, c'est qii elle ne fut produite que par un autre abus (2). Voltaire ne se trompe point ici comme tout homme est sujet à se tromper. Use trompe honteusement. C'est une éclipse centrale du sens commun. Tout ce qui naît d'un abus est un abus! Au contraire, c'est une des lois les plus générales et les plus évidentes de cette force à la fois cachée et frappante qui opère et se fait sentir de tous côtés, que le remède de l'abus naît de l'abus, et que le mal, arrivé à un certain point, s'égorge lui-même, et cela doit être; (1) Dante disait à Virgile, en lui faisant, il faut l'avouer, un peu trop d'honneur: Maestro di color chc sanno. — Parini, quoiqu'il eût la tête absolument gâtée, acependant eu le courage de dire à Voltaire, en parodiant Dante: Sei Maestro...dicoloro chc credon dîsapere. (II. Mattino). Le mot est juste.
(2) Précis du siècle de Louis XV, chap. 42.
car le mal, qui n'est qu'une négation, a pour mesures de dimensipns et de durée celles de l'être auquel il s'est attaché et qu'il dévore. Il existe comme le chancre qui ne peut achever qu'en s'achevant. Riais alors une nouvelle réalité se précipite nécessairement à la place de celle qui vient de disparaître; caria nature a horreur du vide, et le bien...Mais je m'éloigne trop de Voltaire.
XLIII. L'erreur de cet homme venait de ce que ce grand écrivain, partagé entre vingt sciences, comme il l'a dit lui-même quelque part, et constamment occupé d'ailleurs à instruire l'univers, n'avait que bien rarement le temps de penser. « Une cour voluptueuse et ce dissipatrice, réduite aux abois par ses dilacc pidations, imagine de vendre les offices de « magistrature, et crée ainsi » (ce qu'elle n'aurait jamais fait librement et avec connaissance de cause), « elle crée, dis-je,une magistrature [ « riche, inamovible et indépendante; de ma- \ 1 c< nière que la puissance infinie qui se joue « dans tunwers (1) se sert de la commet tion pour créer des tribunaux incorrup-« tibles ■ ( autant que le permet la faiblesse (i) Ludens in orbe terrarum. Pror. yih, 3.
humaine). Il n'y a rien, en vérité, de si plausible pour l'œil du véritable philosophe; rien de plus conforme aux grandes analogies et à cette loi incontestable qui veut que les institutions les plus importantes ne soient jamais le résultat d'une délibération, mais celui des circonstances. Voici le problème presque résolu quand il est posé, comme il arrive à tous les problèmes: Un pays tel que la France pouvait-il être jugé mieux que par des magistrats héréditaires? Si Ton se décide pour l'affirmative, ce que je suppose, il faudra tout de suite proposer un second problème que voici: La magistrature devant être héréditaire, y a-t-il pour la constituer (T abord, et ensuite pour la recruter, un mode plus avantageux que celui qui jette des millions au plus bas prix dans les coffres du souverain, et qui certifie en même temps la richesse, Vindépendance et même la noblesse (quelconque) des juges supérieurs? Si Ton ne considère la vénalité que comme moyen d'hérédité, tout esprit juste est frappé de ce point de vue, qui est le vrai. Ce n'est point ici le lieu d'approfondir la question; mais c'en est assez pour prouver que Voltaire ne l'a pas seulement aperçue.
XLÏV. Supposons maintenant à la tète des affaires un homme tel que lui, réunissant par un heureux accord la légèreté, l'incapacité et la témérité: il ne manquera pas d'agir suivant ses folles théories de lois et d'abus. Il empruntera au denier quinze pour rembourser des titulaires, créanciers au denier cinquante; il préparera les esprits par une foule d'écrits payés, qui insulteront la magistrature et lui ôteront la confiance publique. Bientôt la protection, mille fois plus sotte que le hasard, ouvrira la liste éternelle de ses bévues t l'homme distingué, ne voyant plus dans l'hérédité un contre-poids à d'accablants travaux, s'écartera sans retour; et les grands tribunaux seront livrés à des aventuriers sans nom, sans fortune et sans considération; au lieu de cette magistrature vénérable, en qui la vertu et la science étaient devenues héréditaires comme ses dignités, véritable sacerdoce que les nations étrangères ont pu envier à la France jusqu'au moment où le philosophisme, ayant exclu la sagesse de tous les lieux qu'elle hantait, termina de si beaux exploits par la chasser de chez elle.
XLV. Telle est l'image naturelle de la plupart des réformes; car non-seulement la création n'appartient point à l'homme, mais la réformation même ne lui appartient que d'une manière secondaire et avec une foule \de restrictions terribles. En partant de ces principes incontestables, chaque homme peut juger les institutions de son pays avec une certitude parfaite; il peut surtout apprécier tous ces créateurs, ces législateurs, ces restaurateurs des nations, si chers au dix-huitième siècle, et que la postérité regardera avec pitié, peut-être même avec horreur. On a bâti des châteaux de cartes en Europe et hors de l'Europe. Les détails seraient odieux; mais certainement on ne manque de respect à personne en priant simplement les hommes de regarder et de juger au moins par l'événement, s'ils s'obstinent à refuser tout autre genre d'instruction. L'homme en rapport avec son Créateur est sublime, et son action est créatrice: au contraire, dès qu'il se sépare de Dieu et qu'il agit seul, il ne cesse pas d'être puissant, car c'est un privilège de sa nature; mais son action est négative et n'aboutit qu'à détruire.
XLVI. Il n'y a pas dans l'histoire de tous les siècles un seul fait qui contredise ces maximes. Aucune institution humaine ne peut GBldRATEUR. G 3 GBldRATEUR. G 3 durer si elle n'est supportée par la main qui supporte tout; c'est-à-dire si elle ne lui est spécialement consacrée dans son origine. Plus elle sera pénétrée par le principe divin, et plus elle sera durable. Etrange aveuglement des hommes de notre siècle! ils se vantent de leurs lumières, et ils ignorent tout, puisqu'ils s'ignorent eux-mêmes. Ils ne savent ni ce qu'ils sont ni ce qu'ils peuvent. Un orgueil indomptable les porte sans cesse à renverser tout ce qu'ils n'ont pas fait; et pour opérer de nouvelles créations, ils se séparent du principe de toute existence. Jean* Jacques Rousseau, lui-même, a cependant fort bien dit: Homme petit et vain, montremoi ta puissance, je te montrerai ta faiblesse. On pourrait dire encore avec autant de vérité et plus de profit: Homme petit et vain, confesse-moi ta faiblesse, je te montrerai ta puissance. En effet, dès que l'homme a reconnu sa nullité, il a fait un grand pas; car il est bien près de chercher un appui avec lequel il peut tout. C'est précisément le contraire de ce qu'a fait le siècle qui vient de finir. (Hélas! il n'a fini que dans nos almanachs.) Examinez toutes ses entreprises, toutes ses institutions quelconques, vous le verrez constamment occupé à les séparer de la Divinité. L'homme s'est cru un être indépendant, et il a professé un véritable athéisme pratique, plus dangereux, peut-être, et plus coupable que celui de théorie.
XL VII. Distrait par ses vaines sciences de la seule science qui l'intéresse réellement, il a cru qu'il avait le pouvoir de créer, tandis qu'il n'a pas seulement celui de nommer. Il a cru, lui qui n'a pas seulement le pouvoir de produire un insecte ou un brin de mousse, qu'il était l'auteur immédiat de la souveraineté, la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral et politique (1); et qu'une telle famille, par exemple, règne parce qu'un tel peuple Ta voulu; tandis qu'il est environné de preuves incontestables que toute famille souveraine règne parce qu'elle est choisie par un pouvoir supérieur. S'il ne voit pas ces preuves, c'est qu'il ferme les yeux ou qu'il regarde de trop près. Il a cru que (1) Le principe que tout pouvoir légitime part du peuple est noble et spécieux en lui-même, cependant il est démenti par tout lepoids del'histoire et de Féxpérience. Hume, Hist. d'Angl., Charles Ier, ch. MX, ann. 5*12. Edit. angl. de Bâle, 1789, in-S0, p. 120.
génératelR. 65.
c'est lai qui avait invenlé les langues, tandis qu'il ne tient encore qu'à lui de voir que toute langue humaine est apprise et jamais inventée, et que nulle hypothèse imaginable dans le cercle de la puissance humaine ne peut expliquer avec la moindre apparence de probabilité, ni la formation, ni la diversité des langues. Il a cru qu'il pouvait constituer les nations, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il pouvait créer cette unité nationale en vertu de laquelle une nation nest pas une'' autre. Enfin, il a cru que, puisqu'il avait le pouvoir de créer des institutions, il avait à plus forte raison celui de les emprunter aux^ nations, et de les transporter chez lui toutes faites, avec le nom qu'elles portaient chez ces peuples, pour en jouir comme eux avec les mêmes avantages. Les papiers français me fournissent sur ce point un exemple singulier.
XLVIII. Il y a quelques années que les Français s'avisèrent d'établir à Paris certaines courses qu'on appela sérieusement dans quelques écrits du jour, yeux olympiques. Le raisonnement de ceux qui inventèrent ou renouvelèrent ce beau nom, n'était pas compliqué. On courait, se dirent-ils, à pied et à cheval, sur les bords de fAlphée; on court à pied et à cheval sur les bords de la Seine: donc c'est la même chose. Rien de plus simple; mais j sans leur demander pourquoi ils n'avaient pas imaginé d'appeler ces jeux parisiens, au lieu âe les appeler olympiques, il y aurait bien d'autres observations à faire. Pour instituer les jeux olympiques, on consulta les oracles: les dieux et les héros s'en mêlèrent; on ne les commençait jamais sans avoir fait des sacrifices et d'autres cérémonies religieuses; on les regardait comme les grands comices de la Grèce, et rien n'était plus auguste. Mais les Parisiens, avant d'établir leurs courses renouvelées des Grecs, allèrent-ils à Rome ad UminaApostolorum, pour consulter le pape? Avant de lancer leurs casse-cous, pour amuser des boutiquiers, faisaient-ils chanter la grand'messe? À quelle grande Vue politique avaient-ils su associer ces courses? Comment s'appelaient les instituteurs? — Mais c'en est trop: le bon sens le plus ordinaire sent d'abord le néant et même le ridicule de cette imitation. XLIX. Cependant, dans un journal écrit par des hommes d'esprit qui n'avaient d'autre tort ou d'autre malheur que celui de professer les doctrines modernes, on écrivait, il y a quelques années, au sujet de ces courses, le passage suivant dicté par l'enthousiasme le plus divertissant: Je le prédis: les jeux olympiques des Français attireront un jour T Europe au Champde-Mars. Quils ont lame froide et peu susceptible d émotion ceux qui ne voient ici que des courses! Moi, fy vois un spectacle tel que jamais t univers nen a offert de pareil, depuis ceux de lElide, où la Grèce était en spectacle à la Grèce. Non, les cirques des Romains, les tournois de notre ancienne chevalerie, n'en approchaient pas (1 ).
Et moi, je crois, et même je sais que nulle institution humaine n'est durable si elle n'a une base religieuse; et, de plus (je prie qu'on fasse bien attention à ceci ), si elle ne porte un nom pris dans une langue nationale, et né de lui-même, sans aucune délibération antérieure et connue.
(i) Décade philosophique, octobre 1797, n° 1, pag. 3i, 1809). Ce passage, rapproché de sa date, a le double mérite d'être éminemment plaisant et de faire penser. On y voit de quelles idées se berçaient alors ces enfants, et ce qu'ils savaient sur ce que l'homme doit savoir avant tout. Dès-lors un nouvel ordre de choses a suffisamment réfuté ces belles imaginations; et si toute T Europe est aujourd'hui attirée à Paris, ce n'est pas certainement pour y voir les jeux olympiques (1814).
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/ L. La théorie des nomi est encore un objet de grande importance. Les noms ne sont nullement arbitraires, comme Font affirmé tant d'hommes qui avaient perdu leurs noms. Dieu s'appelle: Je suis; et toute créature s'appelle: Je suis cela. Le nom d'un être spirituel étant nécessairement relatif à son action, qui est sa qualité distinctive; de là vient que, parmi les anciens, le plus grand honneur pour une divinité était la poljonjmie, c'est-à-dire la pluralité des noms, qui annonçait celle des fonctions ou l'étendue de la puissance. L'antique mythologie nous montre Diane, encore enfant, demandant cet honneur à Jupiter; et, dans les vers attribués à Orphée, elle est complimentée sous le nom de démon polyonjme (génie à plusieurs noms) (1). Ce qui veut dire, au fond, que Dieu seul a droit de donner un 720m. En effet, il a tout nommé, puisqu'il a tout créé. Il a donné des noms aux étoiles (2), il en a (1) Voyez la note sur le septième vers de l'hymne a Diane de Callimaque (édition de Spanheim); etLanzi, Saggio di letteratura etrusca, etc., in-8#, tom. II, page 241, note. Les hymnes d'Homère ne sont au fond qne des collections d'épilhètes; ce qui tient au mêma principe de la polyonymie, GÉ.NÈïUTErn 69 GÉ.NÈïUTErn 69 donné aux esprits, et de ces derniers noms, l'Ecriture n'en prononce que trois, mais tous les trois relatifs à la destination de ces ministres. Il en est de même des hommes que Dieu a voulu nommer lui-même, et que l'Ecriture nous a fait connaître en assez grand nombre: toujours les noms sont relatifs aux fonctions (1). N'a-t-il pas dit que dans son royaume à venir il donnerait aux vainqueurs un nom nouveau (2), proportionné à leurs exploits? Et les hommes, faits à limage de Dieu, ont-ils trouvé une manière plus solennelle de récompenser les vainqueurs que celle de leur donner un nouveau nom, le plus honorable de tous, au jugement des hommes, celui des nations vaincues (3)? Toutes les fois que l'homme est censé changer de vie et (1) Quon se rappelle le plus grand nom donné divinement et directement à un homme. La raison du nom fut donnée dans ce cas avec le nom, et le nom exprime précisément la destination, ou ce qui revient au même, le pouvoir.
(3) Cette observation a été laite par l'auteur anonyme, mais très connu, du livre allemand intitulé: Die Siegsyeschichte (1er chrisllichen Religion, in einer gemeinnùtzigen Erklarung der Offenbarung Johannis, in-8°, Nuremberg, 1799, pag. 89. 11 n'y arien à dire contre cette page.