Aujourd'hui, enfin, l'expérience se repète avec des circonstances encore plus favorables; rien n'y manque de tout ce qui peut la rendre décisive. Soyez donc bien attentifs, vous tous que l'histoire n'a point assez instruits. Vous disiez que le sceptre soutenait la tiare; eh bien, il n'y a plus de sceptre dans la grande arène, il est brisé, et les morceaux sont jetés dans la boue. Vous ne saviez pas jusqu'à quel point l'influence d'un sacerdoce riche et puissant pouvait soutenir les dogmes qu'il prêchait: je ne crois pas trop qu'il y ait une puissance de faire eroire; mais passons. Il n'y a plus de prêtres; on les a chassés, égorgés, avilis; on les a dépouillés; et ceux qui ont échappé à la guillotine, aux bûchers, aux poignards, aux fusillades, aux noyades, à la déportation, reçoivent aujourd'hui l'aumône qu'ils donnaient jadis. Vous craigniez la force de la coutume, l'ascendant de l'autorité, les illusions de l'imagination: il n'y a plus rien de tout cela; il n'y a plus de coutume; il n'y a plus de maître» l'esprit de chaque homme est à lui. La philosophie ayant rongé le ciment qui unissait les hommes, il n y a plus d'agrégations morales. L'autorité civile, favorisant de toutes ses forces le renversement du système ancien, donne aux ennemis du christianisme tout l'appui qu'elle lui accordait jadis; l'esprit humain prend toutes les formes imaginables pour combattre l'ancienne religion nationale. Ces efforts sont applaudis et payés, et les efforts contraires sont des crimes. Vous n'avez plus rien à craindre de l'enchantement des yeux, qui sont toujours les premiers trompés; un appareil pompeux, de vaines cérémonies, n'en impo^ sent plus à des hommes devant lesquels on se joue de tout depuis sept ans. Les temples sont fermés, ou ne s'ouvrent qu'aux délibérations bruyantes et aux bacchanales d'un peuple effréné. Les autels sont renversés; on a promené dans les rues des animaux immondes sous les vêtements des pontifes; les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies; et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues. Le philosophisme n'a donc plus de plaintes à faire; toutes les chances humaines sont en sa faveur; on fait tout pour lui et tout contre sa rivale. S'il est vainqueur, il ne dira pas comme César: Je suis venu, j'ai vu et/ai vaincu; mais enfin il aura vaincu: il peut battre des mains et s'asseoir fièrement sur une croix renversée. Mais si le christianisme sort de cette épreuve terrible plus pur et plus vigoureux, si Hercule SUR LA FRA.NCB. 79 SUR LA FRA.NCB. 79 chrétien, fort de sa seule force, soulève le fils de la terre, et l'étouffé dans ses bras, paluit Beus. — Français! faites place au Roi très-chrétien, portez-le vous-même sur son trône antique; relevez son oriflamme, et que son or, voyageant d'un pôle à l'autre, porte de toutes parts la devise triomphale: LE CHRIST COMMANDE, IL RÈGNE, IL EST VAINQUEUR!
80 C0KSIDERA.TI0WS CHAPITRE VI.
De l'influence divine dans les constitutions politiques.
L'homme peut tout modifier dans la sphère de son activité, mais il ne crée rien: telle est sa loi, au physique comme au moral.
L'homme peut sans doute planter un pépin, élever un arbre, le perfectionner par la greffe, et le tailler en cent manières; mais jamais il ne s'est figuré qu'il avait le pouvoir de faire un rtrbre.
Comment s'est-il imaginé qu'il avait celui de faire une constitution? Serait-ce par l'expérience? Voyons donc ce qu'elle nous apprend.
Toutes les constitutions libres, connues dans l'univers, se sont formées de deux manières. Tantôt elles ont, pour ainsi dire, germé d'une manière insensible, parla réunion d'une foule de ces circonstances que nous nommons fortuites; et quelquefois elles ont un auteur unique qui parait comme un phénomène, et se fait obéir.
SUR LA FRANCE. Si Dans les deux suppositions, voici par quels caractères Dieu nous avertit de notre faiblesse et du droit qu'il s'est réservé dans la formation des gouvernements.
i° Aucune constitution ne re'sulte d'une délibération; les droits des peuples ne sont jamais écrits, ou du moins les actes constitutifs ou les lois fondamentales écrites, ne sont jamais que des titres déclaratoires de droits antérieurs, dont on ne peut dire autre chose, sinon qu'ils existent parce qu'ils existent (i).
a° Dieu, n'ayant pas jugé à propos d'employer dans ce genre des moyens surnaturels, circonscrit au moins l'action humaine, au point que dans la formation des constitutions les circonstances font tout, et que les hommes ne sont que des circonstances. Assez communément même, c'est en courant à un certain but qu'ils en obtiennent un autre, comme nous l'avons vu dans la constitution anglaise.
3° Les droits du peuple proprement dit partent assez souvent de la concession des souverains, et dans ce cas il peut en conster historiquement; mais les droits du souverain et de (I) n faudrait être fou pour demander qui a dorme ta liberté aux villes de Sparte, de Rome, etc. Ces républiques n'ont point reçu leurs chartes des hommes. Dieu et la nature les leur ont dotmies. Sidoer, Oise, sur le gouv., tcgi. I, § 2. L'auteur n'est pas suspect.
l'aristocratie, du moins les droits essentiels, constitutifs et radicaux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, n'ont ni date ni auteurs.
4 Les concessions même du souverain ont toujours été précédées par un état de choses qui les nécessitait et qui ne dépendait pas de lui.
5° Quoique les lois écrites ne soient jamais que des déclarations de droits antérieurs, cependant il s'en faut de beaucoup que tout ce qui peut être écrit le soit; il y a même toujours dans chaque constitution quelque chose qui ne peut être écrit (i), et qu'il faut laisser dans un nuage sombre et vénérable, sous peine de renverser l'état.
6° Plus on écrit, et plus l'institution est faible, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsquHls sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles (1) Le sage Hume a souvent fait celte remarque. Je ne citerai que le passage suivant: Cest ce point de la constitution anglaise ( le droit de remontrance) qu'il est très-difficile, ou, pour mieux dire, imposable de régler par des lois: il doit être dirigé par certaines idées délicates d'a-propos et de décence, plutôt que par l'exactitude des lois et des ordonnances. Hume, Ilist. d'Angl., Charles I, cliap. Lin, note B. Thomas Payne est d'un autre avis, comme on sait. Il prétend qu'une constitution n'existe pas lorsqu'on ne peut la mettre dans a poche.
SUR LA FR.VXCE. 83 SUR LA FR.VXCE. 83 écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction.
Voilà pourquoi l'institution la plus vigoureuse de l'antiquité profane fut celle de Lacédémone, où l'on n'écrivit rien.
70 Nulle nation ne peut se donner la liberté si elle ne l'a pas (i). Lorsqu'elle commence à réfléchir sur elle-même, ses lois sont faites. L'influence humaine ne s'étend pas au delà du développement des droits existants, mais qui étaient méconnus ou contestés. Si des imprudents franchissent ces limites par des réformes téméraires, la nation perd ce qu'elle avait,- sans atteindre ce qu'elle veut. De là résulte la nécessité de n'innover que très-rarement, et toujours avec mesure et tremblement.
8° Lorsque la Providence a décrété la formation plus rapide d'une constitution politique, il parait un homme revêtu d'une puissance indéfinissable: il parle, et il se fait obéir; mais ces hommes merveilleux n'appartiennent peutêtre qu'au monde antique et à la jeunesse des nations. Quoi qu'il en soit, voici le caractère distinctif de ces législateurs par excellence. Ils sont rois, ou éminemment nobles: à cet égard, (1) Un populo uso a vivere soîto m principe, u per qtialcht «mdente divenla libero, cou dijjicultà manlicne la Ubcrlà, SJadiaTci, Discorsi sopra Tito Iivio, lib. I, cap. XVI. _^ il n'y a, et il ne peut y avoir aucune exception. Ce fut par ce côté que pécha l'institution de Solon, la plus fragile de l'antiquité (i). Les beaux jours d'Athènes, qui ne firent que passer (2), furent encore interrompus par des conquêtes et par des tyrannies; et Solon même vit les Pisistratides.
90 Ces législateurs même avec leur puissance extraordinaire ne font jamais que rassembler des éléments préexistants dans les coutumes et le caractère des peuples; mais ce rassemblement, cette formation rapide, qui tiennent de la création, ne s'exécutent qu'au nom de la Divinité. La politique et la religion se fondent ensemble: on distingue à peine le législateur du prêtre; et ses institutions publiques consistent principalement en cérémonies et vacations religieuses (3).
(1) Piutarque a fort bien vu cette vérité. Solon, dit-il, ne peut parvenir à maintenir longuement une cité en union et concorde...pour ce qu'il était né de race populaire, et n'était pas des plus riches de sa ville, ains des moyens bourgeois seulement. Vie de Solon, trad. d'Amyot.
(2) Hœc extrema fuit œlas imperatorum Atheniensium, IphicratU, Chabriœ, Timothei: neque posl illorum obitum quisquam dux in illâ urbe fuit dignus memoriâ. Corn. Nep. Vit. Timolh., cap. IV. De la bataille de Marathon à celle de Leucade, gagnée par Timothée, fl s'écoula 114 ans. C'est le diapason de la gloire d'Atliène»,; fô Hutarcjue, vie de Is'uma, srn la fra.vœ. 85 io* La liberté, dans un sens, fut toujours un don des rois; car toutes les nations libres furent constituées par des rois. C'est la règle générale, et les exceptions qu'on pourrait indiquer, rentreraient dans la règle, si elles étaient discutées (i).
ii° Jamais il n'exista de nation libre, qui n'eût dans sa constitution naturelle des germes de liberté aussi anciens qu'elle; et jamais os. tion ne tenta efficacement de développer, par ses lois fondamentales écrites, d'autres droits que ceux qui existaient dans sa constitution naturelle.
i2° Une assemblée quelconque d'hommes ne peut constituer une nation; et même celte entreprise excède en folie ce que tous les Bedlams de l'univers peuvent enfanter de plus absurde et de plus extravagant (2).
Prouver en détail cette proposition, après ce que j'ai dit, serait, cerne semble, manquer de respect à ceux qui savent, et faire trop d'honneur à ceux qui ne savent pas.
(1) Neque ambigitur qiùn Erutus idem, qui tanthm glorice, tuperbo exacto rege, mentit, pessimo publico id facturusfucrit, si libertalis immatures cupidine priorum rcgvm alicui regnum cxtorsisscl, etc. Tit. Liv. IT, 1. Le passage entier al très-digne d'être médité.
(2) E necessario cfiè uno solo sia quello che dia il modo, e dclla cui mente dipenda qualunque simile ordinazione. Machiavel, Disc iopr. Tit. Liv., lib. I, cap. IX.
i3* J'ai parlé d'un caractère principal des véritables législateurs; en voici un autre qui est très-remarquable, et sur lequel il serait aisé de faire un livre. C'est qu'ils ne sont jamais ce qu'on appelle des savants, qu'ils n'écrivent point, qu'ils agissent par instinct et par impulsion, plus que par raisonnement, et qu'ils n'ont d'autre instrument pour agir, qu'une certaine force morale qui plie les volonté comme le vent courbe une moisson.
En montrant que cette observation n'est que le corollaire d'une vérité générale de la plus haute importance, je pourrais dire des choses intéressantes, mais je crains de m'égarer: j'aime mieux supprimer les intermédiaires, et courir aux résultats.
Il y a entre la politique théorique et la législation constituante la même différence qui existe entre la poétique et la poésie. L'illustre Montesquieu est à Lycurgue, dans l'échelle générale des esprits, ce que Balteux est à Homère ou à Racine.
Il y a plus: ces deux talents s'excluent positivement, comme on l'a vu par l'exemple de Locke, qui broncha lourdement lorsqu'il s'avisa de vouloir donner des lois aux Américains.
J'ai vu un grand amateur de la république se lamenter sérieusement de ce que les Frau- SUR LA JFHASCE. è"] çais n'avaient pas aperçu dans les œuvres de Hume la pièce intitulée: Plan d'une république parfaite. — O cœcas hominum mentes! Si vous voyez un homme ordinaire qui ait du bou sens, mais qui n'ait jamais donné, dans aucun genre, aucun signe extérieur de supériorité, cependant vous ne pouvez pas assurer qu'il ne peut être législateur. Il n'y a aucune raison de dire oui ou non; mais s'agit-il de Bacon, de Locke, de Montesquieu, etc., dites non, sans balancer; car le talent qu'il a prouve qu'il n'a pas l'autre (1).
L'application des principes que je viens d'exposer à la constitution française, se présente naturellement; mais il est bon de l'envisager sous un point de vue particulier.
Les plus grands ennemis de la révolution française doivent convenir, avec franchise, que la commission des onze qui a produit la dernière constitution, a, suivant toutes les apparences, plus d'esprit que son ouvrage, et qu'elle a fait peut-être tout ce qu'elle pouvait faire. Elle disposait de matériaux rebelles, qui ne lui permettaient pas de suivre les principes; et la (1) Plutarque, Zenon, Chrysippe, ont fait des livres; mais Lyeargue fit des actes. (Pixtauqce, Vie de Lycurgue. ) Il n'y a pas unt seule idée saine en morale et en politique qui ait échappé au boa •eus i!o PIu:ai\jue.
88 COJYSIDKIlATIÛtfS division seule des pouvoirs, quoiqu'ils ne soient divisés que par une muraille (i), est cependant une belle victoire remportée sur les préjugés du moment.
Mais, il ne s'agit que du mérite intrinsèque de la constitution. 11 n'entre pas dans mon plan de rechercher les défauts particuliers qui nous assurent qu'elle peut durer; d'ailleurs, tout a été dit sur ce point. J'indiquerai seulement l'erreur de théorie qui a servi de base à cette constitution, et qui a égaré les Français depuis le premier instant de leur révolution.
La constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour V homme. Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc.; je sais même, grâces à Montesquieu, qu on peut être Persan: mais quant à Xhommey je déclare ne Tavoir rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu.
Y a-t-il une seule contrée de l'univers où Ton ne puisse trouver un conseil des Cinq-Cents, un conseil des Anciens et cinq Directeurs? Cette constitution peut être présentée à toutes les associations humaines, depuis la Chine jusqu'à (1) En aucun cas, les deux Conseils ne périrent se réunir dam «ne même salle. Constit. de 170Ô, lit. V, art. 60.
SUR LA. FRAJNCE. 89 Genève. Mais une constitution qui est faite pour toutes les nations, n'est faitepouraucune: c'est une pure abstraction, une œuvre scolastique faite pour exercer l'esprit d'après une hypothèse idéale, et qu'il faut adresser à Y homme, dans les espaces imaginaires où il habite.
Qu'est-ce qu'une constitution? n'est-ce pas la solution du problème suivant?
Etant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d'une certaine nation, t/vuver les lois qui lui conviennent.
Or, ce problème n'est pas seulement ahordê* dans la constitution de 1795, qui n'a pensé qu'à Yhomme.
Toutes les raisons imaginables se réunissent donc pour établir que le sceau divin n'est pas sur cet ouvrage.- — Ce n'est qu'un thème.
Aussi, déjà dans ce moment, combien de signes de destruction!
CHAPITRE VII.
Signe* de nullité dans le Gouvernement françau.
Le législateur ressemble au Créateur; il ne travaille pas toujours; il enfante, et puis il se repose. Toute législation vraie a son sabbat, et l'intermittence est son caractère distinctif; en sorte qu'Ovide a énoncé une vérité du premier ordre, lorsqu'il a dit; Quod caret alterna requie durcMe non est} Si la perfection était l'apanage de la nature humaine, chaque législateur ne parlerait qu'une fois: mais, quoique toutes nos œuvres soient imparfaites, et qu'à mesure que les institutions politiques se vicient, le souverain soit obligé de venir à leur secours par de nouvelles lois, cependant la législation humaine se rapproche de son modèle par cette intermittence dont je parlais tout à l'heure. Son repos l'honore autant que son action primitive: plus SCR LA FRANCE. QI elle agit, et plus son œuvre est humaine, c'està-dire, fragile.
Voyez les travaux des trois assemblées nationales de France; quel nombre prodigieux de lois! Depuis le Ier juillet 1789 jusqu'au mois d'octobre 1791, l'assemblée nationale en L'assemblée législative en a fait, en onze mois et demi. 1*712 La Convention nal'onale, depuis lepremier jour de la république jusqu'au 4 brumaire an 4e (26 octobre 1795), en a fait en 57 mois.. 11,210 Je doute que les trois races des rois de France aient enfanté une collection de cette force. Lorsqu'on réfléchit sur ce nombre infini de lois, on éprouve successivement deux sentiments bien différents: le premier est celui de l'admiration, ou du moins de l'étonnement; on s'étonne, avec M. Burke, que cette (1) Ce calcul, qui a été fait en France, est rappelé dans une ga-«ette étrangère du mois de février 1796. Ce nombre de 15,479 en moins de six ans me paraissait déjà fort honnête, lorsque j'ai retrouvé dans mes tablettes l'assertion d'un très-aimable journaliste qui veut absolument, dans une de ses feuilles scintillantes (Quotidienne du 50 novembre 1796, n° 218^, que la république française possède deux ■Billions et quelques centaines de mille loù imprimées, et dix-huit eentmille qui nelesont pas. — Pour moi, j'v consens.
9* CONSIDÉRATIONS 9* CONSIDÉRATIONS nation, dont la légèreté est un proverbe, ait produit des travailleurs aussi obstinés. L'édifice de ces lois est une œuvre atlantique dont l'aspect étourdit. Mais l'étonnement se change tout à coup en pitié, lorsqu'on songe à la nullité de ces lois; et l'on ne voit plus que des enfants qui se font tuer pour élever un grand édifice de cartes. ' Pourquoi tant de lois? C'est parce qu'il n'y a point de législateur.
Qu'ont fait les prétendus législateurs depuis six ans? Rien; car détruire n'est \>as faire.
On ne peut se lasser de contempler le spectacle incroyable d'une nation qui se donne trois constitutions en cinq ans. Nul législateur n'a tâtonné; il dit fiai à sa manière, et la machine va. Malgré les différents efforts que les trois assemblées ont faits dans ce genre, tout est allé de mal en pis, puisque l'assentiment de la nation a constamment manqué de plus en plus à l'ouvrage des législateurs.
Certainement, la constitution de 1791 fut un beau monument de folie; cependant, il faut l'avouer, il avait passionné les Français; et c'est de bon cœur, quoique très-follement, que la majorité de la nation prêta serment à la nation, à la loi et au roi. Les Français s'engouèrent même de cette constitution au point que, longtemps après qu'il n'en fut plus question, c'était un discours assez commun parmi eux, que pour revenir à la véritable monarchie, // fallait passer par la constitution de 1791. C'était dire, au fond, que pour revenir d'Asie en Europe, il fallait passer par la lune; mais je ne parle que du fait (1).
La constitution de Condorcet n'a jamais été mise à l'épreuve, et n'en valait pas la peine; celle qui lui fut préférée, ouvrage de quelques coupe-jarrets, plaisait cependant à leurs semblables; et celte phalange, grâce à la révolution, n'est pas peu nombreuse en France; en sorte qu'à tout prendre, celle des trois constitutions qui a compté le moins de fauteurs, est celle d'aujourd'hui. Dans les assemblées primaires qui l'ont acceptée ( à ce que disent les gouvernants) plusieurs membres ont écrit (1) Un homme d'esprit qui avait ses raisons pour louer celte constitution, et qui -veut absolument qu'elle soit un monument àe la raison écrite, convient cependant que, sans parler de l'horreur pour les deux Chambres et de la restriction du veto, elle renferme encore plusieurs autres principes d'anarchie (20 ou 50 par exemple). Voyez Coup (Toril sur la Dévolution française, par un ami de Tordre et des lois, par 31. J7 \ Hambourg, 1794, pages -2Set 77.
Mais ce qui suit est plus curieux. Cette constitution, dit l'auteur, ne pèche pas par ce qu'elle contient, mais par ce qui lui manque. Ibid. f page -27. Cela s'entend: la constitution de 4791 serait parfaite, si clic était faite: c'est l'Apollon du Belvédère, moins la statue et le piédestal.
$4 COWSIDiRÀTIOffS naïvement: accepté, faute de mieux. C'est en effet la disposition générale de la nation: elle s'est soumise par lassitude, par désespoir de trouver mieux: dans l'excès des maux qui l'accablaient, elle a cru respirer sous ce frêle abri; elle a préféré un mauvais port à une mer courroucée; mais nulle part on n'a vu la conviction et le consentement du cœur. Si cette constitution était faite pour les Français, la force invincible de l'expérience lui gagnerait tous les jours de nouveaux partisans: or, il arrive précisément le contraire; chaque minute voit un nouveau déserteur de la démocratie: c'est l'apathie, c'est la crainte seule qui gardent le trône des pentarques; et les voyageurs les plus clairvoyants et les plus désintéressés, qui ont parcouru la France, disent d'une commune voix: C'est une république sans républicains.
Mais si, comme on Ta tant prêché aux rois, la force des gouvernements réside tout entière dans l'amour des sujets; si la crainte seule est un moyen insuffisant de maintenir les souverainetés, que devons-nous penser de la répu^ blique française?
Ouvrez les yeux, et vous verrez qu'elle ne vit pas. Quel appareil immense! quelle multiplicité de ressorts et de rouages! quel fracas de pièces qui se heurtent! quelle énorme quantité d'hommes employés à réparer les dommages?
SUR LA FnAÎÎCE. Ç)5 Tout annonce que la nature n'est pour rien dans ces mouvements; car le premier caractère de ses créations, c'est la puissance jointe à l'économie des moyens: tout étant à sa place, il n'y a point de secousses, point d'ondulations: tous les frottements étant doux, il n'y a point de bruit, et ce silence est auguste. C'est ainsi que, dans la mécanique physique, la pondération parfaite, l'équilibre et la symétrie exacte des parties, font que de la célérité même du mouvement résultent pour l'œil satisfait les apparences du repos.
Il n'y a donc point de souveraineté en France; tout est factice, tout est violent, tout annonce qu'un tel ordre de choses ne peut durer, La philosophie moderne est tout à la fois trop matérielle et trop présomptueuse pour apercevoir les véritables ressorts du monde politique. Une de ses folies est de croire qu'une assemblée peut constituer une nation; qu'une constitution, c'est-à-dire, l'ensemble des lois fondamentales qui conviennent à une nation, et qui doivent lui donner telle ou telle forme de gouvernement, est un ouvrage comme un autre, qui n'exige que de l'esprit, des connaissances et de l'exercice; qu'on peut apprendre son métier de constituant, et que des hommes, le jour qu'ils y pensent, peuvent dire à d'autres 9^ CONSIDERATIONS hommes: Faites-nous un gouvernement, comme on dit à un ouvrier: Faites-nous une pompe à feu ou un métier à bas.
Cependant il est une vérité aussi certaine, dans son genre, qu'une proposition de mathématiques, c'est que nulle grande institution ne résulte d une délibération, et que les ouvrages humains sont fragiles en proportion du nombre d'hommes qui s'en mêlent, et de l'appareil de science et de raisonnement qu'on y emploie à priori.
Une constitution écrite telle que celle qui régit aujourd'hui les Français, n'est qu'un automate, qui ne possède que les formes extérieures de la vie. L'homme, par ses propres forces, est tout au plus un Vaucanson; pour être Prométhée, il faut monter au ciel; car le législateur ne peut se faire obéir, ni par la force, ni par le raisonnement (i).
On peut dire que, dans ce moment, l'expérience est faite; car on manque d'attention, lorsqu'on dit que la constitution française marche: on prend la constitution pour le gouvernement. Celui-ci, qui est un despotisme fort avancé, ne marche que trop; mais la con^ (i) Rousseau, Contrat social, liv. II, chap. VII. Il faut veiller cet homme sans relâche, et ie surprendre lorsiju'3 laisse échapper la vérité par distraction.
stitution n'existe que sur le papier. On l'observe, on la viole, suivant les intérêts des gouvernants: le peuple est compté pour rien; et les outrages que ses maîtres lui adressent sous les formes du respect, sont bien propres à le guérir de ses erreurs.
La vie d'un gouvernement est quelque chose d'aussi réel que la vie d'un homme; on la sent, ou, pour mieux dire, on la voit, et personne ne peut se tromper sur ce point. J'adjure tous les Français qui ont une conscience, de se demander à eux-mêmes s'ils n'ont pas besoin de se faire une certaine violence pour donner à leurs représentants le titre de législateurs; si ce titre d'éliquelte et de courtoisie ne leur cause pas un léger effort, à peu près semblable à celui qu'ils éprouvaient, lorsque, sous l'ancien régime, ils voulaient bien appeler comte ou marquis le fils d'un secrétaire du roi?
Tout honneur vient de Dieu, dit le vieil Homère (1); il parle comme saint Paul, au pied de la lettre, toutefois sans l'avoir pillé. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne dépend pas de l'homme de communiquer ce caractère indéfinissable qu'on appelle dignité', A la souveraineté seule appartient ï honneur par excellence j c'est d'elle, (i)Tlia<Kï, 178.
comme d'un vasle réservoir, qu'il est dérivé avec nombre, poids et mesure, sur les ordres et sur les individus.
J'ai remarqué qu'un membre de la législature, ayant parlé de son rang dans un écrit public, les journaux se moquèrent de lui, parce qu'en effet il n'y a point de rang en France, mais seulement du pouvoir, qui ne tient qu'à la force. Le peuple ne voit dans un député que la sept-cent-cinquantième partie du pouvoir de faire beaucoup de mal. Le député respecté ne l'est point parce qu'il est député, mais parce qu'il est respectable. Tout le monde sans doute voudrait avoir prononcé le discours de M. Siméon sur le divorce; mais tout le monde voudrait qu'il l'eût prononcé au sein d'une assemblée légitime.
C'est peut-être une illusion de ma part; mais ce salaire y qu'un néologisme vaniteux appelle indemnité, me semble un préjugé contre la représentation française. L'Anglais, libre par la loi et indépendant par sa fortune, qui vient à Londres représenter la nation à ses frais, a quelque cbose d'imposant. Mais ces législateurs français, qui lèvent cinq ou six millions tournois sur la nation pour lui faire des lois; ces fadeurs de décrets, qui exercent la souverain nelé nationale moyennant huit myriagrammes de froment par jour, et cjui vivent de leur puis- SUR LA FRANCE. 9£ SUR LA FRANCE. 9£ sance législatrice; ces hommes-là, en vérité, font bien peu d'impression sur l'esprit; et lorsqu'on vient à se demander ce qu'ils valent, l'imagination ne peut s'empêcher de les évaluer en froment.
En Angleterre, ces deux lettres magiques M. P., accolées au nom le moins connu, l'exaltent subitement, et lui donnent des droits à une alliance distinguée. En France, un homme qui briguerait une place de député pour déterminer en sa faveur un mariage disproportionné, ferait probablement un assez mauvais calcul.
C'est que tout ueprésentant, tout instrument quelconque d'une souveraineté fausse, ne peut exciter que la curiosité ou la terreur.
Telle est l'incroyable faiblesse du pouvoir humain, isolé, qu'il ne dépend pas seulement de lui de consacrer un habit. Combien de-rapports a-t-on faits au Corps législatif sur le costume de ses membres? Trois ou quatre au moins, mais toujours en vain. On vend dans les pays étrangers la représentation de ces beaux costumes, tandis qu'à Paris l'opinion les annule.
Un habit ordinaire, contemporain d'un grand événement, peut être consacré par cet événement; alors le caractère dont il est marqué le soustrait à l'empire de la mode: tandis que les I0O CONSIDERATIONS autres changent, il demeure le même, et le res--pect l'environne à jamais. C'est à peu près de celte manière que se forment les costumes des. grandes dignités.
Pour celui qui examine tout, il peut être in-» téressant d'observer que, de toutes les parures révolutionnaires, les seules qui aient une certaine consistance sont l'écharpe elle panache, qui appartiennent à la chevalerie. Elles subsistent, quoique flétries, comme ces arbres de qui la sève nourricière s'est retirée, et qui n'ont encore perdu que leur beauté. Le fonctionnaire public, chargé de ces signes déshonorés, ne ressemble pas mal au voleur qui brille sous les habits de l'homme qu'il vient de dépouiller.
Je ne sais si je lis bien, mais je lis partout h. nullité de ce gouvernement.
Qu'on y fasse bien attention; ce sont les conquêtes des Français qui ont fait illusion sur la durée de leur gouvernement; l'éclat des succès militaires éblouit même de bons esprits, qui n'aperçoivent pas d'abord à quel point ces succès sont étrangers à la stabilité de la république.
Les nations ont vaincu sous tous les gouvernements possibles; et les révolutions même, en exaltant les esprits, amènent les victoires, /.es Français réussiront toujours à la guerre SUR LA. FRAffCE. IOÏ sous un gouvernement ferme qui aura l'esprit Je les mépriser en les louant, et de les jelei sur l'ennemi comme des boulets, en leur promettant des épitaphes dans les gazettes.
C'est toujours Robespierre qui gagne les batailles dans ce moment; c'est son despotisme de fer qui conduit les Français à la boucherie et h la victoire. C'est en prodiguant l'or et le sang, c'est en forçant tous les moyens, que les maîtres de la France ont obtenu les succès dont nous sommes les témoins. Une nation supérieurement brave, exaltée par un fanatisme quelconque, et conduite par d'habiles généraux, vaincra toujours, mais payera cher ses conquêtes. La constitution de 1793 a-telle reçu le sceau de la durée par ces trois années de victoires dont elle occupe le centre? Pourquoi en serait-il autrement de celle de 1795? et pourquoi la victoire lui donneraitelle un caractère qu'elle n'a pu imprimer à l'autre?
D'ailleurs, le caractère des nations est toujours le même. Barclay, dans le seizième siècle, a fort bien deviné celui des Français sous le rapport militaire. Cest une nation, dit-il, supérieurement brave y et présentant chez elle une masse invincible; mais lorsqu'elle se déborde, elle n'est plus la même. De là vient quelle na jamais pu retenir r empire sur les peuples élran- 102 COKSIDEIIATIOÎTS gers, et qu'elle ri est puissante que pour son malheur (i).
Personne ne sent mieux que moi que les circonstances actuelles sont extraordinaires, et qu'il est très-possible qu'on ne voie point ce qu'on a toujours vu; mais cette question est indifférenleà l'objet de cet ouvrage. Il me suffît d'indiquer la fausseté de ce raisonnement: La république est victorieuse; donc elle durera. S'il fallait absolument prophétiser, j'aimerais mieux dire: La guerre la fait vivre; donc la paix la fera mourir.
L'auteur d'un système de physique s'applaudirait sans doute, s'il avait en sa faveur tous les faits de la nature, comme je puis citer à l'appui de mes réflexions tous les faits de l'histoire. J'examine de bonne foi les monuments qu'elle nous fournit, et je ne vois rien qui favorise ce système chimérique de délibération et de construction politique par des raisonnements antérieurs. On pourrait tout au plus citer l'Amérique; mais j'ai répondu d'avance, en disant qu'il n'est pas temps de la citer. J'ajouterai cependant un petit nombre de réflexions.
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(1) Gens ai-mis strenua, indotnitœ intrase molis; atubi in extero* txundat, siaiim impetûs suî oblila: eo modo nec diu extcrnwn imprrium tenait, et sola ett in exitium sutpolens. i. Carclaius, Icoii. animorum, cap. III.
SUR LA FRANCE. Io3 i* L'Amérique anglaise avait un roi, mais ne ne le voyait pas: la spleudeur de la monarchie lui était étrangère, et le souverain était pour elle comme une espèce de puissance surnaturelle, qui ne tombe passons les sens.
a0 Elle possédait 1 élément démocratique qui existe dans la constitution de la métropole.
3° Elle possédait déplus ceux qui furent portés chez elle par une foule de ses premiers colons nés au milieu des troubles religieux et politiques, et presque tous les esprits républicains.
4° Avec ces éléments, et sur le plan des trois pouvoirs qu'ils tenaient de leurs ancêtres, les Américains ont bâti, et n'ont point fait table rase, comme les Français.
Mais tout ce qu'il y a de véritablement nouveau dans leur constitution, tout ce qui résulte de la délibération commune, est la chose du monde la plus fragile; on ne saurait réunir plus de symptômes de faiblesse et de caducité.
Non-seule nient je ne crois point à la stabilité du gouvernement américain, mais les établissements particuliers de l'Amérique anglaise ne m'inspirent aucune confiance. Les villes, par exemple, animées d'une jalousie très-peu respectable, n'ont pu convenir du lieu où siégerait le congrès; aucune n'a voulu céder cet honneur à l'autre. En conséquence, on a décidé Io4 CONSIDÉRATIONS qu'on bâtirait une ville nouvelle qui serait le çiége du gouvernement. On a choisi l'emplacement le plus avantageux sur le bord d'un grand fleuve; on a arrêté que la ville s'appellerait Washington; la place de tous les édifices publics est marquée; on amis la main à l'œuvre, et le plan de la cité-reine circule déjà dans toute l'Europe. Essentiellement, il n'y a rien là qui passe les forces du pouvoir humain; on peut bien bâtir une ville: néanmoins, il y a trop de délibération, trop d'humanité dans cette affaire; et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas /fia,* fiingion, ou que le congrès n'y résidera pas.
- SIR LA FRANCS. toS CHAPITRE VIII.
De l'ancienne constitution française. — Digression rar le roi et sur ta déclaration aux Français, da mois de juillet 1795.
On a soutenu Irois systèmes différents sur l'ancienne constitution française: les uns ont prétendu que la nation n'avait point de constitution; d'autres ont soutenu le contraire; d'autres enfin ont pris, comme il arrive dans tontes les questions importai! les, un sentiment moyen: ils ont soutenu que les Français avaient véritablement une constitution, mais qu'elle n'était point observée.
Le premier sentiment est insoutenable; les deux autres ne se contredisent point réellement.
L'erreur de ceux qui ont prétendu que la France n'avait point de constitution, tenait à la grande erreur sur le pouvoir humain, la délibération antérieure et les lois écrites.
Si un homme de bonne foi, n'ayant pour fui que le bon sens et la droiture, se demande ce lo6 CONSIDERATIONS que c'était que l'ancienne constitution française, on peut lui répondre hardiment: « C'est « ce que vous sentiez, lorsque vous étiez en « France; c'est ce mélange de liberté et d'auto-« rite de lois et d'opinions, qui faisait croire à « l'étranger, sujet d'une monarchie en voya-« géant en France, qu'il vivait sous un autre « gouvernement que le sien. » Mais si l'on veut approfondir la question, on trouvera, dans les monuments du droit public français, des caractères et des lois qui élèvent la Fiance au-dessus de toutes les monarchies connues.
Un caractère particulier de cette monarchie, c'est qu'elle possède un certain élément théocratique qui lui est particulier, et qui lui a donné quatorze cents ans de durée: il n'y a rien de si national que cet élément. Les évèques, successeurs des Druides sous ce rapport, n'ont fait que le perfectionner.
Je ne crois pas qu'aucune autre monarchie européenne ait employé, pour le bien de l'état, un plus grand nombre de pontifes dans le gouvernement civil. Je remonte par la pensée depuis le pacifique Fleury jusqu'à ces St-Ouên, ces St-Léger, et tant d'autres si distingués sous le rapport politique dans la nuit de leur siècle; véritables Orphées de la France, qui apprivoisèrent les tigres, et se firent suivie par les SVR Li FRA^TT.. ÏG~ chènes: je doute qu'on puisse montrer ailleurs une série pareille- Mais, tandis que le sacerdoce était en France une des trois colonnes qui soutenaient le trône, et qu'il jouait dans les comices de la nation, dans les tribunaux, dans le ministère, dans les ambassades, un rôle si impôt tant, on n'apercevait pas ou l'on apercevait peu son influence dans l'administration civile; et lors même qu'un prêtre était premier ministre, on n'avait point en France un gouvernement de pi êtres.