SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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EX LIBRI3 %j4 fAUl Ly\UMONlEI^\[/ MAISTRE # DU PAPE in 2009 with funding from Boston Library Consortium IVIember Libraries DU PAPE CORBEIL. — IMPRIMERIE ÉD. CRÉTF.

DU PAPE f.v PAR JOSEPH DE MAISTRE EIS KOIPANOD ELTO. Homère, Iliade, II, v. 204.

PARIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS Trop de chefs vous nuiraient; qu'un seul homme ait l'empire, Vous ne saui-iez, ô Grecs! être un peuple de rois; Le sceptre est à celui qu'il plût au ciel d'élire Pour régner sur la foule et lui donner des lois.

HoMKRK, Iliade, II, v.

PREFACE Le comLe Joseph-Marie de Maislre naquit en 1754 à Chambéry. son père, le comte François-Xavier, était président du Sénat de Savoie et conservateur des apanages des princes. La famille de Maistre est originaire du Languedoc; on trouve son nom répété plusieurs fois dans la liste des anciens capitouls de Toulouse. Au commencement du xvii^ siècle, elle se divisa en deux branches dont l'une vint s'établir en Piémont, c'est celle dont le comte Joseph descend; l'autre demeura en France. Le comte Joseph attachait beaucoup de prix à ses relations avec la branche française et il eut soin de les cultiver constamment.

Joseph de Maistre était l'aîné de dix enfants, cinq filles et cinq garçons. Trois de ces derniers suivirent la carrière des armes, un autre entra dans les ordres, tandis que lui-même suivit l'exemple de son père en devenant magistrat.

Il s'adonna à l'étude avec un goût marqué, sous la direction des jésuites. Il montra dès lors l'indice de ce ferme caractère, de ce puissant esprit dont l'éloquence hautaine a si souvent heurté de front les idées de son siècle. Il laissa entrevoir également tout ce que devait avoir de bon et d'humain cette nature fortement trempée. Ses Lettres, dès leur publication, modifièrent l'opinion qu'on s'était faite de l'homme sur la foi de ses violences littéraires et de ses emportements d'homme de parti. L'impression qui s'en est dégagée est des plus favorables à l'éloquent écrivain.

Sa mère, Christine de Motz, femme d'une haute distinction, sut gagner entièrement le cœur et l'esprit de son fils, et exerça sur lui la sainte influence maternelle. Aussi rien n'égalait la vénération et l'amour du comte Z PREFACE.

de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire: « Ma (( mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps; (( mon bonheur était de deviner ce qu'elle désirait de (( moi, et j'étais dans ses mains autant que la plus jeune (( de mes sœurs. » En 1774, après avoir pris tous ses grades à l'université de Turin, de Maistre entra comme substitut-avocat fiscal général surnuméraire au sénat de Savoie. Il épousa, en 1786, Mlle de Morand, dont il eut un fils, le comte Rodolphe, qui suivit la carrière des armes, et deux filles, Adèle, mariée à M. Terray et Constance, qui épousa le duc de Laval-Montmorency.

En 1788, il fut promu au siège de sénateur, mais cette vie parlementaire paraît avoir été peu de son goût. A l'opposé de ces tribuns révolutionnaires qui, après s'être élevés comme publicistes contre la peine de mort, devaient ensuite en faire un si effroyable usage, de Maistre, le futur théoricien de l'expiation sanglante, l'auteur des pages célèbres sur le bourreau, était vivement ému toutes les fois qu'il s'agissait d'une condamnation capitale. Ce fut une raison pour lui de ne pas rentrer dans cette carrière de judicature lors de la restauration de la maison en Savoie.

En tout, chez Maistre, il y eut loin de ses théories sévères et un peu farouches à l'application. Ouvert, gai, plein de mouvement et d'expansion, ne retrouvant que dans les discussions où il s'animait ce ton impétueux et supérieur qui est la marque de ses écrits, aucun homme n'eut moins de penchant à la cruauté, à l'inhumanité, même à la dureté. Nous insistons sur ce contraste si opposé aux idées courantes qui longtemps trompèrent l'opinion sur le grand écrivain aux allures quasi-féodales. Tel est l'appréciation impartiale de tout homme de bonne foi sur l'éminent publiciste, si bienveillant, si cordial, mais que ses ennemis, dupés, il est vrai, par ses écrits, ont voulu faire passer pour un inquisiteur, au moins par son caractère et par ses intentions.

Lorsque la révolution éclata, le comte de Maistre PREFACE. 6 s'était fait connaître dans le monde de Turin comme un partisan modéré des idées libérales, ce qui l'avait rendu suspect à la cour arriérée et à la noblesse de Turin. Sa franchise et ses hardiesses d'appréciation, qui tranchaient avec l'esprit étroit et routinier de son parti, devaient lui laisser cette réputation d'esprit indépendant et singulier, qui n'était pas exempt d'allures et sur quelques points d'idées révolutionnaires, dans la manière même dont il combattait la révolution.

La réputation d'écrivain commença pour Joseph de Maistre quand il publia en 1796 les Considérations sur la Révolution française. La même année les Considérations sur la France l'élèvent d'emblée au rang de publiciste européen et fondent sa renommée qui désormais ira croissant. Remarquons que la philosophie actuelle de l'histoire date en grande partie de Joseph de Maistre, cet ennemi véhément des idées modernes. Il a mis à la mode et déterminé avec un certain effort de précision le rôle providentiel de la France, son génie sympathique, universel, son esprit de prosélytisme et sa langue qui s'y prête admirablement.

Après un séjour de trois années à Lausanne, de Maistre revint à Turin d'où il dut se retirer à Venise oii il vécut dans la gêne jusqu'au moment où il reçut sa nomination au poste de régent de la chancellerie royale en Sardaigne. Les travaux assujettissants qui l'accablèrent dans ces fonctions l'obligèrent à renoncer pour un temps à ses occupations littéraires. A la fm de 1802 il se rendit à Saint-Pétersbourg en qualité d'envoyé extraordinaire et plénipotentiaire.

C'était au commencement du règne d'Alexandre. Son amabilité enjouée, son esprit de conversation, ses connaissances profondes et variées lui attirèrent une grande considération personnelle dans les hautes classes de la société.

C'est à Saint-Pétersbourg que furent publiées ou du moins écrites la plupart des grandes compositions qui devaient illustrer la fm de la carrière de Joseph de 4 PREFACE.

Maistre. C'est là qu'il composa: Des délais de la j'uslicc divine. — Essai sur le principe générateur des insiiiutions humaines. — Du Pape. — De VEglise anglicane. — Les Soirées de Sainl-Péiersbourg. — Examen de la philosophie de Bacon.

Joseph de Maistre lisait beaucoup, et il lisait avec ordre, la plume à la main. Travaillant régulièrement quinze heures par jour, il ne se délassait d'un travail que par un autre. Toutes les branches de la haute philosophie lui étaient devenues de bonne heure très familières. Comme diplomate un de ses collègues qui avait traité avec lui s'exprimait ainsi sur son compte: « Le (( comte de Maistre est le seul homme qui dise tout haut « ce qu'il pense, et sans qu'il y ait jamais imprudence. i> En 1817, après vingt-cinq années d'absence, il revint dans sa patrie en passant par Paris où il s'arrêta quelque temps. Il y fut dignement accueilli par l'élite de la société parisienne. A son arrivée à Turin, le roi de Sardaigne le nomma, en récompense de ses services, premier président de ses cours suprêmes. En 1819, l'Académie des sciences de Turin saisit l'occasion de la première place vacante de la classe des sciences morales, historiques et philologiques, à laquelle il appartenait, pour l'admettre au nombre des membres résidants. Les grandes publications du comte de Maistre, dès longtemps composées, datent de ces années finales.

Il est important de remarquer que de Maistre a composé tous ses grand écrits en vue de la France. Il aimait la France, c'est toujours elle qu'il admire, en elle qu'il espère.

Joseph de Maistre mourut d'apoplexie le 26 février 1821, après une lente paralysie qui l'avait envahi depuis quelque temps.

Joseph de Maistre est le plus grand des écrivains absolutistes du xix^ siècle. Il est aussi remarquable par la sincérité de ses convictions, la franchise souvent brutale de ses opinions, que par la vigueur et la netteté de son style. Ballanche l'appelait le prophète du passé.

PRÉFACE. 5 parce que, tout en heurtant de front le siècle où il vivait, tout en paraissant retarder sur son époque, il lui prêta beaucoup de vues hardies, fécondes, aventureuses et justes à la fois. Cet esprit plein de contrastes, indépendant et singulier, est surtout étudié aujourd'hui comme écrivain. Sa langue est en effet l'une des plus abondantes, des plus vives et des plus pittoresques qui aient enrichi la littérature française depuis la fin du XVIII® siècle.

Lamartine disait qu'en Joseph de Maistre l'écrivain était bien supérieur au penseur, et l'homme très supérieur encore à l'écrivain et au penseur.

A un autre point de vue, le cardinal Pie n'a pas craint de dire en chaire en parlant de Joseph de Maistre: a. Homme du monde, il fut une des lumières de l'Eglise; « et notre siècle n'a point vu se lever d'autre génie com-<L parable à ce génie chrétien, b Jules d'OXTANGE.

DISCOURS PRELIMINAIRB Il pourra paraître surprenant qu'un homme du monde s'attribue le droit de traiter des questions qui, jusqu'à nos jours, ont semblé exclusivement dévolues au zèle et à la science de l'ordre sacerdotal. J'espère néanmoins qu'après avoir pesé les raisons qui m'ont déterminé à me jeter dans cette lice honorable, tout lecteur de bonne volonté les approuvera dans sa conscience et m'absoudra de toute tache d'usurpation.

En premier lieu, puisque notre ordre s'est rendu, pendant le dernier siècle, éminemment coupable envers la religion, je ne vois pas pourquoi le même ordre ne fournirait pas aux écrivains ecclésiastiques quelques alliés fidèles qui se rangeraient autour de l'autel pour écarter au moins les téméraires, sans gêner les lévites.

Je ne sais même si dans ce moment cette espèce d'alliance n'est pas devenue nécessaire. Mille causes ont affaibli l'ordre sacerdotal. La révolution l'a dépouillé, exilé, massacré; elle a sévi de toutes les manières contre les défenseurs-nés des maximes qu'elle abhorrait. Les anciens athlètes de la milice sainte sont descendus dans la tombe; de jeunes recrues s'avancent pour occuper leur place; mais ses recrues sont nécessairement en petit nombre, l'ennemi leur ayant d'avance coupé leurs vivres avec la plus funeste habileté. Qui sait d'ailleurs si, avant de s'envoler vers sa patrie, Elisée a jeté son manteau, et si le vêtement sacré a pu être relevé sur-le-champ? Il est sans doute probable qu'aucun motif humain n'ayant pu influer sur la détermination des jeunes héros qui ont donné leurs noms dans la nouvelle armée, on doit tout attendre de leur noble 8 DISCOURS PRÉUMINAIRE.

résolution. Néanmoins, de combien de temps auront-ils besoin pour se procurer l'instruction nécessaire au combat qui les attend? Et quand ils Tauront acquise, leur restera-t-il assez de loisir pour l'employer? La plus indispensable polémique n'appartient guère qu'à ces temps de calme où les travaux peuvent être distribués librement, suivant les forces et les talents. Huet n'aurait pas écrit sa Démonsiralion éuangélique, dans l'exercice de ses fonctions épiscopales; et si Bergier avait été condamné par les circonstances à porter pendant toute sa vie, dans une paroisse de campagne, le poids du jour et de la chaleur, il n'aurait pu faire présent à la religion de cette foule d'ouvrages qui l'ont placé au rang des plus excellents apologistes.

C'est à cet état pénible d'occupations saintes, mais accablantes, que se trouve aujourd'hui plus ou moins réduit le clergé de toute l'Europe, et bien particulièrement celui de France, sur qui la tempête révolutionnaire a frappé plus directement et plus fortement. Toutes les fleurs du ministère sont fanées pour lui; les épines seules lui sont restées. Pour lui, l'Eglise recommence; et, par la nature même des choses, les confesseurs et les martyrs doivent précéder les docteurs. Il n'est pas même aisé de prévoir le moment où, rendu à son ancienne tranquilité, et assez nombreux pour faire marcher de front toutes les parties de son immense ministère, il pourra nous étonner encore par sa science autant que par la sainteté de ses mœurs, l'activité de son zèle et les prodiges de ses succès apostoliques.

Pendant cette espèce d'interstice qui, sous d'autres rapports, ne sera point perdu pour la religion, je ne vois pas pourquoi les gens du monde, que leur inclination a portés vers les études sérieuses, ne viendraient pas se ranger parmi les défenseurs de la plus sainte des causes. Quand ils ne serviraient qu'à remplir les vides de l'armée du Seigneur, on ne pourrait au moins leur refuser équitablement le mérite de ces femmes courageuses qu'on a vues quelquefois monter sur les remparts d'une ville assiégée, pour effrayer au moins l'œil de l'ennemi.

Toute science, d'ailleurs, doit toujours, mais surtout à cette époque, une espèce de dîme à celui dont elle procède; car c'est lui qui est le Dieu des sciences, et c'est lui qui prépare toutes nos pensées (1). Nous touchons à la plus grande des époques religieuses, où tout homme est tenu d'apporter, s'il en a la force, une pierre pour l'édifice auguste dont les plans sont visiblement arrêtés. La médiocrité des talents ne doit effrayer personne; du moins elle ne m'a pas fait trembler. L'indigent, qui ne sème dans son étroit jardin que la menthe, ïaneth et le cumin (2), peut élever avec confiance la première tige vers le ciel, sûr d'être agréé autant que l'homme opulent qui, du milieu de ses vastes campagnes, verse à flots, dans les parvis du temple, la puissance du froment et le sang de la vigne (3).

Une autre considération encore n'a pas eu peu de force pour m'encourager: Le prêtre qui défend la religion fait son devoir, sans doute, et mérite toute notre estime; mais auprès d'une foule d'hommes légers ou préoccupés, il a l'air de défendre sa propre cause; et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s'apercevoir mille fois que le mécréant se défie moins de l'homme du monde, et s'en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance: or, tous ceux qui ont beaucoup examiné cet oiseau sauvage et ombrageux savent encore qu'il est incomparablement plus difficile de l'approcher que de le saisir. Me sera-t-il encore permis de le dire? Si l'homme qui s'est occupé toute sa vie d'un sujet important, qui lui a consacré tous les instants dont il a pu disposer, et qui a tourné de ce côté toutes ses connaissances; si cet homme, dis-je, sent en lui je ne sais quelle force indé- 1. ûeus scientMrium Dominus est, et ipsi praeparantur cogitationes. (Reg.

2. Matlh. XXIII, 23.

3. Bobur pariiS...sanguiaem uvs. (Ps. CIV, 16. Isaïe, III, 1.)

1.

finissable qui lui fait éprouver le besoin de répandre ses idées, il doit sans doute se défier des illusions de Famour-propre; cependant il a peut-être quelque droit de croire que cette espèce d'inspiration est quelque chose, si elle n'est pas dépourvue surtout de toute approbation étrangère.

Il y a longtemps que j'ai considéré la France (1), et si je ne suis totalement aveuglé par l'honorable ambition de lui être agréable, il me semble que mon travail ne lui a pas déplu. Puisque, au milieu de ses épouvantables malheurs, elle entendit avec bienveillance la voix d'un ami qui lui appartenait par la religion, par la langue et par des espérances d'un ordre supérieur, qui vivent toujours, pourquoi ne consentirait-elle pas A me prêter encore une oreille attentive, aujourd'hui qu'elle a fait un si grand pas vers le bonheur, et qu'elle a recouvré au moins assez de calme pour s'examiner elle-même et se juger sagement?

Il est vrai que les circonstances ont bien changé depuis l'année 1796. Alors chacun était libre d'attaquer les brigands à ses périls et risques: aujourd'hui que toutes les puissances sont à leur place, l'erreur aj^ant divers points de contact avec la politique, il pourrait arriver à l'écrivain qui ne veillerait pas continuellement sur lui-même le malheur qui arriva à Diomède sous les murs de Troie, celui de blesser une divinité en poursuivant un ennemi.

Heureusement il n'y a rien de si évident pour la conscience que la conscience même. Si je ne me sentais pénétré d'une bienveillance universelle, absolument dégagée de tout esprit contentieux et de toute colère polémique, même à l'égard des hommes dont les systèmes me choquent le plus. Dieu m'est témoin que je jetterais la plume; et j'ose espérer que la probité qui m'aura lu ne doutera pas de mes intentions. Mais ce 1. Considérations sur la France, in-8o, Bàle, Genève, Paris, 1795 1796> DISCOURS PRÉLIMINAIRE. il sentiment n'exclut ni la profession solennelle de ma croyance, ni l'accent clair et élevé de la foi, ni le cri d'alarme en face de l'ennemi connu ou masqué, ni cet honnête prosélytisme enfin qui procède de la persuasion.

Après une déclaration dont la sincérité sera, je l'espère parfaitement justifiée par tout mon ouvrage, quand même je me trouverais en opposition directe avec d'autres croyances, je serais parfaitement tranquille. Je sais ce que l'on doit aux nations et à ceux qui les gouvernent; mais je ne crois point déroger à ce sentimenV en leur disant la vérité avec les égards convenables. Les premières lignes de mon ouvrage le font connaître: celui qui pourrait craindre d'en être choqué est instamment prié de ne pas le lire. Il m'est prouvé, et je voudrais de tout mon cœur le prouver aux autres, que sans le Souverain Pontife, il n'y a point de véritable christianisme, et que nul honnête homme chrétien, séparé de lui, ne signera sur son honneur {s'il a quelque science) une profession de foi clairement circonscrite.

Toutes les nations qui se sont soustraites à l'autorité du Père commun ont sans doute, pris en masses, le droit (les savants ne l'ont pas) de crier au paradoxe; mais nulle n'a celui de crier à l'insulte. Tout écrivain qui se tient dans le cercle de la sévère logique ne manque à personne. Il n'y a qu'une seule vengeance honorable à tirer de lui: c"est de raisonner contre lui, mieux que lui.

Quoique dans le cours entier de mon ouvrage je me sois attaché, autant qu'il m'a été possible, aux idées générales, néanmoins on s'apercevra aisément que je me suis particulièrement occupé de la France. Avant qu'elle ait bien connu ses erreurs, il n'y a pas de salut pour elle; mais si elle est encore aveugle sur ce point, l'Europe l'est peut-être davantage sur cù qu'elle doit attendre de la France.

Il y a des nations privilégiées qui ont une mission dans ce monde. J'ai déjà tâché d'expliquer celle de la France, qui me paraît aussi visible que le soleil. Il y a dans le gouvernement naturel, et dans les idées nationales du peuple français, je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. Le Français a besoin de la religion plus que tout autre homme; s'il en manque, il n'est pas seulement affaibli, il est mutilé. Voyez son histoire. Au gouvernement des druides, qui pouvaient tout, a succédé celui des évoques, qui furent constamment, mais bien plus dans l'antiquité que de nos jours, les conseillers du roi en tous ses conseils. Les évêques, c'est Gibbon qui l'observe, ont fait le roijaume de France (1); rien n'est plus vrai. Les évêques ont construit cette monarchie comme les abeilles construisent une ruche. Les conciles, dans les premiers siècles de la monarchie, étaient de véritables conseils nationaux. Les druides chrétiens, si je puis m'exprimer ainsi, y jouaient le premier rôle. Les formes avaient changé, mais toujours on retrouve la même nation. Le sang teuton qui s'y mêla, par la conquête, assez pour donner un nom à la France, disparut presque entièrement à la bataille de Fontenay, et ne laissa que les Gaulois. La preuve s'en trouve dans la langue, car lorsqu'un peuple est un, la langue est une (2); et s'il est mêlé de quelque manière, mais surtout par la conquête, chaque nation constituante produit sa portion de la langue nationale, la syntaxe et ce qu'on appelle le génie de la langue appartenant toujours rigoureusement proportionné à la quantité de 1. Gibbon, ffist. de la Décad., t. VII, ch. xxxviii. Paris, Moradan, 1812, in-S"- 2. De là vient que plus on s'élève dans l'antiquité, et plus les langues sont ra. dicales, et, par conséquent, régulières. En partant, par exemple, « mot maison, pris comme racine, le Grec aurait dit maisonniste, maisonniei\ maisonneur, maisonnerie, maisonner, emmaisotmer, démaisonner, etc. Le Français, au contraire, est obligé de dire: maison, domestique, économe, casanier, maçon, bâtir, habiter, démolir, etc. On reconnaît ici les poussières de différentes nations, mêlées et pétries par la main du temps. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir une seule langue qui ne possède quelque élément de celles qui l'ont précédée; mais il y a principalement de grandes masses constituantes, et qu'on peut, pour ainsi dire, toucher.

sang respectivement fourni par les diverses nations constituantes et fondues dans Tunité nationale. Or, l'élément teutonique est à peine sensible dans la langue française; considérée en masse, elle est celtique et romaine. Il n'y a rien de si grand dans le monde. Cicéron disait: ce Flattons-nous tant qu'il nous plaira, nous ne « surpasserons ni les Gaulois en valeur, ni les Espace gnols en nombre, ni les Grecs en talents, etc., mais <( c'est par la religion et la crainte des dieux que nous <( surpassons toutes les nations de l'univers. » Cet élément romain, naturalisé dans les Gaules, s'accorda fort bien avec le druidisme, que le christianisme dépouilla de ses erreurs et de sa férocité, en laissant subsister une certaine racine qui était bonne; et de tous ces éléments il résulta une nation extraordinaire, destinée à jouer un rôle étonnant parmi les autres, et surtout à se retrouver à la tête du système religieux en Europe.

Le christianisme pénétra de bonne heure les Français, avec une facilité qui ne pouvait être que le résultat d'une affinité particulière. L'Eglise gallicane n'eut presque pas d'enfance; pour ainsi dire en naissant elle se trouva la première des Eglises nationales et le plus ferme appui de l'unité.

Les Français eurent l'honneur unique, et dont ils n'ont pas été à beaucoup près assez orgueilleux, celui d'avoir constitué humainement l'Eglise catholique dans le monde, en élevant son auguste Chef au rang indispensablement dû à ses fonctions divines, et sans lequel il n'eût été qu'un patriarche de Constantinople, déplorable jouet des sultans chrétiens et des autocrates musulmans.

Charlemagne, le îrimégisîe moderne, éleva ou fit reconnaître ce trône, fait pour ennoblir et consolider tous les autres. Comme il n'y a pas eu de plus grande institution dans l'univers, il n'y en a pas, sans le moindre doute, où la main de la Providence se soit montrée d'une manière plus sensible; mais il est beau d'avoir été choisi par elle pour être l'instrument éclairé de cette merveille unique.

Lorsque, dans le moyen âge, nous allâmes en Asie, répée à la main, pour essayer de briser sur son propre terrain ce redoutable croissant qui menaçait toutes les libertés de l'Europe, les Français furent encore à la tête de cette immortelle entreprise. Un simple particulier, qui n'a légué à la postérité que son nom de baptême, orné du modeste surnom d'ermite, aidé seulement de sa foi et de son invincible volonté, souleva l'Europe, épouvanta l'i^sie, brisa la féodalité, anoblit les serfs, transporta le flambeau des sciences, et changea l'Europe.

Bernard le second; Bernard, le prodige de son siècle et Français comme Pierre, homme du monde, et cénobite mortifié, orateur, bel esprit, homme d'Etat, solitaire, qui avait lui-même au dehors plus d'occupations que la plupart des hommes n'en auront jamais; consulté de toute la terre, chargé d'une infinité de négociations importantes, pacificateur des Etals, appelé aux conciles, portant des paroles aux rois, instruisant les éuêques, réprimandant les papes, gouvernant un ordre entier, prédicateur et oracle de son temps (1).

On ne cesse de nous répéter qu'aucune de ces fameuses entreprises ne réussit. Sans doute aucune croisade ne réussit, les enfants même le savent; mais toutes ont réussi, et c'est ce que les hommes même ne veulent pas voir.

Le nom français fit une telle impression en Orient, qu'il y est demeuré comme synonyme de celui d'Européen, et le plus grand poète de l'Italie, écrivant dans le seizième siècle, ne refuse point d'employer la même expression (2).

Le spectre français brilla à Jérusalem et à Constantinopie. Que ne pouvait-on pas en attendre? Il eût agrandi î. Bourdalouo, Sermon sur la fuite du monde, première partie. 2. // popol Franco (les croisés, l'armée de Godefroi). Tasso.

l'Europe, repoussé par l'islamisme et suffoqué le schisme; malheureusement il ne sut pas se maintenir...Magnis tamen excidit ausis.

Une grande partie de la gloire littéraire des Français, surtout dans le grand siècle, appartient au clergé. La science s'opposant en général à la propagation des familles et des noms (1), rien n'est plus conforme à l'ordre qu'une direction cachée de la science vers l'état sacerdotal et par conséquent célibataire.

Aucune nation n'a possédé un plus grand nombre d'établissements ecclésiastiques que la nation française, et nulle souveraineté n'employa plus avantageusement pour elle un plus grand nombre de prêtres que la cour de France. Ministres, ambassadeurs, négociateurs, instituteurs, etc., on les trouve partout. De Suger à Fleury, la France n'a qu'à se louer d'eux. On regrette que le plus fort et le plus éblouissant de tous se soit élevé quelquefois jusqu'à l'inexorable sévérité; mais il ne la dépassa pas; et je suis porté à croire que, sous le ministère de ce grand homme, le supplice des Tem pliers et d'autres événements de cette espèce n'eussent pas été possibles.

La plus haute noblesse de France s'honorait de remplir les grandes dignités de l'Eglise. Qu'y aurait-il en Europe au-dessus de cette Eglise gallicane, qui possédait tout ce qui plaît à Dieu et tout ce qui captive les hommes: la vertu, la science, la noblesse et l'opulence T Veut-on dessiner la grandeur idéale? qu'on essaye d'imaginer quelque chose qui surpasse Fénelon, on n'y réussira pas.

Charlemagne, dans son testament, légua à ses fils la tutelle de l'Eglise romaine. Ce legs, répudié par les i. De là vient sans doute l'antique préjugé sur l'incompatibilité de la science et de la nobles?e, préjugé qui lient, comme tous les autres, à quelque chose decaché. Aucun savant du premier ordre n'a pu créer une race. Les noms mêmesdu seizième siècle, fameux dans les sciences et les lettres, ne subsistent déjà. plus.

16 DISCOURS PRÉLIMINAIBE.

empereurs allemands, avait passé comme une espèce de fîdéicommis à la couronne de France. L'Eglise catholique pouvait être représentée par une ellipse. Dans l'un des foyers on voyait saint Pierre, et dans Vautre Charlemagne; l'Eglise gallicane avec sa puissance, sa doctrine, sa dignité, sa langue, son prosélytisme, semblait quelquefois rapprocher les deux centres, et les confondre dans la plus magnifique unité.

Mais, ô faiblesse humaine! ô déplorable aveuglement! des préjugés détestables que j'aurai occasion de développer dans cet ouvrage avaient totalement perverti cet ordre admirable, cette relation sublime entre les deux puissances. A force de sophismes et de criminelles manœuvres, on était parvenu à cacher au roi très chrétien l'une de ses plus brillantes prérogatives, celle de présider (humainement) le système religieux, et d'être le protecteur héréditaire de l'unité catholique. Constantin s'honora jadis du titre d'éuêque extérieur. Celui de souverain pontife extérieur ne flattait pas l'ambition d'un successeur de Charlemagne; et cet emploi, offert par la Providence, était vacant! Ah! si les rois de France avaient voulu donner main-forte à la vérité, ils auraient opéré des miracles! Mais que peut le roi, lorsque tes tumières de son peuple sont éteintes? Il faut même le dire à la gloire immortelle de l'auguste maison, l'esprit royal qui l'anime a souvent et très heureusement été plus savant que les académies, et plus juste que les tribunaux.

Renversée à la fin par un orage surnaturel, nous avons vu cette mission, si précieuse pour l'Europe, se relever par un miracle qui en promet d'autres, et qui doit pénétrer tous les Français d'un religieux courage; mais le comble du malheur pour eux serait de croire que la révolution est terminée, et que la colonne est replacée, parce qu'elle est relevée. Il faut croire, au contraire, que l'esprit révolutionnaire est sans comparaison plus fort et plus dangereux qu'il ne l'était il y a peu d'années. Le puissant usurpateur ne s'en servait que pour lui. Il savait le comprimer dans sa main de fer, et le réduire à n'être qu'une espèce de monopole au profit de sa couronne. Mais depuis que la justice et la paix se sont embrassées, le génie mauvais a cessé d'avoir peur; et au lieu de s'agiter dans un foyer unique, il a produit de nouveau une ébullition générale sur une immense surface.

Je demande la permission de le répéter: la révolution française ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans les temps passés. Elle est satanique dans son essence (1). Jamais elle ne sera totalement éteinte que par le principe contraire, et jamais ^es Français ne reprendront leur place jusqu'à ce qu'ils aient reconnu cette vérité. Le sacerdoce doit être l'objet principal de la pensée souveraine. Si j'avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prédire de grands événements. La noblesse française trouve à cette époque l'occasion de faire à l'Etat un sacrifice digne d'elle. Qu'elle offre encore ses fils à l'autel comme dans les temps passés. Aujourd'hui, on ne dira pas qu'elle n'ambitionne que les trésors du sanctuaire. L'Eglise jadis l'enrichit et l'illustra; qu'elle lui rende aujourd'hui tout ce qu'elle peut lui donner, l'éclat de ses grands noms, qui maintiendra l'ancienne opinion, et déterminera une foule d'hommes à suivre des étendards portés par de si dignes mains: le temps fera le reste. En soutenant ainsi le sacerdoce, la noblesse française s'acquittera d'une dette immense qu'elle a contractée envers la France, et peut-être même envers l'Europe. La plus grande marque de respect et de profonde estime qu'on puisse lui donner, c'est de lui rappeler que la révolution française, qu'elle eût sans doute rachetée de tout son sang, fut cependant en grande partie son ouvrage. Tant qu'une aristocratie pure, c'est-à-dire professant jusqu'à l'exaltation les dogmes nationaux, environne le trône, il est inébranlable, quand même, la faiblesse ou l'erreur viendrait à