SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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r. Considérations sur la France, chap. x, § 3.

s'y asseoir; mais si le baronnage apostasie, il n'y a plus de salut pour le trône, quand même il porterait saint Louis ou Charlemagne; ce qui est plus vrai en France qu'ailleurs. Par sa monstrueuse alliance avec le mauvais principe, pendant le dernier siècle, la noblesse française a tout perdu; c'est à elle qu'il appartient de tout réparer. Sa destinée est sûre, pourvu qu'elle soit bien persuadée de l'alliance naturelle essentielle, nécessaire, française, du sacerdoce et de la noblesse. A l'époque la plus sinistre de la révolution, on dit: Ce n'est plus pour la noblesse qu'une éclipse mérilée. Elle reprendra sa place. Elle en sera quille pour embrasser un jour, de bonne grâce, Des enfants qu'en son sein elle n'a point portés (1).

Ce qui fut dit il y a vingt ans se vérifie aujourd'hui. Si la noblesse française est soumise à un recrutement,. il dépend d'elle d'en ôter tout ce qu'il pourrait avoir d'affligeant pour les races antiques. Quand elle saura pourquoi il était devenu nécessaire, il ne pourra plus lui déplaire ni lui nuire; mais ceci ne doit être dit qu'en passant et sans aucun détail approfondi.

Je rentre dans mon sujet principal, en observant que la rage antireligieuse du dernier siècle contre toutes les vérités et toutes les institutions chrétiennes, s'était tournée surtout contre le Saint-Siège. Les conjurés savaient assez, et le savaient malheureusement bien mieux que la foule des hommes bien intentionnés, que le christianisme repose entièrement sur le Souverain Pontife. C'est donc de ce côté qu'ils tournèrent leurs efforts. S'ils avaient proposé aux cabinets catholiques des mesures directement antichrétiennes, la crainte ou la pudeur, au défaut de motifs plus nobles, aurait suffi pour les repousser; ils tendirent donc à tous les princes le piège le plus subtil.

llélas! ils ont des rois égaré les plus sages! 1. ConsicU'îrations sur la France, cliap. X, § 3.

Ils leur présentèrent le Saint-Siège comme l'ennemi naturel de tous les trônes; ils Tenvironnèrent de calomnies, de défiances de toute espèce; ils tâchèrent de le brouiller avec la raison d'Etat; ils n'oublièrent rien pour attacher l'idée de la dignité à celle de l'indépendance. A force d'usurpations, de violences, de chicanes, d'empiétements de tous les genres, ils rendirent la politique romaine ombrageuse et lente; et ils l'accusèrent ensuite des défauts qu'elle tenait d'eux. Enfin, ils ont réussi à un point qui fait trembler. Le mal est tel, que le spectacle de certains pays catholiques a pu quelquefois scandaliser des yeux étrangers à la vérité, et les détourner d'elle. Cependant, sans le Souverain Pontife, tout l'édifice du christianisme est miné, et n'attend plus, pour crouler entièrement, que le développement de certaines circonstances qui seront mises dans tout leur jour.

En attendant, les faits parlent. A-t-on jamais vu des protestants s'amuser à écrire des livres contre les Eglises grecque, nestorienne, syriaque, etc., qui professent des dogmes que le protestantisme déteste? Ils s'en gardent bien. Ils protègent, au contraire, ces Eglises grecque, nestorienne, syriaque, etc., qui protrent prêts à s'unir à elles, tenant constamment pour véritable allié tout ennemi du Saint-Siège (1).

L'incrédule, de son côté, rit de tous les dissidents et se sert de tous, parfaitement sûr que îoiis, plus ou moins, et chacun à sa manière, avancent son grand œuvre, c'est-à-dire la destruction du christianisme.

Le protestantisme, le philosophisme et mille autres sectes plus ou moins perverses ou extravagantes, ayant prodigieusement diminué les vérités parmi les hommes (2), le genre humain ne peut demeurer dans I. Voyez les Recherches asiatiques de M. Claudius Biichanan, docteur ei> théologie anglaise, où il propose à l'Église anglicane de s'allier, dans l'Indi-, à la '^)r\a([u.e, parce qu'elle rejette la suprématie du Pap'', in-S", Londres, 1812^ i. Diminutx suni veritates a filiis hominum. (Ps. XI, v. 2.)

l'état où il se trouve. 11 s'agite, il est en travail, il a honte de lui-même, et cherche, avec je ne sais quel mouvement convulsif, à remonter contre le torrent des erreurs, après s'y être abandonné avec l'aveuglement systématique de l'orgueil. A cette époque mémorable il m'a paru utile d'exposer dans toute sa plénitude une théorie également vaste et importante, et de la débarrasser de tous les nuages dont on s'obstine à l'envelopper depuis si longtemps. Sans présumer trop de mes efforts, j'espère cependant qu'ils ne seront pas absolument vains. Un bon livre n'est pas celui qui persuade tout le monde, autrement il n'y aurait point de bon livre; c'est celui qui satisfait complètement une certaine classe de lecteurs à qui l'ouvrage s'adresse particulièrement, et qui du reste ne laisse douter personne ni de la bonne foi parfaite de l'auteur, ni de l'infatigable travail qu'il s'est imposé pour se rendre maître de son sujet, et lui trouver même, s'il était possible, quelques faces nouvelles. Je me flatte naïvement que, sous ce point de vue, tout lecteur équitable jugera que je suis en règle. Je crois qu'il n'a jamais été plus nécessaire d'environner de tous les rayons de l'évidence une vérité du premier ordre, et je crois de plus que la vérité a besoin de la France. J'espère donc que la France me lira encore une fois avec bonté; et je m'estimerais heureux surtout si ses grands personnages de tous les ordres, en réfléchissant sur ce que j'attends d'eux, venaient à se faire une conscience de me réfuter.

DU PAPE LIVRE PREMIER DU PAPE DAXS SON RAPPORT AVEC l'ÉGLISE CATHOLIOLS De l'Infaillibilité.

Que n'a-t-on pas dit sur l'infaillibilité considérée sous le point de vue théologique! Il serait difficile d'ajouter de nouveaux arguments à ceux que les défenseurs de cette haute prérogative ont accumulés pour l'appuyer sur des autorités inébranlables et pour la débarrasser des fantômes dont les ennemis du christianisme et de l'unité se sont plu à l'environner, dans l'espoir de la rendre odieuse au moins, s'il n'y avait pas moyen de faire mieux.

Mais je ne sais si l'on a assez remarqué, sur cette grande question comme sur tant d'autres, que les vérités théologiques ne sont que des vérités générales, manifestées et divinisées dans le cercle religieux, de manière qu'on ne saurait en attaquer une sans attaquer une loi du monde.

Uinlaillibilité dans l'ordre spirituel, et la souveraineté dans l'ordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes. L'un et l'autre expriment cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est pas jugée.

Quand nous disons que VEglise est inlaillible, nous ne demandons pour elle, il est bien essentiel de l'observer, aucun privilège particulier; nous deman dons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles; car tout gouvernement est absolu; et du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus.

La souveraineté a des formes différentes, sans doute. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres; mais quand elle a parlé de part et d'autre à sa manière, le blll est sans appel comme le leAla.

11 en est de même de l'Église: d'une manière ou d'une autre, il faut qu'elle soit gouvernée, comme toute autre association quelconque; autrement il n'y aurait plus d'agrégation, plus d'ensemble, plus d'unité. Ce gouvernement est donc de sa nature infaillible, c'est-à-dire absolu; autrement il ne gouvernera plus.

Dans l'ordre judiciaire, qui n'est qu'une pièce du gouvernement, ne voit-on pas qu'il faut absolument en venir à une puissance qui juge et n'est pas jugée; précisément parce qu'elle prononce au nom de la puissance suprême, dont elle est censée n'être que l'organe et la voix? Qu'on s'y prenne comme on voudra, qu'on donne à ce haut pouvoir judiciaire le nom qu'on voudra, toujours il faudra qu'il y en ait un auquel on ne puisse dire: Vous avez erré. Bien entendu que celui qui est condamné est toujours mécontent de l'arrêt et ne doute jamais de l'iniquité du tribunal; mais le politique désintéressé, qui voit les choses d'en haut, se rit de ces vaines plaintes. Il sait qu'il est un point où il faut s'arrêter; il sait que les longueurs interminables, les appels sans fin et l'incertitude des propriétés, sont, s'il est permis de s'exprimer ainsi, plus injustes que l'injustice.

Il ne s'agit donc que de savoir où est la souveraineté clans l'Ëglise; car dès qu'elle sera reconnue, il ne sera plus permis d'appeler de ses décisions.

Or, s'il y a quelque chose d'évident pour la raison autant que pour la foi, c'est que l'Église universelle est une monarchie. L'idée seule de Vuniversalité suppose cette forme de gouvernement, dont l'absolue nécessité repose sur la double raison du nombre des sujets et de l'étendue géographique de l'empire.

Aussi, tous les écrivains catholiques et dignes de ce nom conviennent unanimement que le régime de l'Église est monarchique, mais suffisamment tempéré d'aristocratie, pour qu'il soit le meilleur et le plus parfait des gouvernements (1).

Bellarmin l'entend ainsi, et il convient avec une candeur parfaite que le gouvernement monarchique tempéré vaut mieux que la monarchie pure (2).

On peut remarquer à travers tous les siècles chrélîens, que cette forme monarchique n'a jamais été contestée ou déprimée que par les factieux qu'elle gênait.

Dans le xvi® siècle, les révoltés attribuèrent la souveraineté à VEglise, c'est-à-dire au peuple. Le xviii® ne fît que transporter ces maximes dans la politique; c'est le même système, la même théorie, jusque dans ses dernières conséquences. Quelle différence y a-t-il entre VEglise de Dieu, uniquement conduite par sa parole, et la grand.e république une et indivisible, uniquement gouvernée par les lois et par les députés du peuple souverain? Aucune. C'est la même folie, ayant seulement changé d'époque et de nom.

Qu'est-ce qu'une république, dès qu'elle excède certaines dimensions? C'est un pays plus ou moins vaste commandé par un certain nombre d'hommes, qui se nomment la république. Mais toujours le gou- 1. Certum est monarchicum illud regimen esse aristocratia aligna tempe, ratum. (Duval, Be sup. Potest. Papse, part. I, quœst, J.)

2. Bellarmin, De Summo Pontif, cs^p. m.

vernement est un; car il n'y a pas, et même il ne peut y avoir de république disséminée.

Ainsi, dans le temps de la république romaine, la souveraineté républicaine était dans le lorum; et les pays soumis, c'est-à-dire les deux tiers à peu près du monde connu, étaient une monarchie, dont le lorum était l'absolu et l'impitoyable souverain.

Que si vous ôtez cet état dominateur, il ne reste plus de lien ni de gouvernement commun, et toute unité disparaît.

C'est donc bien mal à propos que les Églises presbytériennes ont prétendu, à force de parler, nous faire accepter, comme une supposition possible, la forme républicaine, qui ne leur appartient nullement, excepté dans le sens divisé et particulier; c'est-à-dire que chaque pays a son Église qui est républicaine; mais il n'y a point et il ne peut y avoir d'Eglise chrétienne républicaine; en sorte que la forme presbytérienne efface l'article du symbole, que les ministres de cette croyance sont cependant obligés de prononcer, au moins tous les dimanches: Je crois à VEglise, une, sainte, universelle et apostolique. Car dès qu'il n'y aura plus de centre ni de gouvernement commun, il ne peut y avoir d'unité, ni par conséquent d'Eglise universelle (ou catholique), puisqu'il n'y a pas d'Église particulière qui ait seulement, dans cette supposition, le moyen constitutionnel de savoir si elle est en communauté de foi avec les autres.

Soutenir qu'une foule d'Églises indépendantes forment une Église une et universelle, c'est soutenir, en d'autres termes, que tous les gouvernements politiques de l'Europe ne forment qu'un seul gouvernement un et universel. Ces deux idées sont identiques; il n'y a pas moyen de chicaner.

Si quelqu'un s'avisait de proposer un royaume de France scms roi de France, un empire de Russie sans empereur de Russie, etc., on croirait justement qu'il a perdu l'esprit; ce serait cependant rigoureusement LIVRE I, CHAPITRE I. SOla même idée que celle d'une Eglise universelle sans che(.

Il serait superflu de parler de l'aristocratie; car n'y ayant jamais eu dans l'Église de corps qui ait eu la prétention de la régir sous aucune forme élective ou héréditaire, il s'ensuit que son gouvernement est nécessairement monarchique, toute autre forme se trouvant rigoureusement exclue.

La forme monarchique une fois établie, l'infaillibilité n'est plus qu'une conséquence nécessaire de la suprématie, ou plutôt, c'est la même chose absolument sous deux noms différents. Mais, quoique cette identité soit évidente, jamais on n'a vu ou voulu voir que toute la question dépend de cette vérité; et cette vérité dépendant à son tour de la nature même des choses, elle n'a nullement besoin de s'appuyer sur la théologie; de manière qu'en parlant de l'unité comme nécessaire, l'erreur ne pourrait être opposée au Souverain Pontife, quand même elle serait possible, comme elle ne peut être opposée aux souverains temporels, qui n'ont jamais prétendu à l'infaillibilité. C'est en effet absolument la même chose, dans la pratique, de n'être pas sujet à l'erreur, ou de ne pouvoir en être accusé. Ainsi, quand même on demeurerait d'accord qu'aucune promesse divine n'eût été faite au Pape, il ne serait pas moins infaillible, ou censé tel, comme dernier tribunal; car tout jugement dont on ne peut appeler est et doit être tenu pour juste dans toute association humaine, sous toutes les formes du gouvernement imaginables; et tout véritable homme d'État m'entendra bien, lorsque je dirai qu'il ne s'agit pas seulement de savoir si le Souverain Pontife est, mais s'il doit être infaillible.

Celui qui aurait le droit de dire au Pape qu'il s'est trompé aurait, par la même raison, le droit de lui désobéir, ce qui anéantirait la suprématie (ou l'infaillibilité); et cette idée fondamentale est si frappante, que l'un des plus savants protestants qui aient écrit de notre siècle (1) a fait une dissertation pour établir que Yappel du Pape au {utur concile détruit Yunité visible. Rien n'est plus vrai; car d'un gouvernement habituel, indispensable, sous peine de la dissolution du corps, il ne peut y avoir appel à un pouvoir intermittent.

Voilà donc d'un côté Mosheim, qui nous démontre par des raisons invincibles que l'appel au futur concile détruit Vuniié visible de l'Eglise, c'est-à-dire le catholicisme d'abord, et bientôt après, le christianisme même; et de l'autre Fleury, qui nous dit, en faisant l'énumération des libertés de son Église: Nous croyons qu'il est permis d'appeler du Pape au futur concile, nonobstant les bulles de Pie II et de Jules II, oui l'ont défendu (2).

C'est un étrange spectacle, il faut l'avouer, que celui de ces docteurs gallicans, conduits par des exagérations nationales à l'humiliation de se voir enfin réfutés par des théologiens protestants; je voudrais bien au moins que ce spectacle n'eût été donné qu'une fois.

Les novateurs que Mosheim avait en vue ont soutenu « que le Pape avait seulement le droit de pré-(( sider les conciles, et que le gouvernement de « l'Église est aristocratique. » Mais, dit Fleury, cette opinion est condamnée à Rome et en France.

Cette opinion a donc tout ce qu'il faut pour être condamnée; mais si le gouvernement de l'Église n'est pas aristocratique, il est donc monarchique; et s'il est monarchique, comme il l'est certainement et invinciblement, quelle autorité recevra l'appel de ses décisions?

Essayez de diviser le monde chrétien en patriarcats, comme le veulent les Églises schismatiques 1. Laur. Mosheimii dissert, De appel, ad. concil. univ. Ecclesise unitatem spectabilem toUentibus. (Dans l'ouvrage du docteur Marchetti, t. II, p. 208.)

2. Fleury, sur les Libertés de V Église gallicane. Nouv. Opusc, Paris, 1807 d'Orient, chaque patriarche, dans cette supposition, aura les privilèges que nous attribuons ici au Pape, et l'on ne pourra de même appeler de leurs décisions; car il faut toujours qu'il y ait un point où l'on s'arrête. La souveraineté sera divisée, mais toujours on la retrouvera; il faudra changer le symbole et dire: Je crois aux Eglises divisées et indépendantes.

C'est à cette idée monstrueuse qu'on se verra amené par force; mais bientôt elle se trouvera perfectionnée encore par les princes temporels, qui, s'inquiétant fort peu de cette vaine division patriarcale, établiront l'indépendance de leur Église particulière, et se débarrasseront même du patriarche, comme il est arrivé en Russie, de manière qu'au lieu d'une seule infaillibilité, qu'on rejette comme un privilège trop sublime, nous en aurons autant qu'il plaira à la politique d'en former par la division des États. La souveraineté religieuse, tombée d'abord du Pape aux patriarches, tombera ensuite de ceux-ci aux synodes, et tout finira par la suprématie anglaise et le protestantisme pur, état inévitable, et qui ne peut être que plus ou moins retardé ou avoué partout où le Pape ne règne pas. Admettez une fois l'appel de ses décrets, il n'y a plus de gouvernement, plus d'unité, plus d'Église visible.

C'est pour n'avoir pas saisi des principes aussi évidents que des théologiens du premier ordre, tels que Bossuet et Fleury, par exemple, ont manqué l'idée de l'infaillibilité, de manière à permettre au bon sens laïque de sourire en les lisant.

Le premier nous dit sérieusement que la doctrine de l'inlaillihilité n'a commencé quau Concile de Florence (1); et Fleury, encore plus précis, nomme le dominicain Cajetan comme l'auteur de cette doctrine, sous le pontificat de Jules IL On ne comprend pas comment les hommes, l. Bist. de Bossuet, Pièces justifie, duVl° liv., p. 302.

d'ailleurs si distingués, ont pu confondre deux idées aussi différentes que celles de croire et de soutenir un dogme.

L'Église catholique n'est point argumentatrice de sa nature: elle croit sans disputer, car la (oi est une croyance par amour, et l'amour n'argumente point.

Le catholique sait qu'il ne peut se tromper; il sait •de plus que s'il pouvait se tromper, il n'y aurait plus de vérité révélée, ni d'assurance pour l'homme sur la terre, puisque toute société divinement instituée suppose r infaillibilité, comme l'a dit excellemment l'illustre Malebranche.

La foi catholique n'a donc pas besoin, et c'est ici son caractère principal qui n'est pas assez remarqué, elle n'a pas besoin, dis-je, de se replier sur ellemême, de s'interroger sur sa croyance et de se demander pourquoi elle croit; elle n'a point cette inquiétude dissertatrice qui agite les sectes. C'est le doute qui enfante les livres: pourquoi écrirait-elle donc, elle qui ne doute jamais?

Mais si l'on vient à contester quelque dogme, elle sort de son état naturel, étranger à toute idée contentieuse; elle cherche les fondements du dogme mis en problème; elle interroge l'antiquité; elle crée des mots surtout, dont sa bonne foi n'avait nul besoin, mais qui sont devenus nécessaires pour caractériser le dogme et mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle.

J'en demande bien pardon à l'illustre Bossuet; mais lorsqu'il nous dit que la doctrine de Vinlaillibilité a commencé au xiv® siècle, il semble se rapprocher de ces mêmes hommes qu'il a tant et si bien combattus. Les protestants ne disaient-ils pas aussi que la doctrine de la transsubstantiation n'était pas plus ancienne que le nom? Et les ariens n'argumentaient-ils pas de même contre la con~ subslantialité? Bossuet, qu'il me soit permis de le dire sans manquer de respect à un aussi grand homme, s'est évidemment trompé sur ce point important. Il faut bien se garder de prendre un mot pour une chose, et le commencement d'une erreur pour le commencement d'un dogme. La vérité est précisément le contraire de ce qu'enseigne Fleury; car ce fut vers l'époque qu'il assigne que l'on commença non pas à croire, mais à disputer sur Yinfaillibilité (1). Les contestations élevées sur la suprématie du Pape forcèrent d'examiner la question de plus près, et les défenseurs de la vérité appelèrent cette suprématie inlaiUibilité, pour la distinguer de toute autre souveraineté; mais il n'y a rien de nouveau dans l'Église, et jamais elle ne croira que ce qu'elle a toujours oru. Bossuet veut-il nous prouver la nouveauté de cette doctrine? qu'il nous assigne une époque de l'Église où les décisions dogmatiques du Saint-Siège n'étaient pas des lois; qu'il efface tous les écrits où il a prouvé le contraire avec une logique accablante, une érudition immense, une éloquence sans égale; qu'il nous indique surtout le tribunal qui examinait ces décisions et les réformait.

Au reste, s'il nous accorde, s'il nous prouve, s'il nous démontre que les décrets dogmatiques des Souverains Pontifes ont toujours (ait loi dans V Eglise, laissons-le dire que la doctrine de rin[aillibilité est nouvelle: qu'est-ce que cela nous fait?

1. Le premier appel au futur concile est celui qui fut émis par Taddée au nom de Frédéric il, en l-i4o. On dit qu'il y a du doute sur cet appel, parce qu'il fut fait au Pape et au Concile plus général. On veut que le premier appel incontestabl'* soit celui de Duplessis, émis le 13 juin 1303; mais celui-ci est sem!)lalile à l'autre, et montre un embarras excessif. 11 est fait au concile et au Saint-Siège apostolique, et à celui et à ceux à qui et auxquels il peut et doit être le mieux porté de droit. (Nat. Alex, in sec. Xlll et XIV, art. 5, § tl.) Dans les quatre-vingts ans qui suivent, on trouve huit appels dont les formules sont: Au Saint-Siège, au sacré Collège, au Pape futur, au Pape mieux informé, au concile, au tribunal de Dieu, à la très sainte Trinité, à Jésus-Christ enfin. (Voyez le doct. Manhetti, Crit. de Fleury, dans l'appendice, p. 237 et 2t)0.) Ces inepties valent la peine d'être rappelées; elles prouvent d'abord la nouveauté de ces appels, et ensuite l'embarras des appelants, qui ne pouvaient confesser jtlus clairement l'absence de tout tribunal supérieur au Piipe, qu'en portant sagement l'appel à la très sai7ite Trinité.

2.

Des Conciles.

2.

Des Conciles.

C'est en vain que, pour sauver l'unité et la maintenir le tribunal visible, on aurait recours aux conciles, dont il est bien essentiel d'examiner la nature et les droits. Commençons par une observation qui ne souffre pas le moindre doute: C'est quune souveraineté périodique ou intermittente est une contradiction dans les termes; car la souveraineté doit toujours veiller, toujours agir. // ny a pour elle aucune diflérence entre la vie et la mort.

Or, les conciles étant des pouvoirs intermittents dans l'Église, et non seulement intermittents, mais, de plus, extrêmement rares et purement accidentels, sans aucun retour périodique et légal, le gouvernement de l'Église ne saurait lui appartenir.

Les conciles, d'ailleurs, ne décident rien sans appel, s'ils ne sont pas universels, et ces sortes de conciles entraînent de si grands inconvénients, qu'il ne peut être entré dans les vues de la Providence de leur confier le gouvernement de son Église.

Dans les premiers siècles du christianisme, les conciles étaient beaucoup plus aisés à rassembler, parce que l'Église était beaucoup moins nombreuse, et parce que l'unité des pouvoirs réunis sur la tête des empereurs leur permettait de rassembler une masse suffisante d'évêques pour en imposer d'abord,, et n'avoir plus besoin que de l'assentiment des autres. Et cependant que de peines, que d'embarras pour les rassembler!

Mais dans les temps modernes, depuis que l'univers policé s'est trouvé, pour ainsi dire, haché par tant de souverainetés, et qu'il a été immensément agrandi par nos hardis navigateurs, un concile œcu- LIVRE I, CHAPITRE II. 31 ménique est devenu une chimère. Pour convoquer seulement tous les évêques, et pour faire constater légalement de cette convocation, cinq ou six ans ne suffiraient pas.

Je ne suis point éloigné de croire que si jamais une assemblée générale de l'Église pouvait paraître nécessaire, ce qui ne me semble nullement probable, on en vînt, suivant les idées dominantes du siècle, qui ont toujours une certaine influence dans les affaires, à une assemblée représentative. La réunion de tous les évêques étant moralement, physiquement et géographiquement impossible, pourquoi chaque province catholique ne députerait-elle pas aux étatS' généraux de la monarchie? Les communes n'y ayant jamais été appelées, et l'aristocratie étant de nos jours trop nombreuse et trop disséminée pour pouvoir y comparaître réellement, et même à beaucoup près, que pourrait-on imaginer de mieux qu'une représentation épiscopale? Ce ne serait au fond qu'une forme déjà reçue et seulement agrandie; car dans tous les conciles on a toujours reçu les pleins pouvoirs des absents.

De quelque manière que ces saintes assemblées soient convoquées et constituées, il s'en faut de beaucoup que l'Écriture sainte fournisse, en faveur de l'autorité des conciles, aucun passage comparable à celui qui établit l'autorité et les prérogatives du Souverain Pontife. Il n'y a rien de si clair, rien de si magnifique que les promesses contenues dans ce dernier texte; mais si l'on me dit, par exemple: Toutes les lois que deux ou trois personnes sont assemblées en mon nom, le serai au milieu d'elles; je demanderai ce que ces paroles signifient, et l'on sera fort empêché pour m'y faire voir autre chose que ce que j'y vois, c'est-à-dire une promesse faite aux hommes, que Dieu daignera prêter une oreille plus particulièrement miséricodieuse à toute assemblée d'hommes réunis pour le prier.

D'autres textes prêteraient à d'autres difficultés; mais je ne prétends pas jeter le moindre doute sur VinlailUbilité d'un concile général; je dis seulement que ce haut privilège, il ne le tient que de son chef, à qui les promesses ont été faites. Nous savons bien que les portes de Venler ne prévaudront pas contre l'Eglise; mais pourquoi? A cause de Pierre, sur qui elle est fondée. Otez ce fondement, comment seraitelle infaillible, puisqu'elle n'existe plus? Il faut être, si je ne me trompe, pour être quelque chose.

Ne l'oublions jamais: aucune promesse n'a été faite à l'Église séparée de son chef, et la raison seule le devinerait, puisque l'Église, comme tout autre corps moral, ne pouvant exister sans unité, les promesses ne peuvent avoir été faites qu'à l'unité, qui •disparaît inévitablement avec le Souverain Pontife.

Définition et autorité des Conciles.

Ainsi les conciles oecuméniques ne sont et ne peuvent être que le parlement ou les états généraux du christianisme rassemblés par Vautorité et sous la présidence du Souverain.

Partout où il y a un souverain, et dans le système catholique le souverain est incontestable, il ne peut y avoir d'assemblées nationales et légitimes sans lui. Dès qu'il a dit veto, l'assemblée est dissoute, ou sa force colégislatrice est suspendue; si elle s'obstine, il y a révolution.

Cette notion si simple, si incontestable, et qu'on n'ébranlera jamais, expose dans tout son jour l'immense ridicule de la question si débattue, si le Pape est au-dessus du concile, ou le concile au-dessus du LIVRE I, CHAPITRE III. 33 Pape. Car c'est demander en d'autres termes, si le Pape est au-dessus du Pape, ou le concile au-dessus du concile.

Je crois de tout mon cœur, avec Leibnitz, que Dieu a préservé iusquici les conciles véritablement œcuméniques de toute erreur contraire à la doctrine salutaire (1). Je crois de plus qu'il les préservera toujours; mais puisqu'il ne peut y avoir de concile œcuménique sans Pape, que signifie la question, s'il est au-dessus ou au-dessous du Pape?

Le roi d'Angleterre est-il au-dessus du parlement, ou le parlement au-dessus du roi? Ni l'un, ni l'autre; mais le roi et le parlement réunis forment la législature ou la souveraineté; il n'y a pas d'Anglais qui n'aimât mieux voir son pays gouverné par un roi sans parlement, que par un parlement sans roi.

La demande est donc précisément ce qu'on appelle en anglais un non-sens (2).

Au reste, quoique je ne pense nullement à contester réminente prérogative des conciles généraux, je n'en reconnais pas moins les inconvénients immenses de ces grandes assemblées, et l'abus qu'on en fît dans les premiers siècles de l'Ëglise. Les empereurs grecs, dont la race théologique est un des grands scandales de l'histoire, étaient toujours prêts à convoquer des conciles, et lorsqu'ils le voulaient absolument il fallait bien y consentir; car l'Église ne doit refuser à la souveraineté qui s'obstine rien de ce qui ne fait naître que des inconvénients. Souvent l'incrédulité moderne s'est plu à faire remarquer l'influence des princes sur les conciles, pour nous apprendre à mépriser ces assemblées, ou pour les séparer de l'autorité du Pape. On lui a répondu mille et mille fois sur l'une 1. Leibnitz, Nouv. essais sur l'Entend, humain, p. 461 et suiv.. Pensées, t. II, p. 45. — N. B. Le mot véritahlement est mis là pour écarter le concile de Trente dans sa fameuse correspondance avec Bossuet.

2. Ce n'est pas que je prétende assimiler en tout le gouvernement de TÉglise à celui de l'Angleterre, où les états généraux sont permanents. Je ne prends de la comparaison que ce qui sert à établir mon raisonnement.

et, l'autre de ces fausses conséquences; mais, du reste, qu'elle dise ce qu'elle voudra sur ce sujet, rien n'est plus indifférent à l'Ëglise catholique, qui ne doit ni ne peut être gouvernée par des conciles. Les empereurs, dans les premiers siècles de l'Ëglise, n'avaient qu'à vouloir pour assembler un concile, et ils le voulurent trop souvent. Les évoques, de leur côté, s'accoutumaient à regarder ces assemblées comme un tribunal permanent, toujours ouvert au zèle et au doute; de là vient la mention fréquente qu'ils en font dans leurs écrits, et l'extrême importance qu'ils y attachèrent. Mais s'ils avaient vu d'autres temps, s'ils avaient réfléchi sur les dimensions du globe, et s'ils avaient prévu ce qui devait arriver un jour dans le monde, ils auraient bien senti qu'un tribunal accidentel, dépendant du caprice des princes et d'une réunion excessivement rare et difficile, ne pouvait avoir été choisi pour régir l'Église éternelle et universelle. Lors donc que Bossuet demande avec ce ton de supériorité qu'on peut lui pardonner plus qu'à tout autre homme: Pourquoi tant de conciles, si la décision des Papes su{lisait à V Eglise? le cardinal Orsi lui répond fort à propos: « Ne le demandez point à (( nous, ne le demandez point aux papes Damase, (( Célestin, Agathon, Adrien, Léon, qui ont fou-<( droyé toutes les hérésies, depuis Arius jusqu'à « Eutychès, avec le consentement de l'Ëglise, ou « d'une immense majorité, et qui n'ont jamais ima-« giné qu'il fût besoin de conciles oecuméniques pour (( les réprimer. Demandez-le aux empereurs grecs, « qui ont voulu absolument les conciles, qui les ont « convoqués, qui ont exigé l'assentiment des Papes, (( qui ont excité inutilement tout ce fracas dans