SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

Page 10 of 25

On pourrait aller plus loin, et soutenir, avec une égale assurance, que ce moyen serait encore le plus agréable ou le moins choquant pour les souverains. Si le prince est libre d'accepter ou de refuser des entraves, certainement il n'en acceptera point; car ni le pouvoir ni la liberté n'ont jamais su dire: C'est assez. ^lais à supposer que la souveraineté se vît irrémissiblement forcée à recevoir un frein, et qu'il ne s'agît plus que de le choisir, je ne serais point étonné qu'elle préférât le Pape à un sénat colégislatif, à une assemblée nationale, etc.; car les Souverains Pontifes demandent peu aux princes, et les énormités seules attireraient leur animadversion (1).

1. Si les états généraux de France avaient adressé à Louis XIV une prière semblable à celle que les communes d'Angleterre adressèrent, vers la fin du qujilorzième siècle, au roi Edouard III (Hum. Ed. JIl, 1577, chap. xvi, in-4, p. 3 >fj), je suis persuadé que sa hauteur en eût élé choquée beaucoup plus que dune bulle donnée sous l'anneau du pêcheur, et dirigée à la même fln.

Caractère distinctif du pouvoir exercé par les Papes.

Les Papes ont luLté quelquefois avec des souverains, jamais avec la souveraineté. L'acte même par lequel ils déliaient les sujets du serment de fidélité déclarait la souveraineté inviolable. Les Papes avertissaient les peuples que nul pouvoir humain ne pouvait atteindre le souverain dont l'autorité n'était suspendue que par une puissance toute divine, de manière que leurs anathèmes, loin de jamais déroger à la rigueur des maximes catholiques sur l'inviolabilité des souverains, ne servaient, au contraire qu'à leur donner une nouvelle sanction aux yeux des peuples.

Si quelques personnes regardaient comme une subtilité cette distinction de souverain et de souveraineté, je leur sacrifierais volontiers ces expressions dont je n'ai nul besoin. Je dirai tout simplement que les coups frappés par le Saint-Siège sur un petit nombre de souverains, presque toujours odieux, et quelquefois même insupportables par leurs crimes, purent les arrêter ou les effrayer, sans altérer dans l'esprit des peuples l'idée haute et sublime qu'ils devaient avoir de leurs maîtres. Les Papes étaient universellement reconnus comme délégués de la Divinité, de laquelle émane la souveraineté. Les plus grands princes recherchaient dans le sacre la sanction, et, pour ainsi dire, le complément de leur droit. Le premier de ces souverains dans les idées anciennes, l'empereur allemand, devait être sacré par les mains mêmes du Pape. Il était censé tenir de lui son caractère auguste, et n'être véritablement empereur que par le sacre. On verra plus bas tout le détail de ce droit public, tel qu'il n'en a jamais existé de plus général, de plus incontestablement reconnu. Les LIVRE II, CnAPlTRE V. 157 peuples qui voyaient excommunier un roi se disaient: // laui que cette puissance soit bien haute, bien sublime, bien au-dessus de tout jugement humain, puisqu'elle ne peut être contrôlée que par le Vicaire de Jésus-Christ.

En réfléchissant sur cet objet, nous sommes sujets à une grande illusion. Trompés par les criailleries philosophiques, nous croyons que les Papes passaient leur temps à déposer les rois; et parce que ces faits se touchent dans les brochures in-douze que nous lisons, nous croyons qu'ils se sont touchés de même dans la durée. Combien compte-t-on de souverains héréditaires effectivement déposés par les Papes? Tout se réduisait à des menaces et à des transactions. Quant aux princes électifs, c'étaient de& créatures humaines qu'on pouvait bien défaire, puisqu'on les avait faites; et cependant tout se réduit encore à deux ou trois princes forcenés, qui, pour le bonheur du genre humain, trouvèrent un frein (faible même et très suffisant) dans la puissance spirituelle des Papes. Au reste, tout se passait à l'ordinaire dans le monde politique. Chaque roi était tranquille chez lui de la part de l'Église; les Papes ne pensaient point à se mêler de leur administration; et jusqu'à ce qu'il leur prît fantaisie de dépouiller le sacerdoce, de renvoyer leurs femmes ou d'en avoir deux à la fois, ils n'avaient rien à craindre de ce côté.

A cette solide théorie l'expérience vient ajouter sa démonstration. Quel a été le résultat de ces grandes secousses dont on fait tant de bruit? L'origine divine de la souveraineté, ce dogme conservateur des États, se trouva universellement établi en Europe. Il forma en quelque sorte notre droit public, et domina dans toutes nos écoles jusqu'à la funeste scission du xvi® siècle.

L'expérience se trouve donc parfaitement d'accord avec le raisonnement. Les excommunications des Papes n'ont fait tort à la souveraineté dans l'esprit des peuples; au contraire, en la réprimant sur certains points, en la rendant moins féroce et moins écrasante, en l'effrayant pour son propre bien qu'elle Ignorait, ils l'ont rendue plus vénérable; ils ont fait disparaître de son front l'antique caractère de la bête pour y substituer celui de la régénération; ils l'ont rendue sainte pour la rendre inviolable: nouvelle et grande preuve, entre mille, que le pouvoir pontifical a toujours été un pouvoir conservateur. Tout le monde, je crois, peut s'en concaincre; mais c'est un devoir particulier pour tout enfant de l'Ëglise, de reconnaître que l'esprit divin qui l'anime, et magno se corpore miscet, ne saurait enfanter rien de mal en résultat, malgré le mélange humain qui se fait trop et trop souvent apercevoir au milieu des tempêtes politiques.

A ceux qui s'arrêtent aux faits particuliers, aux torts accidentels, aux erreurs de tel ou tel homme, qui s'appesantissent sur certaines phrases, qui découpent chaque ligne de l'histoire pour la considérer à part, il n'y a qu'une chose à dire: Du point où il faut s'élever pour embrasser Vensemble, on ne voit plus rien de ce que vous voyez, partant, il ny a pas moyen de vous répondre, à moins que vous ne vouliez prendre ceci pour une réponse.

On peut observer que les philosophes modernes ont suivi, à l'égard des souverains, une route diamétralement opposée à celle que les Papes avaient tracée. Ceux-ci avaient consacré le caractère en frappant sur les personnes; les autres, au contraire, ont flatté souvent, même assez bassement, la personne qui donne les emplois et les pensions; et ils ont détruit, autant qu'il était en eux, le caractère, en rendant la souveraineté odieuse ou ridicule, en la faisant délivrer du peuple, en cherchant toujours à la restreindre par le peuple.

Il y a tant d'analogie, tant de fraternité, tant de dépendance entre le pouvoir pontifical et celui des rois, LIVRE II, CHAPITRE V. 159 que jamais on n'a ébranlé le premier sans toucher au second, et que les novateurs de notre siècle n'ont cessé de montrer aux rois le plus grand ennemi de l'autorité royale dans le sacerdoce, incroyable contradiction, phénomène inouï, qui serait unique s'il n'y avait pas quelque chose de plus extraordinaire encore, c'est qu'ils aient pu se faire croire par les peuples et par les rois.

Le chef des réformateurs a fait en peu de lignes sa profession de foi sur les souverains: « Les princes, dit-il, sont communément les plus <( grands fous et les plus fieffés coquins de la terre; « on n'en saurait attendre rien de bon; ils ne sont i( dans ce monde que les bourreaux de Dieu, dont il <( se sert pour nous châtier (1). » Les glaces du scepicisme ont calmé la fièvre du XVI® siècle, et le style s'est adouci avec les mœurs; mais les principes sont toujours les mêmes. La secte t[ui abhorre le Souverain Pontife va réciter ses dogmes.

Que l'univers se taise et l'écoute parler!

« De quelle manière que le prince soit revêtu de <( son autorité, il la tient toujours uniquement du <( peuple, et le peuple ne dépend jamais d'aucun <( homme mortel qu'en vertu de son propre consen- « Du peuple dépendent le bien-être, la sécurité et « la permanence de tout gouvernement légal. Dans <( le peuple doit résider nécessairement l'essence de (( tout pouvoir; et tous ceux dont les connaissances « ou la capacité ont engagé le peuple à leur accorder 1. Lutlier, dans ses oeuvres, in-fol., tome II, p. 182, cité dans le livre allemand très remarquable et très conau, intitulé: Der Triumph der Philosophie in Aehtznten Jahrhundrrte^ in-8, tom. I, p. 52. Luther s'était même fait, à cet égard, une sorte de proverbe qui disait: Principem esse et non esse latronem rix possibile est; c'est-à-dire: Etre prince et n'être pas brigand, c'est ce qui me paraît à peine possible. (Ibid.)

2. Noodt, sur le Pouvoir des souverains. — Recueil de discours sur diverses matières importantes, traduites ou composées par Jean Barboyrac. T. [, p. 41.

« une confiance quelquefois sage et quelquefois « imprudente, sont responsables envers lui de « l'usage qu'ils ont fait du pouvoir qui leur a été « confié pour un temps (1). » Aujourd'hui, c'est aux princes à faire leurs réflexions. On leur a fait peur de cette puissance qui gêna quelquefois leurs devanciers il y a mille ans, mais qui avait divinisé le caractère souverain. Ils se sont laissé ramener sur la terre. — Ils ne sont plus que des hommes.

Pouvoir temporel des Papes. Guerres qu'ils ont soutenues comme princes temporels.

C'est une chose extrêmement remarquable, mais nullement ou pas assez remarquée, que jamais les Papes ne se sont servis de l'immense pouvoir dont ils sont en possession pour agrandir leur Ëtat. Qu'y avait-il de plus naturel, par exemple, et de plus tentatif pour la nature humaine, que de se réserver une portion des provinces conquises par les Sarrasins, et qu'ils donnaient au premier occupant pour repousser le Croissant qui ne cessait de s'avancer? Cependant jamais ils ne l'ont fait, pas même à l'égard des terres qui les touchaient, comme le royaume des Deux-Siciles, sur lequel ils avaient des droits inconstestables, au moins selon les idées d'alors, et pour lequel, néanmoins, ils se contentèrent d'une vaine suzeraineté, qui finit bientôt par la haquenée, tribut léger et purement nominal, que le mauvais goût du siècle leur dispute encore.

Les Papes ont pu faire trop valoir, dans le temps, ]. Opinion du clievalier William Jones. Mimoirs of the life nf sir William Joues, by lord Trignmouth. London, 1806, in-4, p. 200.

cette suzeraineté universelle, qu'une opinion non moins universelle ne leur disputait point. Ils ont pu exiger des hommages, imposer des taxes trop arbitrairement, si l'on veut; je n'ai nul intérêt d'examiner ici ces différents points. Mais toujours il demeurera vrai qu'ils n'ont jamais cherché ni saisi l'occasion d'augmenter leurs États aux dépens de la justice, tandis qu'aucune autre souveraineté temporelle n'échappa à cet anathème, et que, dans ce moment même, avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux livres, il n'y a peut-être pas une puissance européenne en état de justifier toutes ses possessions devant Dieu et la raison.

Je lis, dans les Lettres sur VHistoire^ que les Papes ont quelque(ois profité de leur puissance temporelle pour augmenter leurs propriétés (1).

Mais le terme de quelquelois est vague; celui de puissance temporelle l'est aussi, et celui de propriété encore davantage; j'attends donc qu'il me soit expliqué quand et comment les Papes ont employé leur puissance spirituelle ou leurs moyens politiques pour étendre leurs Étals aux dépens d'un propriétaire légitime.

En attendant que ce propriétaire dépouillé se présente, nous n'observons point sans admiration que parmi tous les Papes qui ont régné, dans le temps de leur influence, il n'y ait pas eu un usurpateur, et qu'alors même qu'ils faisaient valoir leur suzeraineté sur tel ou tel État, ils s'en soient toujours prévalus pour le donner, non pour le retenir.

Considérés même comme simples souverains, les Papes sont encore remarquables sous ce point de vue. Jules II, par exemple, fît sans doute une guerre mortelle aux Vénitiens; mais c'était pour avoir les villes usurpées par la république.

Ce point est un de ceux sur lesquels j'invoquerai avec confiance ce coup d'œil général qui doit déter- 1. Esprit de ihistoire, lettre XL. Paris. Nyon, 1803. in-8, t. Il, p. 399.

miner le jugement des hommes sensés. Les Papes régnent depuis le ix® siècle au moins: or, à compter de ce temps, on ne trouvera dans aucune dynastie souveraine plus de respect pour le territoire d'autrui, et moins d'envie d'augmenter le sien.

Comme princes temporels les Papes égalent ou surpassent en puissance plusieurs têtes couronnées d'Europe. Qu'on examine les histoires des différents pays, on verra en général une politique toute différente de celle des Papes. Pourquoi ceux-ci n'auraient-ils pas agi politiquement comme les autres? Cependant on ne voit point de leur côté cette tendance à s'agrandir qui forme le caractère distinctif ei, général de toute souveraineté.

Jules II, que je citais tout à l'heure, est, si ma mémoire ne me trompe point, le seul Pape qui ait acquis un territoire par les règles ordinaires du droit public, en vertu d'un traité qui terminait une guerre. Il se fit céder ainsi le duché de Parme; mais cette acquisition, quoique non coupable, choquait cependant le caractère pontifical: elle échappa bientôt au Saint-Siège. A lui seul est réservé l'honneur de ne posséder aujourd'hui que ce qu'il possédait il y a dix siècles. On ne trouve ici ni traités, ni combats, ni intrigues, ni usurpations; en remontant on arrive toujours à une donation. Pépin, Charlemagne, Louis, Lothaire, Henri Otton, la comtesse Mathilde, formèrent cet État temporel des Papes si précieux pour le christianisme; mais la force des choses l'avait commencé, et cette opération cachée est un des spectacles les plus curieux de l'histoire.

11 n'y a pas en Europe de souveraineté plus justifiable, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que celle des Souverains Pontifes. Elle est comme la loi divine, iustilicata in semeiipsa. Mais ce qu'il y a de véritablement étonnant, c'est de voir les Papes devenir souverains sans s'en apercevoir, et même, à parler exactement, malgré eux. Une loi invisible élevait le siège de Rome, et l'on peut dire que le Chef de l'Église universelle naquit souverain. De l'échafaud des martyrs, il monta sur un trône qu'on n'apercevait pas d'abord, mais qui se consolidait insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s'annonçait dès son premier âge par je ne sais quelle atmosphère de grandeur qui l'environnait, sans aucune cause humaine assignable. Le Pontife romain avait besoin de richesses, et les richesses affluaient; il avait besoin d'éclat, et je ne sais quelle splendeur extraordinaire {larlait du trône de saint Pierre, au point que déjà dans le III® siècle, l'un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disait en se jouant, au rapport de saint Jérôme: « Permettez-moi de me faire évêque « de Rome, et tout de suite je me ferai chrétien (1). » Celui qui parlerait ici d'avidité religieuse, d'avarice, d'inllueiice sacerdotale, prouverait qu'il est au niveau de son siècle, mais tout à fait au-dessous du sujet. Comment peut-on concevoir une souveraineté sans richesses? Ces deux idées sont une contradiction manifeste. Les richesses de l'Église romaine étant donc le signe de sa dignité et l'instrument nécessaire de son action Légitime, elles furent l'œuvre de la Pro-^ idence qui les marqua dès l'origine du sceau de la légitimité. On les voit et on ne sait d'où elles viennent; on les voit et personne ne se plaint. C'est le respect, c'est l'amour, c'est la piété, c'est la foi, qui les ont accumulées. De là ces vastes pcdrimoines qui ont tant exercé la plume des savants. Saint Grégoire, à la fin du iv® siècle, en possédait vingt-trois en Italie, et dans les îles de la Méditerranée, en lUyrie, en Dalmatie, en Allemagne et dans les Gaules (2). La 1. Zaccaria, Anti-Febronius Vindic, t. IV. dissert. IX, cap. m, p. 33.

2. Voyez la Dissertation de labbé Cenni à la fin du livre du cardinal Ors!: Délia Origine del Dominio e délia Sooranita de' rom. Pontefici sovra gli stati loro temporalmente sogrjetti. Roma. Pagliarini, in-12, 1754, p. 306 et 309. I.e patrimoine appelé des Alpes Cottiennes était immense; il contenait Gènes et toute la côle maritime jusqu'aux frontières de France. (Voyez les autorités. ibid.)

juridiction des Papes sur ces patrimoines porte un caractère singulier qu'on ne saisit pas aisément à travers les ténèbres de cette histoire, mais qui s'élève néanmoins visiblement au-dessus de la simple propriété. On voit les Papes envoyer des officiers, donner des ordres et se faire obéir au loin, sans qu'il soit possible de donner un nom à cette suprématie dont en effet la Providence n'avait point encore prononcé le nom. Dans Rome encore païenne, le Pontife romain gênait déjà les Césars. Il n'était que leur sujet; ils avaient tout pouvoir contre lui, il n'en avait pas le moindre contre eux: cependant ils ne pouvaient tenir à côté de lui. On lisait sur son front le caractère d'un sacerdoce si éminent, que Vempereur, qui portait parmi ses titres celui de Souverain Pontife, le souflrait dans Rome avec plus d'impatience quil ne soullrait dans les armées un César qui lui disputait Vempire (1). Une main cachée les chassait de la ville éternelle pour la donner au chef de ['Eglise éternelle.

Peut-être que, dans l'esprit de Constantin, un commencement de foi et de respect se mêla à la gêne dont je vous parle; mais je ne doute pas un instant que ce sentiment n'ait influé sur la détermination qu'il prit de transporter le siège de l'empire, beaucoup plus que tous les motifs politiques qu'on lui prête: ainsi s'accomplissait le décret du Très-Haut (2). La même enceinte ne pouvait renfermer l'empereur et le Pontife: Constantin céda Rome au Pape. La conscience du genre humain, qui est infaillible, ne l'entendit pas autrement, et de là naquit la fable de la donation, qui est très vraie. L'antiquité, qui aime assez voir et toucher tout, fît bientôt de l'abandon (qu'elle n'aurait pas même su nommer) une donation dans les formes. Elle la vit écrite sur le parchemin et déposée sur l'autel de saint Pierre. Les modernes crient à la t. Bossuet, Lettre pastorale sur la Commu-iion pascale, n° IV, ex Cyp. Epist. Ll, ad Ant.

[ausseté, et c'est l'innocence même qui racontait ainsi ses pensées (1). Il n'y a donc rien de si vrai que la donation de Constantin. De ce moment on sent que les empereurs ne sont plus chez eux à Rome. Ils ressemblent à des étrangers qui de temps en temps viennent y loger avec permission. Mais voici qui est plus étonnant encore: Odoacre avec ses Hérules vient mettre fin à l'empire d'Occident, en 475; bientôt après, les Hérules disparaissent devant les Goths, et ceux-ci à leur tour cèdent la place aux Lombards, qui s'emparent du royaume d'Italie. Quelle force, pendant plus de trois siècles, empêchait tous les princes de fixer d'une manière stable leur trône à Rome? Quel bras les repoussait à Milan, à Pavie, à Ravenne, etc.? C'était la donation qui agissait sans cesse, et qui partait de trop haut pour n'être pas exécutée.

C'est un point qui ne saurait être contesté, que les Papes ne cessèrent de travailler pour maintenir aux empereurs grecs ce qui leur restait de l'Italie, contre les Goths, les Hérules, et les Lombards. Ils ne négligeaient rien pour inspirer le courage aux exarques ei la fidélité aux peuples; ils conjuraient sans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l'Italie; mais que pouvait-on obtenir de ces misérables princes? Non seulement ils ne pouvaient rien faire pour l'Italie, mais ils la trahissaient systématiquement, parce qu'ayant des traités avec les Rarbares qui les menaçaient du côté de Constantinople, ils n'osaient pas les inquiéter en Italie. L'état de ces belles contrées ne peut se décrire et fait encore pitié dans l'histoire. Désolée par les Rarbares, abandonnée par ses souverains, l'Italie ne savait plus à qui elle appartenait, et ses peuples étaient réduits au désespoir. Au i. Ne voyait-elle pas auss' ua ange qui effrayait Attila devant saint Leoni? Nous n'y voyon-, nous autres modernes, que l'ascendant du Ponlife; mais comment peindre un ascendant? Sans la langue pittoresque des hommes du cinquième siècle, c'en était fait d'un chef-d'œuvre de Rapharl. Au reste, nous sommes tous d'accord sur le prodige. Un ascendant qui arrête Attila est bien aussi surnaturel qu'un ange, et qui sait même si ce sont deux choses?

milieu de ces grandes calamités, les Papes étaient le refuge unique des malheureux; sans le vouloir et par la force seule des circonstances, les Papes étaient substitués à l'empereur, et tous les yeux se tournaient de leur côté. Italiens, Ilérules, Lombards, Français, tous étaient d'accord sur ce point. Saint Grégoire disait déjà de son temps: Quiconque arrive à la place que l'occupe est accablé par les aflaires, ou point de douter souvent s'il est prince ou Ponti{e (1).

En plusieurs endroits de ses lettres, on le voit faire le rôle d'un administrateur souverain. Il envoie, par exemple, un gouverneur à Népi, avec injonction au peuple de lui obéir comme au Souverain Pontife luimême; ailleurs il dépêche un tribun à Naples, chargé de la garde de cette grande ville (2). On pourrait citer un grand nombre d'exemples pareils. De tous côtés on s'adressait au Pape; toutes les affaires lui étaient portées: insensiblement enfin, et sans savoir comment, il était devenu en Italie, par rapport à l'empereur grec, ce que le maire du palais était en France à l'égard du roi titulaire.

Et cependant les idées d'usurpation étaient si étrangères aux papes, qu'une année seulement avant l'arrivée de Pépin en Italie, Etienne II conjurait encore le plus misérable de ces princes (Léon l'Isaurien) de prêter l'oreille aux remontrances qu'il n'avait cessé de lui adresser pour l'engager à venir au secours de l'Italie (3).

On est assez comunément porté à croire que les Papes passèrent subitement de l'état particulier à celui de souverain, et qu'ils durent tout aux Garlovingiens. Rien cependant ne serait plus faux que 1. Hoc in loco quisquis pastoj^ diciiur, cia^is exteriorihus graviter occupatur, ita ut ssepe inéertum sit utrum pastoris ofJicAum an terreni proceris agat. (Lib. I, Epist. XXV, ad Joh. episc. C. P. et cœt. orient. Fatr. — Orsi, dans le livre cité, préf., p. xix.

2. Lib. II, Epist. xi, al. 8 ad Nep., ibid. p. xx.

3. Deprecans imperialem clementiam ut, juxta id quod et sxpius scripsorat, cum exercitu ad tuendas has Italise partes modis omnibus advetiiret, etc. (Anast. le Bibliolh., cité dans la Dissert, de Cenni, ibid., p. 203.)

LIVRE II, CnAPIÏRE VI. 167 celte idée. x\vant ces fameuses donations qui honorèrent la France plus que le Saint-Siège, quoique peut-être elle n'en soit pas assez persuadée, les Papes étaient souverains de fait, et le titre seul leur manquait.

Grégoire II écrivait à l'empereur Léon: « L'Occi- « dent a les yeux tournés sur notre humilité Il (( nous regarde comme l'arbitre et le modérateur de « la tranquillité pul^lique Si vous osiez en faire « l'essai, vous le trouveriez prêt à se porter même où « vous êtes pour y venger les injures de vos sujets (( d'Orient. » Zacharie, qui occupa le siège pontifical de 741 à 752, envoie une ambassade à Rachis, roi des Lombards, et stipule avec lui une paix de vingt ans, en vertu de laquelle toute VItcdie {ut tranquille.

Grégoire II, en 726, envoie des ambassadeurs à Charles-Martel, et traite avec lui de prince à prince (1).

Lorsque le pape Etienne se rendit en France. Pépin vint à sa rencontre avec toute sa famille, et lui rendit les honneurs souverains; les fils du roi se prosternèrent devant le Pontife. Quel évêque, quel patriarche de la chrétienté aurait osé prétendre à de telles distinctions? En un mot, les Papes étaient maîtres absolus, souverains de fait, ou, pour s'exprimer exactement, souverains forcés, avant toutes les libéralités carlovingiennes; et, pendant ce temps même, ils ne cessaient encore, jusqu'à Constantin Copronyme, de dater leurs diplômes par les années des empereurs, les exhortant sans relâche à défendre l'Italie, à respecter l'opinion des peuples, à laisser les consciences en paix; mais les empereurs n'écoutaient rien, et la dernière heure était arrivée. Les peuples d'Italie, poussés au désespoir, ne prirent conseil que d'eux-mêmes. Abandonnés par leurs 1. On peut voir tous cps faits dntaillés dans l'ouvrage du cardinal Orsi, qui a épuisé la matière. Je ne puis insister que sur les vérités générales et sur les traits les plus marquants.

maîtres, déchirés par les Barbares, ils se choisirent des chefs et se donnèrent des lois. Les Papes, devenus ducs de Rome par le fait et par le droit, ne pou-Aant plus résister aux peuples qui se jetaient dans leurs bras, et ne sachant plus comment les défendre contre les Barbares, tournèrent enfin les yeux sur les princes français.

Tout le reste est connu. Que dire après Baronius, Pagi, le Cointe, Marca, Thomassin, Muratori, Orsi, et tant d'autres qui n'ont rien oublié pour mettre cette grande époque de l'histoire dans tout son jour? J'observerai seulement deux choses, suivant le plan que je me suis tracé: 1° L'idée de la souveraineté pontificale antérieure aux donations carlovingiennes était si universelle et si incontestable, que Pépin, avant d'attaquer Astolphe, lui envoya plusieurs ambassadeurs pour l'engager à rétablir la paix et à restituer les propriétés de la sainte Église de Dieu et de la république romaine; et le Pape, de son côté, conjurait le roi lombard, par ses ambassadeurs, de restituer de bonne volonté et sans effusion de sang les propriétés de la sainte Eglise de Dieu et la république des Romains (1); et, dans la fameuse charte Ego Ludovicus, Louis le Débonnaire énonce que Pépin et Charlemagne avaient, depuis longtemps, par un acte de donation, restitué V exarchat au bienheureux Apôtre et aux Papes (2).

Imagine-t-on un oubli plus complet des empereurs grecs, une confession plus claire et plus explicite de la souveraineté romaine?

Lorsque les armes françaises eurent ensuite écrasé 1. Ut pacifice sine ulla sanguinis uffusione, propia S. Dei Ecclesix et reipublicse Rom. heddint jura.. Et plus haut, restitdknda jbha. (Orsi, lib. I, cap. VII, p. 94, d'après Anasthase le Bibliothécaire.)

2. Exarchatum quem...Pepinus rex...et gemtor noster Carolus, imperator, P. Petro et prmdecessoribus vestris jam ducJum, per donationis paginam BESTiTUERUNT. Cette piècc est imprimée tout au long dans la nouvelle édition des Annales du cardinal Baronius, t. Xill, p. 627. (Orsi, ibid., cap. x, p. 204.)

LIVRE IT, CHAPITRE VI. 169 les Lombards et rétabli le Pape dans tous ses droits, on vit arriver en France les ambassadeurs de l'empereur grec qui venaient se plaindre, et, « d'un air « incivil, proposer à Pépin de rendre ses con-(( quêtes. » La cour de France se moqua d'eux, et avec grande raison. Le cardinal Orsi accumule ici les autorités les plus graves pour établir que les Papes se conduisirent dans cette occasion selon toutes les règles de la morale et du droit public. Je ne répéterai point ce qui a été dit par ce docte écrivain, qu'on est libre de consulter (1). Il ne paraît pas, d'ailleurs, qu'il y ait des doutes sur ce point.

2° Les savants que j'ai cités plus haut ont employé beaucoup d'érudition et de 'dialectique pour caractériser avec exactitude le genre de souveraineté que les empereurs français établirent à Rome après l'expulsion des Grecs et des Lombards. Les monuments semblent assez souvent se contrarier, et cela doit être. Tantôt c'est le Pape qui commande à Rome, et tantôt c'est l'empereur. C'est que la souveraineté conservait beaucoup de cette mine ambiguë que nous lui avons reconnue avant l'arrivée des Carlovingiens. L'empereur de Constantinople la possédait de droit; les Papes, loin de la leur disputer, les exhortaient à la défendre. Ils prêchaient de la meilleure foi l'obéissance aux peuples, et cependant ils faisaient tout. Après le grand établissement opéré par les Français, le Pape et les Romains, accoutumés à cette espèce de gouvernement qui avait précédé, laissaient aller volontiers les affaires sur le même pied. Ils se prêtaient même d'autant plus aisément à cette forme d'administration, qu'elle était soutenue par la reconnaissance, par l'attachement et par la saine politique. Au milieu du bouleversement général qui marque cette triste mais intéressante époque de l'histoire, l'immense quantité de brigands que suppose un tel ordre de choses, le danger des Barbares, toujours 1. Orsi, lib. I, cap. vu, p. 104 et sqq.

aux portes de Rome, l'esprit républicain qui commençait à s'emparer des têtes italiemies; toutes ces causes réunies, dis-je, rendaient l'intervention des empereurs absolument indispensable dans le gouvernement des Papes. Mais, à travers cette espèce d'ondulation qui semble balancer le pouvoir en sens contraire, il est aisé, néanmoins, de reconnaître la souveraineté des Papes, qui est souvent protégée, quelquefois partagée de fait, mais jamais effacée. Ils font la guerre, ils font la paix; ils rendent la justice, ils punissent les crimes, ils frappent monnaie, ils reçoivent et envoient des ambassades: le fait même qu'on a voulu tourner contre eux dépose en leur faveur; je veux parler de cette dignité de pairice qu'ils avaient conférée à Charlemagne, à Pépin, et peut-être même à Charles-Martel; ce titre n'exprimait certainement alors que la plus haute dignité dont un homme peut jouir sous un maître (1).

Je crains de me laisser entraîner; cependant je ne dis pas ce qui est rigoureusement nécessaire pour mettre dans tout son jour un point des plus intéressants de rhistoire. La souveraineté, de sa nature, ressemble au Nil; elle cache sa tête. Celle des Papes seule déroge à la loi universelle. Tous les éléments en ont été mis à découvert, afin qu'elle soit visible à tous les yeux, et vincat cum judicatur. Il n'y a rien de si évidemment juste dans son origine que cette souveraineté extraordinaire. L'incapacité, la bassesse, la férocité des souverains qui la précédèrent, l'insupportable tyrannie exercée sur les biens, les personnes et la conscience des peuples, l'abandon formel de ces mêmes peuples livrés sans défense à d'impitoyables Barbares; le cri de l'Occident qui 1. Patricii dicti iVo sxculo el superioribus, qui pj^ovincias cum summa auctoritate, sub principum imperio, adinlnistvabant. (Marca, de Concord. sacerd. et imp., lib. XU.) Marca donne ici la formule du serment que prêtait U patrice, et le cardinal Orsi l'a copiée (cap. n, p. 23). Il est remarquable qu'à la suite de cette cérémonie, le patrice recevait le manteau royal et le diadème. Mantum...et aureum circulum in capite (Ibid., p. 27).

abdique l'ancien maître; la nouvelle souveraineté qui s'élève, s'avance et se substitue à l'ancienne sans secousse, sans révolte, sans effusion de sang, poussée par une force cachée, inexplicable, invincible, et jurant foi et fidélité jusqu'au dernier instant à la faible et méprisable puissance qu'elle allait remplacer; le droit de conquête, enfin, obtenu et solennellement cédé par Tun des plus grands hommes qui ait existé, par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom, et que la voix du genre humain l'a proclamé grandeur, au lieu de grand: tels sont les titres des Papes, et l'histoire ne présente rien de semblable.

Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s'en distingue encore d'une manière éminente, en ce qu'elle ne présente point sa durée, comme je l'observais plus haut, cette soif inextinguible d'accroissement territorial qui caractérise toutes les autres. En effet, ni par la puissance spirituelle, dont elle fît jadis un si grand usage, ni par la puissance temporelle, dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force, on ne la voit jamais tendre à l'agrandissement de ses Ëtats par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu'après avoir tenu compte de toutes les faiblesses humaines, il n'en reste pas moins, dans l'esprit de tout sage observateur, l'idée d'une puissance évidemment assistée.

Sur les guerres soutenues par les Papes, il faut, avant tout, bien expliquer le mot de puissance temporelle. Il est équivoque, comme je l'ai dit plus haut: et, en effet, il exprime, chez les écri\ains français, tantôt l'action exercée sur le temporel des princes en vertu du pouvoir spirituel, et tantôt le pouvoir temporel qui appartient au Pape comme souverain, et qui l'assimile parfaitement à tous les autres.

Je parlerai ailleurs des guerres que l'opinion a pu mettre à la charge de la puissance spirituelle. Quant