SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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à celles que les Papes ont soutenues comme simples souverains, il semble qu'on a tout dit en observant qu'ils avaient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes; car nul prince ne saurait avoir droit de la faire injustement, et tout prince a droit de la faire justement. Il plut aux Vénitiens, par exemple, d'enlever quelques villes au pape Jules II, ou, du moins de les retenir contre toutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife, l'une des plus grandes têtes qui aient régné, les en fît cruellement repentir. Ce fut une guerre comme une autre, une affaire temporelle de prince à prince, et parfaitement étrangère à l'histoire ecclésiastique. D'où viendrait donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre? Depuis quand un souverain doit-il se laisser dépouiller de ses Ëtats sans opposer de résistance? Ce serait une thèse toute nouvelle, et bien propre surtout à donner des encouragements au brigandage, qui n'en a pas besoin.

Sans doute c'est un très grand mal que les Papes soient forcés de faire la guerre; sans doute encore, Jules II, qui s'est trouvé sous ma plume, fut trop guerrier; cependant l'équité l'absout jusqu'à un point qu'il n'est pas aisé de déterminer. « Jules, dit (( l'abbé de Feller, laissa échapper le sublime de sa « place; il ne vit pas ce que voient aujourd'hui ses « sages successeurs, que le Pontife romain est le (( père commun, et qu'il doit être l'arbitre de la paix,. « non le flambeau de la guerre (1). » Oui, lorsque la chose est possible; mais, dans ces sortes de cas, la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S'il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Père commun? Doit-il se borner à bénir les canons pointés contre lui? Lorsque Bonaparte envahit les États de l'Église, Pie VI lui opposa une armée: impar congressus Achilli! Cependant il maintint l'honneur de la souveraineté, et l'on vit 1. Feller, Dict. hist., art. Jules II.

flotter ses drapeaux. Mais si d'autres princes avaient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint-Père, le plus violent ennemi du Saint-Siège eiU-il osé blâmer cette guerre, et condamner, chez les sujets du Pape, ces mêmes efforts qui auraient illustré tous les autres hommes de l'univers?

Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle pacifique qui convient à leur caractère sublime me paraissaient donc hors de propos, à moins qu'il ne fût question de guerres offensives et injustes, ce qui, je crois, ne s'est pas vu, ou s'est vu, du moins, assez rarement pour que mes propositions générales n'en soient nullement ébranlées.

Le caractère, il faut encore le dire, ne sauraîjamais être totalement effacé chez les hommes. L& nature est bien la maîtresse de mettre dans la tête et dans le cœur d'un Pape le génie et l'ascendant d'un Gustave-Adolphe ou d'un Frédéric II. Que les chances de l'élection portent sur le trône pontifical un cardinal de Richelieu, difficilement il s'y tiendra tranquille. Il faudra qu'il s'agite, il faudra qu'il montre ce qu'il est; souvent il sera roi sans être Pontife, et rarement même il obtiendra de lui d'être Pontife sans être roi. Néanmoins, dans ces occasions mêmes, à travers les élans de la souveraineté on pourra sentir le Pontife. Prenons, par exemple, ce même Jules II, celui de tous les Papes, si je ne me trompe, qui semble avoir donné le plus de prise à la critique sur l'article de la guerre, et comparons-le avec Louis XII, puisque l'histoire nous les présente dans une position absolument semblable, l'un au siège de la ^lirandole, l'autre au sièîïe de Peschiera, pendant la ligue de Cambrai. « Le bon roi, le père du peuple, honnête « homme chez lui (1), ne se piqua pas de faire usage, 1. Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. HI, ch. cxii. Ce trait malicieux mérite attention. Je no vante point la cuirasse de Jules II, quoique celle de Xiraenès ait mc^rité quelque louange; mais je dis qu'avant de sévir contre la politique de Jules II, il faut bien examiner celle qu'il fut obligé de combattre. Les t74 DU PAPE.

in envers la garnison de Pescliiera, de ses maximes « sur la clémence (1). Tous les habitants furent « passés au fîl de l'épée; le gouverneur André Riva (( et son fils furent pendus sur les murs (2). » Voyez au contraire Jules II au siège de la Miran-_^dole; il accorda sans doute plusieurs choses à son caractère moral, et son entrée par la brèche ne fut pas extrêmement pontificale; mais au moment où le canon eut fait silence, il n'eut plus d'ennemis, et l'historien anglais du pontificat de Léon X nous a conservé quelques vers latins où le poète dit élégamment à ce Pape guerrier: « A peine la guerre est « déclarée que vous êtes vainqueur; mais chez vous « le pardon est aussi prompt que la victoire. Com-(( battre, vaincre et pardonner, pour vous c'est une « même chose. Un jour nous donna la guerre; le len-« demain la vit finir, et votre colère ne dura pas plus <( que la guerre. Ce nom de Jules porte avec lui quelle que chose de divin; il laisse douter si la valeur « l'emporte sur la clémence (3). » Bologne avait insulté Jules II à fexcès: elle était allée jusqu'à fondre les statues de ce Pontife ahier; et cependant, après qu'elle eut été obligée de se rendre à discrétion, il se contenta de menacer et d'exiger quelques amendes; et bientôt Léon X, alors cardinal, ayant été nommé légat dans cette ville, tout demeura puissances du second ordre font ce qu'elles peuvenf. On les juge ensuite comme si elles avaient fait ce qu'elles ont voulu. Il n'y a rien de si commun et de si injuste.

1. Hist. de la Ligue de Cambrai, liv I, cli. xxv.

2. Life and Pontificate of Léo the tenth. by M. William Roscoe. (l>ondon, M'Oreery, in-8, 1805. t. II, cli. viii, p. 68.)

3 Vix bellum indictum est quum vincis, nec citius vis Vincere quam parcas: Iifec tria agis pariter. Una dédit bellum; bellum lux sustulit una, .\ec tibi quam bellum longior ira fuit. Hoc nomen divinum aliquid fert secum, et utrum sit Mitior anne idem fortior, ambigitur.

(Casanova, post expugnationem Mirandulse, 21 juin 1511. — W. Roscoe, tranquille (1). Sous la main de Maximilien, et même du bon Louis XII, Bologne n'en aurait pas été quitte à si bon marché.

Qu'on lise l'histoire avec attention, comme sans préjugés, et l'on sera frappé de cette différence, même chez les Papes les moins Papes, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Du reste, tous ensemble, comme princes, ont eu les mêmes droits que les autres princes, et il n'est pas permis de leur faire des reproches sur leurs opérations politiques, quand même ils auraient eu le malheur de ne pas faire mieux que leurs augustes collègues. Mais si l'on remarque, au sujet de la guerre en particulier, qu'ils l'ont faite moins que les autres princes, qu'ils l'ont faite avec plus d'humanité, qu'ils ne l'ont jamais recherchée ni provoquée, et que du moment où les princes, par je ne sais quelle convention tacite qui mérite quelque attention, semblent s'être accordés à reconnaître la neutralité des Papes, on n'a plus trouvé ceux-ci mêlés dans les intrigues ou opérations guerrières; on ne saurait disconvenir que, même dans l'ordre politique, ils n'aient maintenu la supériorité qu'on a droit d'attendre de leur caractère religieux. En un mot, il est arrivé quelquefois aux Papes, considérés comme princes temporels de ne pas se conduire mieux que les autres. C'est le seul reproche qu'on puisse leur adresser justement; le reste est calomnie.

Mais ce mot de quelquefois désigne des anomalies qui ne doivent jamais être prises en considération. Quand je dis. par exemple, que les Papes, comme princes temporels, n'ont jamais provoqué la guerre, je n'entends pas répondre de chaque fait de cette longue histoire examinée ligne par ligne; personne n'a droit de l'exiger de moi. Je n'insiste, sans convenir inutilement de rien, je n'insiste, dis-je, que sur le caractère général de la souveraineté pontificale. Pour la juger sainement, il faut regarder d'en haut et 1. Roscoe, Life and Poncificate, etc., t. II, cli. ix, p. 128.

ne voir que l'ensemble. Les myopes ne doivent pas lire l'histoire: ils perdent leur temps.

Mais qu'il est difficile de juger les Papes sans préjugés! Le xvi^ siècle alluma une haine mortelle contre le Pontife; et l'incrédulité du nôtre, fille aînée de la réforme, ne pouvait manquer d'épouser toutes les passions de sa mère. De cette coalition terrible est née je ne sais quelle antipathie aveugle qui refuse même de se laisser instruire, et qui n'a pas encore cédé, à beaucoup près, au scepticisme universel. En feuilletant les papiers anglais, on demeure frappé d'étonnement à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d'ailleurs très saines et très estimables.

A l'époque des fameux débats qui eurent lieu en l'année 1805, au parlement d'Angleterre, sur ce qu'on appelait V émancipation des Catholiques, un membre de la Chambre haute s'exprimait ainsi dans une séance du mois de mai: « Je pense, et même je suis certain, que le Pape (( n'est cjuune misérable marionnettte entre les mains « de l'usurpateur du trône des Bourbons; qu'il n'ose (( pas faire le moindre mouvement sans l'ordre de (k Napoléon; et que si ce dernier lui demandait une « bulle pour animer les prêtres irlandais à soulever « leur troupeau contre le gouvernement, il ne la refu-« serait point au despote (1). » Mais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche, que le Pape, sommé avec tout l'ascendant de la terreur de se prêter aux vues 1. 1 thing, I am certain that the Pope is the misérable piippet of the usurper of the throne of the Bourbons theat he dare not move but by Napoleon's command; and sould he or<1er him to influence the Irish priests ta rose their flocks to rébellion, he could not refuse to obpy the despot. (Parliamentary Debates, London, 1803, in-8, t. IV, col. 726). Ce Ion colchique et insultant a lieu d'étonner dans la bouche d'un pair; car c'est une règle générale, et que je recommande à l'attention ]iarticulière de tout véritable observateur, qu'en Angleterre la haine contre le Pape et le système catholique est en raison inverse de la dignité intrinsèque des personnes. Il y a des exceptions, sans doute, mais peu par rapport à la masse.

LIVRE II, CHAPITRE VIL 177 générales de Bonaparte contre les Anglais, répond qu'étant le Père commun de tous les chrétiens, il ne peut avoir d'ennemis parmi eux (1); et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe, et ensuite indirecte contre l'Angleterre, il se laisse outrager, chasser, emprisonner; il commence enfin ce long martyre qui l'a rendu si recommandable à l'univers entier.

Maintenant si j'avais l'honneur d'entretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne, qui pense et qui est même certain que le Pape n'est qu'une misérable marionnette aux ordres des brigands qui veulent l'employer, je lui demanderais avec la franchise et les égards qu'on doit à un homme de sa sorte, je lui demanderais, dis-je, non pas ce qu'il pense du Pape, mais ce qu'il pense de lui-même en se rappelant ce discours.

CHAPITRE VU Objets que se proposèrent les anciens Papes dans leurs contestations avec les Souverains.

Si l'on examine, sur la règle incontestable que nous avons établie, la conduite des Papes pendant la longue lutte qu'ils ont soutenue contre la puissance temporelle, on trouvera qu'ils se sont proposé trois buts, invariablement suivis avec toutes les forces dont ils ont pu disposer en leur double qualité: 1° inébranlable maintien des lois du mariage contre toutes les attaques du libertinage tout-puissant; 2° conservation des droits de l'Église et des mœurs sacerdotales: 3*' liberté de l'Italie.

1. Voyez la note du cardinal secrétaire d'État, datée du palais Quirinal, le 19 avril 1808, en réponse à celle de M. Le Febvre, chargé des affaires de France.

ARTICLE PREMIER Sainteté des mariages.

Un grand adversaire des Papes, qui s'est beaucoup plaint du scandale des excommunicatiov s, observe que c étaient toujours des mariages faits ou rompus qui aioutaienl ce nouveau scandcde au premier (1).

Ainsi un adultère public est un scandale, et l'acte destiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus différentes ne portèrent le même nom. Mais tenons-nous-en pour le moment à l'assertion incontestable que les Souverains Pontifes employèrent principalement les armes spirituelles pour réprimer la licence anti-coniugale des princes.

Or, jamais les Papes et l'Église, en général, ne rendirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer chez les princes, par l'autorité des censures ecclésiastiques, les accès d'une passion terrible même chez les hommes doux, mais qui n'a plus de nom chez les hommes violents, et qui se jouera constamment des plus saintes lois du mariage partout où elle sera à l'aise. L'amour, lorsqu'il n'est pas apprivoisé jusqu'à un certain point par une extrême civilisation, est un animal féroce capable des plus horribles excès. Si l'on ne veut pas qu'il dévore tout, il faut qu'il soit enchaîné, et il ne peut l'être que par la terreur; mais que fera-t-on craindre à celui qui ne eraint rien sur la terre? La sainteté des mariages, t. Lettres sur l'Histoire. Paris, Nyou, 1805, i. II, lettre XLVIl, p. 485. Les papiers publics m'apprennent que les talents et les services du magistrat français, auteur de ces Lettres, l'ont porté à la double illustration de la prairie et da ministère. Un gouvernement imitateur de l'Angleterre ne saurait l'imiter plus heureusement que dans les distinctions qu'elle accorde aux grandes magistratures. Je prie le respectable auteur de permettre que je le contredise de temps en temps, à mesure que ses idées s'opposeront aux miennes; car nous sommes, lui et moi, une nouvelle preuve qu'avec des vues également droites de part et d'autre, on peut néanmoins se trouver opposé de front. Cette polémique ianocente servira, je l'espère, la vérité, sans blesser la courtoisie.

base sacrée du bonheur public, est surtout de la plus haute importance dans les familles royales, où les désordres d'un certain genre ont des suites incalculables dont on est bien éloigné de se douter. Si, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n'avaient pas eu le moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de caprice en caprice et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce, et peut-être la polygamie; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours, jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement.

Luther, débarrassé de cette puissance incommode qui, sur aucun point de la morale, n'est plus inflexible que sur celui du mariage, n'eut-il pas l'effronterie d'écrire dans son commentaire sur la Genèse, publié en 1525, que sur la question de savoir si Von peut avoir plusieurs femmes, l'autorité des patriarches nous laisse libres; que la chose n'est ni permise ni dé[endue, et que pour lui il ne décide rien (1): édifiante théorie, qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse-Cassel.

Qu'on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge, et bientôt on etit vu les mœurs des païens (2). L'Eglise même, malgré sa vigilance et ses efforts infatigables, et malgré la force qu'elle exerçait sur les esprits dans les siècles plus ou moins reculés, n'obtenait cependant que des succès équivoques ou intermittents. Elle n'a vaincu qu'en ne reculant jamais.

Le noble auteur que je citais tout à l'heure a fait des réflexions bien sages sur la répudiation d'Ë- 1. Dellarmin, De Controv. christ. fid. Ingolst., 1601, in-fol., t. III. col. 1734.

2. (. Les rois franc-, Contran, Caribert, Sigebert, Chilpéric, Dagobert, avaient « eu plusieurs femmes à la fois sans qu'on eût murmuré; et si c'était un scan-« dale, il était sans trouble. » (Voltaire, Essai sur l'Histoire gémh-ale, t. I, ch. XXX, p. 146.) Admettons le fait; il prouve seulement combien de semblables princes avaient besoin d'être réprimés.

léonore de Guienne: « Cette répudiation, dit-il, fît (( perdre à Louis VII les riches provinces qu'elle lui « avait apportées Le mariage d'Éléonore arron- « dissait le royaume et l'étendait jusqu'à la mer de « Gascogne. C'était l'ouvrage du célèbre Suger, un « des plus grands hommes qui aient existé, un des (.{ plus grands ministres, un des plus grands bien-« faiteurs de la monarchie. Tant qu'il vécut, il (( s'opposa à une répudiation qui devait attirer sur la « France tant de calamités; mais, après sa mort, « Louis VII n'écouta que les motifs de mécontentece ment personnels qu'il avait contre Ëléonore. // <( devait songer que les mariages des rois sont autre « chose que des actes de lamille: ce sonf, et c'étaient (( SURTOUT ALORS, dcs truités politiques qu'on ne peut « changer sans donner les plus grandes secousses (( aux Etats dont ils ont réglé le sort (1). » On ne saurait mieux dire; mais tout à l'heure, lorsqu'il s'agissait des mariages sur lesquels le Pape avait cru devoir interposer son autorité, la chose s'offrait à l'auteur sous une autre face, et Faction du Souverain Pontife, pour empêcher un adultère solennel, n'était plus qu'un scandale ajouté à celui de Vadultère. Telle est, même sur les meilleurs esprits, la force entraînante des préjugés de siècle, de nation et de corps; il était cependant très aisé de voir qu'un grand homme capable d'arrêter un prince passionné, et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand homme, sont deux phénomènes si rares qu'il n'y a rien de si rare au monde, excepté l'heureuse rencontre d'un tel ministre et d'un tel prince.

L'écrivain que j'ai cité dit fort bien, surtout alors. Sans doute, surtout alors! il fallait donc alors des remèdes dont on peut se passer et qui seraient même nuisibles aujourd'hui. L'extrême civilisation apprivoise les passions; en les rendant peut-être plus abjectes et plus corruptives, elle leur ôte au moins 1. Voltaire, Lettres sur VHistoire, lettre XLIV, p. 479 à 481.

cette féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christianisme, qui ne cesse de travailler sur l'homme, a surtout déployé ses forces dans la jeunesse des nations; mais toute la puissance de l'Église serait nulle si elle n'était pas concentrée sur une seule tête étrangère et souveraine. Le prêtre sujet manque toujours de force, et peut-être même qu'il en doit manquer à l'égard de son souverain. La Providence peut susciter un Ambroise (rara avis in terris!) pour effrayer un Théodose; mais, dans le cours ordinaire des choses, le bon exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce qu'on doit attendre du sacerdoce. A Dieu ne plaise que je nie le mérite et l'efTicacité réelle de ces moyens! mais, pour le grand œuvre qui se préparait, il en fallait d'autres; et pour l'accomplir, autant que notre faible nature le permet, les Papes furent choisis. Ils ont tout fait pour la gloire, pour la dignité, pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pouvait se douter de l'importance des lois du mariage des races souveraines. Quelle autre puissance pouvait les faire exécuter sur les trônes surtout? Notre siècle grossier a-t-il pu seulement s'occuper de l'un des plus profonds mystères du monde? Il ne serait cependant pas difficile de découvrir certaines lois, ni même d'en montrer la sanction dans les événements connus, si le respect le permettait; mais que dire à des hommes qui croient qu'ils peuvent faire des souverains?

Ce livre n'étant pas une liistoire, je ne veux point accumuler les citations. Il suffira d'observer en général que les Papes ont lutté et pouvaient seuls lutter sans relâche pour maintenir sur les trônes la pureté et l'indissolubilité du mariage, et que, pour cette raison seule, ils pourraient être placés à la tête des bienfaiteurs du genre humain. « Car les mariages des (( princes, c'est Voltaire qui parle, font dans l'Eu-(( rope le destin des peuples; et jamais il n'y a eu de Î82 DU PAPE.

« cour entièrement livrée à la débauche, sans qu'il y ■^ ait eu des révolutions et même des séditions (1). » 11 est vrai que ce même Voltaire, après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérité, se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu'il appuie d'une observation pitoyable: (( L'aventure de Lothaire, dit-il, fut le premier (( scandale touchant le mariage des têtes couronnées « en Occident (2). » Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut; mais ce qui suit est exquis: « Les « anciens Romains et les Orientaux furent plus « heureux sur ce point (3). » Quelle insigne déraison î Les anciens Romains n'avaient point de rois; depuis, ils eurent des monstres. Les Orientaux ont la polygamie et tout ce qu'elle a produit. Nous aurions aujourd'hui des monstres, ou la polygamie, ou l'un et l'autre, sans les Papes.

Lothaire ayant répudié sa femme Theutberge pour épouser Waldrade, avait fait approuver son mariage par deux conciles assemblés, l'un à Metz, l'autre à Aix-la-Chapelle. Le Pape Nicolas P'' le cassa, et son successeur, Adrien II, fit jurer au roi, en lui donnant la communion, qu'il avait sincèrement quitté Waldrade (ce qui était cependant faux), et il exigea le même serment de tous les seigneurs qui accompagnaient Lothaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement, et le roi lui-même expira un mois juste après son serment. Là-dessus, Voltaire n'a pas manqué de nous dire que tous les historiens n'ont pas manqué de crier au miracle (4). Au fond, on est étonné souvent de choses moins étonnantes; mais il ne s'ajit point ici de miracles; contentons-nous d'ob- 1. Voltaire, Essai sw l'Histoire générale, t. III, ch. ci, p. 518; ch. en, 3. Id., ibid.

4. Id.,ibid.

server que ces grands et mémorables actes d'autorité spirituelle sont dignes de l'éternelle reconnaissance des hommes et n'ont jamais pu émaner que des Souverains Pontifes.

Et lorsque Philippe, roi de France, s'avisa, en 1092, d'épouser une femme mariée, l'archevêque de Rouen, ré\ èque de Sentis et celui de Bayeux, n'eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage, malgré l'opposition d'Yves de Chartres?

Quand un roi veut le crime, il est trop obéi. * Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition; et loin de déployer une sévérité exagérée, il finit par se contenter d'une promesse mal exécutée.

Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L'opposition ne saurait être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine, même temporellement. Car les Majestés, en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point, nul n'étant avili en combattant son égal; au lieu que si l'opposition est dans l'État même, chaque acte de résistance, de quelque manière qu'il soit formé, compromet la souveraineté.

Le temps est venu où, pour le bonheur de l'humanité, il serait bien à désirer que les Papes reprissent une juridiction éclairée sur les mariages des princes, non par un veto effrayant, mais par de simples refus, qui devraient plaire à la raison européenne. De funestes déchirements religieux ont divisé l'Europe en trois grandes familles: la latine, la protestante et celle qu'on nomme grecque. Cette scission a restreint infiniment le cercle des mariages dans la famille latine: chez les deux autres il y a moins de danger sans doute, l'indifférence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d'arrangements; mais chez nous le danger est immense. Si l'on n'y prend garde, incessamment toutes les races augustes marcheront rapidement à leur destruction, et sans doute il y aurait une faiblesse bien criminelle à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d'y réfléchir pendant qu'il est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain, le mépris des principes les plus évidents expose de nouveau l'Europe, et par conséquent le monde, à d'interminables carnages. 0 princes, que nous aimons, que nous vénérons, pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel, sauvez-nous des guerres de successions! Nous avons épousé vos races; conservez-les! Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succèdent? Et de quoi vous servira notre dévouement si vous le rendez inutile? Laissez donc arriver la vérité jusqu'à vous; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand Prêtre à ne plus oser vous la dire, permettez au moins que vos fidèles serviteurs l'introduisent auprès de vous.

Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l'univers désire un sol étranger? La graine se développe à regret sur ce même sol qui porta la tige dont elle descend: il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine celui de la montagne; de tous côtés on appelle la semence lointaine. La loi dans le règne animal devient plus frappante; aussi tous les législateurs lui rendirent hommage par des prohibitions plus ou moins étendues. Chez les nations dégénérées, qui s'oublièrent jusqu'à permettre le mariage entre des frères et des sœurs, ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne, dont l'un des caractères les plus distinctifs est de s'emparer de toutes les idées générales pour les réunir et les perfectionner, étendit beaucoup les prohibitions; s'il y eut quelquefois de l'excès dans ce genre, c'était l'excès du bien, et jamais les canons n'égalèrent sous ce point la sévérité des lois chinoises (1). Dans l'ordre matériel, les animaux sont nos maîtres. Par quel aveuglement déplorable l'homme qui dépensera une somme énorme pour unir, par exemple, le cheval d'Arabie à la cavale normande, se donnera-t-il néanmoins sans la moindre difficulté une épouse de son sang? Heureusement toutes nos fautes ne sont pas mortelles; mais toutes cependant sont des fautes, et toutes deviennent mortelles par la continuation et par la répétition. Chaque forme organique portant en elle-même un principe de destruction, si deux de ces principes viennent à s'unir, ils produiront une troisième forme incomparablement plus mauvaise; car toutes les puissances qui s'unissent ne s'additionnent pas seulement, elles se multiplient. Le Souverain Pontife aurait-il par hasard le droit de dispenser des lois physiques? Partisan sincère et systématique de ses prérogatives, j'avoue cependant que celle-là m'était inconnue. Rome moderne n'est-elle point surprise ou rêveuse, lorsque l'histoire lui apprend ce qu'on pensait, dans le siècle de Tibère et de Caligula, de certaines unions alors inouïes (2)? et les vers accusateurs qui faisaient retentir la scène antique, répéTés aujourd'hui par la ^ oix dos sages, ne rencontieraientils point quelque faible écho dans les murs de Saint-Pierre (3)?

Sans doute que des circonstances extraordinaires exigent quelquefois, ou permettent au moins des dispositions extraordinaires; mais il faut se ressouvenir aussi que toute exception à la loi, admise par la loi, ne demande plus qu'à devenir loi.

Quand même ma respectueuse voix pourrait s'élever jusqu'à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent a\'oir de si funestes suites, elle ne saurait 1. Il n'y aqun cent noms à la Chine, et le mariage y est prohibé entre toutes les prrsonnes qui portent le même nom, quand même il o'y a plus de parenti^.

y être prise pour celle de l'auclace ou de l'imprudence. Dieu donna à la franchise, à la fidélité, à la droiture, un accent qui ne peut être ni contrefait ni méconnu.

ARTICLE II Maintien des lois ecclêsiasiiques et des mœurs sacerdotales.

On peut dire, au pied de la lettre, en demandant grâce pour une expression trop familière, que vers le X® siècle le genre humain, en Europe, était devenu lou. Du mélange de la corruption romaine avec la férocité des Barbares qui avaient inondé l'empire il était enfin résulté un état de choses que, heureusement, peut-être on ne verra plus. La férocité et la débauche, Vanarchie et la pauvreté étaient dans tous les Etats. Jamais Vignorance ne fut plus universelle (1). Pour défendre l'Église contre le débordement affreux de la corruption et de l'ignorance, il ne fallait pas moins qu'une puissance d'un ordre supérieur, et tout à fait nouvelle dans le monde. Ce fut celle des Papes. Eux-mêmes, dans ce malheureux siècle, payèrent un tribut fatal et passager au désordre général. La Chaire pontilicale était opprimée, déshonorée et sanglante (2); mais bientôt elle reprit son ancienne dignité; et c'est aux Papes que l'on dut le nouvel ordre qui s'établit (3).

Il serait permis sans doute de s'irriter de la mauvaise foi qui insiste avec tant d'aigreur sur les vices de quelques Papes, sans dire un mot de l'effroyable débordement qui régna de leur temps.

Je passe maintenant à la grande question qui a si fort retenti dans le monde: je veux parler de celle des inveslilures, agitée alors entre les deux pirîssan- 3. « On s'c^tonno que sous tant de Papes si scandaleux (X* siècle) et si peu « puissants, l'Éi^lise romaine ne perdit ni ses prérogatives ni ses prélentions. »■ {Id., ibid., cl). XXXV.) C'est fort bien dit de s'étonner; cas le phénomène est humainement inexplicable.

LIVRE II, CHAPITRE VII. iSl ces avec une chaleur que les hommes, même passablement instruits, ont peine à comprendre de nos jours.

Certes, ce n'était pas une vaine querelle que celle des investitures. Le pouvoir temporel menaçait ouvertement d'éteindre la suprématie ecclésiastique. L'esprit féodal, qui dominait alors, allait faire de l'Ëglise, en Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l'empereur. Les mots, toujours dangereux, l'étaient particulièrement sur ce point, en ce que celui de bénéfice appartenait à la langue féodale, et qu'il signifiait également le lîef et le titre ecclésiastiques; car le fief était le bénéfice ou le bienfait par excellence (1). Il fallut même des lois pour empêcher les prélats de donner en fîef les biens ecclésiastiques, tout le monde voulant être vassal ou suzerain (2).

Henri V demandait, ou qu'on lui abandonnât les investitures, ou qu'on obligeât les évêques à renoncer à tous les grands biens et à tous les droits qu'ils tenaient de l'empire (3).

La confusion des idées est visible dans cette prétention. Le prince ne voyait que les possessions temporelles et le titre féodal. Le pape Calixte II lui fit proposer d'établir les choses sur le pied où elles étaient en France, où, quoique les investitures ne se prissent point par Tanneau et par la crosse, les évêques ne laissaient pas de s'acquitter parfaitement de leurs devoirs pour le temporel et les fîefs (4).

Au concile de Reims, tenu en 1119 par ce même Calixte II, les Français prouvèrent déjà à quel point ils avaient l'oreille juste. Car le Pape ayant dit: Nous défendons absohm-ient de recevoir de la main d'une personne laïque Vinvesiilure des églises ni celle des biens ecclésiastiques, toute l'assemblée se récria^ parce que le canon semblait refuser aux princes le 1. Sic profjressum est ut a/l fUion dnvf.niret (feuHuin), in quem scilict dn~ muais hoc vUet heneftcin.»^ pertinore. fConsuet. feiul., lib. 1, tit. I, § 1.) t. Rpis'opnm vi 1 (ibbatem fi'udum dare non po-ise. (Itjid., lib. I. tit. VI.) i. Maimbourg, Hist. de la Décad. de l'emp., t. II, liv. IV,;nm. 1109.

droit de donner les fiefs et les régales dépendant de leur couronne. ^lais dès que le Pape eut changé l'expression et dit: Nous délendons absolument de recevoir des laïques V investiture des évéchés et des abbayes, il n'y eut qu'une voix pour approuver tant le décret que la sentence d'excommunication. Il y avait à ce concile au moins quinze archevêques, deux cents évêques de France, d'Espagne, d'Angleterre et d'Allemagne même. Le roi de France était présent, et Suger approuvait.

Ce fameux ministre ne parle d'Henri V que comme d'un parricide dépourvu de tout sentiment d'humanité: et le roi de France promit au Pape de l'assister de toutes ses forces contre l'empereur (1).

Ce n'est point ici un caprice du Pape; c'est l'avis de toute l'Église, et c'est encore celui de la puissance temporelle la plus éclairée qu'il fût possible de citer alors.

Le pape Adrien IV donna un second exemple de l'extrême attention qui était indispensable alors pour distinguer des choses qui ne pouvaient ni différer davantage, ni se toucher de plus près. Ce Pape ayant avancé, peut-être sans y bien réfléchir, que Vempereur (Frédéric P"") tenait de lui le bénéfice de la couronne inripériale, ce prince crut devoir le contredire publiquement par une lettre circulaire; sur quoi le Pape, voyant combien ce mot de bénélice avait excité d'alarmes, prit le parti de s'expliquer, en déclarant que par bénéfice il a\"ait entendu bienfait (2).

Cependant l'empereur d'Allemagne \endait publiquement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portaient les armes (3); un concubinage scandaleux 1. Maimbourg, Hist. de la Décad. de l'emp., t. II, liv, IV, ann. lilO.

2. Il serait inutile de parler ici latin, puisque notre langue se prêtre à représenter exactement cette redoutable thèse de grammaire.

3. Maimbourg, ibid., liv. III, ann. 1074. — u Frédéric ternit, par plusieurs <> actes de tyrannie, l'éclat de ses belles qualités. U se brouilla sans raison avec « différents Papes; il saisit le revenu des bénéfices vacants, s'appropria lanomi-« nation aux évéchés, et fit ouvertement un trafic simoniaque de ce qui était sacré. » {Vies des Saints, trad. de l'anglais, in-S, t. III, p. o22, Saint Guldix, 18 avril.)

souillait l'ordre sacerdotal; il ne fallait plus qu'une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce, en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le Saint-Siège seul put s'opposer au torrent, et mettre au moins l'Ëglise en état d'attendre, sans une subversion totale, la réforme qui devait s'opérer dans les siècles suivants. Ecoutons encore Voltaire, dont le bon sens naturel fait regretter que la passion l'en prive si souvent: (( Il résulte de toute l'histoire de ces temps-là que <.' la société avait peu de règles certaines chez les <( nations occidentales; que les États avaient peu de (( lois, et que l'Ëglise voulait leur en donner (1). » Mais, parmi tous les Pontifes appelés à ce grand oeuvre, saint Grégoire VII s'élève majestueusement, Quantum leuta soient inter viburna cupressi.