SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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Les lois générales seules sont éternelles. Tout le reste varie, et jamais un temps ne ressemble à l'autre. Toujours, sans doute, l'homme sera gouverné, mais jamais de la même manière. D'autres mœurs, d'autres connaissances, d'autres croyances, amèneront nécessairement d'autres lois. Les noms aussi trompent sur ce point comme sur tant d'autres, parce qu'ils sont sujets à exprimer tantôt les ressemblances des choses contemporaines, sans exprimer leurs différences, et tantôt à représenter des choses que le temps a changées, tandis que les noms sont demeurés les mêmes. Le mot de monarchie, par exemple, peut représenter deux gouvernements ou contemporains ou séparés par le temps, plus ou moins différents sous la même dénomination; en sorte qu'on ne pourra point affirmer de l'un tout ce qu'on affirme justement de l'autre.

« C'est donc une idée bien vaine, un travail bien in-« grat, de vouloir tout rappeler aux usages antiques, (( et de vouloir fixer cette roue que le temps fait tour-« ner d'un mouvement irrésistible. A quelle époque (( faudrait-il avoir recours?...A quel siècle, à quelles (( lois faudrait-il remonter? A quel usage s'en tenir? (( Un bourgeois de Rome serait aussi bien fondé à « demander au Pape des consuls, des tribuns, un « sénat, des comices et le rétablissement entier de la <( république romaine; et un bourgeois d'Athènes « pourrait réclamer auprès du sultan l'ancien aréo- 1. Voltaire, Essai, etc., t. I, ch. xui.

(( page et les assemblées du peuple, qui s'appelaient Voltaire a parfaitement raison; mais lorsqu'il s'agira de juger les Papes, vous le verrez oublier ses propres maximes, et nous parler de Grégoire VII comme on parlerait aujourd'hui de Pie VII, s'il entreprenait les mêmes choses.

Cependant, toutes les formes possibles de gouvernement se sont présentées dans le monde, et toutes sont légitimes dès qu'elles sont établies, sans que jamais il soit permis de raisonner d'après des hypothèses entièrement séparées des faits.

Or, s'il est un fait incontestable attesté par tous les monuments de l'histoire, c'est que les Papes, dans le moyen âge et bien avant encore dans les derniers siècles, ont exercé une grande puissance sur les souverains temporels; qu'ils les ont jugés, excommuniés dans quelques grandes occasions, et que souvent même ils ont déclaré les sujets de ces princes déliés envers eux du serment de fidélité.

Lorsqu'on parle de despotisme et de gouvernement absolu, on sait rarement ce qu'on dit. Il n'y a point de gouvernement qui puisse tout. En vertu d'une loi divine, il y a toujours à côté de toute souveraineté une force quelconque qui lui sert de frein. C'est une loi, c'est une coutume, c'est la conscience, c'est une tiare, c'est un poignard; mais c'est toujours quelque chose.

Louis XIV s'étant permis un jour de dire devant quelques hommes de sa cour, qu il ne voyait pas de plus beau gouvernement que celui du sophi; l'un d'eux, c'était le maréchal d'Estrées, si je ne me trompe, eut le noble courage de lui répondre: Mais^ sire, l'en ai vu étrangler trois dans ma vie.

Malheur aux princes s'ils pouvaient tout! Pour leur 1. Voltaire, Essai, etc., t. III, ch. lxxxxi. C'ebt-à-dirc que les assemblées du peuple s'appelaien! des assemblées. Toutes les œuvres philosophiques et liistoriques de Voltaire sont remplies de ces traits d'une érudition éblouissante.

i08 DU PAPE, bonheur et pour le nôtre, la toute-puissance réelle n'est pas possible.

Or, l'autorité des Papes fut la puissance choisie et -constituée dans le moyen âge pour faire équilibre à la souveraineté temporelle, et la rendre supportable aux hommes.

Et ceci n'est encore qu'une de ces lois générales du monde qu'on ne veut pas observer, et qui sont cependant d'une évidence incontestable.

Toutes les nations de l'univers ont accordé au sacerdoce plus ou moins d'influence dans les affaires politiques; et il a été prouvé jusqu'à l'évidence que, de toutes les nations policées, il n'en est aucune qui ait uitribué moins de pouvoir et de privilèges à leurs praires que les /ui|s et les chrétiens (1).

Jamais les nations barbares n'ont été mûries et civilisées que par la religion, et toujours la religion s'est occupée principalement de la souveraineté.

« L'intérêt du genre humain demande un frein qui « retienne les souverains, et qui mette à couvert la vie « des peuples: ce frein de la religion aurait pu être, <( par une convention universelle, dans la main des « Papes. Ces premiers Pontifes, en ne se mêlant des « querelles temporelles que pour les apaiser, en aver-<( tissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en « reprenant leurs crimes, en réservant les excommu-« nications pour les grands attentats, auraient tou-<( jours été regardés comme des images de Dieu sur la <( terre. Mais les hommes sont réduits à n'avoir pour « leur défense que les lois et les mœurs de leur pays: (( lois souvent méprisées, mœurs souvent corrom- Je ne crois pas que jamais on ait mieux raisonné en faveur des Papes. Les peuples, dans le moyen âge, n'avaient chez eux que des lois nulles ou méprisées, 1. Histoire de V Académie des inscriptions et belles-lettres, in-12, t, XV, »î). 143. — Traité hist. et dogm. de la Belig., par l'abbé Bergier, t. IV, p. liO.

2. Voltaire, Essai, etc., t. II, ch. lx.

et des mœurs corrompues; il fallait donc chercher ce (rein indispensable hors de chez eux. Ce Irein se trouva et ne pouvait se trouver que dans l'autorité des Papes. Il n'arriva donc que ce qui devait arriver. Et que veut dire ce grand raisonneur, en nous disant, d'une manière conditionnelle, que ce Irein, si nécessaire aux peuples, aurait pu être, par une convention universelle, dans la main du Pape? Il y fut en effet, non par une convention expresse des peuples, qui est impossible, mais par une convention tacite et universelle, avouée par les princes mêmes comme par les sujets, et qui a produit des avantages incalculables. Si les Papes ont fait quelquefois plus ou moins que Voltaire ne le désire de ce morceau cité, c'est que rien d'humain n'est parfait, et qu'il n'existe pas de pouvoir qui n'ait jamais abusé de ses forces. Mais si, comme l'exigent la justice et la droite raison, on fait abstraction de ces anomalies inévitables, il se trouve que les Papes ont en eUet réprimé les souverains, protégé les peuples, apaisé les querelles temporelles par une sage intervention, averti les rois et les peuples de leurs devoirs, et frappé d'anathème les grands attentats qu'ils n avaient pu prévenir.

On peut juger maintenant l'incroyable ridicule de Voltaire qui nous dira gravement dans le même volume, et à quatre chapitres seulement de distance: <( Ces querelles (de l'Empire et du sacerdoce) sont la « suite nécessaire de la forme de gouvernement la « plus absurde à laquelle les hommes se soient jamais « soumis: cette absurdité consiste à dépendre d'un Comment donc. Voltaire! vous venez de vous réfuter d'avance et de soutenir précisément le contraire. Vous avez dit que « cette puissance étrangère était « réclamée hautement par l'intérêt du genre humain; « les peuples, privés d'un protecteur étranger, ne 1. Voltaire, Essai, etc., t. II, cli. lx7, 2i0 DU PAPK.

« trouvant chez eux, pour tout appui, que des mœurs « souvent corrompues et des lois souvent méprisées. » Ainsi, ce même pouvoir, qui est au chapitre soixantième ce qu'on peut imaginer de plus désirable et de plus précieux, devient au chapitre soixante-cinquième ce quon a iamais vu de plus absurde.

Tel est Vohaire,le plus misérable des écrivains lorsqu'on ne le considère que sous le point de vue moial, et, par cette raison même, le meilleur témoin pour la vérité lorsqu'il lui rend hommage par distraction.

Il n'y a rien de plus raisonnable, il n'y a rien de plus plausible qu'une influence modérée des Souverains Pontifes sur les actes des princes. L'empereur d'x\llemagne, même sans État, a pu jouir d'une juridiction légitime sur tous les princes formant l'association germanique: pourquoi le Pape ne pourrait-il pas de même avoir une certaine juridiction sur tous les princes de la chrétienté? Il n'y a là certainement rien de contraire à la nature des choses. Si cette puissance n'est pas établie, je ne dis pas qu'on l'établisse, c'est de quoi je proteste solennellement; mais si elle est établie, elle sera légitime comme toute autre, puisque aucune puissance n'a d'autre fondement. La théorie est donc pour le Pape; et de plus, tous les faits sont d'accord.

Permis à Voltaire d'appeler le Pape un étranger, c'est une de ses superlicialités ordinaires. Le Pape, en sa qualité de prince temporel, est sans doute, comme tous les autres, étranger hors de ses Ëtats; mais comme Souverain Pontife, il n'est étranger nulle part dans l'Église catholique, pas plus que le roi de France ne l'est à Lyon ou à Bordeaux.

// y avait des moments bien honorables pour la cour de Rome, c'est encore Voltaire qui parle. Si les Papes avaient touiours usé ainsi de leur autorité, ils eussent été les législateurs de l'Europe (1).

1. Voltaire, Essai, etc., t. II, cli. lx Or, c'est un fait attesté par l'histoire entière de cc& temps reculés, que les Papes ont usé sagement et justement de leur autorité, assez souvent pour être les législateurs de VEurope; et c'est tout ce qu'il faut.

Les abus ne signifient rien; car, « malgré tous les « troubles et tous les scandales, il y eut toujours, dans u les rites de l'Église romaine, plus de décence, plus (( de graA'ité qu'ailleurs; l'on sentait que cette Église,. « QUAND ELLE ÉTAIT LIBRE (1) ct bien gouveméc, était « faite pour donner des leçons aux autres (2). Et dans « l'opinion des peuples, un évêque de Rome était (( quelque chose de plus saint que tout autre évè- Mais d'où venait donc cette opinion universelle qui avait fait du Pape un être plus qu'humain, dont le pouvoir purement spirituel faisait tout plier devant lui? IL faut être absolument aveugle pour ne pas voir que l'établissement d'une telle puissance était nécessairement impossible ou divin.

Je ne terminerai point ce chapitre sans faire une observation sur laquelle il me semble qu'on n'a point assez insisté; c'est que les plus grands actes de l'autorité qu'on puisse citer de la part des Papes, agissant sur le pouvoir temporel, attaquaient toujours une souveraineté élective, c'est-à-dire une demi-souverainetéà laquelle on avait sans doute le droit de demander compte, et que même on pouvait déposer s'il lui arrivait de malverser à un certain point.

Voltaire a fort bien remarqué que V élection suppose nécessairement un contrat entre le roi et la nation (4),, en sorte que le roi électif peut toujours être pris à 1. C'est un grand mot? A certains princes qui se plaignaient de cerliius Papes, on aurait pu dire. S'ils ne sont pas aussi bo7is qu'ils devraient l'être,, c'est parce que vous les avez faits.

2. Voltaire, Essai, etc. t. II, ch. xlv.

4. Id., ibid.

partie et être jugé. Il manque toujours de ce caractère -sacré qui est l'ouvrage du temps; car l'homme ne respecte réellement rien de ce qu'il a fait lui-même. Il se rend justice en méprisant ses œuvres, jusqu'à ce que Dieu les ait sanctionnées par le temps. La souveraineté étant donc en général fort mal comprise et fort mal assurée dans le moyen âge, la souveraineté élective en particulier n'avait guère d'autre consistance que celle que lui donnaient les qualités personnelles du souverain: qu'on ne s'étonne donc point qu'elle ait été souvent attaquée, transportée ou renversée. Les ambassadeurs de saint Louis disaient franchement à l'empereur Frédéric II, en 1239: « Nous croyons que « le roi de France, notre maître, qui ne doit le sceptre (( des Français qu'à sa naissance, est au-dessus d'un <( empereur quelconque qu'une élection libre a seule « porté sur le trône (1). » Cette profession de foi est très raisonnable. Lors donc que nous voyons les empereurs aux prises avec les Papes et les électeurs, il ne faut pas nous en ■étonner; ceux-ci usaient de leur droit, et renvoyaient les empereurs tout simplement parce quils iien étaient pas contents. Aussi tard que le commencement du XV® siècle, ne voyons-nous pas encore l'empereur Venceslas légalement déposé comme négligent, inutile, dissipateur, indigne (2)? Et même, si l'on fait abstraction de l'éligibilité qui donne, comme je l'observais tout à l'heure, plus de prise sur la souveraineté, on n'avait point encore mis en question alors si le souverain ne peut être jugé pour aucune cause. Le même siècle vit déposer solennellement, outre l'empereur Venceslas, deux rois d'Angleterre, Edouard II et 1. Credimns dnminum nostrum regem Galli^, quem linearegii sangvinis provexit ad sceptra Francorum regenda, excellentiorem esse aliquo imperatore quem sola electio provehit voluntaria. (Maimbourg, alann. 1239.)

2. Ces épithèles étaient faibles pour le bourreau de saint Jean Néporaucène; mais si le Pape avait eu alors le pouvoir d'effrayer Venceslas, celui-ci serait mort sur son trône, et serait mort moins coupable.

Richard II, et le Pape Jean XXIII, tous quatre préjugés et condamnés avec les formaltiés juridiques, et la régente de Hongrie fut condamnée à mort (1).

Aucune puissance souveraine quelconque ne peut se soustraire à une certaine résistance. Ce pouvoir réprimant pourra changer de nom, d'attributions et de situation; mais toujours il existera.

Que si cette résistance fait verser du sang, c'est un inconvénient semblable à celui des inondations et des incendies, qui ne prouvent nullement qu'il faille supprimer l'eau ni le feu.

A-t-on observé que le choc des deux puissances qu'on nomme si mal à propos la guerre de VEmpire et du sacerdoce n'a jamais franchi les bornes de l'Italie et de l'Allemagne, du moins quant à ses grands effets, je veux dire le renversement et le changement des souverainetés? Plusieurs princes, sans doute, furent excommuniés jadis; mais quels étaient en effet les résultats de ces grands jugements? Le souverain entendait raison ou avait l'air de l'entendre; il s'abstenait pour le moment d'une guerre criminelle; il renvoyait sa maîtresse, pour la forme: quelquefois cependant la femme reprenait ses droits; des puissances amies, des personnages importants et modérés s'interposaient; et le Pape, à son tour, s'il avait été ou trop sévère ou trop hâtif, prêtait l'oreille aux remontrances de la sagesse. Où sont les rois de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Suède, de Danemark, déposés efficacement par les Papes? Tout se réduit à des menaces et à des traités; et il serait aisé de citer des exemples où les Souverains Pontifes furent les dupes de leur facilité. La véritable lutte eut toujours lieu en Italie et en Allemagne. Pourquoi? Parce que les circonstances politiques firent tout, et que la religion n'y entrait pour rien. Toutes les dissensions, tous les I. Voltaire a (ait cette observation, Essai sur les mœurs, etc., t. IF, cli. lxv, €t LXSXV.

maux partaient d'une souveraineté mal constituée et de l'ignorance de tous les principes. Le prince électif jouit toujours en usufruitier. Il ne pense qu'à lui, parce que l'État ne lui appartient que par les jouissances du moment. Presque toujours il est étranger au véritable esprit royal; et le caractère sacré, peint et non gravé sur son front, résiste peu aux moindres frottements. Frédéric II avait fait décider par ses jurisconsultes, et sous la présidence du fameux Barthole, qu'il avait succédé, lui Frédéric, à tous les droits des empereurs romains, et qu'en cette qualité il était maître de tout le monde connu. Ce n'était pas le compte de l'Italie; et le Pape, quand on l'aurait considéré seulement comme premier électeur, avait bien quelque droit de se mêler de cette étrange jurisprudence. Il ne s'agit pas, au reste, de savoir si les Papes ont été des hommes, et s'ils ne se sont jamais trompés; mais s'il y a eu, compensation faite, sur le trône qu'ils ont occupé, plus de sagesse, plus de science et plus de vertu que sur tout autre; or, sur ce point, le doute même n'est pas permis.

CHAPITRE X Exercice de la suprématie pontificale sur les souverains temporels.

La barbarie et des guerres interminables ayant effacé tous les principes réduits à la souveraineté d'Europe à un certain état de fluctuation qu'on n'a jamais vu, et créé des déserts de toutes parts, il était avantageux qu'une puissance supérieure etit une certaine influence sur cette souveraineté; or, comme les Papes étaient supérieurs par la sagesse et par la science, et qu'ils commandaient d'ailleurs à toute la science qui existait dans ce temps-là, la force des choses les investit, d'elle-même et sans contradiction, de cette supériorité dont on ne pouvait se passer alors. Le principe très vrai que la souveraineté vient de Dieu renforçait d'ailleurs ces idées antiques, et il se forma enfin une opinion à peu près universelle, qui attribuait aux Papes une certaine compétence sur les questions de souveraineté. Cette idée était très sage, et \alait mieux que tous nos sophismes. Les Papes ne se mêlaient nullement de gêner les princes sages dans l'exercice de leurs fonctions, encore moins de troubler l'ordre des successions souveraines, tant que les choses allaient suivant les règles ordinaires et connues; c'est alors qu'il y avait grand abus, grand crime ou grand doute, que le Somerain Pontife interposait son autorité. Or, comment nous tirons-nous d'affaire en cas semblables, nous qui regardons nos pères en pitié? Par la révolte, les guerres civiles et tous les maux qui en résultent. En vérité, il n'y a pas de quoi se vanter. Si le Pape avait décidé le procès entre Henri IV et les ligueurs, il aurait adjugé le royaume de France à ce grand prince, à la charge par lui d'aller à la messe; il aurait jugé comme la Providence a jugé; mais les préliminaires eussent été un peu différents.

Et si la France d'aujourd'hui, pliant sous une autorité divine, avait reçu son excellent roi des mains du Souverain Pontife, croit-on qu'elle ne fût pas dans ce moment un peu plus contente d'elle-même et des autres?

Le bon sens des siècles que nous appelons barbares en savait beaucoup plus que notre orgueil ne le croit communément. Il n'est point étonnant que les peuples nouveaux, obéissant pour ainsi dire au seul instinct, aient adopté des idées aussi simples et aussi plausibles; et il est bien important d'observer comment ces mêmes idées, qui entraînèrent jadis des peuples barbares, ont pu réunir dans ces derniers siècles l'assentiment de trois hommes tels que Bellarmin, Hobbes et Leibnitz (1).

(( Et peu importe ici que le Pape ait eu cette pri-« mauté de droit divin ou de droit humain, pourvu « qu'il soit constant que, pendant plusieurs siècles, il <( a exercé dans l'Occident, avec le consentement et « l'applaudissement universel, une puissance assuré-« ment très étendue. Il y a même plusieurs hommes « célèbres parmi les protestants qui ont cru qu'on (( pouvait laisser ce droit au Pape, et qu'il était utile à « l'Ëghse si l'on retranchait quelques abus, (2). » La théorie seule serait donc inébranlable. Mais que peut-on répondre aux faits, qui sont tout dans les questions de politique et de gouvernement?

Personne ne doutait, et les souverains mêmes ne doutaient pas de cette puissance des Papes; et Leibnitz observe avec beaucoup de vérité et de finesse, à son ordinaire, que l'empereur Frédéric, disant au Pape Alexandre III, non pas à vous, mais à Pierre^ confessait la puissance des Pontifes sur les rois, et n'en contestait que l'abus (3).

Cette observation peut être généralisée. Les princes, frappés par l'anathème du Pape, n'en contestaient que la justice, de manière qu'ils étaient constamment prêts à s'en servir contre leurs ennemis, ce qu'ils ne pouvaient faire sans confesser manifestement la légitimité du pouvoir.

Voltaire, après avoir raconté à sa manière l'excommunication de Robert de France, remarque que Vempereur Othon III assista lui-même au concile où l'excommunication (ut prononcée (4). L'empereur con- 1. a Les arguments de Bellarmin, qui, de la supposition que les Papes ont « la juridiction sur le spirituel, infère qu'ils ont une juridiction au moins « indirecte sur le temporel, n'ont pas paru méprisables à Hobbes même. Effec-€ tivement, il est certain, etc. » (Leibnitz, Op.. t. IV, part. III, p. 401, in-4. — Pensées de Leibnitz, in-8, t. II, p. 406.)

3. Leibnitz, Oper., t. IV, part. III, p. 401.

4. Voltaire, Essai, etc., t. II, ch. xxxix.

fessait donc l'autorité du Pape; et c'est une cliose bien singulière que les critiques modernes ne veuillent pas s'apercevoir de la contradiction manifeste où ils tombent en observant tous d'une commune voix, que ce qu'il y avait de plus déplorable dans ces grands jugements, c était raveuglement des princes, qui n'en contestaient pas la légitimité, et qui souvent les invoquaient eux-mêmes.

Mais si les princes étaient d'accord, tout le monde était donc d'accord, et il ne s'agira plus que des abus qui se trouvent partout.

Philippe-Auguste, à qui le Pape venait de transférer le royaume d'Angleterre en héritage perpétuel..., ne publia point alors qii il n'appartenait pas au Pape de donner des couronnes...« Lui-même avait été excom-« munie quelques années auparavant...parce qu'il « avait voulu changer de femme. Il avait déclaré alors (( les censures de i\ome insolentes et abusives...Il « pensa tout différemment lorsqu'il se vit l'exécuteur « d'une bulle qui lui donnait l'Angleterre (1). » C'est-à-dire que l'autorité des Papes sur les rois n'était contestée que par celui qu'elle frappait. Il n'y eut donc jamais d'autorité légitime, comme jamais il n'y en eut de moins contestée.

La diète de Forcheim ayant déposé, en 1077, l'empereur Henri IV, et nommé à sa place Rodolphe, duc de Souabe, le Pape assembla un concile à Rome pour juger les prétentions des deux rivaux: ceux-ci jurèrent par la bouche de leurs ambassadeurs de s'en tenir à la décision des légats (2), et l'élection de Rodolphe fut confirmée. C'est alors que parut sur le diadème de Rodolphe le vers célèbre: La Pierre a cfioisi Pierre, et Pierre t'a choisi (3).

1. Voltaire, Essai, etc., t. II, ch. i.

1. Maimbourg, ad ann. 1077.

3, Petra (c'est Jésus-Christ) dedil Petro, Pelrus diadema Rodolpho.

Henri V, après son couronnement comme roi d'Italie, fait en 1110 un traité avec le Pape, par lequel l'empereur abandonne ses prétentions sur les investitures, à condition que le Pape, de son côté, lui céderait les duchés, les comtés, les marquisats, les terres, ainsi que les droits de iustice, de monnaie, et autres, dont les évêques d'Allemagne étaient en possession.

En 1109, Othon de Saxe s'élant jeté sur les terres du Saint-Siège, contre les lois les plus sacrées de la justice, et même contre ses engagements les plus solennels, il est excommunié. Le roi de France et toute l'Allemagne prennent parti contre lui: il est déposé en 1211 par les électeurs, qui nomment à sa place Frédéric II.

Et ce même Frédéric II ayant été déposé en 1228, saint Louis fait représenter au Pape, que si V empereur avait réellement mérité d'être déposé, il n'aurait dû l'être que dans un concile général, c'est-à-dire, au fond, par le Pape mieux informé (1).

En 1245, Frédéric II est excommunié et déposé, au concile général de Lyon.

En 1335, l'empereur Louis de Bavière, excommunié par le Pape, envoie des ambassadeurs à Rome pour solliciter son absolution. Ils y retournèrent pour le même objet en 1338, accompagnés par ceux du roi de France.

En 1346, le Pape excommunie de nouveau Louis de Bavière, et, de concert avec le roi de France, il fait nommer Charles de Moravie, etc. (2).

Voltaire a fait un long chapitre pour établir que les 1. On voit di^jà, dans la représentation de ce grand prince, le germe de l'esprit d'opposition qui s'est développé en France plus lût qu'ailleurs. Philippe le Bel appela de même du décret de Boniface VIII au concile universel; mais, dans ces appels mêmes, ces princes confess^aient que l'Eglise universelle, comme dit Leibnitz [uhi sup.), avait reçu quelque autorité sur leur personne, auorité dont on abusait alors à leur égard.

2. Tous ces faits sont universellement connus. On peut les vérifier sous les années qui leur appartiennent dans l'ouvrage de Mainibourg, qui est bien f;iil Histoire de la Décadence de l' Empire, etc.; dans les Annales d'Italie, de Rlnratori, et généralement dans tous les livres historiques relatifs à cette époque- Papes ont donné tous les royaumes d'Europe avec le consentement des rois et des peuples. Il cite un roi de Danemark disant au Pape, en 1329: Le royaume de Danemark^ comme vous le savez, Très-Saint-Père, ne dépend que de l'Eglise romaine, à laquelle il paye un tribut, et non de VEmpire (1).

Voltaire continue ces mêmes détails dans le chapitre suivant, puis il écrit à la marge avec une profondeur étourdissante: Grande preuve que les Papes donnaient des royaumes.

Pour cette fois, je suis parfaitement de son avis. Les Papes donnaient des royaumes, donc ils donnaient tous les royaumes. C'est un des plus beaux raisonnements de Voltaire (2).

Lui-même encore a cité ailleurs le puissant Charles-Quint demandant au Pape une dispense pour joindre le titre de roi de Naples à celui d'empereur (3).

L'origine divine de la souveraineté, et la légitimité individuelle conférée et déclarée par le vicaire de Jésus Christ, étaient des idées si enracinées dans tous les esprits, que Livon,roi de la Petite-Arménie, envoya faire hommage à l'empereur et au Pape en 1242; et il fut couronné à Mayence par l'archevêque de cette ville (4).

Au commencement de ce même siècle, Joannice, roi des Bulgares, se soumet à l'Ëglise romaine, envoie des ambassadeurs à Innocent III, pour lui prêter obéissance filiale et lui demander la couronne royale, comme ses prédécesseurs l'avaient autrelois reçue du Saint-Siège (5).

En 1275, Démétrius, chassé du trône de Russie, en appela au Pape comme au juge de tous les chrétiens (6).

1. Voltaire, Essai, etc., t. III, ch. lxiii.

2. M., ibid., ch, lxiv, 3. Id., ibid., cli. cxxm.

4. Maimbourg, ffiftt. de la Décad., etc., A. 1242.

5. Id., Hist. du Schisme dj'S Grecs, t. II, liv. IV, A. 1201.

2:20 DU PAPE.

Et pour terminer par quelque chose de plus frappant peut-être, rappelons que dans le xvi® siècle encore, Henri VII, roi d'Angleterre, prince passablement instruit de ses droits, demandait cependant la confirmation de son titre au Pape Innocent VII, qui la lui accordait par une bulle que Bacon a citée (1).

Il n'y a rien de si piquant que de voir les Papes justifiés par leurs accusateurs, qui ne s'en doutent pas. Ecoutons encore Voltaire: a Tout prince, dit-il, qui « voulait usurper ou recouvrer un domaine s'adressait « au Pape, comme à son maître...Aucun nouveau « prince n'osait se dire souverain, et ne pouvait être « reconnu des autres princes sans la permission du « Pape; et le fondement de toute l'histoire du moyen « âge est toujours que les Papes se croient seigneurs « suzerains de tous les Ëtats, sans en excepter Je ne veux pas davantage; la légitimité du pouvoir est démontrée. L'auteur des Lettres sur V Histoire, plus animé peut-être contre les Papes que Voltaire même, dont toute la haine était pour ainsi dire superficielle, s'"est vu conduit au même résultat, c'est-à-dire à justifier complètement les Papes, en croyant les accuser, « Malheureusement, dit-il, presque tous les souve-« rains, par un aveuglement inconcevable, travail-« laient eux-mêmes à accréditer dans l'opinion publi-(( que une arme qui n'avait et qui ne pouvait avoir de « force que par cette opinion. Quand elle attaquait un « de leurs rivaux et de leurs ennemis, non seulement « ils l'approuvaient, mais ils provoquaient quelquece fois l'excommunication; et en se chargeant eux-« mêmes d'exécuter la sentence qui dépouillait un « souverain de ses États, ils soumettaient les leurs à « cette juridiction usurpée (3). » Il cite ailleurs un grand exemple de ce droit public, 1. Bacon, Hist. de Henri Vil, p. 29 de la trad. franc.

2. Voltaire, Essai, etc., t. III, cli. lxiv.

et en l'attaquant, il achève de le justifier. « Il semblait « réservé, dit-il, à ce funeste traité (la ligue de Cam-(( brai) de renfermer tous les vices. Le droit d'excom-« munication, en matière temporelle, y fut reconnu « par deux souverains; et il fut stipulé que Jules ful-(( minerait un interdit sur Venise, si dans quarante i( jours elle ne rendait pas ses usurpations (1). » « Voilà, dirait Montesquieu, I'époxge qu'il faut pas-« ser sur toutes les objections faites contre les ana ciennes excommunications. » Combien le préjugé est aveugle, même chez les hommes les plus clairvoyants! C'est la première fois peut-être qu'on argumente de runi\ersalité d'un usage contre sa légitimité. Et qu'y a-t-il donc de stir parmi les hommes, si la coutume, non contredite surtout, n'est pas la mère de la légitimité? Le plus grand de tous les sophismes, c'est celui de transporter un système moderne dans les temps passés, et de juger sur cette règle les choses et les hommes de ces époques plus ou moins reculées, A\ ec ce principe on bouleverserait l'univers; car il n'y a pas d'institution établie qu'on ne pût renverser par le même moyen, en la jugeant sur une théorie abstraite. Dès que les peuples et les rois étaient d'accord sur l'autorité des Papes, tous les raisonnements modernes tombent, d'autant plus que la théorie la plus certaine vient à l'appui des usages anciens.

En portant un œil philosophique sur le pouvoir jadis exercé par les Papes, on peut se demander pourquoi il s'est déployé si tard dans le monde. Il y a deux réponses à cette question.

En premier lieu, le pouvoir pontifical, à raison de son caractère et de son importance, était sujet plus qu'un autre à la loi universelle du développement; or, si l'on réfléchit qu'il devait durer autant que la religion même, on ne trouvera pas que sa maturité ait été retardée. La plante est une image naturelle des pouvoirs légitimes. Considérez l'arbre; la durée de sa crois- 1. Lettres sur l'Histoire, t. lll, lelt. LXII, p. 238.

sauce est toujours proportionnelle à sa force et à sa dui'ée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et ses attributs est, par cela même, faux, éphémère et ridicule. Autant vaudrait imaginer un homme adulte-né.

En second lieu, il fallait que l'explosion de la puissance pontificale, s'il est permis de s'exprimer ainsi, coïncidât avec la jeunesse des souverainetés européennes qu'elle devrait chrislianiser.

Je me résume. Nulle souveraineté n'est illimitée dans toute la force du terme, et même nulle souveraineté ne peut l'être: toujours et partout elle a été restreinte de quelque manière (1). La plus naturelle est la moins dangereuse, chez des nations surtout neuves et, féroces, c'était sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle. L'hypothèse de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême; cette hypothèse, dis-je, n'avait rien de choquant,et pouvait même se présenter à la raison comme supérieure à l'institution des Amphictyons. Je ne vois pas que les temps modernes aient imaginé rien de meilleur ni même d'aussi bon. Qui sait ce qui serait arrivé si la théocratie, la politique et la science avaient pu se mettre tranquillement en équilibre, comme il arrive toujours lorsque les éléments sont abandonnés à eux-mêmes, et qu'on laisse faire le temps? Les plus affreuses calamités, les guerres de religion, la révolu- 1. (]e qui doit s'entendre suivant rexplication que j'ai donnée plus h.Hut (liv. II, cil. III, |). 136); c'est-à-dire qu'il n'y a point de souveraineté qui, pour le bonheur des hommes, et pour le sien surtout, ne soit bornée de quelque manière; mais, que, dans l'intérieur de ces bornes, placées comme il plaît à Dieu, elle est toujours et partout absolue et tenue pour infaillible. Et quand je parle de l'exercice légitime de la souveraineté, je n'entends point ou je ne dis point l'exercice juste, ce qui produirait une amphibologie dangereuse, à moins que, par ce dernier mot, on ne veuille dire que tout ce qu'elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel, ce qui est la vérité. C'est ainsi qu'un tribunal suprême, tant qu'il ne sort pas de ses attributions, est toujours juste; car c'est la même chose, dans la pratique, d'être in aiUible ou de se tromper sans appel.

LIVRE II, CHAPITRE XI. 223 tion française, etc., n'eussent pas été possibles dans cet ordre de choses; et telle encore que la puissance pontificale a pu se déployer, et malgré l'épouvantable alliage des erreurs, des vices et des passions qui ont désolé l'humanité à des époques déplorables, elle n'en a pas moins rendu les services les plus signalés à l'humanité.

Les écrivains sans nombre qui n'ont pas aperçu ces mérités dans l'histoire savaient écrire sans doute, ils ne l'ont que trop prouvé; mais certainement aussi, jamais ils n'ont su lire.

CHAPITRE XI Application hypothétique des principes précédents.

Très-liumbles et très-respectueuses remontrances des étals généraux du royaume de ***, assemblés à ***, à Notre-Saint-Père le Pape Pie VII.

« Très-Saint-Père, a Au sein de la plus amère affliction et de la plus <( cruelle anxiété que puissent éprouver de fidèles su-« jets, et forcés de choisir entre la perte absolue d'une « nation et les dernières mesures de rigueur contre <( une tête auguste, les états généraux n'imaginent rien de mieux que de se jeter dans les bras paternels de Votre Sainteté, et d'invoquer sa justice suprême pour sauver, s'il en est temps, un empire désolé. (( Le souverain qui nous gouverne, Très-Saint-Père, ne règne que pour nous perdre. Nous ne contestons point ses vertus; mais elles nous sont inutiles, et ses erreurs sont telles que si Votre Sainteté ne nous tend la main, il n'y a plus pour nous aucun espoir « de salut.

(( Par une exaltation d'esprit qui n'eut jamais (. d'égale, ce prince s'est imaginé que nous vivions au (( XVI® siècle, et qu'il était, lui, Ùusiave-Adolphe. Votre (( Sainteté peut se faire représenter les actes de la « diète germanique; elle y verra que notre souverain, « en sa qualité de membre du corps germanique, a (( fait remettre au directoire plusieurs notes qui par-