« tent évidemment des deux suppositions que nous enons d'indiquer, et dont les conséquences nous écrasent. Transporté par un malheureux enthousiasme militaire absolument séparé du talent, il veut faire la guerre; il ne veut pas qu'on la fasse pour lui, et il ne sait pas la faire. Il compromet ses trouce pes, les humilie, et punit ensuite ses officiers des revers dont il est l'auteur. Contre les règles de la prudence la plus commune, il s'obstine à soutenir la guerre, malgré sa nation, contre deux puissances colossales dont une seule suffirait pour nous anéantir dix fois. Livré aux fantômes de l'illuminisme, c'est dans l'Apocalypse qu'il étudie la police tique; et il en est venu à croire qu'il est désigné dans ce livre comme le personnage extraordinaire (( destiné à renverser le géant qui ébranle aujourd'hui (( tous les trônes de l'Europe; le nom qui le distingue « parmi les rois est moins flatteur pour son oreille que (( celui qu'il accepta en s'affiliant aux sociétés se-« crêtes; c'est ce dernier nom qui paraît au bas de ses « actes, et les armes de son auguste famille ont fait « place au burlesque écusson des frères. Aussi peu (( raisonnable dans l'intérieur de sa maison que dans « ses conseils, il rejette aujourd'hui une compagne « irréprochalde, par des raisons que nos députés ont (( ordre d'expliquer de vive voix à Votre Sainteté. Et « si elle n'arrête point ce projet par un décret salu-(( taire, nous ne doutons point que bientôt quelque <( choix inégal et bizarre ne vienne encore justifier (( notre recours. Enfin, Très-Saint-Père, il ne tient « qu'à Votre Sainteté de se convaincre, par les preu- LIVRE II, CHAPITRE XI. 225 (( ves les plus incontestables, que la nation étant irré-(( vocablement aliénée de la dynastie qui nous « gou\erne, cette famille, proscrite par l'opinion unice verselle, doit disparaître pour le salut public, qui « marche avant tout.
(( Cependant, Très-Saint-Père, à Dieu ne plaise que (( nous voulions en appeler à notre propre jugement, « et nous déterminer par nous-mêmes dans cette « grande occasion! Nous savons que les rois n'ont « point de juges temporels, surtout parmi leurs sujets,, (( et que la majesté royale ne relève que de Dieu. C'est « donc à vous, Très-Saint-Père, c'est à vous, comme « représentant de son Fils sur la terre, que nous adres-« sons nos supplications, pour que vous daigniez « nous délier du serment de fidélité qui nous attachait (( à cette famille royale qui nous gouverne, et trans-« férer à une autre famille des droits dont le posses-« seur actuel ne saurait plus jouir que pour son « malheur et pour le nôtre. » Quelles seraient les suites de ce grand recours? Le Pape promettrait, avant tout, de prendre la chose en profonde considération et de peser les griefs de la nation dans la balance de la plus scrupuleuse justice, ce qui eût suffi d'abord pour calmer les esprits; car l'homme est fait ainsi: c'est le déni de justice qui l'irrite; c'est l'impossibilité de l'obtenir qui le désespère. Du moment où il est sûr d'être entendu par un tribunal légitime, il est tranquille.
Le Pape enverrait ensuite sur les lieux un homme de sa confiance la plus intime, et fait pour traiter d'aussi grands intérêts. Cet envoyé s'interposerait entre la nation et son souverain. Il montrerait à l'une la fausseté ou l'exagération visible de ses plaintes, le mérite incontestable du souverain, et les moyens d'éviter un immense scandale politique; à l'autre, les dangers de finflexibilité, la nécessité de traiter certains préjugés avec respect; l'inutilité surtout des appels au droit et à la justice, lorsqu'une fois l'aveugle force est déchaînée; il n'oublierait rien enfin pour éviter les dernières extrémités.
Mettons cependant la chose au pire, et supposons que le Souverain Pontife ait cru devoir délier les sujets du serinent de fidélité; il empêchera, du moins, toutes les mesures violentes. En sacrifiant le roi, il sauvera la majesté; il ne négligerait aucun des adoucissements personnels que les circonstances permettent, mais surtout, et ceci mérite peut-être quelque légère attention, il tonnerait contre le projet de déposer une dynastie entière, même pour les crimes, et à plus forte raison, pour les fautes d'une seule tête. Il enseignerait au peuple que c'est la lamille qui règne; que le cas qui vient de se présenter est tout semblable à celui d'une succession ordinaire, ouverte par la mort ou la maladie; et il finirait par lancer Vanathème sur tout homme assez hardi pour mettre en question les droits de la mcdson régnante.
Voilà ce que le Pape aurait fait, en supposant les lumières de notre siècle réunies au droit public du douzième.
Croit-on qu'il ne fût pas possible de faire plus de mal?
Oue nous sommes aveugles, en général! Et, s'il est permis de le dire, que les princes en particulier sont trompés par les apparences! On leur parle vaguement des excès de Grégoire VII et de la supériorité de nos temps modernes; mais comment le siècle des révoltes a-t-1 le droit de se moquer de ceux des dispenses? Le Pape ne délie plus du serment de fidélité mais les peuples se délient eux-mêmes; ils se révoltent; ils déplacent les princes; ils les poignardent; ils les font monter sur l'échafaud. Ils font pire encore. — Oui! ils font pire, je ne me rétracte point; ils leur disent: Vous ne nous convenez plus, allez-vous-en! Ils proclament hautement la souveraineté originelle des peuples et le droit qu'ils ont de se faire justice. Une fièvre constitutionnelle, on peut, je crois, s'exprimer ainsi, s'est LIVRE II, CHAPITRE XII. 2^7 emparée de toutes les têtes, et l'on ne sait encore ce qu'elle produira. Les esprits, privés de tout centre comnmn et divergeant de la manière la plus alarmante, ne s'accordent que dans un point, celui de limiter les souverainetés. Qu'est-ce donc que les souverains ont gagné à ces lumières tant vantées et toutes dirigées contre eux? J'aime mieux le Pape.
Il nous reste à voir s'il est vrai que la prétention à la puissance que nous exaiPxinons ait inondé VEurope de sang et de lanatisnie.
CHAPITRE XII Sur les prétendues guerres produites par le choc dos deux puissances.
C'est à l'année 1076 qu'il faut en fixer le commencement. Alors l'empereur Henri IV, cité à Rome pour cause de simonie, envoya des ambassadeurs que le Pape ne voulut point recevoir. L'empereur, irrité, assemble un concile à Worms, où il fait déposer le Pape; celui-ci, à son tour (c'était le fameux Grégoire VII), dépose l'empereur, et déclare ses sujets déliés du serment de fidélité (1). Et, malgré la soumission de Henri, Grégoire, qui s'était borné à l'absolution pure et simple, mande aux princes d'Allemagne d'élire un autre empereur, s'ils ne sont pas contents de Henri. Ceux-ci appellent à l'empire Rodolphe de Souabe, et il en naît une guerre entre les deux concurrents. Bientôt Grégoire ordonne aux électeurs de tenir une nouvelle assemblée pour terminer leurs 1. Risoluzione che quantunque non praticata da alcuno de' suoi predeces ■sori, pnre fu creduta yiusta e necessaria in questa congiuntwa (Muiator: Ann. d'Italia, t. VI, in-4, p. 246). Ajoutez ce qui est dit à la p:ige précédenle, Fia qui avea il Pontcficc Gregorio umte tutte le manière pin efficaci, mainsieme dolci per impedir la rottura. (Id., ibid., p. 245.)
différends, il excommunie tous ceux qui mettraient obstacle à cette assemblée.
Les partisans de Henri déposèrent de nouveau le Pape au concile de Bresse, en 1080 (1). Mais Rodolphe ayant été défait et tué dans la même année, les hostilités furent terminées.
Si l'on demande par qui avaient été établis les électeurs, Voltaire est là pour répondre que les électeurs s'étaient institués eux-mêmes, et que c'est ainsi que tous les ordres s établissent, les lois et le temps faisant le reste (2); et il ajoutera avec la même raison que les princes qui avaient le droit d'élire l'empereur paraissent avoir eu aussi celui de le déposer (3).
Nul doute sur la vérité de cette proposition. Il ne faut point confondre les électeurs modernes, purs titulaires sans autorité, nommant, pour la forme, un prince héréditaire dans le fait; il ne faut point, dis-je,. les confondre avec les électeurs primitifs, véritables électeurs, dans toute la force du terme, qui avaient incontestablement le droit de demander à leur créature compte de sa conduite politique. Comment peut-on imaginer, d'ailleurs, un prince allemand électif, commandant à l'Italie sans être élu par l'Italie? Pour moi,, je me figure rien d'aussi monstrueux. Que si la force des circonstances avait naturellement concentré tout ce droit sur la tête du Pape, en sa double qualité de premier prince italien et de chef de l'Église catholique, qu'y avait-il encore de plus convenable que cet état de choses? Le Pape, au reste, dans tout ce qu'on vient de voir, ne troublait point le droit public de l'Empire; il ordonnait aux électeurs de délibérer et d'élire; il leur ordonnait de prendre les mesures convenables pour étouffer tous les différends. C'est tout 1. On entend souvent demander si les Papes avaient droit de déposer lesempereurs; mais de savoir si les empereurs avaient droit de déposer les Pupe» c'est une petite question dont on ne s'inquiète guère.
2. Voltaire, Essai, etc., t. IV, ch. cxcv.
LIVRE II, CHAPITRE XII. 229^ ce qu'il devait faire. On a bientôt prononcé les mots {aire ci délaire les empereurs; mais rien n'est moins exact, car le prince excommunié était bien le maître de se réconcilier. Que s'il s'obstinait, c'était lui qui se délaisait; et si, par hasard, le Pape avait agi injustement, il en résultait seulement que, dans ce cas, il s'était servi injustement d'une autorité juste, malheur auquel toute autorité humaine est nécessairement exposée. Dans le cas où les électeurs ne savaient pas s'accorder, et commettaient l'insigne folie de se donner deux empereurs, c'était se donner la guerre dans l'instant même; et, la guerre étant déclarée, que pouvaient encore faire les Papes? La neutralité était impossible, puisque le sacre était réputé indispensable, et qu'il était demandé ou par les deux concurrents, ou par le nouvel élu. Les Papes devaient donc se déclarer pour le parti où ils croyaient voir la justice. A l'époque dont il s'agit ici, une foule de princes^ et d'évêques (qui étaient aussi des princes), tant d'Allemagne que d'Italie, se déclarèrent contre Henri, pour se délivrer enfin d'un roi né seulement pour le malheur de ses suiets (1).
En l'année 1078, le Pape envoya des légats en Allemagne, pour examiner sur les lieux de quel côté se trouvait le bon droit, et, deux ans après, il en envoya d'autres encore pour mettre fin à la guerre, s'il était possible; mais il n'y eut pas moyen de calmer la tempête, et trois batailles sanglantes marquèrent cette année si malheureuse pour l'Allemagne.
1. Passarono a liberar se stessi da a un principe nato solamente per rendere infdici i suoi sudditi. (Muratori, Ann., t. VI, p. 248.) Toute Tliistoire nousdit ce qu'était Henri, comme prince; son fils et sa femme nous ont appris ce qu'il était dans son intérieur. Qu'on se représente la maliieureuse Praxède arrachée de sa prison par les soins de la sage Mathilde, et conduite par le désespoir i confesser, au milieu d"un concile, d'abominables horreurs. Jamais la Providence ne permet au génie du mal de déchaîner un de ces animaux, féroces sans leur opposer l'invincible génie de quelque grand homme, et ce grand homme fut Grégoire VII. Les écrivains de notre siècle sont d'un autre avis; ils ne cessent de nous parler du fougueux, de l'impitoyable Grégoire Henri, au contraire, jouit de toute leur faveur; c'est toujours le malheureux,. Vinfortuné Heuri! — Ils n'ont d'entrailles que pour le crime.
C'est abuser étrangement des termes que d'appeler 'Cela une guerre entre le sacerdoce et VEmpire. C'était un schisme dans l'Empire, une guerre entre deux princes rivaux, dont l'un était favorisé par l'approbation, €t quelquefois par la concurrence forcée du Souverain Pontife. Une guerre est toujours censée se faire entre deux parties principales, qui poursuivent exclusivement le même objet. Tout ce qui se trouve emporté par le tourbillon ne répond de rien. Qui jamais s'est avisé de reprocher la guerre de la succession à la Hollande ou au Portugal?
On connaît les querelles de Frédéric avec le Pape Adrien IV. Après la mort de cet excellent Pontife (1), arrivée en 1159, l'empereur fît nommer un antipape, et le soutint de toutes ses forces avec une obstination qui déchira misérablement l'Église. Il s'était permis de tenir un concile et de mander le Pape à Pavie, sans compliment, pour en faire ce qu'il aurait jugé à propos; et dans sa lettre il l'appelait simplement Rolland, nom de maison du Pontife. Celui-ci se garda bien de se rendre à une invitation également dangereuse et indécente. Sur ce refus, quelques évoques séduits, payés ou effrayés par l'empereur, osèrent reconnaître Octavien (ou Victor) comme Pape légitime, et déposer Alexandre lïl après l'avoir excommunié. Ce fut alors que le Pape, poussé aux dernières extrémités, excommunia lui-même l'empereur et déclara ses sujets déliés du serment de fidélité (2). Ce schisme dura dixsept ans, jusqu'à l'absolution de Frédéric, qui lui fut 1. Lascio dopo di se grand Iode di pieta, di prudenza e di zelo, moite opère délia sua pia e principessa liberalita. (Muratori, Ann. d'Ital., t. IV, 2. Telle est la vérité. Voulez-vous savoir ensuite ce qu'on a osé écrire en France? Ouvrez les Tablettes chronologiques de l'abbé Lenglet-Dufresnoy, vous y lirez, sur l'année 1159: Le Pape (Adrien IV), n'ayant pu porter les Milanais ■à se révolter contre l'empereur, excommunia ce prince. Et l'empereur fut excommunié l'année suivante 1160, à la messe du jeudi saint, par le successeur d'Adrien IV, ce dernier étant mort le le'' septembre 1139, et l'on a vu pourquoi Frédéric fut excommunié! Mais voilà ce qu'on raconte, et malheureusement Toilà ce qu'on croit.
accordée dans l'entrevue si fameuse de Venise, On sait que le Pape eut à souffrir durant ce long intervalle et de la violence de Frédéric et des manoeuvres de l'antipape. L'empereur poussa l'emportemenl au point de vouloir faire pendre les ambassadeurs du Pape à Crème, où ils se présentèrent à lui. On ne sait même ce qu'il en serait arrivé sans l'intervention des deux princes, Guelfe et Henri de Léon. Pendant ce temps, l'Italie était en feu; les factions la dévoraient. Chaque ville était devenue un foyer d'opposition contre l'ambition insatiable des empereurs. Sans doute <|ue ces grands efforts ne furent pas assez purs pour mériter le succès; mais qui ne s'indignerait contre l'insupportable ignorance qui ose les nommer réroltes? Qui ne déplorerait le sort de Milan? Ce qu'il importe seulement d'observer ici, c'est que les Papes ne furent point la cause de ces guerres désastreuses; iju'ils en furent au contraire presque toujours les victimes, nommément dans cette occasion. Ils n'avaient pas même la puissance de faire la guerre, quand ils -en auraient eu la volonté, puisque, indépendamment de l'immense infériorité de forces, leurs terres étaient presque toujours envahies, et que jamais ils n'étaient tranquillement maîtres chez eux, pas même à Rome, où l'esprit républicain était aussi fort qu'ailleurs, sans ■a^ oir les mêmes excuses. Alexandre III, dont il s'agit ici, ne trouvant nulle part un lieu de sûreté en Italie, fut obligé enfin de se retirer en France, asile ordinaire des Papes persécutés (1). Il avait résisté à l'Empereur et fait justice suivant sa conscience. Il n'avait point 1. Prp.se la risoluziorK^ di passare nul regno di Francia, usato rifugio de Papi perseçjuitati. liMuralori, Ann., t. VI, p. 549, ann. 16fil.'' II est rem ar--quable que, dans l'(^clipse que la gloire française vient de subir, les oppres-■peurs de la nation lui avaient tait jjrecisémenl ciianger de rôle: ils allèrent chercher le l'ontife pour l'exterminer. Il est permis de croire que le supplice auquel la France est coniiamuée eu ce moment est la peine du crime qui fut <:ommis en son nom. J miais elle ne reprendra sa place sans reprendre ses fonctions. (JYcrivais cette noie au mois d'août 18u7.)
allumé la guerre; il ne ra\ait point faite; il ne pouvait la faire; il en était la victime. Voilà donc encore une époque qui se soustrait tout entière à cette lutte sanglante du sacerdoce et de VEmpire (1).
En l'année 1198, nouveau schisme clans l'Empire. Les électeurs s'étant divisés, les uns élurent Philippe de Souabe, et les autres, Othon de Saxe, ce qui amena une guerre de dix ans. Pendant ce temps, Innocent III, qui s'était déclaré pour Othon, profita des circonstances pour se faire restituer la Romagne, le duché de Spolette et le patrimoine de la comtesse Mathilde, que les empereurs avaient injustement inféodés à quelques petits princes. En tout cela, pas l'ombre de spiritualité ni de puissance ecclésiastique. Le Pape agissait en bon prince, suivant les règles de la politique commune. Absolument forcé de se décider, devait-il donc protéger la postérité de Barberousse contre les prétentions non moins légitimes d'un prince appartenant à une maison qui avait bien mérité du Saint-Siège, et beaucoup souffert pour lui? Devait-il se laisser dépouiller tranquillement, de peur de {aire du bruit? En vérité, on condamne ces malheureux Pontifes à une singulière apathie!
En 1210, Othon IV, au mépris de toutes les lois de la prudence et contre la foi de ses propres serments, usurpe les terres du Pape et celles du roi de Sicile, allié et vassel du Saint-Siège. Le Pape Innocent III l'excommunie et le prive de l'empire. On élit Frédéric. Il arrive ce qui arrivait toujours: les princes et les peuples se divisent. Othon continue contre Frédéric, empereur, la guerre commencée contre ce même Fré- 1. Dans l'abrégé chronologique que je citais tout à l'heure, on lit sur l'année 1167: L'Empereur Frédéric défait plus de douze milhi Romains, et s'empare de Rome; le pape Alexandre est obligé de prendre la fuite. Qui ne croirait que le pape faisait la guerre à l'empereur, tandis que les Romains la faisaient malgré le pape, qui ne pouvait l'empêcher? Ancorche si opponess a tal risoluzione il prudentissimo Papa Alessandro III (Muratori, Ann., t. IV, p. 573.) Depuis trois siècles, l'histoire entière semble n'être qu'une graude conjuration contre la vérité.
deric, roi de Sicile. Rien ne change: on se battit; mais tous les torts étaient du côté d'Othon, dont l'injustice et ringralitude ne sauraient être excusées. Il le reconnut lui-même lorsque, sur le point de mourir, en 1218, il demanda et obtint l'absolution avec de grands sentiments de piété et de repentance.
Frédéric II, son successeur, s'était engagé, par serment et sous peine cV excommunication, à porter ses armes dans la Palestine (1); mais, au lieu de remplir ses engagements, il ne pensait qu'à grossir son trésor, aux dépens même de l'Église, pour opprimer la Lombardie. Enfin, il fut excommunié en 1227 et 1228. Frédéric s'était enfin rendu en Terre-Sainte, et pendant ce temps le Pape s'était emparé d'une partie de la Pouille (2); mais bientôt l'empereur reparut et prit tout ce qui lui avait été enlevé. Grégoire IX, qui mettait avec grande raison les croisades au premier rang des affaires politiques el religieuses, et qui était excessivement mécontent de l'empereur, à cause de la trêve qu'il avait faite avec le Soudan, excommunia de nouveau ce prince. Réconcilié en 1230, il n'en continua pas moins la guerre, et la fit avec une cruauté inouïe (2).
Il sévit surtout contre les prêtres et contre les églises d'une manière si horrible, que le Pape l'excommunia de nouveau. Il serait inutile de rappeler l'accusation d'impiété et le fameux livre des Trois Imposteurs; ce sont des choses connues universellement. On a accusé, je le sais, Grégoire IX de s'être laissé emporter par la colère, et d'avoir mis trop de précipitation dans sa conduite envers Frédéric. Aluratori a dit d'une manière, à Rome on a dit d'une autre: i. Al che egli si obligo con solenne ghirumento sotto pena délia scomunica. (Muratori, Ann. d'/tal., t. VII, ann. 1223.)
i. Mais pour en investir Jean de Briennc, beau-père de ce môme Frédéric, ce qui mérite d'être remarqué. En général, l'esprit d'usurpation fut toujours étranger aux Papes; on ne l'a pas même observé.
.3. On le vit, par exemple, au siège de Rome, faire fendre la tète en quatre aux prisonniers de guerre, ou leur brûler le front avec un fer taillé en croix.
^34 DU PAPE.
cette discussion, qui exigerait beaucoup de temps et de peine, est étrangère-à un ouvrage où il ne s'agit pas du tout de savoir si les Papes n'ont jamais eu de torts. Supposons, si l'on veut, que Grégoire IX se soit montré trop inflexible, que dirons-nous d'Innocent IV qui avait élé l'ami de Frédéric avant d'occuper le Saint-Siège, et qui n'oublia rien pour rétablir la paix? ii ne fut pas plus heureux que Grégoire; et il finit par déposer solennellement l'empereur dans le concile général de Lyon, en 1245 (1).
Le nouveau schisme de l'Empire, qui eut lieu en 1257, fut étranger au Pape, et ne produisit aucun événement relatif au Saint-Siège. Il en faut dire autant de la déposition d'Adolphe de Nassau, en 1298, et de sa lutte avec Albert d'Autriche.
En 1314, les électeurs commettent de nouveau l'énorme faute de se diviser; et tout de suite il en résulte une guerre de huit ans entre Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche, guerre de même entièrement étrangère au Saint-Siège.
A cette époque, les Papes avaient disparu de cette malheureuse Italie où les empereurs ne s'étaient pas montrés depuis soixante ans, et que les deux factions ensanglantaient d'une extrémité à l'autre, sans plus guère se soucier des intérêts des Papes, ni de ceux des empereurs (2).
La guerre entre Louis et Frédéric produisit les deux batailles sanglantes d'Eslingen en 1315, et de Muldorff en 1322.
Le Pape Jean XXII avait cassé les vicaires de l'Empire en 1317, et mandé les deux concurrents pour discuter leurs droits. S'ils avaient obéi, on aurait évité au moins la bataille de Muldorff. Au reste, si les préten- 1. Plusieurs écrivains ont remarqué que cette fameuse excommunication lu prononcée en présence, mais non avec V approbation du concile. Celte diffé rence est à peinn sensible dès que le conciln ne protesta pas; et s'il ne protesta pas, c'est qu'il crut qu'il s'agissait d'un point de droit public qui n'exigeait pas même de discussion. C'est ce qu'on n'ol>~erve pas assez.
2. Maimbourg, Uist. de la Dëcad., etc., ann. 130b.
tions du Pape étaient exagérées, celles des empereurs ne l'étaient pas moins. Nous voyons Louis de Bavière traiter le Pape, dans une ordonnance du 23 avril 1328, absolument comme un sujet impérial. // lui ordonna la résidence, lui dé[endit de s'éloigner de Home pour plus de trois mois, et à plus de deux iournccs de chemin sans la permission du clergé et du peuple romain. Que si le Pape résistait à trois sommations, il cessait de Vétre ipso facto.
Louis termina par condamner à mort Jean XXII (1).
Voilà ce que les empereurs voulaient faire des Papes! et voilà ce que seraient aujourd'hui les Souverains Pontifes, si les premiers étaient demeurés maîtres.
On connaît les tentatives de Louis de Bavière, faites à différentes reprises, pour être réconcilié; et il paraît même que le Pape y aurait donné les mains sans l'opposition formelle des rois de France, de Naples, de Bohême et de Pologne (2). Mais l'empereur Louis se conduisit d'une manière si insupportable, qu'il fut nouvellement excommunié en 1346. Son extravagante tyrannie fut portée, en Italie, au point de proposer la vente des États et des villes de ce pays à ceux qui lui en offraient un plus haut prix (3).
L'époque célèbre de 1349 mit fin à toutes les querelles. Charles IV plia en Allemagne et en Italie. Alors on se moqua de lui, parce que les esprits étaient accoutumés aux exagérations. Cependant il régna fort bien en Allemagne, et l'Europe lui dut la bulle d'or qui fixa le droit public de l'Empire. Dès lors rien n'a changé, 1. Maimbourg, Hist. de la Décad., elc, aim. 1328.
2. Il ne faut jamais perdre de vue cette grande et incontestable vérité historique, que tous les souverains regardaient le Pape comme leur supérieur, même temporel., mais surtout comme le suzerain des empereurs électifs. Les Tapes étaient censés, dans l'opinion universelle, donner l'Empire en couronnant l'empereur. Celui-ci recevait d'eux le droit de se nommer un successeur. Les «lecteurs allemands recevaient de lui celui de nommer un roi des Teutons, qui •était ainsi destiné à l'Empire. L'Empereur élu lui prêtait serment, elc. Les l»rétentions des Papes ne sauraient donc paraître étranges qu'à ceux qui refusent absolument de se transporter dans ces temps reculés.
3. Maimbourg, Hist. de la Décad., etc., ann. 1328 et 13i9.
ce qui fait voir qu'il eut parfaitement raison, et que c'était là le point fixé par la Providence.
Le coup d'œil rapide jeté sur cette fameuse querelle apprend ce qu'il faut croire de ces quatre siècles de sang et de lanatisme. Mais pour donner au tableau tout le sombre nécessaire, et surtout pour jeter tout l'odieux sur les Papes, on emploie d'innocents artifices qu'il est utile de rapprocher.
Le commencement de la grande querelle ne peut être fixé plus haut que l'année 1076, et la fin ne peut être portée plus bas que l'époque de la bulle d'or, en 1349. Total, 273. Mais comme les nombres ronds sont plus agréables, il est bon de dire quatre siècles, ou tout au moins près de quatre siècles.
Et comme on se battit en Allemagne et en Italie pendant cette époque, il est entendu qu'on se battit jjcndant toute cette époque.
Et comme on se battit en Allemagne et en Italie, et que ces deux Ëtats sont une partie considérable de l'Europe, il est entendu encore qu'on se battit dans toute VEurope. C'est une petite synecdoque qui ne souffre pas la moindre difficulté.
Et comme la querelle des investitures et les excommunications firent grand bruit pendant ces quatre siècles, et purent donner lieu à quelques mouvements militaireSj il est prouvé de plus que toutes les guerres* d'Europe, durant cette époque, n'eurent pas d'autre cause, et toujours par la faute des Papes.
En sorte que les Papes, pendant près de quatre siècles, ont inondé VEurope de sang et de lanatisme (1).
L'habitude et le préjugé ont tant d'empire sur l'homme, que des écrivains, d'ailleurs très sages, sont assez sujets, en traitant ce point d'histoire, à dire le pour et le contre sans s'en apercevoir.
1. « Pendant quatre ou cinq siècles. » {Lettres sur l'Histoire, Paris, Nyon, 1803, t. II. letl. XXVIII, p. 220, note.) a Pendant près de quatre siècles. » (Ibid., lett. XLl, p. 406.) Je m'en tiens à la moyenne de quatre siècles.
Maimbourg, par exemple, qu'on a trop déprécié, et qui me paraît, en général, assez sage et impartial dans son Histoire de la décadence de V Empire, etc., nous dit, en parlant de Grégoire VII: « S'il avait pu s'aviser « de faire quelque bon concordat avec l'empereur, « semblable à ceux qu'on a faits depuis fort utilement, « il aurait épargné le sang de tant de millions « d'hommes qui périrent dans la querelle des investi- Rien n'égale la folie de ce passage. Certes, il est aisé de dire dans le xvi® siècle comment il aurait fallu faire un concordat dans le xi^ avec des princes sans modération, sans foi et sans humanité.
Et que dire de ces icmt de millions d'hommes sacrifiés à la querelle des investitures, qui ne dura que cinquante ans, et pour laquelle je ne crois pas qu'on ait versé une goutte de sang (2)?
Mais si le préjugé national vient à sommeiller un instant chez le même auteur, la vérité lui échappera, et il nous dira sans détour, dans le même ouvrage: (( Il ne faut pas croire que les deux factions se « fissent la guerre pour la religion...Ce n'étaient que « la haine et l'ambition qui les animaient les unes « contre les autres pour s'entre-détruire (3). » Les lecteurs qui n'ont lu que les livres bleus ne sauraient s'arracher de la tête le préjugé que les guerres de cette époque eurent lieu à cause des excommunications, et que sans les excommunications on ne se serait pas battu. C'est la plus grande de toutes les erreurs. Je l'ai dit plus haut, on se battait avcmt, on se battait après. La paix n'est pas possible partout où la souveraineté n'est pas assurée. Or, elle ne l'était point 1. Maimbourg, ann. 1085.
2. La dispute commença avec Henri sur la simonie, l'empereur voulant mettre les bénéfices ecclésiastiques à l'encan, et faire de l'Eglise un fief relevant de sa couronne, et Giégoire VII voulant le contraire. Quant aux investitures, on voit d'un côté la violence et de l'autre une résistance pastorale plus ou moins malheureuse. Jamnis le sang n'a coulé pour cet objet.
3. Maimbourg, Hist. de laDécad., ann. 1317.
alors. Nulle part elle ne durait assez pour se faire respecter. L'Empire même, étant électif, n'inspirait point cette sorte de respect qui n'appartient qu'à l'hérédité. Les changements, les usurpations, les vœux outrés, les projets vastes, devaient être les idées à la mode, et réellement ces idées régnaient dans tous les esprits. La vile et abominable politique de Machiavel est infectée de cet esprit de brigandage; c'est la politique des coupe-gorges qui, dans le xv® siècle encore, occupait une foule de grandes têtes. Elle n'a guère qu'un problème: Comment un assassin pourra-t-il en prévenir un autre? Il n'y avait pas alors en Allemagne et en Italie un seul souverain qui se crût propriétaire sûr de ses États et qui ne convoitât ceux de son voisin. Pour comble de malheur, la souveraineté morcelée se livrait par lambeaux aux princes en état de l'acheter. Il n'y avait pas un château qui ne recelât un brigand ou le fils d'un brigand. La haine était dans tous les cœurs, et la triste habitude des grands crimes avait fait de l'Italie entière un théâtre d'horreurs. Deux grandes factions que les Papes n'avaient nullement créées divisaient surtout ces belles contrées. « Les « Guelfes, qui ne voulaient pas reconnaître l'Empire, (( se tenaient toujours du côté des Papes contre les « empereurs (1). » Les Papes étaient donc nécessairement Guelfes, et les Guelfes étaient nécessairement ennemis des antipapes, que les empereurs ne cessaient d'opposer aux Papes. Il arrivait donc nécessairement que ce parti était pris pour celui de l'orthodoxie ou du papisme (s'il est permis d'employer dans son acception simple un mot gâté par les sectaires). Muratori même, quoique très impérial, appelle souvent dans ses Annales cVItalie, peut-être sans y faire attention, les Guelfes et les Gibelins, des noms de catholiques et de schismatiques (2); mais, on le répète encore, les 1. Maimbourg, Hist. de la Décad., ann. 1317.
2. La leqge cattolica. — La parte cattolica. — La fasione de' scimatici, etc., etc. (Muralori, Ann. d'Jtal, t. VI, p. 2î7, 269, 317, etc.)
LIVRE II, CHAPITRE XII- 239 Papes n'avaient point fait les Guelfes. Tout homme de bonne foi, versé dans l'histoire de ces temps malheureux, sait que, dans un tel état de choses, le repos était impossible. Il n'y a rien de si injuste et rien à la fois de si déraisonnable que d'attribuer aux Papes des tempêtes politiques absolument inévitables, et dont ils atténuèrent au contraire assez souvent les effets par l'ascendant de leur autorité.
Il serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, d'assigner, dans l'histoire de ces temps malheureux, une seule guerre directement et exclusivement produite par une excommunication. Ce mal venait le plus souvent s'ajouter à un autre, lorsqu'au milieu d'une guerre allumée déjà par la politique, les Papes se croyaient par quelque raison obligés de sévir.
L'époque de Henri IV et celle de Frédéric II sont les deux époques où l'on pourrait dire avec plus de fondement que l'excommunication enfanta la guerre; et cependant encore que de circonstances atténuantes tirées ou de l'inévitable force de circonstances, ou des pkis insupportables provocations, ou de l'indispensable nécessité de défendre l'Ëglise, ou des précautions dont ils s'environnaient pour diminuer le mal (1)! Qu'on retranche d'ailleurs de cette période que nous examinons, les temps où les Papes et les empereurs \écurent en bonne intelligence; ceux où leurs querelles demeurèrent de simples querelles; ceux où l'Empire se trouvait dépourvu de chefs dans ces interrègnes qui ne furent ni courts ni rares pendant cette époque; ceux où les excommunications n'eurent