SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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Alais que l'on ne s'imagine pas que l'Église, ou le Pape, c'est tout un (l), n'ait, dans la guerre déclarée à la servitude, d'autre vue que le perfectionnement politique de riiomme. Pour cette puissance, il y a quelque <;hose de plus haut, c'est le perfectionnement de la morale, dont le raffinement politique n'est qu'une simple dérivation. Partout où règne la servitude, il ne saurait y avoir de véritable morale, à cause de l'empire désordonné de l'homme sur la femme. Maîtresse de ses droits et de ses actions, elle n'est déjà que trop faible contre les séductions qui l'environnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté même ne peut la défendre? L'idée même de la résistance s'évanouira; le vice deviendra un devoir; et l'homme, graduellement avili par la facilité des plaisirs, ne saura plus s'élever au-dessus des mœurs de l'Asie.

M. Buchanan, que je citais tout à l'heure, et de qui j'emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante, a fort bien remarqué que, dans tous les pays où le christianisme ne règne pas, on observe une certaine tendance à la dégradation des lemmes (1).

Rien n'est plus évidemment vrai: il est possible même d'assigner la raison de cette dégradation, qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout où notre sexe peut commander le vice, il ne ■saurait y avoir ni véritable morale, ni véritable dignité de mœurs. La femme, qui peut tout sur le cœur de l'homme, lui rend toute la perversité qu'elle en reçoit, et les nations croupissent dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu'elles sortent par leurs propres forces.

Par une opération toute contraire et tout aussi naturelle, le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme. C'est ce à quoi le christianisme seul travaille sans relâche â\ec un succès infaillible, susceptible seulement de plus et de moins, suivant le genre et la multiplicité des ■obstacles qui peuvent contrarier son action. Mais ce 1. Christian RfS'^arches in Asia, etc., by ihe R. Claudius Buchanan, BD* LIVRE III, CHAPITRE II. 27ti pouvoir immense et sacré du christianisme est nul, dès qu'il n'est pas concentré dans une main unique qui l'exerce et le fait valoir. Il en est du christianisme disséminé sur le globe comme d'une nation qui n'a d'existence, d'action, de pouvoir, de considération et de nom même, qu'en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personnalité morale parmi les peuples.

La femme est plus que l'homme redevable au christianisme. C'est de lui qu'elle tient toute sa dignité. La femme chrétienne est vraiment un être surnaturel, puisqu'elle est soulevée et maintenue par lui jusqu'à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels services immenses elle paye cette espèce d'ennoblissement!

Ainsi le genre humain est naturellement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surnaturellement. Avec la servitude, point de morale proprement dite; sans le christianisme, point de liberté générale; et sans le Pape, point de véritable christianisme, c'est-à-dire point de christianisme opérateur, puissant, convertissant, régénérant, conquérant, perlectilisant. C'était donc au Souverain Pontife qu'il appartenait de proclamer la liberté universelle: il l'a fait, et sa voix a retenti dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de cette religion seule capable d'assouplir les volontés, et qui ne pouvait déployer toute sa puissance que par lui. Aujourd'hui il faudrait être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affaiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l'amour. Les sectes et l'esprit particulier se multiplient d'une manière effrayante. Il faut purifier les volontés ou les enchaîner; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidents qui ont la servitude chez eux la conserveront, ou périront. Les autres seront ramenés à la servitude ou à l'unité...Mais qui me répond que je vivrai demain? Je veux donc écrire aujourd'hui une pensée qui me vient au:mjet de l'esclavage, dussé-je même sortir de mon sujet, ce que je ne crois pas cependant.

Qu'est-ce que l'état religieux dans les contrées catholiques? C'est l'esclavage ennobli. A l'institution antique, utile en elle-même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d'avantages particuliers, et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d'autrui, il l'en affranchit. En le soumettant à une personne de choix, il le déclare libre envers les autres, avec qui il n'aura plus rien à démêler.

Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix, en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, font l'aumône, cultivent la terre, et ne demandent rien à l'autorité.

Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment, où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement, qui ne sait qu'en faire.

Une jeunesse impétueuse, innombrable, libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses, se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe où le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions; ils forcent toutes les portes, et nécessitent la création de nouvelles places; il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés LIVRE III, CHAPITRE III. 2/5 déchaînées dans le monde. A quoi servent les religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc? Est-ce qu'on ne peut servir l'État sans être revêtu d'une charge? et n'est-ce rien encore que le bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices? Si Robespierre, au lieu d'être avocat, eût été capucin, on eût dit aussi de lui en le voyant passer: Bon Dieu! à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux ser\ices que l'état religieux rendait à la société; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu, et qui certes n'était pas le moins important, comme maître et directeur d'une foule de volontés, comme suppléteur inappréciable du gouvernement, dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'État, et d'augmenter le nombre des hommes qui ne leur demandent rien.

Aujourd'hui, grâce au système d'indépendance universelle et à Torgueil immense qui s'est emparé du toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer, gouverner. On se perd dans le tourbillon des affaires; on gémit sous le poids accablant des écritures: la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir.

Institution du sacerJoce. — Célibat des prêtres.

Traditions antiques.

Il n'y a pas de dogme dans l'Église catholique, il n'y a pas même d'usage général appartenant à la brute discipline qui n'ait ses racines dans les dernières pro- 276 DQ PAPE.

fondeurs de la nature humaine, et par conséquent dans quelque opinion universelle plus ou moins altérée çà et là, mais commune cependant, dans son principe, à tous les peuples de tous les temps.

Le développement de cette proposition fournirait le sujet d'un ouvrage intéressant. Je ne m'écarterai pas sensiblement de mon sujet en donnant un seul exemple de cet accord merveilleux; je choisirai la confession, uniquement pour me faire mieux comprendre.

Qu'y a-t-il de plus naturel à l'homme que ce mouvement d'un cœur qui se penche vers un autre pour y verser un secret (1)! Le malheureux déchiré par le remords ou par le chagrin a besoin d'un ami, d'un confident qui l'écoute, le console et quelquefois le dirige. L'estomac qui renferme un poison et qui entre de lui-même en convulsion pour le rejeter est l'image naturelle d'un cœur où le crime a versé ses poisons. Il souffre, il s'agite, il se contracte jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'oreille de l'amitié ou du moins celle de la bienveillance.

Mais lorsque de la confidence nous passons à la confession et que l'aveu est fait à l'autorité, la conscience universelle reconnaît dans cette profession spontanée une force expiatrice et un mérite de grâce: il n'y a qu'un sentiment sur ce point, depuis la mère qui interroge son enfant sur une porcelaine cassée, ou sur une sucrerie mangée contre l'ordre, jusqu'au juge qui interroge du haut de son tribunal le voleur et l'assassin.

Souvent le coupable, pressé par sa conscience, refuse l'impunité que lui promettait le silence. Je ne sais quel instinct mystérieux, plus fort même que celui de la conversation, lui fait chercher la peine qu'il pourrait éviter. Même dans les cas où il ne peut craindre ni les témoins, ni la torture, il s'écrie: Oui, c'est MOI! et l'on pourrait citer des législations miséricor- 1. Expression admirable de Bossuet (Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre). La Harpe l'a justement vantée dans son Lycée.

LIVRE 111, CHAPITRE III. 277 dieuses qui confient, dans ces sortes de cas, à de hauts magistrats, le pouvoir de tempérer les châtiments, même sans recourir au souverain.

(( On ne saurait se dispenser de reconnaître dans le •-( simple aveu de nos fautes, indépendamment de toute « idée surnaturelle, quelque chose qui sert infiniment « à établir dans l'homme la droiture de cœur et la « simplicité de conduite (1). » De plus, comme tout crime est de sa nature une raison pour en commettre une autre, tout aveu spontané est au contraire une raison pour se corriger; il sauve également le coupable du désespoir et de l'endurcissement, le crime ne pouvant séjourner dans l'homme sans le conduire à l'un et à l'autre de ces deux abîmes.

« Savez-vous, disait Sénèque, pourquoi nous ca- « chons nos vices? C'est que nous y sommes plongés; « dès que nous les conlesserons, nous nous guéri- On croit entendre Salomon dire au coupable: « Celui qui cache ses crimes se perdra; mais celui « qui les con{esse et s'en retire obtiendra miséri- Tous les législateurs du monde ont reconnu ces vérités et les ont tournées au profit de l'humanité.

Moïse est à la tête. Il établit dans ses lois une confession expresse et même publique (4).

L'antique législateur des Indes a dit: « Plus « l'homme qui a commis un péché s'en conlesse véri-« tablement et volontairement, et plus il se débarrasse « de ce péché, comme un serpent de sa vieille 1. Berthier, sur les Psaumes, t. I, Ps. XXXI.

2. Qua sua vitia nemo confitelur? quia in illis etiamnumest; vitia sua confiteri sanitatis indicium est. (Sem., Epist. mor., LUI.) — Je ne crois pas que dans nos livres de piété on trouve, pour le choix d'un directeur, de meilleurs conseils que ceux qu'on peut lire dans l'épître précédente de ce même Senèque.

3. Prov., XXVIII, 13.

5. Il ajoute tout de suite: « Mais si le pécheur veut obtenir une pleine ré- Les mêmes idées ayant agi de tous côlés et dans tous les temps, on a trouvé la confession chez tous les peuples qui avaient reçu les mystères éleusiens. On l'a retrouvée au Pérou, chez les Brahmes, chez les Turcs, au Thibet et au Japon (1).

Sur ce point comme sur tous les autres, qu'a fait le christianisme? Il a révélé l'homme à l'homme; il s'est emparé de ses inclinations, de ses croyances éternelles et universelles; il a mis à découvert ces fondements antiques; il les a débarrassés de toute souillure, de tout mélange étranger, il les a honorés de l'empreinte divine; et sur ces bases naturelles il a établi sa théorie surnaturelle de la pénitence et de la confession sacramentelle.

Ce que je dis de la pénitence, je pourrais le dire de tous les autres dogmes du christianisme catholique; mais c'est assez d'un exemple; et j'espère que, par cette espèce d'introduction, le lecteur se laissera conduire naturellement à ce qui va suivre.

C'est une opinion commune aux hommes de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les religions, qu'i7 y a dans la continence quelque chose de céleste qui exalte rhomme et le rend agréable à la Divinité; que, par une conséquence nécessaire, toute lonciion sacerdotale, tout acte religieux, toute cérémonie sainte, s'accorde peu ou ne s'accorde point avec le mariage.

Il n'y a point de législation dans le monde qui, sur ce point, n'ait gêné les prêtres de quelque manière, et qui même, à l'égard des autres hommes, n'ait accompagné les prières, les sacrifices, les cérémonies solennelles, de quelque abstinence de ce genre, et plus ou moins sévère.

Le prêtre hébreu ne pouvait pas épouser une femme répudiée, et le grand prêtre ne pouvait pas même « mission de son péché, qu'il évite surtout la rechute!!! » (Lois de Menu, fils de Brahma, dans les (Euvres du chevalier W. Jones, in-4, t. III, ch. xi, n» 64 et 233.) 1. Carli, Lettere americane, t. I, lett. XIX. —Extrait des voyages d'EfftemolT, dans le Journal du Nord, Saint-Pétersbourg, mù 1807, n» 18, p. 335. — Fe'.ler, Catéch. philosoph., t. III, n» 501, etc.

épouser une veuve (1). Le Talmud ajoute qu'il ne pou-Aait épouser deux femmes, quoique la polygamie fût permise au reste de la nation (2); et tous devaient être purs pour entrer dans le sanctuaire.

Les prêtres égyptiens n'avaient de même qu'une femme (3). L'hiérophante, chez les Grecs, était obligé de garder le célibat et la plus rigoureuse continence (4).

Origène nous apprend de quel moyen se servait l'hiérophante pour se mettre en état de garder son vœu (5): par où l'antiquité confessait expressément et l'importance capitale de la continence dans les fonctions sacerdotales, et l'impuissance de la nature humaine réduite à ses propres forces.

Les prêtres, en Ethiopie comme en Egypte, étaient reclus et gardaient le célibat (6).

Et Virgile fait briller dans les Champs Ëlysées Le prêtre qui toujours garda la chasteté (7).

Les prêtresses de Cérès, à Athènes, où les lois leur accordaient la plus haute importance, étaient choisies par le peuple, nourries aux dépens du public, consacrées pour toute la vie au culte de la déesse, et obligées de vivre dans la plus austère continence (8).

2. Talm., In Massechet Joma.

3. Phil., apud. P. Ciinseum, de Bep. Hebr. Eizevir, in-16, p. 190.

5. Contra Cehum, cap. vi, n" 48. — Vid.. Diod., lib. IV, cap. lxxix; Plia., Hist. nat., lib. XXXV, cap. xiii.

7. Quique sacerdotes casti dum vita mnnebat. (Virg., JEn., 661.) (leyne. qui sentait dans ce vers la condamnation formelle d'un dogme de CœUingue, l'accompagna d'une note charmante. « Cela s'entend, dit-il, des prêtres qui se « sont acquités de leurs fonctions caste, pure ac pie fc cst-à-dire scrupulense-• ment) pendant leur vie. Entendu de cette manière, Virgile n'est -point ri}prë-« hensible. Ita mhil est quod beprehendas. » (Lond., 1793, iu-8, t. II, p. 741.) Si doue on vient de dire qu'un tel, cordonnier, par exemple, est chaste, cp]a sisnifie, selon Hcyne, qu';7 fait bien les souliers. Ce qui soit dit sans manquer de respect à la m(^moire de cet homme illustre.

Voilà ce qu'on pensait dans tout le monde connu. Les siècles s'écoulent, et nous retrouvons les mêmes idées au Pérou (1).

Quels prix, quels honneurs tous les peuples de l'univers n'ont-ils pas accordés à la virginité? Quoique le mariage soit l'état naturel de l'homme en général, et même un étal saint, suivant une opinion tout aussi générale, cependant on voit constamment percer de tous côtés un certain respect pour la vierge: on la regarde comme un être supérieur; et lorsqu'elle perd cette qualité, même légitimement, on dirait qu'elle se dégrade. Les femmes fiancées en Grèce devaient un sacrifice à Diane pour l'expiation de cette espèce de profanation (2). La loi avait établi à Athènes des mystères particuliers relatifs à cette cérémonie religieuse (3). Les femmes y tenaient fortement, et craignaient la colère de la déesse si elles avaient négligé de s'y conformer (4).

Les vierges consacrées à Dieu se trouvent partout et à toutes les époques du genre humain. Qu'y a-t-il au monde de plus célèbre que les vestales? Avec le culte de Vesta brilla V empire romain; avec lui il tomba (5).

Dans le temple de Minerve, à Athènes, le feu sacré était conservé, comme à Rome, par des vierges.

On a retrouvé ces mêmes vestales chez d'autres nations, nommément dans les Indes (6) et au Pérou, enfin, où il est remarquable que la violation de son 1. I sacerdoti nell settimana del loro serviziosi astenevano dalle mogli. {Carli, Leit. amer., t. 1, lett. XIX.)

2. Enl àoo(Tim(76t TT,; iraçGIviai;. (Voy. le scoliaste de Théocrile, sur le soixante-•sixième vers de la onzième idylle.)

3. Ta Se ixufftiipiK TaCia A9iriv<îffiv lîoXiTeûovtai. {Ibid.)

4. Tout homme qui connaît les mœurs antiques ne se demandera pas sans étonnement ce que c'était donc que ce sentiment qui avait établi de tels mys-.tères, et qui avait eu la force d'en persuader l'importance. 11 faut bien qu'elle ait une racine; mais où est-elle humainement?

5. Ces paroles remarquables terminent le Mémoire sur les vestales qu'on lit dans les Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. X, in-12, par l'abbé Naudal.

11. Voij. l'Hérodote de Larcher, t. VI, p. 133; Carli, Lett, nmeric, t. I, lelf. V et XXVI, p. 458; Procop., lib. II, Ùe Bello Vers.

vœu était punie du même supplice qu'à Rome (1). La virginité y était considérée comme un caractère sacré également agréable à l'empereur et à la Divinité (2).

Dans l'Inde, la loi de Menou déclare que toutes les cérémonies prescrites pour les mariages ne concernent que la vierge, celle qui ne l'est pas étant exclue de toute cérémonie légale (3).

Le voluptueux législateur de l'Asie a cependant dit: « Les disciples de Jésus gardèrent la virginité sans <( qu'elle leur eût été commandée, à cause du désir « qu'ils avaient de plaire à Dieu (4). La fille de Josa-« phat conserva sa virginité: Dieu inspira son esprit « en elle: elle crut aux paroles de son Seigneur et aux <( Écritures. Elle était au nombre de celles qui « obéissent (5). » D'où vient donc ce sentiment universel? Où Numa avait-il pris que, pour rendre ses vestales saintes et vénérables, il fallait leur prescrire la virginité (6)?

Pourquoi Tacite, devançant le style de nos théologiens, nous parle-t-il de cette \énérable Occia qui avait présidé le collège des vestales pendant cinquante-sept ans, avec une éminente sainteté (7)?

Et d'où venait cette persuasion générale chez les Romains, que « si une vestale usait de la permission « que lui donnait la loi de se marier après trente ans « d'exercice, ces sortes de mcœiages n étaient iamais Si de Rome la pensée se transporte à la Chine, elle 1. Carli, Lett. Amer., t. I, lett. VIII. — Le traducteur de Carli assure que la punition des vestales à Rome n'était que fictive, et que pas une ne demeurait dans le caveau. (T. I, lett. IX., p. 114, note.J Mais il ne cite aucune autorité.

2. Carli. Ibid., t. 1, lett. IX.

3. Lois de Menou, ch. VIII, n» 226 -, Œuvres du chev. Jones, t. III.

4. Alcoran, ch. LVII, v. 27.

6. Virginitate aliisque cseremoniis venerabiles ac sanctas fecit. ("TiL-Liv., 7. Occia, qux septem et quinquaginta per annos summa sanctimonia vestalibus sncris prae^edsrnt. (Tac, Ann., 11, 86.)

8. Etsi antiquitus oh^ervatum infamtas fere et pnrumlxtahilp.s eas nuptias fuisse. (Just.-Lips., Syntagma de V''st., cap. vi.) Il est bon d'observer que Juste-Lipse raconte ici sans douter.

y trouve des religieuses assujetties de même à la virginité. Leurs maisons sont ornées d'inscriptions qu'elles tiennent de l'empereur lui-même, lequel n'accorde cette prérogative qu'à celles qui sont restées vierges depuis quarante ans (1), Il y a des religieux et des religieuses à la Chine, et il y en a chez les Mexicains (2). Quel accord entre des nations si différentes de mœurs, de caractère, de langue, de rehgion et de climat!

Après la virginité, c'est la viduité qui a joui partout du respect des hommes, et ce qu'il y a de bien remarquable, c'est que, dans les nombreux éloges accordés à cet état par toutes sortes d'écrivains, on ne trouve pas qu'il soit jamais question de l'intérêt des enfants, qui est néanmoins évident.

On connaît l'opinion générale des Hébreux sur l'importance du mariage, et sur l'ignominie attachée à la stérilité; on sait que, dans leurs idées, la première bénédiction était celle de la perpétuité des familles. Pourquoi donc, par exemple, ces grands éloges accordés à Judith, pour avoir joint la chasteté à la force, et passé cent cinq ans dans la maison de Manassé, son époux, sans lui avoir donné de successeur? Tout le peuple qu'elle a sauvé lui chante en chœur: « Vous êtes la joie et l'honneur de noire « nation; car vous avez agi avec un courage mâle, et « votre cœur s'est affermi, parce que vous avez aimé (( la chasteté, et qu'après avoir perdu votre mari, vous « n'avez point voulu en épouser un autre (3). » Quoi donc! la femme qui se remarie pèche-t-ellc contre la chasteté? Non, sans doute; mais si elle préfère la viduité, elle en sera louée à tous les moments de la durée et sur tous les points du globe, en dépit de tous les préjugés contraires.

2. Id. ibid., p. 367, 368. — M. de Humboldt, Vue des Cordillères, etc. in-8, LIVRE ITI, CHAPITRE III. 283 La loi dans l'Inde exclut de la succession de ses collatéraux le fils issu du mariage d'une veuve. Chez les Hottentots, la femme qui se remarie est obligée de se couper un doigt.

Chez les Romains, même honneur à la viduité,même défaveur sur les secondes noces, après même que les anciennes mœurs avaient presque entièrement disparu. Nous voyons la veuve d'un empereur, recherchée par un autre, déclarer qu'il serait sans exemple et sans excuse quune lemme de son nom et de son rang essayât d'un second mariage (1).

La Chine pense comme Rome. On y vénère l'honorable viduité, au point qu'on y rencontre une foule d'arcs de triomphe élevés pour conserver la mémoire des femmes qui étaient restées veuves (2).

L'estimable voyageur qui nous instruit de cet usage se répand ensuite en réflexions philosophiques sur ce qui lui paraît une grande contradiction de l'esprit humain: « Comment se fait-il (ce sont ses paroles) que « les Chinois, qui regardent comme un malheur de (( mourir sans postérité, honorent en même temps « le célibat des femmes? Comment concilier des (( idées aussi incompatibles? Mais tels sont les « hommes, etc. » Hélas î il nous récite les litanies du xviii® siècle; difficilement on échappe à cette sorte de séduction. Il n'est pas du tout question ici des contradictions humaines, car il n'y en a point du tout. Les nations qui favorisent la population et qui honorent la continence sont parfaitement d'accord avec elles-mêmes et avec le bon sens.

Mais en faisant abstraction du problème de la popul. Il s'agit ici de Valf'rie, veuve de Maximien, que Maxim voulait épou-er. Elle répondit: Nefas esse illius nominis ac loci femintnn sine more, sine e.TPmpIo, maiitum nlterum fxperiri. (Lnct., De Morte perspc, cap. xxxix.) Il serait fort inutile de lire: C'était un firétexte, puisque le prétexte même eût «^■té pris dans les mœurs et dans l'opiniou. Or il s'agit précisément des mœurs ft îlel'opinion.

lation, qui a cessé d'être un problème, je reviens au dogme éternel du genre humain, que rien n'est plus agréable à la Divinité que la continence; et que non seulement toute lonction sacerdotale comme nous avons vu, mais tout sacrilice, toute prière, tout acte religieux exigeait des préparations plus ou moins conformes à cette vertu. Telle était l'opinion universelle de l'ancien monde. Les navigateurs du xv® siècle ayant doublé l'univers, s'il est permis de s'exprimer ainsi, nous trouvâmes les mêmes opinions sur le nouvel hémisphère. Une idée commune à des nations si différentes, et qui n'ont jamais eu aucun point de contact, n'est-elle pas naturelle? n'appartient-elle pas nécessairement à l'essence spirituellequi nous constitue ce que nous sommes? Où donc tous les hommes l'auraient-ils prise, si elle n'était pas Et cette théorie paraîtra d'autant plus divine dans son principe, qu'elle contraste d'une manière plus frappante avec la morale pratique de l'antiquité corrompue jusqu'à l'excès, et qui entraînait l'homme dans tous les genres de désordres, sans avoir jamais pu effacer de son esprit des lois écrites en lettres divines (2).

Un savant géographe anglais a dit, au sujet des mœurs orientales: On (ait peu de cas de la chasteté dans les pays des Orientaux (3). Or ces mœurs orientales sont précisément les mœurs antiques, et seront éternellement les mœurs de tout pays non chrétien. Ceux qui les ont étudiées dans les auteurs classiques, et dans certains monuments de l'art qui nous restent, trouveront qu'il n'y a pas d'exagération dans cette assertion de Feller, qu'im demi-siècle de paganisme présente infiniment plus d'excès énormes quon nen 1. Ou révélée. Note de Pédileur.

2. rpa,a(A.a<Ti Geoj. (Orig., adv. Cels., lib. I, c. v.)

3. Pinkerson, t. V de la trad. fr., p. 5. L'auteur trace dans ce texte lagrande ligne de démarcation entre l'Aicoran et l'Evangile.

trouverait dans toutes les monarchies chrétiennes que le christianisme règne sur la terre (1).

Et cependant, au milieu de cette profonde et universelle corruption, on voit surnager une vérité non moins universelle et tout à fait inexplicable avec un tel système de mœurs.

A Rome, et sous les empereurs, de grands personnages, PoUion et Agrippa, se disputent l'honneur de fournir une vestale à l'État. La lille de Pollion est prélérée, uniquement parce que sa mère n'avait jamais appartenu quau même époux, au lieu qu'Agrippa avait ALTÉRÉ sa maison par un divorce (2).

A-t~on jamais entendu rien d'aussi extraordinaire? Où donc et comment les Romains de ce siècle avaientils rencontré l'idée de l'intégrité du mariage, et celle de l'alliance naturelle de la chasteté et de l'autel? Où avaient-ils pris qu'une vierge, fille d'un homme divorcé, quoique née en légitime mariage et personnellement irréprochable, était cependant altérée pour l'autel? Il faut que ces idées tiennent à un principe naturel à l'homme, aussi ancien que l'homme, et pour ainsi dire partie de l'homme.

§ II Dignité du sacerdoce.

Ainsi donc, l'univers entier n'a cessé de rendre témoignage à ces grandes vérités: 1° mérite éminent de la chasteté; 2° alliance naturelle de la continence avec toutes les lonctions religieuses, mais surtout avec les {onctions sacerdotales.

Le christianisme, en imposant aux prêtres la loi du célibat, n'a donc fait que s'emparer d'une idée naturelle: il l'a déoaaéc de toute erreur, il lui a donné une 1. Catéch. philos., t. III, ch. vi, § 1.

2. Prœlata est Pollionis filin, non ob aubd quam quod mater ejus in eodeni conjugio mamhat. Nam Agrippa dissidio domum imuindeiiat. (Tacit., Ann., sanction divine, et l'a convertie en loi de haute discipline. Mais contre cette loi divine la nature humaine était trop forte, et ne pouvait être vaincue que par la toute-puissance inflexible des Souverains Pontifes. Dans les siècles barbares surtout, il ne fallait pas moins que la main de saint Grégoire VII pour sauver le sacerdoce. Sans cet homme extraordinaire, tout était perdu humainement. On se plaint de l'immense pouvoir qu'il exerça de son temps; autant vaudrait-il se plaindre à Dieu, qui lui donna la force sans laquelle il ne pouvait agir. Le puissant Démiurge obtint tout ce qu'il était possible d'une matière rebelle, et ses successeurs ont tenu la main au grand oeuvre avec une telle persévérance, qu'ils ont enfin assis le sacerdoce sur des bases inébranlables.

Je suis fort éloigné de rien exagérer et de vouloir présenter la loi du célibat comme un dogme proprement dit; mais je dis qu'elle appartient à la plus discipline, qu'elle est d'une importance sans égale, et que nous ne saurions trop remercier le Souverain Pontife à qui nous en de\^ons le maintien.

Le prêtre qui appartient à une femme et à des enfants n'appartient plus à son troupeau, ou ne lui appartient pas assez. Il manque constamment d'un pouvoir essentiel, celui de faire l'aumône, quelquefois même sans trop penser à ses propres forces. En songeant à ses enfants, le prêtre marié n'ose pas se livrer aux mouvements de son cœur; sa bourse se resserre devant l'indigence, qui n'attend jamais de lui que de froides exhortations. De plus, la dignité de prêtre serait mortellement blessée par certains ridicules. La femme d'un magistrat supérieur qui oublierait ses devoirs d'une manière visible ferait plus de tort à son mari que celle de tout autre homme. Pourquoi? parce que les hautes magistratures possèdent une sorte de dignité sainte et vénérable qui les a fait ressembler à un sacerdoce. Qu'en sera-t-il donc du sacerdoce réel?

Non seulement les vices de la femme réfléchissent une grande défaveur sur le caractère du prêtre marié, mais celui-ci à son tour n'échappe point au danger commun à tous les hommes qui se trou\ent dans le mariage, celui de vivre criminellement. La foule des raisonneurs qui ont traité cette grande question du célibat ecclésiastique part toujours de ce grand sophisme, que le mariage est un état de purclé, tandis qu'il n'est pur que pour les purs. Combien y a-t-il de mariages irréprochables devant Dieu? Infiniment peu. L'homme irréprochable aux yeux du monde peut être infâme à l'autel. Si la faiblesse ou la perversité humaine établit une tolérance de convention à l'égard de certains abus, cette tolérance, qui est elle-même un abus, n'est jamais faite pour le prêtre, parce que la conscience universelle ne cesse de la comparer au type sacerdotal qu'elle contemple en elle-même; de sorte qu'elle ne pardonne rien à la copie, pour peu qu'elle s'éloigne du modèle.

Il y a dans le christianisme des choses si hautes, si sublimes, il y a entre le prêtre et ses ouailles des relations si saintes, si délicates, qu'elles ne peuvent appartenir C{u'à des hommes absolument supérieurs aux autres. La confession seule exige le célibat. Jamais les femmes, qu'il faut particulièrement considérer sur ce point, n'accorderont une confiance entière au prêtre marié; mais il n'est pas aisé d'écrire sur ce sujet.

Les Églises si malheureusement séparées du centre n'ont pas manqué de conscience, mais de force, en permettant le mariage des prêtres. Elles s'accusent elles-mêmes, en exceptant les évêques, et en refusant de consacrer les prêtres avant qu'ils soient mariés.

Elles conviennent ainsi de la règle, que nul prêtre ne peut se marier; mais elles admettent que, par tolérance et faute de sujets, un laïque marié ne peut être ordonné. Par un sophisme qui ne choque plus l'habitude, au lieu d'ordonner un candidat, quoique marié, elles le marient pour Vordonner, de manière qu'en violant la règle antique, elles la confessent expressément.

Pour connaître les suites de cette fatale discipline, il faut avoir été appelé à les examiner de près. L'abjection du sacerdoce, dans les contrées qu'elle régit, ne peut être comprise par celui qui n'en a pas été témoin. De Tott, dans ses Mémoires, n'a rien dit de trop sur ce point. Qui pourrait croire que dans un pays où l'on vous soutient gravement l'excellence du mariage des prêtres, l'épithète de {ils de prêtre est une injure formelle? Des détails sur cet article piqueraient la curiosité, et seraient même utiles sous un certain rapport; mais il en coûte d'amuser la malice et d'affliger un ordre malheureux, qui renferme, quoique tout soit contre lui, des hommes très estimables, autant qu'il est possible d'en juger à la distance où l'inexorable opinion les tient de toute société distinguée.

Cherchant toujours, autant que je le puis, mes armes dans les camps ennemis, je ne passerai point sous silence le témoignage frappant du même prélat russe ({ue j'ai cité plus haut. On verra ce qu'il pensait de la discipline de son Eglise sur le point du célibat. Son livre, déjà recommandé par le nom de son auteur, étant sorti des presses mêmes du saint synode, ce témoignage a tout le poids qu'il est possible d'en attendre.

Après avoir repoussé, dans le premier chapitre de ses Prolégomènes, une attaque indécente de Mosheim contre le célibat ecclésiastique, l'archevêque de Twer continue en ces termes: « Je crois donc que le mariage n'a jamais été per-(( mis aux docteurs de l'Église (les prêtres), excepté « dans les cas de nécessité et de grande nécessité; « lorsque, par exemple, les sujets qui se présentent (( pour remplir ces fonctions, n'ayant pas la force de « s'interdire le mariage qu'ils désirent, on nen trouve (( point de meilleurs et de plus dignes qu'eux; en sorte « que l'Eglise, après que ces incontinents ont pris des « femmes, les admet dans l'ordre sacré par accident (.( plutôt que par choix (1)? » Qui ne serait frappé de la décision d'un homme si bien placé pour voir les choses de près, et si ennemi d'ailleurs du système catholique?