SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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(( dents protestants; son objet est de servir VEglise (( universelle (1). — Je voudrais que le missionnaire (( fût bien persuadé que le succès de son ministère ne (( repose nullement sur les points de séparation, mais (( sur ceux qui réunissent l'assentiment de tous les « hommes religieux (2). » Nous voici ramenés à l'éternelle et vaine distinction des dogmes capitaux et non capitaux. Mille fois elle a été réfutée; il serait inutile d'y revenir. Tous les dogmes ont été niés par quelque dissident. De quel droit l'un se préfèrerait-il à l'autre? Celui qui en nie un seul perd le droit d'en enseigner un seul. Comment, d'ailleurs, pourrait-on croire que la puissance évangélique n'est pas divine, et que par conséquent elle peut se trouver hors de l'Église? La divinité de cette puissance est aussi visible que le soleil. « Il semble, dit « Bossuet, que les Apôtres et leurs premiers disciples « avaient travaillé sous terre pour établir tant d'Égli-(( ses en si peu de temps, sans que l'on sache com- L'impératrice Catherine II, dans une lettre extrêmement curieuse que j'ai lue à Saint-Pétersbourg (4), dit qu'elle avait souvent observé avec admiration l'influence des missions sur la civilisation et l'organisation politique des peuples: « A mesure, dit-elle, que la « religion s'avance, on voit les villages paraître (( comme par enchantement, etc. » C'était l'Église antique qui opérait ces miracles, parce qu'alors elle était légitime: il ne tenait qu'à la souveraineté de comparer cette force et cette fécondité à la nullité absolue de cette même Église détachée de la grande racine.

1. 11 répète ici en anglais ce qu'il vient de dire en grec. Catholique, universel qu'importe! on voit qu'il a besoin de Vunité, qui ne peut se trouver hors de Ywiiversalité.

2. Voyez Letters of Missions addressed to the protestant ministers of the British churches, by Melvil Home, late chaplainof Sierra- Leone in Africa. Bristol 1794.

3. Hist. des Variât., liv. VII, no XVI.

4. Elle était adressée à un Français, M. de Meilhan, qui appartenait, si je ne me trompe, à l'ancien parlement de Paris.

LIVRE III, CHAPITRE I. 257 Le docte chevalier Jones a remarqué l'impuissance de la parole évangélique dans l'Inde (c'est-à-dire dans l'Inde anglaise). Il désespère absolument de vaincre les préjugés nationaux. Ce qu'il sait imaginer de mieux, c'est de traduire en persan et en sanscrit les textes les plus décisifs des Prophètes, et d'en essayer l'effet sur les indigènes (1). C'est toujours l'erreur protestante qui s'obstine à commencer par la science, tandis qu'il faut commencer par la prédication impérative, accompagnée de la musique, de la peinture, des rites solennels et de toutes les démonstrations de la foi sans dicussion; mais faites comprendre cela à l'orgueil!

M. Claudius Buchanan, docteur en théologie anglicane, a publié, il y a peu d'années, sur l'état du christianisme dans l'Inde, un ouvrage où le plus étonnant fanatisme se montre joint à un nombre d'observations intéressantes (2). La nullité du prosélytisme protestant s'y trouve confessée à chaque page, ainsi que l'indifférence absolue du gouvernement anglais pour l'établissement religieux dans ce grand pays: « Vingt régiments anglais, dit-il, n'ont pas en Asie « un seul aumônier. Les soldats vivent et meurent (( sans aucun acte de religion (3). Les gouverneurs de « Bengale et de Madras n'accordent aucune protection « aux chrétiens du pays, ils accordent les emplois pré-« férablement aux Indous et aux Mahométans (4).

1. « S'il y a un moyen humain d'opérer la conversion de ces hommes (les « Indiens), ce serait peut-être de transcrire en sanscrit ou en persan des mor-« ceaux choisis des anciens proplièles, de les accompagner d'une préface rai-« sonnée où l'on montrerait l'accomplissement parfait de ces prédictions, et de « répandre l'ouvrage parmi les natifs qui ont reçu une éducation distinguée. Si « ce moyen et le temps ne produisaient aucun efl'et salutaire, il ne nsterait « qu'à déplorer la force des préjugés et la faiblesse de la raison toute seule « [unassist".d reasoa). » W. Jone's Works, on the Gods of Greece Italy, and Jndia, t. I, in-4°, p. 279, 280. Il n'y a rien de si vrai ni de plus remarquable que ce que dit ici sir William sur la raison non assistée; mais, pour lui comme pour tant d'autres, c'était une vérité stérile.

2. Voy. Christian Hesfarclies in Asia, by the R. Claudius Buchanan D. D.

« A Saffera, tout le pays est au pouvoir (spirituel) des (( catholiques, qui en ont pris une possession tran-« quille, vu l'indifférence des Anglais; et le gouverne-« ment d'Angleterre, préférant iustement (1) la su-« perstition catholique au culte de Bouddha, soutient à « Ceylan la religion catholique (2). Un prêtre catho-(( lique lui disait: Comment voulez-vous que votre (( nation s'occupe de la conversion au christianisme de « ses suiets païens, tandis quelle reluse l'instruction (( chrétienne à ses propres suiets chrétiens (3)? Aussi « M. Buchanan ne fut point surpris d'apprendre que <( chaque année un grand nombre de protestcmts « retournaient à Vidolàtrie (4). Jamais peut-être la « religion du Christ ne s'est vue, à aucune époque du (( christianisme, humiliée au point où elle l'a été dans « l'île de Ceylan, par la négligence officielle que nous « avons fait éprouver à l'Église protestante (5). L'in-« différence anglaise est telle, que, s'il plaisait à Dieu (( d'ôter les Indes aux Anglais, il resterait à peine sur (( cette terre quelques preuves qu'elle a été gouvernée (( par une nation qui eût reçu la lumière évangéli-« que (6). Dans toutes les stations militaires, on re-« marque une extinction presque totale du christia-(( nisme. Des corps nombreux d'homme vieillissent « loin de leur patrie, dans le plaisir et l'indépendance, « sans voir le moindre signe de la religion de leur « pays. Il y a tel Anglais qui pendant vingt ans n'a pas « vu un service divin (7). C'est une chose bien étrange 1. Il est bien bon, comme on voit! il convient que le catholicisme vaut mieux que la religion de Bouddha.

.3. Le goiivern'^ment n'a point de zèle, parce qu'il n'a point de foi. C'est sa conscience qui lui ôte les forces, el c'est ce que l'aveugle ministre ne voit pas ou ne veut pas voir.

5. C'est encore ici une dclicalesse du gouvernement anglais, qui possè le assez de sag-'sse pour ne point essayer de phinter la }'eUginn du Christ dans un pavs ou règne celle de Jésus-Ckrist; mais qu'est-ce qu'un ecclésiastique officiel peut comprendre à tout cela?

LIVKE III, CHAPITRE I. 259 « qu'en échange du poivre que nous donne le malheu-« reux Indien, l'Angleterre lui refuse jusqu'au Nou-« veau Testament (1). Lorsque l'auteur réfléchit au (( pouvoir immense de l'Église romaine dans l'Inde, et « à l'incapacité du clergé anglican pour contredire (( cette influence, il est d'avis que l'Église protestante « ne ferait pas mal de chercher une alliée dans la « syriaque, habitante des mêmes contrées, et qui a « tout ce qu'il faut pour s'allier à une Église purr, « puisquelle prolesse la doctrine de la Bible et qu'elle « rejette la suprématie du Pape (2). » On vient d'entendre de la bouche la moins suspecte les aveux les plus exprès sur la nullité des Églises séparées; non seulement l'esprit qui les divise les annule toutes l'une après l'autre, mais il nous arrête nous-mêmes et retarde nos succès. Voltaire a fait sur ce point une remarque importante: « Le plus grand (( obstacle, dit-il, à nos succès religieux dans l'Inde, « c'est la différence des opinions qui divisent nos mis-« sionnaires. Le catholique y combat l'anglican qui « combat le luthérien combattu par le calviniste. Ainsi (( tous contre tous, voulant annoncer chacun la vérité, « et accusant les autres de mensonge, ils étonnent un « peuple simple et paisible qui voit accourir chez lui, « des extrémités occidentales de la terre, des hommes (( ardents pour se déchirer mutuellement sur les rives Le mal n'est pas, à beaucoup près, aussi grand qu:-le dit Voltaire, qui prend son désir pour la réalité, puisque notre supériorité sur les sectes est manifeste, et solennellement avouée, comme on vient de le \oir. par nos ennemis même les plus acharnés. Cependaiil i. Page? 285-287. Ne dirait-on pas que l'Eglise catholique professe les dt i'-trines de l'Alcoranl Que le clergé anglais ne s'y trompe pas, il s'en faut di'. beaucoup que ces honteuses extravagances trouvent auprès des gens sensés dy son pays la môme indulgence, la môme compassion qu'elles rencontrent aupr-K de nous.

3. Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. I, ch. iv.

la division des chrétiens est un grand mal, et qui retarde au moins le grand œuvre, s'il ne l'arrête pas entièrement. Malheur donc aux sectes qui ont déchiré la robe sans couture! Sans elles l'univers serait chrétien.

Une autre raison qui annule ce faux ministère évangélique, c'est la conduite morale de ses organes. Ils ne s'élèvent jamais au-dessus de la probité, (aible et misérable instrument pour tout effort qui exige la sainteté. Le missionnaire qui ne s'est pas refusé par un vœu sacré au plus vif des penchants, demeurera toujours au-dessous de ses fonctions, et finira par être ridicule ou coupable. On sait le résultat des missions anglaises à Tahiti; chaque apôtre, devenu un libertin, n'a pas fait difficulté de l'avouer, et le scandale a retenti dans toute l'Europe (1).

Au milieu des nations barbares, loin de tout supérieur et de tout appui qu'il pourrait trouver dans l'opinion publique, seul avec son cœur et ses passions, que fera le missionnaire humain 7 Ce que firent ses collègues à Tahiti. Le meilleur de cette classe est fait, après avoir reçu sa mission de l'autorité civile, pour aller habiter une maison commode avec sa femme et ses enfants, et pour prêcher philosophiquement à des sujets, sous le canon de son souverain. Quant aux véritables travaux apostoliques, jamais ils n'oseront y toucher du bout du doigt.

Il faut distinguer d'ailleurs entre les infidèles civilisés et les infidèles barbares. On peut dire à ceux-ci tout ce qu'on veut; mais par bonheur l'erreur n'ose pas leur parler. Quant aux autres, il en est tout autrement, et déjà ils en savent assez pour nous discerner. Lorsque lord Macarteney dut partir pour sa célèbre t. J'entends dire que depuis quelque temps les choses ont changé en mieux à Taïti. Sans discuter les faits, qui ne présentent peut-être que de vaines apparences, je n'ai qu'un mot à dire: Que nous importent ces conquêtes équivoques du protestantisme dans queque île imperceptible de la mer du. Sud, tandis qu'il détruit le christianisme en Europe.

LIVRE III, CHAPITRE I. 261 ambassade, S. AI. B. fît demander au Pape quelques élèves de la Propagande pour la langue chinoise; ce que le Saint-Père s'empressa d'accorder. Le cardinal Borgia, alors à la tête de la Propagande, pria à son tour lord Macarteney de vouloir bien profiter de la circonstance pour recommander à Pékin les missions catholiques. L'ambassadeur le promit volontiers et s'acquitta de sa commission en homme de sa sorte; mais quel fut son étonnement d'entendre le collao ou premier ministre lui répondre que Vempereur s étonnait lort de voir les Anglais protéger au fond de VAsie une religion que leurs pères avaient abandonnée en Europe! Cette anecdote, que j'ai apprise à la source, prouve que ces hommes sont instruits, plus que nous ne le croyons, des choses mêmes auxquelles ils pourraient nous paraître totalement étrangers. Qu'un prédicateur anglais s'en aille donc à la Chine débiter à ses auditeurs que le christianisme est la plus belle chose du monde, mais que cette religion divine fut malheureusement corrompue dans sa première ieunesse par deux grandes apostasies, celle de Mahomet en Orient, et celle du Pape en Occident; que Vune et Vautre ayant commencé ensemble et devant durer douze cent soixante ans (1), Vune et Vautre doivent tomber ensemble et touchent à leur lin; que le mahométisme et le catholicisme sont deux corruptions parallèles et parfaitement du même genre, et qu'il ny a pas dans Vunivers un homme portant le nom de chrétien qui puisse douter de la vérité de cette prophétie (2). Assurément, 1. En effet, les nations devant fouler aux pieds la ville sainte pendant 42 mois (Apoc, XI, 2), il est clair que par les nations il faut entendre les JMahométans. De plus, 42 mois font 1260 jours, de 30 jours chacun, ceci est évident. Mais chaque jour signifie un au, donc 1260 jours valent 1260 ans; or, si l'on ajoute ces 1260 ans à 622, date de l'hc'-gire, on a 1832 ans; donc le mahonit'tisme ne peut durer au delà de l'an 1882. Or, la corruption papale doit finir aver la corruption mahométane; donc, etc. C'est le raisonnement de M. Bu--chanan que j'ai cité plus haut. (Pages 199 à 201.)

2. Unand on pense que ces inconcevables folies souillent encore au dix-neuvième siècle les ouvrages d'une foule de tlioologiens anglais, tfls que les docteurs Daubeiipy, Faber, Cuniagham, Bachanan, Hartley, Fère, etc., on ne ■contemple point sans une religieuse terreur l'abîme d'égarement où le plus juste le mandarin qui entendra ces belles assertions prendra le prédicateur pour un fou et se moquera de lui. Dans tous les pays infidèles, mais civilisés, s'il existe des hommes capables de se rendre aux vérités du christianisme, ils ne nous auront pas entendus longtemps avant de nous accorder l'avantage sur les sectaires. Voltaire avait ses raisons pour nous regarder comme une secte qui dispute avec les autres; mais le bon sens non prévenu s'apercevra d'abord que d'un côté est l'Église une et invariable, et de l'autre l'hérésie aux mille tètes. Longtemps avant de savoir son nom, ils la connaissent elle-même et s'en défient.

Notre immense supériorité est si connue qu'elle a pu alarmer la Compagnie des Indes. Quelques prêtres français, portés dans ces contrées par le tourbillon révolutionnaire, ont pu lui faire peur. Elle a craint qu'en faisant des chrétiens ils ne fissent des Français. (Je ne serai contredit par aucun Anglais instruit.) La Compagnie des Indes dit sans doute comme nous: Que votre royaume arrive, mais c'est toujours avec le correctif: Et que le nôtre subsiste.

Que si notre supériorité est reconnue en Angleterre, la nullité du clergé anglais, sous ce rapport, ne l'est pas moins.

(( Nous ne croyons pas, disaient, il y a peu d'années, « d'estimables journalistes de ce pays, nous ne « croyons pas que la société des missions soit rœu\ re « de Dieu...car on nous persuadera difficilement que (( Dieu puisse être l'auteur de la confusion, et que les « dogmes du christianisme doivent être successive-« ment annoncés aux païens par des hommes qui non des cliâtiments plonge la plus criminelle des rcWolles. Le moderne Attila, moins civilisé que le premier, renverse de son trône le Souverain Pontife, le fait prisonnier et s'empare de ses Etats, Tout de suite la tête des écrivains s'enflamme, ils croient que c'en est fait du Pape et que Dieu n'a plus de moyens pour se tirer de là. Les voilà donc qui composent des in-octavo sur [" accomplissement des prophéties; mais pendant qu'on les imprime, la [luissance et le vœu de TEurope reportent le Pape sur son trône: et, tranquille dans la ville éternelle, il prie pour les auteurs de ces livres iuhensés.

(t seulement vont sans être envoyés (1), mais qui « diflèrent d'opinion entre eux d'une manière aussi « étrange que des calvinistes et des arminiens, des « épiscopaux et des presbytériens, des pédo-baptistes (( et des antipédo-baptistes. » Les rédacteurs soufflent ensuite sur le frêle système des dogmes essentiels, puis ils ajoutent: « Parmi des (( missionnaires aussi hérétogènes, les disputes sont (( inévitables, et leurs travaux, au lieu d'éclairer les « gentils, ne sont propres qu'à éclairer leurs préjugés (( contre la foi, si jamais elle leur est cmnoncée d'une « manière plus régulière (2). En un mot, la société des « missions ne peut jaire aucun bien, et peut faire « beaucoup de mal.

« Nous croyons cependant que c'est un devoir do « l'Église de prêcher l'Évangile aux infidèles (3). » Ces aveux sont exprès et n'ont pas besoin de commentaires. Quant aux Églises orientales et à toutes celles qui en dépendent ou qui font cause commune avec elles, il serait inutile de s'en occuper. Ellesmêmes se rendent justice. Pénétrées de leur impuissance, elles ont fini par se faire de leur apathie une espèce de devoir. Elles se croiraient ridicules si elles se laissaient aborder par l'idée d'avancer les conquêtes 1. Not only rininirig lnsent, expression très remarquable. Le mot de nissionnaire étant pct-oisémeat synonyme de celui d'envoyé, tout missionnaire agissantliorsde l'unité est obligé dédire: Je suis un envoyé non envoyé. Quand la société des missions serait approuvée par rEgli>e anglicane, la même difficulté subsisterait toujours; car celle-ci n'étant pas envoyée n'a pas droit d'envoyer. L'nsent est le caractère général, flél^is^ant et indélébile de toute Eglise séparée.

2. (Jue veulent donc dire les journalisles avec cette expression d'une manière plus régiitie/-<i '.' l'i.ul-il n avoir quelque cho^e de ré<;ulifr In.rs de la règle? Or. peut sans doute être plus ou moins près dune barque, mais p us ou moins iJedans, il n'y a pas moyen. L'Eglise d'Angleterre a même quelque désavantage sur les autres Eglises séparées; car, comme elle est éviiieuuiLnl seule^ elle est évidemnirnl nulle. (Vid. Montkly political and litteray Censor or anti jacobin. March., 1803, t, XIV, n" 9, p. 280-:!81.) Mais peut-éirc que ces mots d'une manière plus régulière cachent quelque mystère, cou.me j'en ai observé souvent dans les ouvrages des écrivains anglais.

2. Jbid. Ceci est un grand mot. L'Eglise ieule a le droit, et, par conséquent, le devoir de prêcher l'Evangile aux infidèles. Si les rédacteurs avaient souligné le mot Eglise, ils auraient prêché une vérité très profonde aux infidèles-.

de l'Ëvangile, et par elles la civilisation des peuples. L'Église a donc seule l'honneur, la puissance et le droit des missions; et sans le Souverain Pontife, il n'y a point d'Eglise. N'est-ce pas lui qui a civilisé l'Europe et créé cet esprit général, ce génie fraternel c[ui nous distingue? A peine le Saint-Siège est affermi, que la sollicitude universelle transporte les Souverains Pontifes. Déjà, dans le v^ siècle, ils envoient saint Séverin dans la Norique, et d'autres ouvriers apostoliques parcourent les Espagnes, comme on le voit par la fameuse lettre d'Innocent P'" à Décentius. Dans le même siècle, saint Pallade et saint Patrice paraissent en Irlande et dans le nord de l'Ecosse. Au vi% saint Grégoire le Grand envoie saint Augustin en Angleterre. Au vu®, saint Kilian prêche en Franconie, et saint Amand aux Flamands, aux Corinthiens, aux Esclavons, à tous les Barbares qui habitaient le long du Danube.

Éluff de Verden se transporte en Saxe dans le viii® siècle, saint Willbrod et saint Swidbert dans la Frise, et saint Boniface remplit l'Allemagne de ses travaux et de ses succès. Mais le ix® siècle semble se distinguer de tous les autres, comme si la Providence avait voulu, par de grandes conquêtes, consoler l'Ëghse des malheurs qui étaient sur le point de l'affliger. Durant ce siècle, saint Siffroi fut envoyé aux Suédois, Anchaire de Hambourg prêche à ces mêmes Suédois, aux Vandales et aux Esclavons, Rembert de Brème, les frères Cyrille et Methodius, aux Bulgares, aux Chazares ou Turcs du Danube, aux Moraves, aux Bohémiens, à l'immense famille des Slaves; tous ces hommes apostoliques ensemble pouvaient dire à juste titre: Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.

Mais lorsque l'univers s'agrandit par les mémorables entreprises des navigateurs modernes, les missionnaires du Pontife ne s'élancèrent-ils pas à la suite de ces hardis aventuriers? N'allèrent -ils pas chercher le martyre comme l'avarice cherchait l'or et les diamants? Leurs mains secourables n'étaient-elles pas constamment étendues pour guérir les maux enfantés par nos vices, et pour rendre les brigands européens moins odieux à ces peuples lointains? Que n'a pas fait saint Xavier (1)? Les jésuites seuls n ont-ils pas guéri une des plus grandes plaies de Vhumaniiè (2)? Tout a été dit sur les missions du Paraguay, de la Chine, des Indes, et il serait superflu de revenir sur des sujets aussi connus. Il suffît d'avertir que tout l'honneur doit en être acordé au Saint-Siège. « Voilà, disait <( le grand Leibnitz, avec un noble sentiment bien « digne de lui; voilà la Chine ouverte aux jésuites; « le Pape y envoie nombre de missionnaires. Notre <( peu d'union ne nous permet pas d'entreprendre ces <( grandes conversions (3). Sous le règne du roi <( Guillaume, il s'était formé une sorte de société en <( Angleterre qui avait pour objet la propagation de « l'Evangile; mais jusqu'à présent elle n'a pas eu de « grand succès (4). » Jamais elle n'en aura et jamais elle n'en pourra avoir, sous quelque nom qu'elle agisse, hors de l'unité; et non seulement elle ne réussira pas, mais elle ne [era que du mal, comme nous l'avouait tout à l'heure une bouche protestante.

« Les rois, disait Bacon, sont véritablement inexcu- 1. A Paulo tertio Inriise drtstinatus, multos passimtoto Oriente christianos ad meliorem frugem revocavlt, et innumeros propemodum populos ignoraniisB lenebrisinvolutos ad Chritii fidem adduxit. Nam prœter Indox, Brachmanes, et Malabaras, ip'ie primus Paravis, Malais, Jais, Acenis, AJindanaïs, Molucnsihus et Japonibus, mult/s edltîs miraculis et exantelatis laboribus Evangelii lucem intulit. Perlustrata tandem Japonia, ad Sinas profecturus, in insula Sa-iciana obiit. (Voyez son office dans le Bréviaire de Paris, 2 décembre.) Les voyages de saint François Xavier sont détaillés à la fin de sa Vie écrite par le père FJuuhours, et méritent grande attention. Arrangés de suite, ils auraient fait trois fois le tour du globe. 11 mourut à quarante-six ans, et n'en employa que dix à l'exécution de ses prodigieux travaux; c'est le temps qu'employa César pour asservir et dévaster les Gaules.

2. Montesquieu.

3. Lettre de Leibnitz, ciiéedansle Journal historique, politique el littéraire, de l'abbé de Feller. Août 1774, p. 200.

4. Leibnitzii Epist. ad Kortholtam, dans ses œuvres in-4, p. 323. — Penséas de Leibnitz, in-8, t. I, p. 275.

« sables de ne point procurer, à la faveur de leurs « armes et de leurs richesses, la propagation de la « religion chrétienne (1). » Sans doute ils le sont, et ils le sont d'autant plus (je parle seulement des souverains catholiques), qu'aveuglés sur leurs plus chers intérêts par les préjugés modernes, ils ne savent pas que tout prince qui emploie ses forces à la propagation du christianisme légitime en sera infailliblement récompensé par de grands succès, par un long règne, par une immense réputation, ou par tous ces avantages réunis. Il n'y a point, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception sur ce point. Constantin, Théodose, Alfred, Charlemagne, saint Louis, Emmanuel de Portugal, Louis XIV, etc., tous les grands protecteurs ou propagateurs du christianisme légitime marquent dans l'histoire par tous les caractères que je viens d'indiquer. Dès qu'un prince s'allie à l'œuvre divine et l'avance suivant ses forces, il pourra sans doute payer son tribut d'imperfections et de malheurs à la triste humanité; mais il n'importe, son front sera marqué d'un certain signe que tous les siècles révéreront: Illum aget penna metuente solvi Fama superstes.

Par la raison contraire, tout prince qui, né dans la lumière, la méprisera ou s'efforcera de l'éteindre, et qui surtout osera porter la main sur le Souverain Pontife ou l'affliger sans mesure, peut compter sur un châtiment temporel et visible. Règne court, désastres humiliants, mort violente ou honteuse, mauvais renom pendant sa vie et mémoire flétrie après sa mort, c'est le sort qui l'attend en plus ou en moins. De JuHen à Philippe le Bel, les exemples anciens sont écrits partout, et quant aux exemples récents, l'homme sage, avant de les exposer dans leur véritable jour, fera bien 1. Bacon, dans le dialogue De Bell) sacro. [ChrUtianhme de Bacon, t. II, LIVRE III, CHAPITRE II. 267 d'attendre que le temps les ait un peu enfoncés dans l'histoire.

Liberté civile des hommes.

Nous avons \u que le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Démiurge de la civilisation universelle; ses forces sur ce point n'ont de bornes que dans l'aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les Papes n'ont pas moins mérité de l'humanité par l'extinction de la servitude, qu'ils ont combattue sans relâche et qu'il?j éteindront infailliblement sans secousses, sans déchirements et sans danger, partout où on les laissera faire.

Ce fut un singulier ridicule du dernier siècle que celui de juger de tout d'après des règles abstraites, sans égard à l'expérience; et ce ridicule est d'autant plus frappant, que ce même siècle ne cessa de hurler en même temps contre tous les philosophes qui ont commencé par les principes abstraits, au lieu de les chercher dans l'expérience.

Rousseau est exquis lorsqu'il commence son Contrat social par cette maxime retentissante: L'homme est né libre, et partout il est dans les {ers.

Que veut-il dire? il n'entend point parler du fait apparemment, puisque dans la même phrase il affirme que partout Vhomme est clans les [ers (1). Il s'agit donc du droit; mais c'est ce qu'il fallait prouver contre le [ait.

Le contraire de cette folle assertion, Vhomme est né libre, est la vérité. Dans tous les temps et dans tous les 1. Dans les fers! Voyez le poète.

lieux, jusqu'à l'établissement du christianisme, et même jusqu'à ce que cette religion eût pénétré suffisamment dans les cœurs, l'esclavage a toujours été <îonsidéré comme une pièce nécessaire du gouvernement et de l'état politique des nations, dans les républiques comme dans les monarchies, sans que jamais il soit tombé dans la tête d'aucun philosophe de con^ damner l'esclave, ni dans celle d'aucun législateur de l'attaquer par des lois fondamentales ou de circonstances.

L'un des plus profonds philosophes de l'antiquité, Aristote, est même allé, comme tout le monde le sait, jusqu'à dire qu'il y avait des hommes qui naissaient esclaves, et rien n'est plus vrai. Je sais que dans notre siècle il a été blâmé pour cette assertion; mais il eût mieux valu le comprendre que de le critiquer. Sa position est fondée sur l'histoire entière, qui est la politique expérimentale, et sur la nature de l'homme, qui a produit l'histoire.

Celui qui a suffisamment étudié cette triste nature ^ait que Vliomnie en général, s'il est réduit à luimême, est trop méchant pour être libre.

Que chacun examine l'homme dans son propre cœur, et il sentira que partout où la liberté civile appartiendra à tout le monde, il n'y aura plus moyen, -sons quelque secours extraordinaire, de gouverner les hommes en corps de nation.

De là vient que l'esclavage a constamment été l'état naturel d'une très grande partie du genre humain, jusqu'à l'établissement du christianisme; et comme le bon sens universel sentait la nécessité de cet ordre de choses, jamais il ne fut combattu par les lois ni par le raisonnement.

Un grand poète latin a mis une maxime terrible dans la bouche de César: Le GEi\RE HUMAIN EST FAIT POUR QUELQUES HOMMES (1). 1. Humanum paiicis vivit genus, (Lucan., Phars.)

LIVRE Iir, CHAPITRE II. 269 Cette maxime se présente sans doute, dans le sens que lui donne le poète, sous un aspect machiavélique et choquant; mais, sous un autre point de vue, elle est très juste. Partout le très petit nombre a mené le grand; car sans une aristocratie plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.

Le nombre des hommes libres dans l'antiquité était de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avait quarante mille esclaves et vingt mille citoyens (1). A Rome, qui comptait, vers la fin de la république, environ un million deux cent mille habitants, il y avait à peine deux mille propriétaires (2), ce qui seul démontre l'immense quantité d'esclaves. Un seul individu en avait quelquefois plusieurs milliers à son service (3). On en vit une fois exécuter quatre cents d'une seule maison, en vertu de la loi épouvantable qui ordonnait à Rome que, lorsqu'un citoyen romain était tué chez lui, tous les esclaves qui habitaient sous le même toit fussent mis à mort (4).

Et lorsqu'il fut question de donner aux esclaves un habit particulier, le sénat s'y refusa, de peur quils ne vinssent à se compter (5).

D'autres nations fourniraient à peu près les mêmes exemples, mais il faut abréger. Il serait d'ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n'est ignoré de personne, que Vunivers, jusquà Vépogue du christianisme, a toujours été couvert d'esclaves, et que jamais les sages n'ont blâmé cet usage. Cetle proposition est inébranlable.

Mais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s'empara du cœur de l'homme, et le changea d'une manière faite pour exciter l'admiration éternelle 1. Larclior, sur Hérodote, liv. I, noie 258.

2. Vix esse duo millia hominum qui rem habeant. (Cicér., De Officiis.

4. Tacite, Ann.^ XIV, 43. Les discours tenus sur ce sujet dans le sénat sont extrêmement curieux.

5. Adam's Roman An iquities, in-8, Loridon p. 35 et seq.

de tout véritable observateur. La religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'esclavage; chose qu'aucune autre religion, aucun législateur, aucun philosophe n'avait jamais osé entreprendre ni même rêver. Le christianisme, qui agissait divinement, agissait par la même raison lentement; car toutes les opérations légitimes, de quelque genre qu'elles soient, se font toujours d'une manière insensible. Partout où se trouvent le bruit, le fracas, l'impétuosité, les destructions, etc., on peut être stir que c'est le crime ou la folie qui agit.

La Religion livra donc un combat continuel à l'esclavage, agissant tantôt ici et tantôt là, d'une manière ou d'une autre, mais sans jamais se lasser; et les souverains sentant, sans être encore en état de s'en rendre raison, que le sacerdoce les soulageait d'une partie de leurs peines et de leurs craintes, lui cédèrent insensiblement et se prêtèrent à ses \ues bienfaisantes.

« Enfin, en l'année 1167, le pape Alexandre III « déclara au nom du concile que tous les chrétiens (( devaient être exempts de la servitude. Cette loi seule « doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples, <( ainsi que ses efforts pour- soutenir la liberté de « l'Italie doivent rendre son nom précieux aux Ita-« liens. C'est en vertu de cette loi que, longtemps (( après, Louis le Hutin déclara que tous les serfs qui i.( restaient encore en France devaient être affranchis...(( Cependant les hommes ne rentrèrent que par degrés « et très difficilement dans leur droit naturel (1). » Sans doute que la mémoire du Ponti{e doit être chère à tous les peuples. C'était bien à sa sublime qualité qu'appartenait légitimement l'initiative d'une telle déclaration; mais observez qu'il ne prit la parole qu'au xii^ siècle, et même il déclara plutôt le droit à la 1. Voltaire, Exsai sur les mœurx, etc., cli. lxxxiii. — On voit ici V'olUiin', entiché des rêveries de son siècle, nous citer le droit naturel de l'homme a la liberté. Je sprais curieux de savoir comment il aurait établi le droit contre les faits qui attestent invinciblement que l'escluvar/e fst l'état naturel d' une grande partie dugenre humain jusqu'à l'affranchissement sur.\aturfl.

LIVRE m, CHAPITRE II. 271 liberté que la liberté même. Il ne se permit ni violence ni menace'^: rien de ce qui se fait bien ne se fait vite.

Partout où règne une autre religion que la nôtre, l'esclavage est de droit, et partout où cette religion s'affaiblit, la nation devient, en proportion précise, moins susceptible de la liberté générale.

\ous venons de voir l'état social ébranlé jusque dans ses fondements, parce qu'il y avait trop de liberté en Europe, et qu'il n'y avait plus assez de religion. Il y aura encore d'autres commotions, et le bon ordre ne sera solidement affermi que lorsque l'esclavage ou la religion sera rétablie.

Le gouvernenienl seul ne peut gouverner. C'est une maxime qui paraîtra d'autant plus incontestable qu'on la méditera davantage. Il a donc besoin, comme d'un ministre indispensable, ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'État, ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit l'âpreté naturelle de ces volontés, et les met en état d'agir ensemble sans se nuire.

Le nouveau monde a donné un exemple qui complète la démonstration. Que n'ont pas fait les missionnaires catholiques, c'est-à-dire les envoyés du Pape, pour éteindre la servitude, pour consoler, pour rassainir, pour ennoblir l'espèce humaine dans ces vastes contrées!

Partout où on laissera faire cette puissance, elle opérera les mêmes effets. Mais que les nations qui la méconnaissent ne s'avisent pas, fussent-elles même chrétiennes, d'abolir la servitude, si elle subsiste encore chez elles: une grande calamité politique serait infailliblement la suite de cette aveugle imprudence.