grands effets politiques ne pouvaient avoir lieu que lorsque l'autorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions, la puissance de cette religion se trouverait concentrée dans la main d'un seul homme, condition inséparable de l'exercice de cette puissance. Il fallait, d'ailleurs, que l'empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres, il n'était plus digne de recevoir la greffe divine. Mais le robuste sauvageon du Nord s'avançait, et, tandis qu'il foulerait aux pieds l'ancienne domination, les Papes devaient s'emparer de lui, et, sans jamais cesser de le caresser ou de le combattre, en faire à la fin ce qu'on n'avait jamais vu dans l'univers.
Du moment où les nouvelles souverainetés commencèrent à s'établir, l'Église, par la bouche des Papes, ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l'Écriture: C'est par moi que les rois régnent; et aux rois: Ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugés, pour établir à la fois et l'origine diiine de la souveraineté et le droit divin des peuples.
(( L'Église, dit très bien Pascal, défenr à ses en-« fants, encore plus fortement que les lois civiles, de « se faire justice eux-mêmes; et c'est par son esprit (( que les rois chrétiens ne se la font pas dans les cri-(( mes mêmes de lèse-majesté au premier chef, et « qu'ils remettent les criminels entre les mains des (( juges, pour les faire punir selon les lois et dans les « formes de la justice (1). » Ce n'est pas que l'Église ait jamais rien ordonné sur ce point; je ne sais même si elle l'aurait pu, car il est des choses qu'il faut laisser dans une certaine obscurité respectable, sans prétendre les trop éclaircir par des lois expresses. Les rois, sans doute, ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines; mais toujours l'esprit de l'Église s'avançait sourdement, attirant à lui les opinions, et flétrissant ces actes de la 1. Dans les T.eHres provinciales.
LIVRE HT, CHAPITRE IV. 307 souveraineté comme des assassinats solennels, plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.
Mais comment l'Église aurait-elle pu faire plier la monarchie, si la monarchie elle-même n'avait été préparée, assouplie, je suis prêt à dire édulcorée par les Papes? Que pouvait chaque prélat, que pouvait même chaque Ëglise particulière contre son maître? Rien. Il fallait, pour opérer ce grand prodige, une puissance non point humaine, physique, matérielle (car, dans ce cas, elle aurait pu abuser temporellement), mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion: telle fut la puissance des Papes: Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnaître l'action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l'Europe, et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de la souveraineté européenne, parce que la même autorité, agissant partout, effaçait les différences nationales autant que la chose était possible, et que rien n'identifie les hommes comme l'unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l'éducation de la souveraineté européenne.
Mais comment élever sans punir? De là tant de chocs, tant d'attaques, quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces; mais le prince divin n'était pas moins toujours présent, toujours agissant et toujours reconnaissable; il l'était surtout par ce merveilleux caractère que j'ai déjà indiqué, mais qui ne saurait être trop remarqué, savoir: que toute action des Papes contre les souverains tournait au projit de la souveraineté. N'agissant jamais que comme délégués divins, même en luttant contre les monarques, ils ne cessaient d'avertir le sujet qu'il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain, ils combattaient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime dos hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toulo espèce de résistance, ne pouvait s'enorgueillir ni s'émanciper, et les souverains, ne pliant que sous un pouvon^ divin, conservaient toute leur dignité. Frédéric, sous le pied du Pontife, pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris, pas plus que David prosterné devant l'ange -qui lui apportait les fléaux du Seigneur.
Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie «européenne; ils l'ont laite, au pied de la lettre, comme Fénelon lit le duc de Bourgogne. Il s'agissait, de part et d'autre, d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. 11 ne peut obéir sans se perfectionner; et, par cela seul qu'il se surmonte, il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu'à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucrerie. Il est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Église, dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu'on n'avait jamais vu et ce qu'on ne verra jamais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement, sans menaces, sans lois, sans combats, sans violence et sans résistance, la grande charte européenne fut proclamée, non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.
Les rois abdiquent le pouvoir de iuger par euxmêmes, et les peuples, en retour, déclarent les rois INFAILIJBLES ET INVIOLABLES.
Telle est la loi fondamentale de la monarchie européenne, et c'est l'ouvrage des Papes, merveille inouïe, contraire à la nature de l'homme naturel, contraire à tous les faits historiques, dont nul homme, dans les temps antiques, n'avait rêvé la possibilité, et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenu vulgaire.
Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife n'auront jamais LIVRE m, CHAPITRE IV. 30^ cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous une main arbitraire; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies, ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple, il faut faire un peuple pour les lois. Tous les efforts seront non seulement vains, mais funestes; nouveaux Ixions, ils irriteront Dieu, et n'embrasseront qu'un nuage. Pour être admis au banquet européen, pour être rendus dignesde ce spectre admirable qui n'a jamais suffi qu'aux nations préparées, pour arriver, enfin, à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante, toutes les routes sont fausses, excepté celle qui nous a conduits.
Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife assez pour recevoir l'impression sainte, mais qui l'ont malheureusement abandonnée, elles serviront encore de preuve à la grande vérité que j'expose; mais cette preuve sera d'un genre opposé. Chez les premières, le peuple n'obtiendra jamais ses droits; chez les secondes, le souverain perdra les siens, et de là naîtra le retour.
Les rois favorisèrent, il y a trois siècles, la grande révolte pour voler l'Ëglise (1). On les verra ramener les peuples à l'unité pour affermir leurs trônes, mis en l'air par les nouvelles doctrines.
L'union, à différents degrés et sous différentes formes, de l'empire et du sacerdoce fut toujours trop générale dans le monde pour n'être pas divine. Il y a, entre ces deux choses, une affmité naturelle. Il faut qu'elles s'unissent ou qu'elles soutiennent. Si l'une se retire, l'autre souffre.
Alteriiis sic Altéra poscit opem res et conjurai amice.
1. Hume, qui, ne croyant rien, ne se gênait pour rien, avoue sans compliment que « le véritable fondement de la réforme fut l'envie de volek l'argen-« terie et tous les ornements des autels. » A prêt ence for makiiig spoil of the plate, vestures and rich ornaments belonging to the altars. {Hume's Hist. of Eng. Elisabeth, cli. xl, ann. 1568.)
Toute nation européenne soustraite à l'influence du Saint-Siège sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la ré\olte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être que l'effet de la cause supérieure que j'indique.
Cet équilibre miraculeux est tel, qu'il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n'exclut pas l'obéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans être désordonné, et l'obéissance est parfaite sans être vile. C'est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain, n'infligeant aucune peine directement, n'est amenable lui-même dans aucun cas, et ne répond à personne, il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d'importance (1).
On parle beaucoup du despotisme turc; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir directement, c'est-à-dire au pouvoir d'assassiner, le seul dont l'opinion universelle prive le roi chrétien; car il est bien important que nos princes soient persuadés d'une vérité dont ils se doutent peu, et qui est cependant incontestable: c'est qu'ils sont incomparablement plus puissants que les princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des mollahs et des ulhémas réunis (2). Il ne pourrait céder une province, une seule ville même, sans exposer sa tête, il ne peut se dispenser d'aller à la mosquée le vendredi; on a vu des sultans malades faire un dernier effort pour monter à cheval, et tomber morts en s'y rendant; il ne peut conserver un enfant 1. Le droit de s'imposer, par exemple, dont ou fait beaucoup de bruit, ne signifie pas grand'chose. Les nations qui s'imposent elles-mêmes sont toujours les plus imposées. Il en est de même du droit colégislalif. Les lois seront pour te moins aussi bonnes partout où il n'y aura qu'un législateur unique.
2. Ces deux corps sont à peu près ce que seraient jiarmi nous le clergé et la magistrature.
mâle naissant dans sa maison, hors de la ligne directe de la succession; il ne peut casser la sentence d'un cadi; il ne peut toucher à un établissement religieux, ni au bien offert à une mosquée, etc.
Si l'on offrait à l'un de nos princes le droit sublime de faire pendre, à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort, je doute qu'il acceptât ce parti; et cependant on lui offrirait ce que nous appelons la toute-puissance des sultans.
Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes, jugeant ces événements d'après nos idées, nous y voyons des complots, des assassinats, des révolutions; rien n'est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans, un seul a péri illégalement par une véritable insurrection; mais ce crime est considéré à Constantinople comme nous considérons l'assassinat de Charles P'' ou celui de Louis XVL La compagnie ou la horta des janissaires, qui s'en rendit coupable, fut supprimée, et cependant son nom fut conservé et voué à une éternelle ignominie. A chaque revue elle est appelée à son tour, et, lorsque son nom est prononcé, un officier public répond à haute voix: Elle n'existe plus! elle est maudite, etc., etc.
En général, ces exécutions, qui terminent une si grande quantité de règnes, sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mémorable dans la mort de l'aimable Sélim, dernière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir, il voulut le céder à son oncle, qui lui dit: « Prenez garde à vous; les factions « vous fatiguent; mais lorsque vous serez particulier, « une autre faction pourra fort bien vous rappeler au « trône, c'est-à-dire à la mort. » Sélim persista, et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, un /e//a du divan le fît étrangler. Le décret adressé au souverain, dans ces sortes de cas, ressemble beaucoup à celui que le sénat romain adressait aux consuls dans les moments périlleux: Videant consules, etc.
Partout où le souverain exerce le droit de punir directement, il faut qu'il puisse être jugé, déposé et mis à mort; et, s'il n'y a pas un droit fixe sur ce point,, il faut que le meurtre d'un souverain n'effraye ni ne révolte aucunement les imaginations; il faut même que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l'opinion publique, et que des fils organisés tout exprès consentent à porter les noms de leur père. C'est ce qui a lieu, en effet, car tout ce qui est nécessaire existe.
L'opinion est ce qu'elle doit être. Elle veut qu'on puisse sans déshonneur porter la main, dans certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir.
Par une raison toute contraire, l'opinion, autant que la loi, doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. Le nom même de régicide disparaît, étouffé sous le poids de l'infamie; ailleurs, la dignité de la victime semble quelquefois ennoblir le meurtre.
Vie commune des Princes. — Alliance secrète de la Religion et de la Souveraineté.
Quand on lit l'histoire, on serait tenté de croire que la mort violente est naturelle aux princes, et que pour eux la mort naturelle est une exception.
Des trente empereurs qui régnèrent pendant deux siècles et demi, depuis Auguste jusqu'à Valérien, six seulement moururent de mort naturelle. En France, de Clovis à Dagobert, dans un espace de cent cin- LIVRE III, CHAPITRE V. 315 qualité ans, plus de quarante rois ou princes du sang royal périrent de mort violente (1).
Et n'est-ce pas une chose déplorable que dans ces derniers temps on ait pu dire encore: « Si, dans un (( espace de deux siècles, on trouve en France dix (( monarques ou dauphins, trois sont assassinés, trois « meurent d'une mort secrètement préparée, et le « dernier périt sur réchafaud (2). » L'historien que je viens de citer regarde comme certain que la vie commune des princes est plus courte que la vie commune, à cause du grand nombre de morts violentes qui terminent ces vies royales: « Soit, « ajoute-t-il, que cette brièveté générale de la vie des « rois vienne des embarras et des chagrins du trône,^ « ou de la facilité funeste qu'ont les rois et les princes « de satisfaire toutes leurs passions (3). » Le premier coup d'oeil est pour la vérité de cette observation; cependant, en examinant la chose de très près, je me suis trouvé conduit à un résultat tout différent.
Il paraît que la vie commune de l'homme est à peu près de vingt-sept ans (4).
D'un autre côté, si l'on en croyait les calculs de Newton, les règnes communs des rois seraient de dixhuit à vingt ans; et je pense qu'il n'y aurait pas de difficulté sur cette évaluation, si l'on ne faisait aucune distinction de siècles et de nations, c'est-à-dire de religions; mais cette distinction doit être faite, comme l'a 1. Garnier, Hist. de Charlemagne, t I, in-12, introd., ch. ii, p. 219. Passage rappelé par M. Bernardi, dans son ouvrage de V Origine et des Progrès de la Législation française. [Journal des Débats, 2 août 1816.)
2. On peut lire dans le Journal de Paris, juillet 1793, n° 183, l'effroyable diatribe dont cette citation est tir(''e. L'auteur paraît cependant être mort en pleine jouissance du bon sens. Sit tibi terra levis!
4. D'Alembert, Mélanges de littérature et de philosophie, Amsterdam. 1767. Calcul des probabilités, p. 285. — Ce même d'Alembert observe cependant qu'il restait des doutes sur ces évaluations, et que les tables mortuaires avaient besoin d'être dressées avec plus de soin et de précision. {Opusc. niathém., Paris, 1768, in-4, t. V, sur les Tables de mortalité, p. 231.) C'est ce qu'on a fait, je pense, depuis cette époque, avec beaucoup d'exactitude.
iS observé le chevalier William Jones: « En examinant, « dit-il, les dynasties asiatiques, depuis la décadence « du califat, je n'ai trouvé que dix à douze ans pour le « règne commun (1). » Un autre membre distingué de l'académie de Calcutta prétend que, d'après les tables mortuaires, la vie commune est de trente-deux à trentre-trois ans, « et <( que, par une longue succession de princes, on ne « saurait accorder à chaque règne, l'un dans l'autre, « plus de la moitié de cette dernière durée, soit dix-IV sept ans (2). » Ce dernier calcul peut être vrai, si l'on fait entrer les règnes asiatiques dans l'évaluation commune; mais, à l'égard de l'Europe, il serait certainement faux; car les règnes communs européens excèdent, même depuis longtemps, le terme de vingt ans, et s'élèvent dans plusieurs Ëtats catholiques jusqu'à vingtcinq ans.
Prenons un terme moyen, 30, entre les deux nombres 27 et 33 fixés pour la durée de la vie commune, et le nombre 20, évidemment trop bas, comme chacun peut s'en convaincre par soi-même, pour le règne commun européen; je demande comment il est possible que les vies soient de 30 ans seulement, et les règnes de 22 à 25, si les princes (j'entends les princes chrétiens) n'avaient pas plus de vie commune que les autres hommes? Cette considération prouverait ce qui m'a toujours paru infiniment probable, que les familles véritablement royales sont naturelles et diffèrent des autres, comme un arbre diffère d'un arbuste.
Rien n'arrive, rien n'existe sans raison suffisante: une famille ne peut régner que parce qu'elle a plus de vie, plus d'esprit royal, en un mot plus de ce qui rend une famille plus faite pour régner.
1, Sir William Jone's Works, in-4, t. V, p. 354. (Préf. de sa Description de l'Asie.)
2. M. Bentley, dans les Recherch. asiat. — Supplém. aux Œuvres citées On croit qu'une famille est royale parce qu'elle règne, au contraire, elle règne parce qu'elle est royale.
Dans nos jugements sur les souverains, nous sommes trop sujets à commettre une faute impardonnable en fixant nos regards sur quelques points tristes de leurs caractères ou de leurs vies. Nous disons en nous rengorgeant: Voilà comment sont faits les rois! il faudrait dire: Qu est-ce que je serais,moi,si quelque force révolutionnaire avait porté seulement mon troisième ou quatrième aïeul sur le trône? Un furieux, un imbécile dont il faudrait se défaire à tout prix.
Infortunés stylites, les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d'une colonne, sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas; mais, en revanche, ils voient de plus loin. Ils ont un certain tact intérieur, un certain instinct qui les conduit souvent mieux que le raisonnement de ceux qui les entourent. Je suis si persuadé de cette vérité, que, dans toutes les choses douteuses, je me ferai toujours une difficulté, une conscience même, s'il faut parler clair, de contredire trop fortement, même de la manière permise, la volonté d'un souverain, Après qu'on leur a dit la vérité, comme on le doit, il ne faut plus que les laisser faire et les aider.
Nous comparons tous les jours un prince à un particulier; quel sophisme! Il y a des inconvénients qui tiennent à la position des souverains, et qui par conséquent doivent être tenus pour nuls. Il faut donc comparer une famille régnante à une famille particulière ((ui régnerait, et qui serait en conséquence soumise aux mêmes inconvénients. Or, dans cette supposition, il n'y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première, ou, pour mieux dire, sur l'incapacité de la seconde; car la famille non royale ne régnera jamais (1).
\. La souveraineté légitime peut être imitée pendant quelque temps: elle est susceptible aussi de plus ou de moins; et ceux qui ont beaucoup réfléchi sur ce Il ne faudrait donc pas s'étonner de trouver dans une famille royale plus de vie commune que dans toute autre. Mais ceci me conduit à l'exposition de l'un des plus grands oracles prononcés dans les saintes Écritures: LES CRIMES DES HOMMES MULTIPLIENT LES PRINCES. LA SAGESSE ET l'iNTELLIGENCE DE LEURS SUJETS ALLONGENT LES RÈGNES (1).
Il n'y a rien de si vrai, il n'y a rien de si profond, il n'y a rien de si terrible, et, par malheur, il n'y a rien de moins aperçu. La liaison de la religion et de la souveraineté ne doit jamais être perdue de vue. Je me rappelle avoir lu jadis le titre d'un sermon anglais intitulé: Les péchés du gouvernement sont les péchés du peuple (2).
J'y souscris sans l'avoir lu; le titre seul vaut mieux que plusieurs livres.
En comparant les races souveraines d'Europe et d'Asie, le chevalier Jones observe que « la nature des (( malheureux gouvernements asiatiques explique la <( différence qui les distingue des nôtres, sous le rap-« port de la durée des races (3). » Sans doute; mais il faut ajouter que c'est la religion qui différencie les grand sujet ne seront point embarrassés de reconnaître dans ce genre les caractères du plus ou du moins, ou du néant. Si l'on ne sait rien de l'origine d'une souveraineté; si elle a commencé pour ainsi dire d'elle-même, sans violence d'un côté, comme sans acceptation ni délibération de l'autre; si, de plus, le roi est européen et catholique, il est, comme dit Homère, très 1 oi (Bao-iXEÛtaToi;). Plus il s'éloigne de ce modèle, et moins il est roi. 11 faut particulièrement très peu compter sur les races produites au milieu des tempêtes, élevées par la force ou par lapolitique, et qui se montrent surtout environnées, flanquées, défendues, consacrées par de belles lois fondamentales, écrites sur de beau papier vélin, et qui ont prévu tous les as, — Ces races ne peuvent durer-— Il y aurait bien d'autres choses à dire, si l'on voulait ou si l'on pouvait dire.
1. Profiter peccata terras multi principes ejus; et propter hominis sapienti'im, et horum scientiam quae dicuntur, vita ducis longior erit. (Prov., XXVIII, -1.)
2. Sins of govemment, sins of the nations. A discourse intended for the laie fast. (London, Chronicle, 1793, n» 5747.) Il me parait que ce titre et ce sujet n'ont pu être trouvés que par un esprit sage et lumineux.
3. Sir William Jones Works, t. V, p. 533. (Dans la préface de la Description de l'Asie.)
LIVRE III, CHAPITRE V. 3î7 gouvernements. Le mahométisme n'accorde que dix à douze ans aux souverains: car les crimes des hommes multiplient les princes; et, dans tout le pays infidèle, il faut nécessairement qu'il y ait infiniment plus de crimes et infiniment moins de vertus que parmi nous, quel que soit le relâchement de nos mœurs, puisque, malgré ce relâchement, la vérité nous est néanmoins continuellement prêchée, et que nous avons Vintelligence des choses quon nous dit.
Les règnes pourront donc s'élever, dans les pays chrétiens, jusqu'à vingt-cinq ans. En France, le règne commun, calculé pendant trois cents ans, est de vingtcinq ans. En Danemark, en Portugal, en Piémont, les règnes sont également de vingt-cinq ans. En Espagne, ils sont de vingt-deux ans; et il y a, comme on voit, quelque différence entre les durées des différents gouvernements chrétiens; mais tous les règnes chrétiens sont plus longs que tous les règnes non chrétiens, anciens et modernes.
Une considération importante sur la duré,e des règnes pourrait peut-être se tirer encore des souverainetés protestantes, comparées à elles-mêmes avant la réforme, et à celles qui n'ont point changé de foi.
Les règnes d'Angleterre, qui étaient de plus de vingt-trois ans avant la réforme, ne sont plus que de dix-sept ans depuis cette époque. Ceux de la Suède sont tombés de vingt-deux ans à ce même nombre de dix-sept. Il pourrait donc se faire que la loi incontestable à l'égard des nations infidèles ou primitivement étrangères à l'influence du Saint-Siège, que cette loi, dis-je, se manifestât encore chez les nations qui n'ont cessé d'être catholiques qu'après l'avoir été longtemps. Néanmoins, comme il peut y avoir des compensations inconnues, et que le Danemark, par exemple, en vertu de quelque raison cachée, mais certainement honorable pour la nation, ne paraît pas avoir subi la loi de raccourcissement des règnes, il convient d'attendre encore avant de généraliser.
Cette loi, au reste, étant manifeste, il ne s'agit plus que d'en examiner l'étendue. On ne saurait trop approfondir rinfluence de la religion sur la durée des règnes et sur celle des dynasties.
Observations particulières sur la Russie.
Un beau phénomène est celui de la Russie. Placée entre l'Europe et l'Asie, elle tient de l'une et de l'autre. L'élément asiatique qu'elle possède et qui saute aux yeux ne doit point l'humilier. On pourrait y avoir plutôt un titre de supériorité; mais, sous le rapport de la religion, elle a de très grands désavantages, tels même que je ne sais pas trop si, aux yeux d'un véritable juge, elle est plus près de la vérité que les nations protestantes.
Le déplorable schisme des Grecs et l'invasion des Tarlares empêchèrent les Russes de participer au grand mouvement de la civilisation européenne et légitime, qui partait de Rome. Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves, avaient reçu leurs pouvoirs du Saint-Siège, et même ils étaient allés à Rome pour y rendre compte de leur mission (1). Mais la chaîne, à peine établie, fut coupée par les mains de ce Photius 1. Cyrille et Méthode traduisirent la liturgie en slavon, et firent célébrer la messe dans la langue que parlaient les peuples qu'ils avaient convertis. Il y eut à cet égard, de la part des Papes, de grandes résistances et de grandes restrictions, qui, malheureusement, n'eurent point d'effet à l'égard des Russes. Nous avons une lettre du pape Jean Vlll (c'est la CXCIV^), adressée au duc de Moravie, Sffutopulk, en l'année 859. Il dit à ce prince: « Nous approuvons les « lettres slavonnes inventées par le philosophe Constantin (c'est ce même Cy-« rille), et nous ordonnons que l'on chante les louanges de Dieu en langue sla-« vonne. » Voyez les \ies des Saints, trad. de l'angl.; Vie? de saint Cyrille et saint Méthode, 14 février, in-8, t. II, p. 265.) Ce livre précieux est une excellente^ miniature des BoUandistes.
LIVRE III, CHAPITRE VI. 319 de funeste et odieuse mémoire, à qui l'humanité en général n'a pas moins de reproches à faire que la religion, envers laquelle il fut cependant si coupable.
La Russie ne reçut donc poinl l'influence générale, et ne put être pénétrée par l'esprit universel, puisqu'elle eui à peine le temps de sentir la main des Souverains Pontifes. De là vient que sa religion est toute en dehors, et ne s'enfonce point dans les cœurs. Il faut bien prendre garde de confondre la puissance de la religion sui- rhomme avec rattachement de rhomme à la religion, deux choses qui n'ont rien de commun. Tel qui volera toute sa vie, sans concevoir seulement l'idée de la restitution, ou qui vivra dans l'union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions, pourra fort bien défendre une image au péril de sa vie, et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J'appelle puissance de la religion, celle qui change et exalte rhomme (1), en le rendant susceptible d'un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. Ces trois choses sont inséparables; et toujours l'action intérieure du pouvoir légitime est manifestée extérieurement par la prolongation des règnes.
Peu de voyageurs écrivains ont parlé des Russes avec amour. Presque tous ont saisi les côtés faibles pour amuser la malice des lecteurs. Quelques-uns même, tels que le docteur Clarke, en ont parlé avec une sévérité qui fait peur, et Gibbon ne s'est point 1. Lex Domini immaculata coxvertens animas. (Ps. XVHI, 8.) C'est une expression remarquable. Un rabbin de Mantoue disait à un prêtre catholique de ma connaissance, dans l'intimité d'un tcte-:-tète: « Il faut l'avouer, il y a rt'^ellement dans votre religion dne force convertissante. » Voltaire a dit au contraire: Dieu visita le monde et ne l'a pas chargé.
{Poème sur le Désastre de Lisbonne.)
Le génie condamné à déraisonner pour crime d'infidélité à sa mission a toujours été pour moi un spectacle délicieux. Je suis sans pitié pour lui. Pourquoi Iraliissait-il son mailre? pourquoi vioiait-il ses instructions? Était-il envoyé pour mentir?
fait difficulté de les appeler les plus ignorants et les plus superstitieux sectaires de la communion grecque (1).
Cependant ce peuple est éminemment brave, bien- \'eillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux imitateur, parleur élégant, et possesseur d'une langue magnifique sans mélange d'aucun patois, même dans les dernières classes.
Les taches qui déparent ce caractère tiennent ou à son ancien gouvernement ou à sa civilisation qui est fausse; et non seulement elle est fausse parce qu'elle est humaine, mais parce que, pour comble de malheur, elle a coïncidé avec l'époque de la plus grande <îorruption de l'esprit humain, et que les circonstances ont mis en contact, et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec celle qui a été tout à la fois et le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption.
Toute civilisation commence par les prêtres, par les cérémonies religieuses, par les miracles même, vrais ou faux, n'importe. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception à cette règle. El les Russes aussi avaient commencé comme tous les autres; mais l'ouvrage, malheureusement brisé par les causes que j'ai indiquées, fut repris au commencement du dix-huitième siècle sous les plus tristes auspices.
C'est dans les boues de la régence que les germes refroidis de la civilisation russe commencèrent à se réchauffer, et les premières leçons que ce grand peuple entendit dans la nouvelle langue qui devint la sienne furent des blasphèmes.
On peut remarquer aujourd'hui, je le sais, un mouvement contraire capable de consoler jusqu'à un certain point l'œil d'un observateur ami; mais comment effacer l'anathème primitif? Quel dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite, 1. Hist. de la décad., etc., t. XIII, ch. lxvii, p. 10.
LIVRE III, CUAPITRE VI. 321 dans son ignorance, au grand sceptre constituant, pour se jeter dans les bras de ces misérables Grecs du Bas-Empire, détestables sopliistes, prodiges d'orgueil et de nullité, dont l'histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dégoûts, et qui a présenlé enfin pendant mille ans le spectacle hideux d'une monarchie chrétienne avilie jusqu'à des règnes de onze ans.
Il ne faut pas avoir vécu longtemps en Russie pour s'apercevoir de ce qui manque à ses habitants. C'esl quelque chose de profond qu'on sent profondément, et que le Russe peut contempler lui-même dans le règne commun de ses maîtres, qui n'excède pas treize ans, tandis que le règne chrétien touche au double de ce nombre, et l'atteindra bientôt ou le surpassera même partout ou l'on sera sage. En vain le sang étranger, porté sur le trône de Russie, pourrait se croire en droit de concevoir des espérances plus élevées, en vain les plus douces vertus viendraient contraster sur ce trône avec l'âpreté antique, les règnes ne sont point accourcis par les lauies des souverains, ce qui serait visiblement injuste, mais par celles du peuple (1). En vain les souverains feront les plus nobles efforts, secondés par ceux d'un peuple généreux qui ne compte jamais avec ses maîtres; tous ces prodiges de l'orgueil national le plus légitime seront nuls s'ils ne sont pas funestes. Les siècles passés ne sont plus au pouvoir du Russe. Le sceptre créateur, le sceptre divin n'a pas assez reposé sur sa tête, et dans son profond aveuglement, ce grand peuple s'en glorifie! Cependant la loi qui le rabaisse vient de trop haut pour qu'il soit possible de la détourner autrement qu'en lui rendant hommage. Pour s'élever au niveau de la civilisation et de la science européenne, il n'y a qu'une voie pour lui, celle dont il est sorti.
Souvent le Russe entendit la voix de la calomnie, et trop souvent encore celle de l'ingratitude. Il eut droit sans doute de se révolter contre les écrivains sans délicatesse, qui payaient par des insultes la plus généreuse hospitalité; mais qu'il ne refuse point sa confiance à des sentiments directement opposés. Le respect, l'attachement, la reconnaissance n'ont sûrement pas envie de le tromper.
CHAPITRE VII Autres considérations particulières sur l'empire d'Orient.
Le Pape est revêtu de cinq caractères bien distincts, car il est évoque de Rome, métropolitain des Eglises suburbicaires, primat d'Italie, patriarche d'Occident, et enfin Souverain Pontife. Le Pape n'a jamais exercé sur les autres patriarcats que les pouvoirs résultant de ce dernier; de sorte qu'à moins de quelque affaire d'une haute importance, de quelque abus frappant, ou de quelque appel dans les causes majeures, les Souverains Pontifes se mêlaient peu de l'administration ecclésiastique dans les Églises orientales; et ce fut un grand malheur non seulement pour elles, mais pour tous les Ëtats où elles étaient établies. On peut dire que l'Eglise grecque, dès son origine, a porté dans son sein un germe de division qui ne s'est complètement développé qu'au bout de douze siècles, mais qui a toujours existé sous des formes moins tranchantes, moins décisives, et par conséquent supportables (1).
Cette division religieuse s'enracinait encore dans 1. Saint Basile même parle quelque part de l'orgueil occidental, qu'il nomme 0<î>PrN ArriKHN. (Si je ne me trompe, c'et-t dans l'ouvrai^p qu'il a écrit: Sur le 'parti qu'on peut tirer des lectures profanes pour le bien de la Religion.) Rien, et pas même la sainteté, ne pouvait étoinrire tout à fait l'état naturel de guprre qui divisait les deux Élats et les deux Églises, étal qui dérivait de la politique et qui remontait à Constantin.
LIVRE m, CHAPITRE VII. 323 l'opposition politique créée par l'empereur Constantin; fortifiées l'une par l'autre, elles ne cessèrent de repousser l'union qui eût été si nécessaire contre les ennemis formidables qui s'avançaient de l'Orient et du Nord. Ecoutons encore sur ce point le respectable auteur des Lettres sur VHistoire.
« Il est sûr, dit-il, que si les deux empereurs « d'Orient et d'Occident eussent réuni leurs efforts, « ils auraient inévitablement renvoyé dans les sables (( de l'Afrique ces peuples (les Sarrasins) qu'ils de-« vaient craindre de voir établir au milieu d'eux; (( mais il y avait entre les deux empires une jalousie (( que rien ne put détruire, et qui se manifesta bien <( plus pendant les croisades. Le schisme des Grecs « leur donnait contre Rome une antipathie reli-« gieuse, et celle-là se soutint toujours même contre « leur propre intérêt (1). » Ce morceau est d'une vérité frappante. Si les Papes avaient eu sur l'empire d'Orient la même autorité qu'ils avaient sur l'autre, non seulement ils auraient chassé les Sarrasins, mais les Turcs encore. Tous les maux que ces peuples nous ont faits n'auraient pas eu lieu. Les Mahomet, les Soliman, les Amurat, etc., seraient des noms inconnus pour nous. Français, qui \ous laissez égarer par de vains sophismes, vous régneriez à Constantinople et dans la Cité sainte. Les assises de Jérusalem, qui ne sont plus qu'un monument historique, seraient citées et observées au lieu où elles furent écrites; on parlerait français en Palestine. Les sciences, les arts, la civilisation, illustreraient ces fameuses contrées de l'Asie, jadis le jardin de l'univers, aujourd'hui dépeuplées, livrées à l'ignorance, au despotisme, à la peste, à tous les genres d'abrutissement.
Si l'aveugle orgueil de ces contrées n'avait pas résisté constamment aux Souverains Pontifes, s'ils avaient pu dominer les vils empereurs de Byzance, 1. Lettres sur l'Histoire, t. II, lett. XLV.
ou du moins les tenir en respect, ils auraient sauvé l'Asie comme ils ont sauvé l'Europe, qui leur doit tout, quoiqu'elle semble l'oublier.