Longtemps déchirée par les barbares du Nord, l'Europe se voyait menacée des plus grands maux. Les redoutables Sarrasins fondaient sur elle, et déjà ses plus belles provinces étaient attaquées, conquises ou entamées. Déjà maîtres de la Syrie, de l'Egypte, de la Tingitane, de la Numidie, ils avaient ajouté à leurs conquêtes d'Asie et d'Afrique une partie considérable de la Grèce, l'Espagne, la Sardaigne, la Corse, la Fouille, la Calabre et la Sicile en partie. Ils avaient fait le siège de Rome, et brûlé ses fauoburgs. Enfin ils s'étaient jetés sur la France, et dès le huitième siècle, c'en était fait déjà de l'Europe, c'est-àdire du christianisme, des sciences et de la civilisation, sans le génie de Charles-Martel et de Charlemagne qui arrêtèrent le torrent. Le nouvel ennemi ne ressemblait point aux autres: les nobles enfants du Nord pouvaient s'accoutumer à nous, apprendre nos langues, et s'unir à nous enfin par le triple lien des lois, des mariages et de la religion. Mais le disciple de Mahomet ne nous appartient d'aucune manière: il est étranger, inassociable, immiscible à nous. Voyez les Turcs! spectateurs dédaigneux et hautains de notre civilisation, de nos arts, de nos sciences, ennemis mortels de notre culte, ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1454, un camp de Tartares, assis sur une terre européenne. La guerre entre nous est naturelle, et la paix forcée. Dès que le chrétien et le musulman viennent à se toucher, l'un des deux doit servir ou périr.
Entre ces ennemis il n'est point de traité.
Heureusement la tiare nous a sauvé du croissant. Elle n'a cessé de lui résister, de le combattre, de lui chercher des ennemis, de les réunir, de les animer, de LIVRE IV, CHAPITRE VII. 325 les soudoyer et de les diriger. Si nous sommes libres, savants et chrétiens, c'est à elle que nous le devons.
Parmi les moyens employés par les Papes pour repousser le mahométisme, il faut distinguer celui de donner les terres usurpées par les Sarrasins au premier qui pourrait les en chasser. Eh! que pouvaiton faire de mieux dès que le maître ne se montrait pas? Y a\ait-il un meilleur moyen de légitimer la naissance d'une souveraineté? Et croit-on que cette institution ne valût pas un peu mieux que la volonté du peuple, c'est-à-dire d'une poignée de factieux dominés par un seul? Mais lorsqu'il s'agit de terres données par les Papes, nos raisonnements modernes ne manquent jamais de transporter le droit public de l'Europe moderne au milieu des déserts, de l'anarchie, des invasions et des souverainetés flottantes du moyen âge; ce qui nécessairement ne peut produire que d'étranges paralogismes.
Qu'on lise l'histoire avec des yeux purs et l'on verra que les Papes ont fait ce qu'ils ont pu dans tous ces temps malheureux. On verra surtout qu'ils se sont surpassés dans la guerre qu'ils ont faite au mahométisme.
« Déjà dans le neuvième siècle, lorsque l'armée for-« midable des Sarrasins semblait devoir détruire « l'Italie et faire une bourgade mahométane de la <( capitale du christianisme, le pape Léon IV, pre-<( nant dans ce danger une autorité que les géné-« raux de l'empereur Lothaire semblaient aban-(( donner, se montra digne, en défendant Rome, d'y « commander en souverain. Il fortifia Rome, il arma <( les milices; il visita lui-même tous les postes...Il <( était né Romain. Le courage des premiers âges de « la république revivait en lui dans un âge de lâcheté « et de corruption: tel qu'un beau monument de Fan-« cienne Rome qu'on trouve quelquefois dans les « ruines de la nouvelle (1). » i. \ollaiiTe, Essai s'ir les mœurs, etc.. t. Il, cli. xxviii.
Mais, à la fin, tout résistance eût été vaine, et l'ascendant de l'islamisme l'eût infailliblement emporté, si nous n'avions été de nouveau sauvés par les Papes et par les croisades dont ils furent les auteurs, les promoteurs et les directeurs, hélas! autant que le permirent l'ignorance et les passions des hommes. Les Papes découvrirent, avec des yeux d'Annibal, que pour repousser ou briser sans retour une puissance formidable et exlravasée, il ne suffît pas du tout de se défendre chez soi, mais il faut l'attaquer chez elle. Les croisés, lancés par eux sur l'Asie, donnèrent bien aux soudans d'autres idées que celle d'envahir ou seulement d'insulter l'Europe.
Ceux qui disent que les croisades ne furent pour les Papes que des guerres de dévotion n'ont pas lu apparemment le discours d'Urbain II au concile de Clermont. Jamais les Papes n'ont fermé les yeux sur le mahométisme, jusqu'à ce qu'il se soit endormi luimême de ce sommeil léthargique qui nous a tranquillisés pour toujours. Mais il est bien remarquable que le dernier coup, le coup décisif, lui fut porté par la main d'un Pape. Le 7 octobre 1571, fut enfin livré ce combat à jamais célèbre, « le plus furieux « combat de mer qui se soit jamais livré. Cette « journée glorieuse pour les chrétiens fut l'époque « de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus « que des hommes et des vaisseaux dont on répare « la perte; car ils y perdirent cette puissance d*opi-« nion qui fait la principale puissance des peuples « conquérants; puissance qu'on acquiert une fois et (( qu'on ne recouvre jamais (1). Cette immortelle « journée brisa l'orgueil ottoman, et détrompa (( l'univers, qui croyait les flottes turques invincibles (2). » 1. M. de Bonald. Léqislation primitive, t. III, p. 288; — Disc, polit, sur l'état de l'Europe, § VIII.
2. Ces dernières expressions appartiennent au célèbre Cervantes, qui assista à la bataille de Lépante et qui eut même l'honneur d'y être blessé. (Dnn Quixote, part. I, ch. XXXIX, Madrid, 1799, in-16, t. IV, p. 40.) Dans lavant-propos RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE. 327 Mais cette bataille de Lépante, l'honneur éternel de l'Europe, époque de la décadence du croissant, et que l'ennemi mortel de la dignité humaine a pu seul tenter de ravaler (l),à qui la chrétienté en fut-elle redevable? Au Saint-Siège. Le vainqueur de Lépante fut moins don Juan d'Autriche que Pie V, dont Bacon a dit: « Je m'étonne que l'Église romaine n'ait pas encore (( canonisé ce grand homme (2). » Lié avec le roi d'Espagne et la république de Venise, il attaqua les Ottomans; il fut l'auteur et l'âme de cette glorieuse entreprise qu'il aida de ses conseils, de son influence, de ses trésors, et de ses armes même, qui se montrèrent à Lépante, d'une manière tout à fait digne du SouAerain Pontife.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE La conscience éclairée et la bonne foi n'en sauraient plus douter, c'est le christianisme qui a formé la monarchie européenne, merveille trop peu admirée. Mais, sans le Pape, il n'y a point de véritable christianisme; sans le Pape, l'institution divine perd sa puissance, son caractère divin et sa force convertissante; sans le Pape, ce n'est plus qu'un système, une croyance humaine, incapable d'entrer dans les cœurs et de les modifier pour rendre l'homme susceptible d'un plus haut degré de science, de morale et de civilisation. Toute souveraineté dont le doigt efficace du grand Pontife n'a pas touché le front demeude ia deuxième partie, Cervantes revient encore à cette fameuse batiille qu'il appelle la mai alta occasion que vieron los siglos vasados, los présentes, ni esperan ver los venidores. {Ihid, t. V, part. VIII, édition de don t^elicer.) Celui qui voudra assister à celte bataille peut en lire la description dans l'ouvrage de Gratiani, De Bello Cyprio. (Rome, 1604, in-4.)
1. n Ouel fut le fruit de la bataille île Lépante?...Il semblait que les Turcs l'eussent gagaée. » (Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. V, cli. CLXt.) Comme il est ridicule!
2. Dans le dialogue De Bello sacro.
rera toujours inférieure aux autres, tant dans la durée de ses règnes que dans le caractère de sa dignité et les formes de son gouvernement. Toute nation, même chrétienne, qui n'a pas assez senti l'action constituante, demeurera de même éternellement au-dessous des autres, toutes choses égales d'ailleurs; et toute nation séparée, après avoir reçu l'impression du sceau universel, sentira enfin qu'il lui manque quelque chose, et sera ramenée tôt ou tard par la raison ou par le malheur. Il y a pour chaque peuple une liaison mystérieuse, mais visible, entre la durée des règnes et la perfection du principe religieux. Il n'y a point de roi de par le peuple, puisque les princes chrétiens ont plus de vie commune que les autres hommes, malgré les accidents particuliers attachés à leur état; et ce phénomène deviendra plus frappant encore, à mesure qu'ils protégeront davantage le culte vivifiant; car il peut y avoir plus ou moins de souveraineté, précisément comme il peut y avoir plus ou moins de noblesse (1). Les fautes des Papes, infiniment 1. La noblesse n'étant qu'un prolongement de la souveraineté, magnum jovis iNCREMENTUM, elle répète en diminutif tous les caractères de sa mère, et n'est surtout ni plus ni moins humaine qu'elle; car c'est une erreur de croire que, à proprement parler, les souverains puissent anoblir; ils peuvent seulement sanctionner les anoblissements naturels. La véritiible noblesse est la gardienne naturelle de la religion; elle est parente du sacerdoce et ne cesse de le protéger. Appius Claudius s'écriait dans le sénat romain: « La religion appartient aux patriciens, auspicia sunt patrum. » Et Bourdaloue, quatorze siècles plus tard, disait dans une chaire chrétienne: « La sainteté, pour être éminente, ne trouve point de fond qui lui soit propre que la {grandeur. » {Serm. sur la Concep., p. il.) C'est la même idée revêtue de part et d'autre des couleurs du siècle. Malheur au peuple chez qui les nobles abandonnent les dogmes nationaux!
La France, qui donna tous les grands exemples en bien et en mal, vient de le prouver au monde; car cette bacchante qu'on appelle révolution française, et qui n'a fait encore que cliang. r d'iiabit, est une fille née ilu commerce impie de la noblesse française avec \e philosophisme dans le dix-huitième siècle. Les disciples de l'Alcoran disent « qu'un des signes de la fin du monde sera l'avan-« cernent des personnes de basse condition aux dignités éminentes. » (Pococl<e cité par Sale, Obst. hist. et crit. sur le Mahom., sect. IV.) C'est une exagération orientale qu'une femme de beaucoup d'esprit a réduite à la mesure européenne. (Lady Mary Worlley, Montagne's Works, t. IV, p. 223, 224.) Ce qui paraît sûr, c'est que pour la noblesse comme pour la souveraineté, il y a une relation cachée entre la religion et la durée des familles. L'auteur anonyme d'un roman anglais intitulé le Forester, dont je n'ai pu lire que des extraits, a fait, sur la décadence des familles et les variations de la propriété en Angle- RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE. 329 exagérées ou mal représentées, et qui ont tourné en général au profit des hommes, ne sont d'ailleurs que l'alliage humain, inséparable de toute mixtion temporelle; et quand on a tout bien examiné et pesé dans les balances de la plus froide et de la plus impartiale philosophie, il reste démontré que les Papes lurent les inslituieurs, les tuteurs, les sauveurs, et les véritables génies constituants de VEurope.
Au reste, comme tout gouvernement imaginable a ses défauts, je ne nie point que le régime sacerdotal n'ait les siens dans l'ordre politique; mais je propose sur ce point au bon sens européen deux réflexions qui m'ont toujours paru du plus grand poids.
La première est que ce gouvernement ne doit point être jugé en lui-même, mais dans son rapport avec le monde catholique. S'il est nécessaire, comme il l'est évidemment, pour maintenir l'ensemble et l'unité,, pour faire, s'il est permis de s'exprimer ainsi, circuler le même sang dans les dernières veines d'un corps immense, toutes les imperfections qui résulteraient de cette espèce de théocratie romaine dans l'ordre politique ne doivent plus être considérées que comme l'humidité, par exemple, produite par une machine à vapeur dans le bâtiment qui la renferme.
La seconde réflexion, c'est que le gouvernement des Papes est une monarchie semblable à toutes les autres, si on ne la considère simplement que comme terre, de singulières observations, que je rappelle sans avoir le droit de les ju'^'er. « 11 faut bien, dit-il, qu'il y ait quelque chose de radicalement et u 'Valarmiquement mauvais dans un système qui, en un siècle, a plus détruit (' la succession héréditaire et les noms connus que toutes les dévastations I. produites par les guerres civiles d'York et de Lancastre et du règne de « ilharles!«■■ ne l'avaient Tait peut-être dans les trois siècles précédents pris « ensemble, etc. » {Anti-Jacobin Reu. and Magazine, nov. 1803, n° LVIII,. p. 249.) Si les anciennes races anglaises avait'iit réellement péri depuis un siècle cuvirou eu nombre alarmi qufment considérable (ce que je n'ose point affirmer sur un témoignage unique), ce ne serait que l'effet accéléré, et par consf'quent plus visible d'un Jugement dont l'exécution aurait néanmoins commencé d'abord après la faute. Pourquoi la noblesse ne serait-elle pas m'itns conservée après avoir renoncé à la religion couservatrice? Pourquoiserait-elie traitée mieux que ses maîtres dont les règnes ont été abrégés?
gouvernement d'un seul. Or, quels maux ne résultent pas de la monarchie la mieux constituée? Tous les livres de morale regorgent de sarcasmes contre la cour et les courtisans. On ne tarit pas sur la duplicité, sur la perfidie, sur la corruption des gens de la cour, et Voltaire ne pensait sûrement pas aux Papes, lorsqu'il s'écriait avec tant de décence: 0 sagesse du ciel! je te crois très profonde, Mais à quels plats tyrans as-tu livré!e monde (1)?
Cependant, lorsqu'on a épuisé tous les genres de critique, et qu'on a jeté, comme il est juste, dans l'autre bassin de la balance tous les avantages de la monarchie, quel est enfin le dernier résultat? C'est le meilleur, le plus durable des gouvernements, et le plus naturel à l'homme. Jugeons de même la cour romaine. C'est une monarchie, la seule forme de gou-Aernement possible pour régir l'Église catholique; et, quelle que soit la supériorité de cette monarchie sur les autres (2), il est impossible que les passions humaines ne s'agitent pas autour d'un foyer quelconque de puissance, et n'y laissent pas de preuves de leur action, qui n'empêchent point le gouvernement du Pape d'être la plus douce, la plus pacifique et la plus morale de toutes les monarchies, comme les maux bien plus grands, enfantés par la monarchie séculière, ne l'empêchent pas d'être le meilleur des gouvernements.
1. Il a dit, au contraire, en parlant de Rome moderne: Les citoyens, en paix sagement gouvernés, Ne sont plus conquérants et sont plus fortunés.
2. Le gouvernement du Pape est le seul dans l'univers qui n'ait jamais eu de modèle comme il ne doit jamais avoir d'imitation. Ccst une monarchie élective dont le titulaire, toujours vieux et toujours célibataire, est élu par un petit nombre d'électeurs élus par ses prédécesseurs, toiis célibataires comme lui, et choisis sans aucun égard nécessaire à la naissance, aux richesses, ni même à la patrie. Si l'on examine attentivement cette forme de gouvernement, on prouvera qu'elle exclut, les inconvénients de la monarchie élective sans perdre les avantages de la monarchie héréditaire.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION DE CE LIVRE. 3i^l En terminant cette discussion, je déclare protester également contre toute espèce d'exagération. Que la puissance pontitîcale soit retenue dans ses justes bornes; mais que ces bornes ne soient pas arrachées et déplacées au gré de la passion et de l'ignorance; qu'on ne vienne pas surtout alarmer l'opinion par de vaines terreurs: loin qu'il faille craindre dans ce moment les excès de la puissance spirituelle, c'est tout le contraire qu'il faut craindre, c'est-à-dire que les Papes manquent de la force nécessaire pour soulever le fardeau immense qui leur est imposé, et qu'à force de plier, ils ne perdent enfin la puissance comme l'habitude de résister. Qu'on leur accorde, de bonne foi, ce qui leur est dû; de son côté, le Souverain Pontife sait ce qu'il doit à l'autorité temporelle, qui n'aura jamais de défenseur plus intrépide et plus puissant que lui. Mais il faut aussi qu'il sache défendre ses droits; et si quelque prince, par un trait de sagesse égale à celle de ce fils de famille qui menaçait son père de se faire pendre pour le déshonorer, osait menacer le sien d'un schisme, pour extorquer de lui quelque faiblesse, le successeur de saint Pierre pourrait fort bien lui répondre ce qui est écrit déjà depuis longtemps: « Voulez-vous m'abandonner? Eh bien, partez! « Suivez la passion qui vous entraîne; n'attendez pas <( que, pour vous retenir auprès de moi, je descende « jusqu'aux supplications. Partez! pour me rendre « l'honneur qui m'est dii, d'autres hommes me res-<( teront. Mais surtout, Dieu me restera (1). » Le prince y penserait!
Oï xé (xe Ttsxri<Tou(n' MAAIi:T:\. AE.MHTIETA ZErS.
LIVRE QUATRIÈME DU PAPE DA\S SON RAPPORT AVEC LES EGLISES NOMMEES SCHISMATIQUES.
Que toute Église schismatique est protestante. — Affinité des deux systèmes. — Témoignage de l'Église russe.
C'est une vérité fondamentale dans toutes les questions de religion, que toute Eglise qui iiest pas catholique est protestante. C'est en vain qu'on a voulu mettre une distinction entre les Eglises schismatiques et hérétiques. Je sais bien ce qu'on veut dire; mais, dans le fond, toute la différence ne tient qu'aux mots, et tout chrétien qui rejette la communion du Saint-Père est protestant ou le sera bientôt.
Qu'est-ce qu'un protestant? C'est un homme qui proteste; or, qu'importe qu'il proteste contre un ou plusieurs dogmes, contre celui-ci, ou contre celui-là? Il peut être plus ou moins protestant, mais toujours il proteste.
Quel observateur n'a pas été frappé de l'extrême faveur dont le protestantisme jouit parmi le clergé russe, quoique, si l'on tenait aux dogmes écrits, il dût être haï sur la Neva comme sur le Tibre? C'est que toutes les sociétés séparées se réunissent dans la haine de l'unité qui les écrase. Chacune d'elles a donc écrit sur ses drapeaux: Tout ennemi de Rome est mon ami. Pierre P^ ayant fait imprimer pour ses sujets, au LIVRE IV, CHAPITRE I. 333î commencement du siècle dernier, un catéchisme contenant tous les dogmes qu'il approuvait, cette pièce fut traduite en anglais (1), en l'année 1725, avec une préface qui mérite d'être citée: « Ce catéchisme, dit le traducteur, respire le génie (( du grand Jiomme par les ordres duquel il fut com-« posé (2). Ce prince a vaincu deux ennemis plus-« terribles que les Suédois et les Tartares; je veux (( dire la superstition et l'ignorance favorisées encore « par l'habitude la plus obstinée et la plus insatiable.. ► « Je me flatte que cette traduction rendra plus facile (( le rapprochement des évêques anglais et russes, (( afin que par leur réunion ils deviennent plus capa-« blés de renverser les desseins atroces et sangui-« naires du clergé romain (3)...Les Russes et les ré-« formés s'accordent sur plusieurs articles de foi, « autant qu'ils diffèrent de l'Ëglise romaine (4)...Les « premiers nient le purgatoire (5)...; et notre compa-(( triote Covel, docteur de Cambridge, a prouvé docte-« ment, dans ses Mémoires sur l'Ëglise grecque, com-(( bien la transsubstantiation des Latins digère de la <( cène grecque (6). » 1. The Jîusnan Cafechism, composed and published by the order of the czar; to which is a>inexed a short account of the ehurch-government and' cérémonies of the Moscovites. (London, Meadows, 17i5, in-8, by Jenkin. Thom-Philipps, p. 4 et 66.)
2. Le traducteur parle ici d'un calécbi?me comme il parlerait d'un ukase que l'empereur aurait publié sur le droit ou la police. Cette opinion, qui est juste^ doit être remarquée.
3. On pourrait s'étonner qu'en i725 on pût encore réimprimer en Angleterre un-^ extravagauce de cette force. Je prendrai néanmoins l'engagement de montrer des passages encore plus merveilleux dans les ouvrages des premiers docteurs anglais de nos jours.
4. Sur ce point le traducteur a tort et il a raison. Il a tort, si l'on s'en tient aux professions de foi écrites, qui sont les mêmes, à peu de cbose près, pour les-Eglises latine et russe, et diffèrent également des confessions iirotestantes; mais si l'on en vient à la pratique et à la croyance intérieure, le traducteur a raison. Chaque jour la foi à\\.e grecque s'éloigne de Rome et s'approciie de Wittemberg.
5. Je n'en sais rien, et je crois eu ma conscience q,ue le clergé russe ne lésait pas mieux que moi.
r>. On enlend ici des théologiens anglicans affirmer que déjà, au commencement du dernirr siècle, la foi de l'Eglise romaine et celle de l'Eglise russe sur l'article de l'Eucliarislie n'étaient plus les mêmes. On se plaindrait donc à torL des préjugés catholiques sur cet article.
Quelle tendresse et quelle confiance î La fraternité est é\ idente. C'est ici que la puissance de la haine se fait sentir d'une manière véritablement effrayante. L'Église russe professe comme la nôtre la présence réelle, la nécessité de la confession et de l'absolution sacerdotale, le même nombre de sacrements, la réalité du sacrifice eucharistique, l'invocation des Saints, le culte des images, etc.; le protestantisme, au contraire, fait profession de rejeter et même d'abhorrer ces dogmes et ces usages, néanmoins, s'il les rencontre dans une Église séparée de Rome, il n'en est plus choqué. Ce culte des images surtout, si solennellement déclaré idolâlrique, perd tout son venin, quand il serait même exagéré au point d'être devenu à peu près toute la religion. Le Russe est séparé du Saint-Siège; c'en est assez pour le protestant; celui-ci ne voit plus en lui qu'un frère, qu'un autre protestant; tous les dogmes sont nuls, excepté la haine de Rome. Cette haine est le lien unique, mais universel, de toutes les Églises séparées.
Un archevêque de Twer, mort il y a seulement deux ou trois ans, publia en 1805 un ouvrage historique en latin, sur les quatre premiers siècles du christianisme, et dans ce livre que j'ai déjà cité sur le célibat, il avance sans détour qu'une grande partie du clergé lusse est calviniste (1). Ce texte n'est pas équivoque.
Le clergé n'étudie dans tout le cours de son éducation ecclésiastique que des livres protestants; une habitude haineuse l'écarté des livres catholiques, malgré l'extrême affinité des dogmes. Bingham sur- 1. Ou, si l'oa veut s'exprimer mot à mot, • qu'une grande partie du clergé « russe chérit et célèbre à 1 excès le système calviniste. » — Bzc sane est disciplina iVa{Calviiii), quem pllbimi de nostris (sic) tantopere laudant deamantgue. (Methodii, archiep. Twer, Liber historiens de rébus in primitiva EccU christ., etc., in-4, Mosquae 1805, typis sanctissimiP s\Tiodi, cap. vi. sect. 1. § 79, p. 168.) Tout homme qui a pu voir les choses de près ne doutera pas que par ces mots plurimi de nostris, il ne faille entendre tout prêtre de cette Eglise qui sait le latin ou le français, à moins que dans le fond de son cœur, il no penche d'un côté tout opposé, ce qui n'est pas iuou'i parmi les gens instruits de cet ordre.
LIVRE IV, CflAPlTRE I. 335 îout est son oracle, et la chose est portée au point que le prélat que je viens de citer en appelle très sérieusement à Bingham, pour établir que l'Eglise russe n enseigne que la pure loi des Apôtres (1).
C'est un spectacle bien extraordinaire et bien peu connu dans le reste de l'Europe, que celui d'un évêque russe qui, pour établir la parfaite orthodoxie de son Église, en appelle au témoignage d'un docteur protestant.
Et lui-même, après avoir blâmé pour la forme ce penchant au calvinisme, ne laisse pas d'appeler Calvin UN GRAND HOMME (2); cxpressiou étrange dans la bouche d'un évêque parlant d'un hérésiarque, et qui ne lui est jamais échappée, dans tout son livre, à l'égard d'un docteur catholique.
Ailleurs, il nous dit que, pendant quinze siècles, la doctrine de Calvin, {ut presque inconnue dans r Eglise (3). Cette modification paraîtra encore curieuse; mais dans le reste du li\Te il se gêne encore raonis; il attaque ouvertement la doctrine des sacrements, et se montre tout à fait calviniste.
L'ouvrage, comme je l'ai déjà observé, étant sorti des presses mêmes du synode, avec son approbation expresse, nul doute qu'il ne représente la doctrine générale du clergé, sauf les exceptions que j'honore.
Je pourrais citer d'autres témoignages non moins décisifs; mais il faut se borner. Je n'affirme pas seulement que l'Église dont il s'agit est protestante, j'affirme de plus qu'elle l'est nécessairement, et que I )ieu ne serait pas Dieu si elle ne l'était pas. Le lien de l'unité étant une fois rompu, il n'y a plus de tribunal 1. Methodius, Liber historiens, etc., sect. t, p. 206, note -.
2. Magndm vihum, ihid., p. 168.
3. Doctrinam Calvini per M.-D. a'in. m Ecr.lesia Christi pêne inauditnm (Ibid.). L'arclievê;]ue de Twer a publié cet ouvrage ea latin, sûr de n'être critiqué ni par ses confrères, qui ne révéleraient jamais un secret de famille, ni par les gens du monde, qui ne l'entemiraient pas, et qui d'ailleurs ne s'emsbarrasseraient pas plus des opinions du prélat que de sa personne. On ne peut e former une idée de l'inditrércuce russe pour ces sortes d'iiomnics et de choses si ron n'en a été témoin.
commun, ni par conséquent de règle de foi invariable. Tout se réduit au jugement particulier et à la suprématie civile, qui constituent l'essence du protestantisme. L'enseignement n'inspirant d'ailleurs aucune alarme en Russie, et le même empire renfermant près de trois millions de sujets protestants, les novateurs de tous les genres ont su profiter de cet avantage pour insinuer librement leurs opinions dans tous les ordres de l'État, et tous sont d'accord, même sans le savoir; car tous protestent contre le Saint-Siège, ce qui suffit à la fraternité commune.
Sar la préteDdue inTariabilité du dogme ctiez les Églises séparées dans le douzième siècle.
Plusieurs catholiques, en déplorant notre funeste séparation d'avec les Églises photiennes, leur font cependant l'honneur de croire que, hors le petit nombre de points contestés, elles ont conservé le dépôt de la foi dans toute son intégrité. Elles-mêmes s'en vantent, et parlent avec emphase de leur invariable orthodoxie.
Cette opinion mérite d'être examinée, parce qu'en Féclaircissant on se trouve conduit à de grandes vérités.
Toutes ces Églises séparées du Saint-Siège, au commencement du douzième siècle, peuvent être comparées à des cadavres gelés dont le froid a conservéles formes. Ce froid est l'ignorance, qui devait durer pour elles plus que pour nous; car il a plu à Dieu, pour des raisons qui méritent d'être approfondies, de concentrer, jusqu'à nouvel ordre, toute la science humaine dans nos régions occidentales.
LIVRE IV, CHAPITRE II. 331 Mais dès que le vent de la science, qui est chaud,, viendra à souffler sur ces Ëglises, il arrivera ce qui doit arriver suivant les lois de la nature: les formesantiques se dissoudront, et il ne restera que de la poussière.
Je n'ai jamais habité la Grèce, ni aucune contrée de l'Asie, mais j'ai longtemps habité le monde, et j'ai lebonheur d'en connaître quelques lois. Un mathématicien serait bien malheureux s'il était obligé de calculer l'un après l'autre tous les termes d'une longue série; pour ce cas et pour tant d'autres, il y a des formules qui expédient le travail. Je n'ai donc aucun besoin de savoir (quoique je n'avoue point que je ne le sais pas) ce qui se fait et ce qui se croit ici ou là. Je sais, et cela me suffît, que si la science y a fait son entrée, la foi en a disparu; ce qui ne s'entend point,., comme on le sent assez, d'un changement subit, mais^ graduel, suivant une autre loi de la nature qui n'admet point les sauts, comme dit l'école. — Voici donc la loi aussi sûre, aussi in\ariable que son auteur: AUCUNE RELIGION, EXCEPTÉ UNE, NE PEUT SUPPORTER l'ÉPREUVE. DE LA SCIENCE.
Cet oracle est plus sûr que celui de Galchas.
La science est une espèce d'acide qui dissout tousles métaux, excepté l'or.
Où sont les professions de foi du seizième siècle? — Dans les livres. Nous n'avons cessé de dire aux protestants: Vous ne pouvez vous arrêter sur les lianes d'un précipice rapide, vous roulerez iusqu'aw fond. Les prédictions catholiques se trouvent aujourd'hui parfaitement justifiées. Que ceux qui n'ont fait encore que trois ou quatre pas sur cette même pente ne viennent point nous vanter leur prétendue immobilité: ils verront bientôt ce que c'est que le mouvement accéléré.
J'en jure par l'éternelle vérité, et nulle conscience CÎ38 DU PAPE.
européenne ne me contredira, la science et la loi ne s'allieront iamais hors de runité.
Un sait ce que dit un jour le bon La Fontaine en rendant le Nouveau Testament à un ami qui l'avait engagé à le lire: fai lu votre Nouveau Testament, c'est un assez bon livre. C'est à cette confession, si l'on y prend bien garde, que se réduit à peu près la foi protestante; à je ne sais quel sentiment vague et confus qu'on exprimerait fort bien par ce peu de mots: // pourrait y avoir quelque chose de divin dans le christianisme.
Mais lorsqu'on en viendra à une profession de foi détaillée, personne ne sera d'accord. Les anciennes formules ecclésiastiques reposent dans les livres; on les signe aujourd'hui parce qu'on les signait hier; mais qu'est-ce que cela signifie pour la conscience?
Ce qu'il est bien important d'observer, c'est que les Églises photiennes sont plus éloignées de la vérité que les autres Églises protestantes; car celles-ci ont parcouru le cercle de l'erreur, au lieu que les autres €onnnenccnt seulement à le parcourir, et doivent par conséquent passer par le calvinisme, peut-être même par le socinianisme, avant de remonter à l'unité. Tout ami de celte unité doit donc désirer que l'antique édifice achève de crouler incessamment chez ces peuples séparés, sous les coups de la science protestante, afin que la place demeure vide pour la vérité.
Il y a cependant une grande chance en faveur des Églises dites schismatiques, et qui peut extrêmement accélérer leur retour; c'est celui des protestants, qui est déjà fort avancé, et qui peut être hâté plus que nous ne le croyons par un désir ardent et pur, séparé de tout esprit d'orgueil et de contention.
On ne saurait croire à quel point les Églises dites simplement schismatiques s'appuient à la révolte et à la science protestante. Ah î si jamais la même foi pariait seulement anglais et français, en un clin d'œil LIVRE IV, CHAPITRE III. 339 robstination contre celle foi deviendrait dans toute l'Europe un véritable ridicule, et pourquoi ne le dirais-je pas? un mauvais ton.
J'ai dit pourquoi on ne devrait attacher aucun mérite à la conservation de la foi parmi les Ëglises photiennes, quand même elle serait réelle; c'est parce qu'elles n'auraient point subi l'épreuve de la science: le grand acide ne les a pas touchées. D'ailleurs, que signifie ce mot de {oi, et qu'a-t-il de commun avec les formes extérieures et les confessions écrites? S'agit-il entre nous de savoir ce qui est écrit?
Autres considérations tirées de la position des Églises. — Remarques particulières sur les sectes d'Angleterre et de Russie.
Voici encore une autre loi de la nature: Rien ne s'altère que par mixtion, et iamais il n'y a mixtion sans allinité. Les Ëglises photiennes sont conservées au milieu du mahométisme comme un insecte est conservé dans l'ambre. Comment seraient-elles altérées, puisqu'elles ne sont touchées par rien de ce qui peut s'unir avec elles? Entre le mahométisme et le christianisme, il ne peut y avoir de mélange. Mais si l'on exposait ces Églises à l'action du protestantisme ou du catholicisme avec un {eu de science suffisant, elles disparaîtraient presque subitement.
Or, comme les nations peuvent aujourd'hui, au moyen des langues, se toucher à distance, bientôt nous serons témoins de la grande expérience déjà fort avancée en Russie. Nos langues atteindront ces nations qui nous vantent leur foi reliée en parchemin, et dans un clin d'œil nous les verrons boire à longs traits toutes les erreurs de l'Europe. — Mais alors nous en serons dégoûtés, ce qui rendra probablement leur délire plus court.
Lorsque l'on considère les épreuves qu'a subies l'Ëglise romaine par les attaques de l'hérésie et par le mélange des nations barbares qui s'est opéré dans son sein, on demeure frappé d'admiration en voyant qu'au milieu de ces épouvantables révolutions, tous ses titres sont intacts et remontent aux apôtres. Si elle a changé certaines clioses dans les formes extérieures, c'est une preuve qu'elle vit; car tout ce qui vit dans l'univers change, suivant les circonstances, en tout ce qui ne tient point aux essences. Dieu, qui se les est réservées, a livré les formes au temps pour en disposer suivant certaines règles. Cette variation dont je parle est même le signe indispensable de la vie^ l'immobilité absolue n'appartenant qu'à la mort.
Soumettez un de ces peuples séparés à une révolution semblable à celle qui a désolé la France durant vingt-cinq ans; supposez qu'ur; pouvoir tyrannique s'acharne sur l'Église, égorge, dépouille, disperse les prêtres; qu'il tolère surtout et favorise tous les cultes, excepté le culte national; celui-ci disparaîtra comme une fumée.
La France, après l'horrible révolution qu'elle a soufferte, est demeurée catholique, c'est-à-dire que tout ce qui n'est pas demeuré catholique n'est rien, l'elle est la force de la vérité soumise à une épreuve terrible. Uhomme, sans doute, a pu en être altéré; mais la doctrine nullement, parce qu'elle est inaltérable dans sa nature.
Le contraire arrive à toutes les religions fausses, Dès que l'ignorance cesse de maintenir leurs formes^ et qu'elles sont attaquées par les doctrines philosophiques, elles entrent dans un état de véritable dissolution et marchent vers l'anéantissement absolu par un mouvement sensiblement accéléré.
Et comme la putréfaction des grands corps orga-, nisés produit d'innombrables sectes de reptiles fan- LIVRE IV, CHAPITRE III. 34 i geiix, les religions nationales qui se putréfient produisent de même une foule cVinsectes religieux qui traînent sur le même sol les restes d'une vie divisée, imparfaite et dégoûtante.