SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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I.e cominenlaire de cette inappréciable naïveté se présente de lui-même. C'est comme si le procureur général avait dit en propres termes: Notre religion, comme vous le savez, nest quun étahlissement purement civil, qui ne repose que sur la loi du pays et sur Vintérêl de cliaque individu. Pourquoi sommesnous anglicans? Certes, ce nest pas la persuasion qui nous détermine, cest la crainte de perdre des biens, des honneurs et des privilèges. Le mot de fOi n ayant donc point de.sens dans notre langue, et la conscience anglaise étant catholique, nous lui obéirons du moment où il ne devra plus rien nous en coûter. En un clin d'œil nous serons tous catholiques (2).

VII. Mais si dans tout Ce qu'il renferme de faux, il n'y a rien de si évidemment faux que le système anglican, en re\anche, par combien de côtés ne se recommande-l-il pas à nous comme le plus voisin de la xérité! Retenus par les mains de trois souverains terribles qui goûtaient peu les exagérations populaires, et retenus aussi, c'est un devoir de l'observer, par un bon sens supérieur, les Anglais purent, dans le XVI® siècle, résister jusqu'à un point remarquable au torrent qui entraînait les autres nations, et conserver plusieurs éléments catholiques. De là, cette physionomie ambiguë qui distingue l'Église 1. / think fhat no alternative can exist betwceji kepping the establishment we hfive, and piitting a roman catholic establishment in its place. [Parliamenfary debatet, ttc, \o\. IV, Loiidon, 1805. p. 943. — Disc, du procureur général.)

i. J'oserais croire cependant que le savant magistrat s'exagérait le malheur futur, Toict le monde, dit-il, sera catholique. Eli bien, dès que tout le monde serait d'arcord, où sérail le mal? Trois jours auparav;iiit (si^ance du 10 mai, ibid., p. 761), un pair disait, tn parlanl sur la même question: « Jacques II « ne di'mandait jour les catholiques que l'ôgalité de privilèges; mais cette éga-« lilé aurait amené la cliute du proiestanlisme. » Et pourquoi? C'est toujours le même aveu. L'erreur, si elle n\st soutenue par des prescriptions, ne tiendra Jamais contre la vérité.

anglicane, et que tant cl'écri\ains ont fait observer. (( Elle n'est pas sans doute l'épouse légitime; mais, « c'est la maîtresse d'un roi; et quoique fille évidente « de Calvin, elle n'a point la mine effrontée de ses « sœurs. Levant la tête d'un air majestueux, elle pro-« nonce assez distinctement les noms de Pères, de « Conciles, d'Eglise et de Chefs de VÉglise; sa main (( porte la crosse avec aisance; elle parle sérieusece ment de sa noblesse; et, sous le masque d'une « mitre isolée et rebelle, elle a su conserver on ne « sait quel reste de grâce antique, vénérable débris « d'une dignité qui n'est plus (1). » Nobles Anglais! vous fûtes jadis les premiers ennemis de l'unité; c'est à vous aujourd'hui qu'est dévolu riionneur de la ramener en Europe. L'erreur n'y lève la tête que parce que nos deux langues sont ennemies: si elles viennent à s'allier sur le premier des objets, rien ne leur résistera. Il ne s'agit que de saisir l'heureuse occasion que la politique vous présente en ce moment. Un seul acte de justice, et le temps se chargera du reste.

\'IIL Après trois siècles d'irritation et de dispute, que nous reprochez-vous encore et de quoi vous plaignez-vous? Dites-vous toujours que nous avons inno\é, que nous avons inventé des dogmes et changé nos opinions humaines en symboles? Mais si \...As the mistress of a monarcli's bed, lier fi'Oiil erect witli majpsty sli.' bore, Tho crosioi' wiel lc<l and tlift milre wore: Werp 011 lier revVeiid Phslacteries read. (Orydea's original poetns., in-12, t. I, The Hind and the Panther. Part 1.) — Je lis dans le Magasin européen, t. XVlil, août 1700, p. U5, un morceau remarquable du docteur Burney sur le même sujet. (Quelques dissidents modernes soni, moins polis et plus tr incliauls: i L'Eglise de Rome, disent-ils, est « uie pro'^titu'e; colli^ d'Rcosse, uîie entret>'nue, et celle d'Anslutcrrc, une « femme di* moyenne veitu, entre l'iai^ et l'aulre. » Th''y (the dissenters) culled the charch of Home a strumpct; Ihe kiric nf Scotlaïui a kept-mistress, and the church of E'it/land an equivon.il lœly of ea.sj/ virtue, between the one and the other. [Journal du Parlem 'nt t'Auf/lefei^re, Chambre des communes, jeudi 2 njars 179U, discours du d'iôl^rc Biirke.)

vous ne \oulez pas en croire nos docteurs, qui protestent et qui prouvent qu'ils n'enseignent que la foi des apôtres, croyez-en au moins vos athées: ils vous diront que les pouvoirs exercés par VEglise romaine sont en grande partie antérieurs à presque tous les établissements politiques de l'Europe (1).

Croyez-en vos déistes: ils vous diront quun homme instruit ne saurait résister au poids de Vévidence historique qui établit que dans toute la période des quatre premiers siècles de VEglise, les points principaux des doctrines papistes étaient déjà admis en théorie et en prcdique (2).

Croyez-en vos apostats: ils vous diront qu'ils avaient cédé d'abord à cet argument qui leur parut invincible: quil faut qu'il y ait quelque part un luge inlaillible, et que l'Eglise de Rome est la seule société chrétienne qui prétende et puisse prétendre à ce caractère (3).

Croyez-en enfin vos propres docteurs, aos propres évêques anglicans: ils vous diront, dans leurs moments heureux de conscience ou de distraction, que les germes du papisme furent semés dès le temps des apôtres (4).

Tâchez de vous recueillir; tachez d'être maîtres de vous-mêmes et de vos préjugés, assez pour pouvoir contempler dans le calme de votre conscience de quel étrange système vous avez le malheur d'être 1. Many of the powtTS indeed assumed b>/ the churrh of Rome wf-.re ve-ry ancient and were prior to abnost everij poUlical governmfnt established in Europe. (Hume's Hist. of England. Henri VIII, ch. xxix, ann. 1521.) Hume, comme on voit, tâche de mo lifier légèrement sa proposition, mais ce n'est qu'une pure chicane qu'il fait à sa conscience.

2. Gibbon, Mémoire^ t. I, ch. i de la traii. franc.

3. Cette décision est de Chillingvvorth, et Gibbon, qui la rapparie, ajoute que le premier ne devait cet argnnent qu'à lui-même. (Gibbon, au livre cité, ch. VI.) Dans cette supposition, il faut croire que ni Chillingworlh ni Gibboa n'avaient beaucoup lu nos docteurs, 4. The seeds of Popery were sown even in the apostles times. {Bishop Newtons dissertations on the profecies. London, in-8, t. III, ch..x, p. 148.) L'honnête homme! Encore un léger effort de franchise, et nous l'ijurions entendu convenir, non indirectement, comme il le fait ici, mais en propres termes, que les germes du papisme furent semés par Jésus-Christ.

encore les principaux défenseurs. Faut-il donc tant d'arguments contre le protestantisme? Non, il suffît de tracer exactement son portrait et de le lui montrer sans colère.

IX. « En vertu d'un anathème terrible, inexpli- « cable sans doute, mais cependant bien moins inex-« plicable qu'incontestable, le genre humain avait « perdu tous ses droits. Plongé dans de mortelles (( ténèbres, il ignorait tout, puisqu'il ignorait Dieu; rt et puisqu'il l'ignorait il ne pouvait le prier; en <( sorte qu'il était spirituellement mort sans pouvoir « demander la vie. Parvenu par une dégradation (( rapide au dernier degré de l'abrutissement, il « outrageait la nature par ses mœurs, par ses lois « et par ses religions môme. Il consacrait tous les « vices; il se roulait dans la fange, et son abrutisse-« ment était tel, que l'histoire naïA'e de ces temps « forme un tableau dangereux que tous les hommes « ne doivent pas contempler. Dieu, cependant, après « avoir dissimulé quarante siècles, se souvint de sa « créature. Au moment marqué et de tout temps (( annoncé, il ne dédaigna pas le sein d'une vierge; « il se rc\ êtit de notre malheureuse nature et parut « sur la terre: nous le vîmes, nous le touchâmes, il « nous parla; il vécut, il enseigna, il souffrit, il (( mourut pour nous. Sorti de son tombeau, suivant « sa promesse, il reparut encore parmi nous pour u assurer solennellement à son Eglise une assis-« tance aussi durable que le monde. Mais, hélas!

« cet effort de l'amour tout puissant n'eut pas à beauci coup près tout le succès qu'il annonçait. Par défaut (( de science ou de force, ou par distraction peut-être, (( Dieu manqua son coup et ne put tenir sa parole. « xMoins avisé qu'un chimiste qui entreprendrait a d'enfermer l'éther dans la toile ou le papier, il ne (( confia qu'à des hommes cette vérité qu'il avait « apportée sur la terre: elle s'échappa donc, comme « on aurait bien pu le prévoir, par tous les pores <( humains: bientôt cette religion sainte, révélée à <( riiomme par THomme-Dieu, ne fut plus qu'une (( iulame idolâtrie, C|ui durerait encore si le chris-« tianisme, après seize siècles, n'eût été brusque-« ment ramené à sa pureté originelle par deux mi-« sérables. » Voilà le protestantisme. Et que dira-t-on de lui et de vous qui le défendez, lorsqu'il n'existera plus? Aidez-nous plutôt à le faire disparaître. Pour rétablir une religion et une morale en Europe; pour donner à la \érité les forces qu'exigent les conquêtes qu'elle médite; pour raffermir surtout ie trône des souverains, et calmer doucement cette fermentation générale des esprits qui nous menace des plus grands malheurs, un préliminaire indispensable est d'effacer du dictionnaire européen ce mot fatal, trotestax- TISME.

TISME.

X. Il est impossible que des considérations aussi importantes ne se fassent pas jour enfin dans les cabinets protestants, et n'y demeurent en réserve pour en descendre ensuite comme une eau bienfaisante qui arrosera les vallées. Tout invite les protestants à revenir à nous. Leur science, qui n'est maintenant qu'un épouvantable corrosif, perdra sa puissance délétère en s'alliant à notre soumission, qui ne refusera point à son tour de s'éclairer par leur science. Ce grand changement doit commencer par les princes., et demeurer parfaitement étranger au ministère dit évangéligue. Plusieurs signes manifestes excluent ce ministère du grand œuvre. Adhérer à l'erreur est toujours un grand mal; mais l'enseigner par état, et l'enseigner contre le cri de sa conscience, c'est l'excès du malheur, et l'aveuglement absolu en est la suite véritable. Un grand exemple de ce genre vient de nous être présenté dans la capitale du protestantisme, où le corps des pasteurs a renoncé publiquement au christianisme en se déclarant arien, tandis que le bon sens laïque lui reproche son apostasie.

XI. Au milieu de la fermentation générale des esprits, les Français, et parmi eux l'ordre sacerdotal en particulier, doivent s'examiner soigneusement, et ne pas laisser échapper cette grande occasion de s'emplover efficacement et en première ligne à la reconstruction du saint édifice. Ils ont sans doute de grands préjugés à vaincre; mais, pour y parvenir, ils ont aussi de grands mo3'ens, et, ce qui est très iieureux, de puissants ennemis de moins. Les parlements n'existent plus, ou n'existent pas. Réunis en corps, ils auraient opposé une résistance peut-être invincible, et c'en était fait de l'Église gallicane.

Aujourd'hui l'esprit parlementaire ne peut s'expliquer et agir que par des efforts individuels qui ne sauraient avoir un grand effet. On peut donc espérer que rien n'empêchera le sacerdoce de se rapprocher sincèrement du Saint-Siège, dont les circonstances l'avaient éloigné plus qu'il ne croyait peut-être. Il n'y a pas d'autres moyens de rétablir la religion sur ses antiques bases. Les ennemis de celle religion, qui ne l'ignoraient pas, tâchent de leur côté d'établir l'opinion contraire, savoir: que cest h Pape qui s'oppose à la réunion des clirétiens. Un évêque grec a déclaré naguère qu'il ne voijail plus enire les deux Eglises d'autre mur de séparation que la suprématie du Pape (1); et cette assertion toute simple de la part de son auteur, je l'ai entendu citer en pays catholique, pour établir encore la nécessité de restreindre davantage la suprême puissance spirituelle. Pontifes et lévites français, gardez-vous du piège qu'on vous tend; pour abolir le protestantisme sous toutes les formes, on vous propose de vous faire protestants. C'est au contraire en rétablissant la suprématie pontificale que vous replacerez l'Ëglise gallicane sur ses 1. Ce prélat est M. Élie Méniate, évoque de Lari'^sa. Soa livre, intitulé La Pierre d'achoppement, a été traduit en allemand par M. Jacob Kemper. Vienne, in-8, 1787. On lit à la page 93: Ich halte den slreit uber die obergewalt des Pabstes fur den hanptpunekf; denn dièses ist die schied-maner welche die zwey kirchenn trennt.

CONCLUSIOiN. 393 véritables bases, et que vous lui rendrez son ancien éclat. Reprenez votre place: l'Église universelle a besoin de vous pour célébrer dignement l'époque fameuse, et que la postérité n'envisagera jamais sans une profonde admiration; l'époque, dis-je, où le Souverain pontife s'est vu reporter sur son trône par des événements dont les causes sortent visiblement du cercle étroit des moyens humains.

XII. \ulle institution humaine n'a duré dix-huit siècles. Ce prodige, qui serait frappant partout, l'est plus particulièrement au sein de la mobile Europe.

Le repos est le supplice de l'Européen, et ce caractère contraste merveilleusement avec l'immobilité orientale. Il faut qu'il agisse, il faut qu'il entreprenne, il faut qu'il innove et qu'il change tout ce qu'il peut atteindre. La politique surtout n'a cessé d'exercer le génie innovateur des enlant^ audacieux de Japhct. Dans l'inquiète défiance qui les tient sans cesse en garde contre la souveraineté, il y a beaucoup d'orgueil sans doute, mais il y a aussi une juste conscience de leur dignité: Dieu seul connaît les quantités respectives de ces deux éléments. Il suffît ici de faire observer le caractère qui est un fait incontestable, et de se demander quelle force cachée a donc pu maintenir le trône pontifical au milieu de tant de ruines et contre toutes les règles de la probabilité. A peine le christianisme s'est établi dans le monde, et déjà d'impitoyables tyrans lui déclarent une guerre féroce. Ils baignent la nouvelle religion dans le sang de ses enfants. Les hérétiques l'attaquent de leur côté dans tous ses dogmes successivement. A leur tête éclate Arius, qui épouvante le monde et le [ait douler s'il est chrétien. Julien, avec sa puissance, son astuce, sa science et ses philosophes complices, porte au christianisme des coups mortels ]}Our tout ce qui eût été mortel. Bientôt le Nord verse ses peuples barbares sur Tempire romain! ils viennent venger les martyrs, et l'on pourrait croire qu'ils viennent étouffer la religion pour laquelle ces victimes moururent; mais c'est le contraire qui arrive. Eux-mêmes sont apprivoisés par ce culte divin qui préside à leur civilisation, et, se mêlant à toutes leurs institutions, enfante la grande famille européenne et sa monarchie, dont l'univers n'avait nulle idée. Les ténèbres de l'ignorance suivent cependant l'invasion des Barbares; mais le flambeau de la foi étincelle d'une manière plus visible sur ce fond obscur, et la science même, concentrée dans l'Ëglise, ne cesse de produire des hommes éminenls pour leur siècle. La noble simplicité de ces temps illustrés par de hauts caractères valait bien mieux que la demi-science de leurs successeurs immédiats. Ce fut de leur temps que naquit ce funeste schisme qui réduisit l'Ëglise à chercher son chef visible. pendant quarante ans. Ce fléau des contemporains est un trésor pour nous dans l'histoire. Il sert à prouver que le trône de saint Pierre est inébranlable. Quel établissement humain résisterait à cette épreuve, qui cependant n'était rien, comparée à celle qu'allait subir l'Ëglise!

XIIL Luther parail, Calvin le suit. Dans un accès de frénésie dont le genre humain n'avait pas vu un exemple, et dont la suite immédiate fut un carnage de trente ans, ces deux hommes de néant, avec l'orgueil des sectaires, l'acrimonie plébéienne et le fanatisme des cabarets (1), publièrent la rélorme de VEglise, et en effet ils la réiormèrent, mais sans savoir ce qu'ils disaient, ni ce qu'ils faisaient. Lorsque des hommes sans mission osent entreprendre de rélormer l'Ëglise, ils délormcnt leur parti, et ne réforment réellement que la véritable Ëglise, qui est obligée de.se défendre et de veiller sur elle-même. C'est préci- 1 Dans les cabarets, on citait à l'envi dds anecdotes plaisantes sw' l'avarice des p -êtres; on y tournait en ridicule les clefs, la puissance des Papes, etc. (Lettre de Luther au Pape, dali'-e (lu jour de la Trinité, 1518, citée par M. Ros^ coe. Hist. de L^on X, iii-8, t. Il[. Appeniix, n» 149, p. 15i.) On peut s'en ûer à Lullier sur les premières chaires de la rélûrnie.

cojycLUSiox. 395 sèment ce qui est arrivé, car il n'y a do véritable rélorme que l'immense chapitre de la ré [orme qu'on lit dans le concile de Trente; tandis que la prétendue réforme est demeurée hors de l'Église, sans règle^ sans autorité, et bientôt sans foi, telle que nous la voyons aujourd'hui. Mais par quelles effroyables convulsions n'est-elle pas arrivée à cette nullité dont nous sommes les témoins? Oui peut se rappeler sans frémir le fanatisme du seizième siècle, et les scènes épouvantables qu'il donna au monde? Quelle fureur surtout contre le Saint-Siège! Nous rougissons encore pour la nature humaine, en lisant dans les écrits du temps les sacrilèges injures vomies par ces grossiers novateurs contre la hiérarchie romaine.

Aucun ennemi de la foi ne s'est jamais trompé: tous frappent \ainement, puisqu'ils se battent contre Dieu; mais tous savent où il faut frapper. Ce qu'il y a d'extrêmement remarquable, c'est qu'à mesure que les siècles s'écoulent, les attaques sur l'édifice catholique deviennent touiours plus fortes; en sorte qu'en disant touiours, « il n'y a rien au delà, » on se trompe toujours. Après les tragédies épouvantables du xvi^ siècle, on eût dit sans doute que la tiare avait subi sa plus grande épreuve; cependant celle-ci n'avait fait qu'en préparer une autre. Le xvi® et le xvii*^ siècles pourraient être nommés les prémisses du XVIII®, qui ne fut en effet que la conclusion des deux précédents. L'esprit humain n'aurait pu subitement s'élever au degré d'audace dont nous avons été les témoins. Il fallait, pour déclarer la guerre au ciel, mettre encore Ossa sur Pélion. Le philosophisme ne pouvait s'élever que sur la vaste base de la réforme. XIV. Toute attaque sur le catholicisme portant nécessairement sur le christianisme même, ceux que notre siècle a nommés philosophes ne firent que saisir les armes que leur avait préparées le protestantisme, et ils les tournèrent contre l'Église en se moquant de leur allié, qui ne valait pas la peine d'une attaque, ou qui peut-être l'attendait. Qu'on se rappelle tous les livres impies écrits pendant le xviii" siècle. Tous sont dirigés contre Rome, comme s'il n'y avait pas de véritables chrétiens hors de l'enceinte romaine; ce qui est très vrai si l'on veut s'exprimer rigoureusement. On ne l'aura jamais assez répété, il n'y a rien de si infaillible que l'instinct de l'impiété. Voyez ce qu'elle hait, ce qui la met en colère, et ce qu'elle attaque toujours, partout et avec fureur; c'est la vérité. Dans la séance infernale de la Convention nationale (qui frappera la postérité bien plus qu'elle n'a frappé nos légers contemporains), où l'on célébra, s'il est permis de s'exprimer ainsi, l'abnégation du culte, Ro'bespierre, après son immortel discours, se fit-il apporter les livres, les habits, les coupes du culte protestant pour les profaner? Appela-t-il à la barre, chercha-t-il à séduire ou à effrayer quelque ministre de ce culte pour en obtenir un serment d'apostasie? Se servit-il au moins pour cette horrible scène de^ scélérats de cet ordre, comme il avait employé ceux de l'ordre catholique?

Il n'y pensa seulement pas. Rien ne le gênait, rien ne l'irritait, rien ne lui faisait ombrage de ce côté; aucun ennemi de Rome ne pouvait être odieux à un autre, quelles que soient leurs différences sous d'autres rapports. C'est par ce principe que s'explique l'affinité, différemment inexplicable, des Églises protestantes avec les Ëglises pholienne, nestorienne, etc., plus anciennement séparées. Partout où elles se rencontrent, elles s'embrassent et se com{)limentent avec une tendresse qui surprend au premier coup d'ail, puisque leurs dogmes capitaux sont directement contraires; mais bientôt on a deviné leur secret. Tous les ennemis de Rome sont amis, et comme il ne peut y avoir de loi proprement dite hors de l'Église catholique, passé cet acte de chaleur fiévreuse qui accompagne la naissance de toutes les sectes, on cesse de se brouiller pour des dogmes auxquels on ne tient plus qu'extérieurement, et que chacun voit s'échapper l'un après l'autre du symbole national, à mesure qu'il plaît à ce juge capricieux, qu'on appelle raison pariiculif'j'e, de les citer à son tribunal pour les déclarer nuls.

XV. Un fanatique anglais, au commencement du dernier siècle, fit écrire sur le fronton d"un temple qui ornait ses jardins ces deux vers de Corneille: Je rends grâces aux dieux de n'être plus Romain, Pour conserver encore quelque chose d'humain.

Et nous a\'ons entendu un fou du dernier siècle s'écrier dans un livre tout à fait digne de lui: 0 Home! que je te hais (1) î II parlait pour tous les ennemis du christianisme, mais surtout pour tous ceux de son siècle; car jamais la haine de Rome ne fut plus universelle et plus marquée que dans ce siècle où les grands conjurés eurent l'art de s'élever jusqu'à l'oreille de la souveraineté orthodoxe, et d'y faire couler des poisons qu'elle a chèrement payés. La persécution du xviii® siècle surpasse infiniment toutes les autres, parce qu'elle y a beaucoup ajouté, et ne ressemble aux persécutions anciennes que par les torrents de sang qu'elle a versés en finissant. Mais combien ses commencements furent plus dangereux! L'arche sainte fut soumise de nos jours à deux attaques inconnues jusqu'alors: elle essuya à la fois les coups de la science et ceux du ridicule. La chronologie, l'histoire naturelle, l'astronomie, la physique, furent, pour ainsi dire, ameutées contre la religion. Une honteuse coalition réunit contre elle tous les talents, toutes les connaissances, toutes les forces de l'esprit humain. L'impiété monta sur le théâtre. Elle y fit voir les pontifes, les prêtres, les vierges 1. Mercier, dans l'ouvrage intihil6 l'An 2240, ouvrage qui, sous un point de vue, mérite d'être lu, parce qu'il contient tout ce que ces mis(^rables désiraient, et tout ce qui devait en eflet arriver. Ils se trompaient seuhment en pre nant une phase passagère du mal pour un état durable quidevailles débarrasser pour toujours de leur plus grande enuemie.

saintes sous leurs costumes distinctifs, et les fît parler comme elle pensait. Les femmes, qui peuvent tout pour le mal comme pour le bien, lui prêtèrent leur influence; et tandis que les talents et les passions se réunissaient pour faire en sa faveur le plus grand effort imaginable, une puissance d'un nouvel ordre s'armait contre la foi antique: c'était le ridicule. Un homme unique à qui l'enfer avait remis ses pouvoirs se présenta dans celte nouvelle arène et combla les vœux de l'impiété. Jamais l'arme de la plaisanterie n'avait été maniée d'une manière aussi redoutable, et jamais on ne l'employa contre la vérité avec autant d'effronterie et de succès. Jusqu'à lui, le blasphème, circonscrit par le dégoût, ne tuait que le blasphémateur; dans la bouche du plus coupable des hommes il devint contagieux en devenant charmant. Encore aujourd'hui l'homme sage qui parcourt les écrits de ce bouffon sacrilège pleure souvent d'avoir ri. Une vie d'un siècle lui fut donnée, afin que l'Eglise sortît victorieuse des trois épreuves auxquelles nulle institution fausse ne résistera jamais: le syllogisme, l'échafaud et l'épigramme.

XVL Les coups désespérés portés, dans les dernières années du dernier siècle, contre le sacerdoce catholique et contre le chef suprême de la religion, avaient ranimé les espérances des ennemis de la chaire éternelle. On sait qu'une maladie du protestantisme, aussi ancienne que lui, fut la manie de prédire la chute de la puissance pontificale. Les erreurs, les bévues les plus énormes, le ridicule le plus solennel, rien n'a pu le corriger: toujours il est revenu à la charge; mais jamais ses prophètes n'ont été plus hardis à prédire la chute du Saint-Siège que lorsqu'ils ont cru voir qu'elle était arrivée.

Les docteurs anglais se sont distingués dans ce genre de délire par des livres fort utiles, précisément parce qu'ils sont la honte de l'esprit humain, et qu'ils doivent nécessairement faire rentrer en eux-mêmes tous les esprits qu'un ministère coupable n'a pas condamnés à un aveuglement final. A l'aspect du Sou\'erain Pontife chassé, exilé, emprisonné, outragé, privé de ses États par une puissance prépondérante et presque surnaturelle devant qui la terre se taisait, il n'était pas malaisé à ces prophètes de prédire que c'en était fait de la suprématie spirituelle et de la souveraineté temporelle du Pape. Plongés dans les plus profondes ténèbres, et justement condamnés au double châtiment de voir dans les saintes Écritures ce qui n'_y est pas, et de n'y pas voir ce qu'elles contiennent de plus clair, ils entreprirent de nous prouver, par ces mêmes Écritures, que cette suprématie à qui il a été divinement et littéralement prédit qu'elle durerait autant que le monde était sur le point de disparaître pour toujours. Ils trouvaient l'heure et la minute dans YApocahjpse; car ce livre est fatal pour les docteurs protestants; et sans excepter même le grand Ne^\ton, ils ne s'en occupent guère sans perdre l'esprit. Nous n'avons, contre les sophismes les plus grossiers, d'autres armes que le raisonnement; mais Dieu, lorsque sa sagesse l'exige, les réfute par des miracles. Pendant que les faux prophètes parlaient avec le plus d'assurance, et qu'une foule, comme eux ivre d'erreur, leur prêtait l'oreille, un prodige visible de la Toute-Puissance, manifesté par l'inexplicable accord des pouvoirs les plus discordants, reportait le Pontife au Vatican; et sa main, qui ne s'étend que pour bénir, appelait déjà la miséricorde et les lumières célestes sur les auteurs de ces livres insensés.

XVII. Qu'attendent donc nos frères, si malheureusement séparés, pour marcher au Capitole en nous donnant la main? Et qu'entendent-ils par miracle, s'ils ne veulent pas reconnaître le plus grand, le plus manifeste, le plus incontestable de tous dans la conservation, et de nos jours surtout, dans la résurrection, qu'on me permette ce mol, dans la résurrection du trône pontifical, opérée contre toutes les lois de la probabilité humaine? Pendant quelques siècles, on put croire dans le monde que l'unité politique favorisait l'unité religieuse; mais depuis longtemps, c'est la supposition contraire qui a lieu. Des débris de l'empire romain se sont formés une foule d'empires, tous de mœurs, de langages, de préjugés différents. De nouvelles terres découvertes ont multiplié sans mesure cette foule de peuples indépendants les uns à l'égard des autres. Quelle main, si elle n'est divine, pourrait les retenir sous le même sceptre spirituel?

C'est cependant ce qui est arrivé, et c'est ce qui est mis sous nos yeux. L'édifice catholique, composé de pièces politiquement disparates et même ennemies, attaqué de plus par tout ce que le pouvoir humain, aidé par le temps, peut inventer de plus méchant, de plus profond et de plus formidable, au moment même où il paraissait s'écrouler pour toujours, se raffermit sur ses bases plus assurées que jamais, et le Souverain Pontife des chrétiens, échappé à la plus impitoyable ])crsécution, consolé par de nouveaux amis, par des conversions illustres, par les plus douces espérances, relève sa tête auguste au milieu de l'Europe étonnée. Ses vertus, sans doute, étaient dignes de ce triomphe; mais dans ce moment ne contemplons que le siège. Mille et mille fois ses ennemis nous ont reproché les faiblesses, les vices même de ceux qui l'ont occupé. Ils ne faisaient pas attention que toute souveraineté doit être considérée comme un seul indi\idu ayant possédé toutes les bonnes et les mauvaises qualités qui ont appartenu à la dynastie entière, et (jue la succession des Papes, ainsi envisagée sous le rapport du mérite général, l'emporte sur toutes les autres, sans difficulté et sans comparaison. Ils ne faisaient pas attention, de plus, qu'en insistant avec plus de complaisance sur certaines taches, ils argumentaient puissamment en faveur de l'indéfectibilité de l'Ëglise. Car si, par