SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

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il arrive enfin dans la ville qu'il a choisie pour sa capitale; il y fixe sa demeure, son trône, ses grands officiers, etc. Que dans la suite des temps la première A ille s'honore d'avoir été la première qui salua du nom de roi le nouveau souverain; qu'elle se compare même aux autres villes du gouvernement, et qu'elle fasse remarquer cette antériorité même sur celui de la capitale, rien ne serait plus juste; comme personne n'empêche à Antioche de rappeler que le nom de chrélien naquit dans ses murs; mais si CE gouvernement se prétendait antérieur au guuvernemenl ou à l'Ëtat, on lui dirait: Vous avez raison si vous entendez prouver que le devoir d'obéissance naquit chez vous, et que vous êtes les premiers sujets. Que si vous avez des prétentions d'indépendance ou de supériorité, vous délirez, car iamais il ne peut être question cVaniériorité contre VEtat, puisqu'il nij a quun Etat.

La question théologique est absolument la même. Qu'importe que telle ou telle Ëglise ait été constituée avant celle de Rome? Encore une fois, ce n'est pas de quoi il s'agit. Toutes les Eglises ne sont rien sans rEglise, c'est-à-dire sans l'Église universelle ou catholique, qui ne revendique à cet égard aucun privilège particulier, puisfju'il est impossible d'imaginer aucune association humaine sans un gouvernement ou centre d'unité de qui elle tient l'existence morale.

Ainsi les Ëtals-Unis d'Amérique ne seraient pas un Eial sans le congres qui les unit. Faites disparaître cette assemblée avec son président, l'unité disparaîtra en même temps, et vous n'aurez plus que treize Ëtats indépendants, en dépit de la langue et des lois communes.

Ajoutons, quoique sans nécessité pour le fond de la question, que cette antériorité dont j'ai entendu parler tant de fois serait moins ridicule s'il s'agissait d'un espace de temps considérable, de deux siècles, par exemple, ou même d'an seul. Mais qu'y a-t-il donc, d'antérieur dans le christianisme à saint Pierre qui fonda l'Église romaine, et à saint Paul qui adressa à cette Église une de ses admirables Épîtres? Toutes les Églises apostoliques sont égales en date; ce qui les dislingue, c'est la durée; car toutes ces Églises, une seule exceptée, ont disparu; aucune n'est en état de remonter, sans interruption et par des évêques connus légitimes et orthodoxes, jusqu'à l'apôtre fondateur. Cette gloire n'appartient qu'à l'Église romaine.

Il faut ajouter encore que cette question d'antériorité, si futile et si sophistique en elle-même, est déplacée surtout dans la bouche de l'Église de Constantinople, la dernière en date parmi les Églises patriarcales, qui ne tient même son titre que de l'obstination des empereurs grecs et de la complaisance du premier siège, trop souvent obligé de choisir entre deux maux, jouet éternel de l'absurde tyrannie d^ ses princes, souillée par les plus terribles hérésies; fléau permanent de TÉglise, qu'elle n'a cessé de tourmenter pour la di^ iser ensuite et peut-être sans retour.

Mais il ne peut être question d'antériorité. J'ai fait voir que cette question n'a point de sens, et que ceux qui l'agitent ne s'entendent pas eux-mêmes. Les Églises photiennes ne veulent point s'apercevoir qu'au moment même de leur séparation, elles devinrent proteslanics, c'est-à-dire séparées et indépendantes. Aussi pour se défendre elles sont obligées LIVRE IV, CHAPITRE X. 373 d'employer le piincipe prolesiant, c'est-à-dire qu'elles sont unies par la foi; quoique l'identité de législation ne puisse constituer l'unité d'aucun gouvernement, laquelle ne peut exister partout où ne se trouve pas la hiérarchie d'autorité.

Ainsi, par exemple, toutes les provinces de France sont des parties de la France, parce qu'elles sont toutes réunies sous une autorité commune; mais si quelques-unes rejetaient cette suprématie commune, elles deviendraient des Étals séparés et indépendants, et nul homme de sens ne tolérerait l'assertion qu elles font touiours portion du royaume de France, parce qu elles ont conservé la même langue et la même législation.

Les Églises photicnnes ont précisément et identiquement la même prétention: elles veulent être portion du royaume catholique, après avoir abdiqué la puissance commune. Que si on les somme de nommer la puissance ou le tribunal commun qui constitue Funité, elles répondent qu il ny en a point; et si on les presse encore en leur demandant comment il est possible qu'une puissance quelconque nail pas un tribunal commun pour toutes ses provinces, elles répondent que ce tribuncd est inutile, parce qu'il a tout décidé dans ses six premières sessions, et qu ainsi il ne doit plus s'assembler. A ces prodiges de déraison elles en ajouteront d'autres, si votre logique continue à les harceler. Tel est l'orgueil, mais surtout tel est l'orgueil national; jamais on ne le vit a\ oir honte ou seulement peur de lui-même.

Toutes ces Églises séparées se condamnent chaque jour en disant: Je crois à VËglise une et universelle, car il faut absolument qu'à cette profession de droit elles en substituent une autre de fait, qui dit: Je crois AUX Eglises une et universelle. C'est le solécisme le plus révoltant dont l'oreille humaine ait jamais été affligée.

Et ce solécisme, il faut bien le remarquer, ne peut nous être renvoyé. C'est en vain qu'on nous dirait: Séparés de nous, ne préiendez-vous pas à Vunilé? séparés de vous; pourquoi n aurions-nous pas la même prétention? Il n'y a point de comparaison du tout; car ïunité est cliez nous: c'est un fait sur lequel personne ne dispute. Toute la question roule sur la légitimité, la puissance et l'étendue de cette unité. Chez les photiens, au contraire, comme chez les autres protestants, il n'y a point d'unité; en sorte qu'il ne peut être question de savoir si nous devons nous assujettir à un tribunal qui n'existe pas. Ainsi l'argument ne tombe que sur ces Églises, et ne saurait être rétorqué. La suprématie du Souverain Pontife est si claire, si incontestable, si universellement reconnue, qu'au temps de la grande scission, parmi ceux qui se révoltèrent contre sa puissance, nul n'osa l'usurper et pas même l'auteur du schisme. Ils nièrent bien que Tévêque de Uome fût le chef de l'Église, mais aucun d'eux ne fut assez hardi pour dire: Je le suis; en sorte que chaque Église demeura seule et acéphale, ou, ce qui revient au même, hors de l'unité et du catholicisme.

Photius avait osé s'appeler Patriarche œcuménique, titre qui ne pouvait se montrer que dans la folle Byzance. L'Église vit-elle jamais les évêques d'un seul patriarcat s'assembler et se nommer concile œcuménique? ce délire cependant n'aurait pas différé de l'autre. Pour ne pas blesser la logique autant que les canons, Photius n'avait qu'à s'attribuer sur tous ses complices cette même juridiction qu'il osait disputer au Pontife légitime; mais la conscience des hommes était plus forte que son ambition. Il s'en tint à la révolte, et n*osa ou ne put jamais s'élever jusqu'à l'usurpation.

LIVRE IV, CnAPlTRE XI. 375 CIIAPIIRE XI Que faut-il attendre des Grecs? — Conclusion de ce livre.

Plusieurs relations nous ont fait connaître vaguement une fermentation précieuse excitée dans la Grèce moderne. On nous parle d'un nouvel esprit, d'un enthousiasme ardent pour la gloire nationale, d'efforts remarquables faits pour le perfectionnement de la langue vulgaire, qu'on \ oudrait rapprocher de sa brillante origine. Le zèle étranger, s'alliant au zèle patriotique, est sur le point de montrer au monde une académie athénienne, etc.

Sur la foi de ces relations, on pourrait croire à la régénération d'une nation jadis si célèbre, quoique l'institution et la régénération des nations par le moyen des académies, et même en général par le moyen des sciences, soient incontestablement ce qu'on peut imaginer de plus contraire à toutes les lois di-\ ines. Cependant j'accepte l'augure avec transport, et tous mes vœux appellent le succès de si nobles efforts; mais, je suis forcé de l'avouer, plusieurs considérations m'alarment encore et me font douter malgré moi. Souvent j'ai entretenu des hommes qui a\'aient vécu longtemps en Grèce, et qui en avaient particulièrement étudié les habitants. Je les ai trouvés tous d'accord sur ce point, c'est que jamais il ne sera possible d'établir une souveraineté grecque. Il y a dans le caractère grec quelque chose d'inexplicable qui s'oppose à toute grande association, à toute organisation indépendante, et c'est la première chose qu'un étranger voit s'il a des yeux. Je souhaite de tout mon cœur ({u'on m'ait trompé, mais trop de raisons parlent pour la vérité de cette opinion. D'abord elle est fondée sur le caractère éternel de cette nation qui est née divisée, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Cicéron, qui n'était séparé que par trois ou quatre siècles des beaux jours de la Grèce, ne lui accordait plus cependant que des talents et de l'esprit: que pouvons-nous en attendre aujourd'hui, que vingt siècles ont passé sur ce peuple infortuné sans lui laisser seulement apercevoir le jour de la liberté? L'effroyable servitude qui pèse sur lui depuis quatre siècles n'a-t-elle pas éteint dans l'âme des Grecs jusqu'à l'idée même de l'indépendance et de la souveraineté? Qui ne connaît l'action déplorable du despotisme sur le caractère d'une nation asservie? Et quel despotisme encore î Aucun peuple peut-être n'en éprouva de semblable. Il n'y a en Grèce aucun point de contact, aucun amalgame possible entre le maître et l'esclave. Les Turcs sont aujourd'hui ce qu'ils étaient au milieu du xv® siècle, des Tartares campés en Europe. Rien ne peut les rapprocher du peuple subjugué, que rien ne peut rapprocher d'eux. Là, deux lois ennemies se contemplent en rugissant; elles pourraient se toucher pendant l'éternité, sans pouvoir jamais s'aimer. Entre elles point de traité, point d'accommodement, point de transaction possibles. L'une ne peut rien accorder à l'autre, et ce sentiment même qui rapproche tout ne peut rien sur elles. De part et d'autre les deux sexes n'osent se regarder, ou se regardent en tremblant, comme des êtres d'une nature ennemie que le Créateur a séparés pour jamais. Entre eux est le sacrilège et le dernier supplice. On dirait que Mahomet II est entré hier dans la Grèce et que le droit de conciuête y sévit encore dans sa rigueur primitive. Placé entre le cimeterre et le bâton du pacha, le Grec ose à peine respirer: il n'est sûr de rien, pas même de la femme qu'il vient d'épouser. Il cache son trésor, il cache ses enfants, il cache jusqu'à la façade de sa maison, si elle peut dire le secret de sa richesse. Il s'endurcit à l'insulte et aux tourments. Il sait combien il peut supporter de coups sans déceler l'or qu'il a caché. Quel a dû être le résultat de ce traitement sur le caractère LIVRE IV, CIJAPITHE XI. 377 d'un peuple écrasé, chez qui l'enfant prononce à peine le nom de sa mère avant celui d'avanie? De véritables observateurs protestent que si le sceptre de fer qwi lui commande venait à se retirer subitement, ce serait le plus grand malheur pour la Grèce, qui entrerait aussitôt dans un accès de convulsion universelle, sans qu'il fût possible d'y trouver un remède ni d'en prévoir la tin. Où serait pour ce peuple, supposé affranchi, le point de réunion et le centre de l'unité politique, qu'il ne concevrait pas mieux qu'il ne conçoit depuis huit siècles l'unité religieuse? Quelle province voudrait céder à l'autre? Quelle race les dominerait? D'ailleurs, rien ne présage cet affranchissement. Jadis notre faiblesse sauva le sceptre des sultans; aujourd'hui c'est notre force qui le protège. De grandes jalousies s'observent et se balancent. Si toutes les apparences ne nous trompent pas, elles soutiendront encore et pour longtemps peut-être le trône ottoman, quoique miné de toutes parts.

Et quand même ce trône tomberait, la Grèce changerait de maître; c'est tout ce qu'elle obtiendrait. Il pourrait se faire sans doute qu'elle y gagnât, mais toujours elle serait dominée. L'Egypte est sans contredit, et sous tous les rapports, le pays de l'univers le plus fait pour ne dépendre que de lui-même. Ezéchiel cependant lui déclara, il y a plus de deux mille ans, que iamais VEgypte n'obéirait à un sceplre égyptien (1); et depuis Cambyse jusqu'aux Mameluks, la prophétie n'a cessé de s'accomplir. Misraïm, sans doute, expie encore sous nos yeux les crimes qui sorlii-cnt jadis des temples de Memphis et de Tentyra, dont les profondes et mystérieuses retraites versèrent l'erreur sur le genre humain. Pour ce long forfait, l'Egypte est condamnée au dernier des supplices des nations: l'ange de la souveraineté a quitté ces fameuses contrées, et peut-être pour n'y plus revenir.

1. Ézéchiel, XXIX, 13; XXX. 13.

Qui sait si la Grèce n'est pas soumise au même anatlième? Aucun prophète ne l'a maudite, du moins dans nos livres, mais on serait tenté de croire que l'identité de la peine suppose celle des transgressions. N'est-ce pas la Grèce qui l'ut V enchanteresse des nations? N'est-ce pas elle qui se chargea de transmettre à l'Europe les superstitions de l'Egypte et de l'Orient? Par elle ne sommes-nous pas encore païens? Y a-l-il une fable, une folie, un vice qui n'ait un nom, un emblème, un masque grec? et, pour tout dire, n'est-ce pas la Grèce qui eut jadis l'horrible honneur de nier Dieu la première et de prêter une voix téméraire à l'athéisme, qui n'avait point encore osé prendre la parole à la face des hommes (1)?

Èlien remarque avec raison que toutes les nations nommées barbares par les Grecs reconnurent une Divinité suprême, et qu'il n'y eut jamais d'athées parmi elles (2).

Je ne demande qu'à me tromper; mais aucun œil humain ne saurait apercevoir la fin du servage de la Grèce, el s'il venait à cesser, qui sait ce qui arriverait?

Plus d'une fois, dans nos temps modernes, elle a réglé ses espérances et ses projets politiques sur l'affinité des cultes; mais, toujours destinée à se tromper, elle a pu apprendre à ses dépens qu'elle ne tient plus à rien. Combien lui faudra-t-il encore de siècles pour comprendre qu'on n'a point de frères quand on n'a pas une mère commune?

Une erreur fatale de la Grèce, et qui malheureusement n'a pas l'air de finir sitôt, c'est de s'appuyer sur d'anciens souvenirs pour s'attribuer je ne sais quelle existence imaginaire qui la trompe sans cesse. Il lui 1, Phimum Graius homo mortales to'lere contra Est oculos ausus, etc.

2. /Elian. Hist. Var. lib. Il, cap. xxxi. — Thomassin, Manière d'étudier et d'enseigner l'histoire, t. I, liv. Il, ch. v, p. 3S1. Paris, 1693, ia-8.

LIVRE IV, CHAPITRE XI. 379 arrive même de parler de rivalité à notre égard. Jadis peut-être cette ri\'alité avait une base el un sens; mais que signifie aujourd'hui une rivalité où l'on trouve d'un côté tout, et de l'autre rien? Est-ce la gloire des armes ou celle des sciences que la Grèce voudrait nous disputer? Elle se nomme elle-même VOrient, tandis que pour le véritable Orient elle n'est qu'un point de rOccident, et que pour nous elle est à peine visible. Je sais qu'elle a écrit VIliade, qu'elle a bâti le Pœcile, qu'elle a sculpté l'Apollon du Belvédère, qu'elle a gagné la bataille de Platée; mais tout cela est bien ancien, et, franchement, un sommeil de vingt-cinq siècles ressemble beaucoup à la mort. Puissent les plus tristes augures n'être que des apparences trompeuses î Désirons ardemment que cette nation ingénieuse recouvre son indépendance et s'en montre digne; désirons que le soleil se lô\e enfin pour elle, et que les anciennes ténèbres se dissipent. Il n'appartient point à un particulier de donner des avis à une nation, mais le simple vœu est toujours permis. Puisse la Grèce proprement dite, cette véritable Grèce si bien circonscrite par Cicéron (1), se détacher à jamais de cette fatale Byzance, jadis simple colonie grecque, et dont la suprématie "imaginaire repose tout entière sur des titres qui n'existent plus! On nous parle de Phocion, de Péciclès, d'Ëpaminondas, de Socrate, de Platon, d'Agésilas, etc., etc. Eh bien! traitons directement avec leurs desceiidynts, sans nous embarrasser des municipes. Il n'y a de notre côté ni haine, ni aigreur; nous n'avons point oublié, comme les Grecs, la paix de Lyon et celle de Florence. Embrassonsnous de nouveau et pour ne nous séparer jamais. Il n'y a plus entre nous qu'un mur magique élevé par l'orgueil, et qui ne tiendra pas un instant devant la bonne foi et l'envie de se réunir. Que si l'anathème dure toujours, lâchons au moins qu'aucun reproche ne piiiifse tomber sur nous. Un prélat de l'Église grecque s'est plaint amèrement, j'en ai la certitude, que les avances faites d'un certain côté avaient été reçues avec une hauteur décourageante. Une telle dérogation aux maximes connues de douceur et d'habileté, quelque légère qu'on la veuille supposer, paraît bien peu vraisemblable. Quoi qu'il en soit, il faut désirer de toutes nos forces que de nouvelles négociations aient un succès plus heureux, et que l'amour ouvre de bonne grâce ses immenses bras, qui étreignent les nations comme les individus.

CONCLUSION I. Après l'horrible tempête qui vient de tourmenter TÉglise, que ses enfants lui donnent au mouis le spectacle consolant de la concorde; qu'ils cessent, il en est temps, de l'affliger par leurs discussions insensées.

C'est à nous d'abord, heureux enfants de l'unité, qu'il appartient de professer hautement des principes dont l'expérience la plus terrible vient de nous faire sentir l'importance. De tous les points du globe (heureusement il n'en est aucun où il ne se trouve des chrétiens légitimes), qu'une seule voix formée de toutes nos voix réunies répète, avec un religieux transport, le cri de ce grand homme que j'ai combattu sur quelques points importants avec tant de répugnance et de respect: 0 sainte Eglise romaine, mère des Eglises et de tous les [idèles! Eglise choisie de Dieu pour unir ses enfants dans la même loi et dans la même charité! nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles (1). Nous avons trop méconnu notre bonheur: égarés par les doctrines impics dont l'Europe a retenti dans le (h^rnier siècle, égarés peut-être encore da\anlage par des exagérations insoutenables et par un esprit d'indépendance allumé dans le sein même de notre Ëglise. nous a\ons presque brisé des liens dont nous ne pourrions, sans nous rendre absolument inexcusables, méconnaître aujourd'hui l'inestimable prix. r)os souxerainetés catholi([ues mêine, qu'il soit permis d;^ lo dire sans sortir des bornes du profond resj)ect qui leur est dû; des sou\erainetés catholiques ont paru quelquefois apostasier; car c'est une apostasie que de méconnaître les fondements du christianisme, de les ébranler même en déclarant. hautement la guerre au chef de cette religion, en l'accablant de dégoûts, d'amertumes, de chicanes honteuses, que des puissances protestantes se seraient peut-être interdites. Parmi ces princes, il en est qui seront inscrits un jour au rang des grands persécuteurs; ils n'ont pas fait couler le sang, il est vrai; mais la postérité demandera si les Dioclélien, les Galère et les Dèce, firent plus de mal au christianisme.

Il est temps d'abjurer des systèmes si coupables; il est temps de revenir au Père commun, de nous jeter franchement dans ses bras, et de faire tomber enfin ce mur d'airain que l'impiélé, l'erreur, le préjugé et la malveillance avaient élevé entre nous et lui II. Mais dans ce moment solennel où tout annonce que l'Europe louche à une révolution mémorable, dont celle que nous avons vue ne fut que le terrible et indispensable préliminaire, c'est aux protestants que doivent s'adresser avant tout nos fraternelles remontrances et nos ferventes supplications. Ou'attendentils encore, et que cherchent-ils? Ils ont parcouru le cercle entier de l'erreur. A force d'attaquer, de ronger, pour ainsi dire, la foi, ils ont détruit le clii'istianisme chez eux, et grâce aux efforts de leur terrible science, qui n'a cessé de protester, la moitié de l'Europe se trouve enfin sans religion. L'ère des passions a passé; nous pouvons nous parler sans nous haïr, même sans nous échauffer; profitons de cette époque favorable; que les princes surtout s'aperçoivent que le pouvoir leur échappe, et que la monarchie européenne n'a pu être constituée et ne peut être conservée que par la religion une et unique; et que si cette alliée leur manque, il faut qu'ils tombent.

III. Tout ce qu'on a dit pour effrayer les puissances protestantes sur l'influence d'un pouvoir étranger est une chimère, un épouvantait élevé dans le xvi^ siècle, et qui ne signifie plus rien dans le nôtre. Que les Anglais surtout réi'léchissent profondément sur ce point; car le grand mouvement doit partir de chez eux: s'ils ne se hâtent pas de saisir la palme immortelle qui leur est offerte, un autre peuple la leur ravira. Les Anglais, dans leurs préjugés contre nous, ne se trompent que sur le temps; leur déraison n'est qu'un anachronisme. Ils lisent dans quelque livre catholique quoîi ne doit point obéir à un prince hérétique.

Tout de suite ils s'effrayent et crient au papisme; mais tout ce feu s'éteindrait bientôt s'ils daignaient lire la date du livre, qui remonte infailliblement à la déplorable époque des guerres de religion et des changements de souveraineté. Les Anglais eux-mêmes n'ontils pas déclaré en plein parlement que, si un roi d'Angleterre embrassait la religion catholique, il serait par LE FAIT MÊME privé dc la couronne (1)? Ils pensent donc que le crime de vouloir changer la religion du pays, ou d'en faire naître le soupçon légitime, justifie la révolte de la part dès sujets, ou plutôt les autorise à détrôner le souverain sans devenir rebelles. Or, je serais curieux d'apprendre pourquoi et comment Elisabeth et Henri VIII avaient sur leurs sujets catholiques plus de droits que Georges III n'en aurait aujourd'hui sur ses sujets protestants; et pourquoi les catholiques d'alors, forts de leurs privilèges naturels et d'une possession de seize siècles, n'étaient pas autorisés à regarder leurs tyrans comme déchus, par LE FAIT MÊME, de tout droit à la couronne? Pour moi, je ne dirai point qu'une nation en pareil cas a droit de résister à ses maîtres, de les juger et de les déposer, car il m'en coûterait infiniment de prononcer cette décision, dans toute supposition imaginable; mais on m'accordera sans doute que si quelque chose peut justifier la résistance, c'est un attentat sur la religion nationale. Pendant longtemps le titre de jacobite annonça un ennemi déclaré de la maison régnante. Celle-ci se défendait et levait la hache sur tout partisan de la famille dépossédée; c'est l'ordre politique. Mais à quel moment précis le jacobite commença-t-il d'être réellement coupable? C'est une question terrible qu'il faut laisser au jugement de Dieu. Maintenant qu'il s'est expliqué par le temps, le catholique se présente au sou\erain de l'Angleterre, et lui dit: « Vous voyez « nos principes: notre fidélité n'a ni bornes, ni excep-« tions, ni conditions. Dieu nous a enseigné que b '( souveraineté est son ouvrage: il nous a prescrit de « résister, au péril de notre vie, à la violence qui vou-« drait la renverser; et si cette violence est heureuse, « nulle part il ne nous a révélé à quelle époque le (( succès peut la rendre légitime. Se trop presser peut a être un crime; mourir pour ses anciens maîtres n'en i( est jamais un. Tant qu'il y eut des Stuarts au monde, (( nous combattions pour eux, et sous la hache de vos (( bourreaux, notre dernier soupir fut pour ces (( princes mallicureux: maintenant ils n'existent plus; « Dieu a parlé, vous êtes souverains légitimes; nous « ne savons pas depuis quand, mais vous Têtes.

« Agréez cette même fidélité religieuse, obstinée, (( inébranlable, que nous jurâmes jadis à cette race « infortunée qui précéda la vôtre. Si jamais la rébel-(( lion vient à rugir autour de vous, aucune crainte, « aucune séduction ne pourra nous détacher ae votre <( cause. Eussiez-vous même à notre égard les torts <( les plus excusables, nous la défendrons jusqu'à (( notre dernier soupir. On nous trou\cra autour de « vos drapeaux, sur tous les champs de bataille où \( l'on combattra pour vous; et si, pour attester notre <( foi, il faut encore monter sur les échafauds, vous <( nous y avez accoutumés; nous les arroserons de « notre sang, sans nous rappeler celui de nos pères, (( que vous fîtes couler pour ce même crime de fîdé- IV. Tout semble démontrer que les Anglais sont CONCLUSION. 38o destinés à donner le branle au grand mou\ emcnl religieux qui se prépare et qui sera une époque sacrée dans les fastes du genre humain. Pour arriver les premiers à la lumière parmi tous ceux qui Font abjurée, ils ont deux avantages inappréciables et dont ils se doutent peu: c'est que, par la plus heureuse des contradictions, leur système religieux se trouve à la fois, et le plus évidemment faux, et le plus évidemment près de la vérité.

Pour sa\oir que la religion anglicane est fausse, il n'est besoin ni de recherches, ni d'argumentation. Elle est jugée })ar intuition; elle est fausse comme le soleil est lumineux: il suffit de regarder. La hiérarchie anglicane est isolée dans le christianisme: elle est donc nulle. Il n'y a rien de sensé à répliquer à cette simple observation. Son épiscopat est également rejeté par ritglise catholique et par la protestante •. mais s'il n'est ni catholique, ni protestant, qu'est-il donc? Rien. C'est un rétablissement civil et local, diamétralement opposé à l'universalité, signe exclusif de la vérité. Ou cette religion est fausse, ou Dieu s'est incarné pour les Anglais: entre ces deux propositions, il n'y a point de milieu. — Souvent leurs lliéologiens en appellent à I'établissement, sans s'apercevoir que ce mot seul annule leur religion, puisqu'd suppose la nouveauté et l'action humaine, deux grands anathèmes également visibles, décisifs et ineffaçables. D'autres théologiens de cette école et des prélats même, voulant échapper à ces anathèmes dont ils ont l'involontaire conviction, ont pris l'étrange parti de soutenir quils n étaient pas protestants; sur quoi il faut leur dire encore: Ouêtesvous donc? — Apostoliques, disent-ils (1). Mais ce serait pour nous faire rire sans doute, si l'on pouvait rire de choses aussi sérieuses et d'hommes aussi estimables.

V. L'Église anglicane est d'ailleurs la seule association du monde qui se soit déclarée nulle el ridicule clans l'acte même qui la constitue. Elle a proclamé solennellement dans cet acte trente-neuf ARTICLES, ni plus, ni moins, absolument nécessaires au salut, et qu'il faut jurer pour appartenir à cette Église. Mais l'un de ces articles (le XXV^) déclare solennellement que Dieu, en constituant son Église, n'a point laissé Vinlaillibilité sur la terre; que toutes les Églises se sont trompées, à commencer par celle de Rome; qu'elles se sont trompées grossièrement, même sur le dogme, même sur la morale; en sorte qu'aucune d'elles ne possède le droit de prescrire la croyance, et que l'Écriture sainte est l'unique règle du chrétien. L'Église anglicane déclare donc à ses enfants qu'elle a bien le droit de leur commander, mais qu'ils ont le droit de ne pas lui obéir. Dans le même moment, avec la même plume, avec la même encre, sur le même papier, elle déclare le dogme et déclare qu'elle n'a pas le droit de le déclarer. J'espère que dans l'interminable catalogue des folies humaines, celle-là tiendra toujours une des premières places.

VT. Après cette déclaration solennelle de l'Église anglicane qui s'annule elle-même, il manquait un témoignage de l'autorité civile qui ratifiât ce jugement; et ce témoignage, je le trouve dans les débats parlementaires de l'année 1805, au sujet de l'émancipation des catholiques. Dans une des séances bruyantes qui ne doivent servir qu'à préparer les esprits pour une époque plus reculée et plus heureuse, le procureur général de S. M. le roi de la Grande-Bretagne laissa échapper une phrase qui n'a pas été remarquée, ce me semble, mais qui n'en est pas moins une des choses les plus curieuses qui aient été prononcées en Europe depuis un siècle peut-être.

Souvenez-vous, disait à la Chambre des communes ce magistrat important, revêtu du ministère public; souvenez-vous que c'est absolument la même chose pour V Angleterre, de révoquer les lois portées contre les catholiques, ou d'avoir sur-le-champ un parlement catholique et une religion catholique, au lieu de l'établissement actuel (1).