Voudrait-il nous dire, par hasard, que toute l'Église peut se trouver là où le Souverain Pontife ne se trouve pas? Il aurait avancé dans ce cas une théorie que son grand nom ne pourrait excuser.-Admettez cette théorie insensée, et bientôt volis verrez disparaître l'unité en vertu du Sermon sur 1. Sermon sur l'unité, U' point.
2. C'est une distraction, lisez: des canons.
'86 DU PAPE.
Viiniié. Ce mot d'Eglise séparée de son chef n'a point <le sens. C'est le parlement d'Angleterre moins le roi. Ce qu'on lit d'abord après sur le saint concile de Pise et sur le saint concile de Constance explique trop clairement ce qui précède. C'est un grand malheur que tant de théologiens français se soient attachés à ce concile de Constance, pour embrouiller les idées les plus claires. Les jurisconsultes romains ont fort bien dit: Les lois ne s' embarrassent que de -ce qui arrive souvent, et non de ce qui arrive une (ois. Un événement unique dans l'histoire de l'Église ren--<]it son chef douteux pendant quarante ans. On dut l'aire ce qu'on n'avait jamais fait et ce que peut-être <^n ne fera jamais. L'empereur assembla les évêques au nombre de deux cents environ. C'était un conseil, •et non un concile. L'assemblée chercha à se donner l'autorité qui lui manquait, en levant toute incertitude sur la personne du Pape: elle statua sur la foi. Et pourquoi pas? Un concile de province peut statuer sur le dogme; et si le Saint-Siège l'approuve, la décision est inébranlable. C'est ce qui est arrivé aux ■décisions du concile de Constance sur la foi. On a beaucoup répété que le Pape les avait approuvées.
Et pourquoi pas encore, si elles étaient justes? Les Pères de Constance, quoiqu'ils ne formassent point du tout un concile, n'en étaient pas moins une assemblée infiniment respectable par le nombre et la qualité des personnes; mais dans tout ce qu'ils purent •faire sans l'intervention du Pape, et même sans qu'il existât un pape incontestablement reconnu, un curé de campaî^ne ou son sacristain même était théologiquement aussi infaillible qu'eux: ce qui n'empêchait point Martin V d'approuver, comme il le fit, tout ce qu'ils avaient fait concilicdrement; et par là, le concile de Constance devint œcuménique, comme 'l'étaient devenus anciennement le second et le cinquième concile général, par l'adhésion des Papes qui n'y avaient assisté ni par eux ni par leurs légats.
LIVRE I, CHAPITRE XII. 87 Il faut donc que les personnes qui ne sont pas assez versées clans ces sortes de matières prennent bien garde à ce qu'elles lisent, lorsqu'on leur fait lire que les Papes ont approuvé les décisions du concile de Constance. Sans doute ils ont approuvé les décisions portées dans cette assemblée contre les erreurs de Wiclef et de Jean Huss; mais que le corps épiscopal séparé du Pape, et même en opposition avec le Pape, puisse faire des lois qui obligent le Saint-Siège, et prononcer sur le dogme d'une manière divinement infaillible, cette proposition est un prodige, pour parler la langue de Bossuet, moins contraire peutêtre à la saine théologie qu'à la saine logique.
CHAPITRE XII Du Concile de Constance.
Que faut-il donc penser de cette fameuse session IV% où le concile (le conseil) de Constance se déclare supérieur au Pape? La réponse est aisée. Il faut dire que Vassemblée déraisonna, comme ont déraisonné depuis le Long-Parlement d'Angleterre, <el l'Assemblée constituante, et l'Assemblée législative, et la Convention nationale, et les Cinq-Cents, et les derniers Cortès d'Espagne, en un mot, comme toutes les assemblées imaginables, nombreuses et non présidées.
. Bossuet disait en 1681, prévoyant déjà le dangereux entraînement de l'année suivante: Vous savez ce que c'est que les assemblées, et quel esprit y domine ordincdrement (1).
Et le cardinal de Retz, qui s'y entendait un peu, a\ait dit précédemment dans ses Mémoires, d'une \. Bossuet. Lettre àl'abbéde Rancé. Fonlainebleau, septembre 1681, — Hist, ■de Bossuet, liv. VI, u» 3, t. Il, p. 94.
manière plus générale et plus frappante: Oui assemble LE PEUPLE l'émeut; maxlme générale que je n'applique au cas présent qu'avec les modifications qu'exigent la justice et même le respect; maxime, du reste, dont l'esprit est incontestable.
Dans l'ordre moral et dans l'ordre physique, les lois de la fermentation sont les mêmes. Elle naît du contact, et se proportionne aux masses fermentantes. Rassemblez des hommes rendus spiritueux par une passion quelconque, vous ne tarderez pas à voir la chaleur, puis l'exaltation, et bientôt le délire; précisément comme dans le cercle matériel, la fermentation turbiilenle mène rapidement à V acide et celle-ci à la putride. Toute assemblée tend à subir cette loi générale, si le développement n'en est arrêté par le froid de l'autorité qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement. Qu'on se mette à la place des évêques de Constance, agités par toutes les passions de l'Europe, divisés en nations, opposés d'intérêt, fatigués par le retard, impatientés par la contradiction, séparés des cardinaux, dépourvus de centre, et, pour comble de malheur, influencés par des souverains discordants: est-il donc si merveilleux que, pressés d'ailleurs par l'immense désir de mettre fin au schisme le plus déplorable qui ait jamais affligé l'Église, et dans un siècle où le compas des sciences n'avait pas encore circonscrit les idées comme elles l'ont été de nos jours, ces évêques se soient dit à euxmêmes: Nous ne pouvons rendre la paix à VEglise et la réformer dans son chel et dans ses membres qu'en commandant à ce chel même: déclarons donc quil est obligé de nous obéir? De beaux génies des siècles suivants n'ont pas mieux raisonné. L'assemblée se déclara donc, en premier lieu, concile œcuménique (1); il le fallait bien pour en tirer ensuite la 1. Comme certaina états généraux se déclarèrent assemblée nationale ence qui regardait la constitution et l'extirpation des abus. Jamais il n'y eutd& parité plus exacte.
LIVRE I, CHAPITRE XII. 89 conséquence que toute personne de condition et de dignité quelconque, même papale (1), était tenue d'obéir au concile en ce qui regcœdait la loi et Vextirpation du schisme (2).
iMais ce qui suit est parfaitement plaisant: « Notre Seigneur le pape Jean XXII ne transférera (( point hors de la ville de Constance la cour de « Rome ni ses officiers, et ne les contraindra ni direc-« lement ni indirectement à le suivre, sans la délibé-« ration et le consentement du concile, surtout à (( l'égard des offices et des officiers dont l'absence « pourrait être cause de la dissolution du concile ou « lui être préjudiciable (3). » Ainsi, les pères avouent que, par le seul départ du Pape, le concile est dissous, et, pour éviter ce malheur, ils lui défendent de partir, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'i/s se déclarent les supérieurs de celui qu'ils déclarent au-dessus cVeux. Il n'y a rien de si joli.
La cinquième session ne fut qu'une répétition de la quatrième (4).
Le monde catholique était alors divisé en trois parties ou obédiences, dont chacune reconnaissait un Pape différent. Deux de ces obédiences, celles de Grégoire XII et de Benoît XIII, ne reçurent jamais le décret de Constance prononcé dans la c|uatrième session: et, depuis que les obédiences furent réunies, jamais le concile ne s'attribua, indépendamment du Pape, le droit de réformer l'Eglise dans le chef et dans ses membres. Mais dans la session du 4 octobre 1417, Martin V ayant été élu avec un concert 1. Ils n'osent pas dire rondement: le Pape.
2. Session IV".
3. Fleiiry, liv. Cil, no 175.
4. Il y aurait uno infinité de choses à dire sur ces deux sessions, sur les manuscrits de Sclieelesirate, sur les objections d'ArnauId et deBossuet, sur l'Hppui qu'ont tiré ces manuscrits des précieuses découvertes failes dans les Bibliotiièques d'Allemagne, etc., etc.; mais si je m'enfonçais dans ces détails, il m'arriverait un petit malheur que je voudrais cependant éviter s'il élait possible, celui de n'ôlre pas lu.
% DU PAPE.
dont il n'y avait pas d'exemple, le concile arrêta que le Pape réiormerait lui-même l'Eglise, tant dans le chel que dans ses membres, suivant l'équité et le bon gouvernement de l'Eglise.
Le Pape, de son côté, dans la quarante-cinquième session du 22 avril 1417. approuva tout ce que le concile avait fait concilièrement (ce qu'il répète deux fois) en matière de loi.
Et, quelques jours auparavant, par une bulle du 10 mars, il avait défendu les appels des décrets du Saint-Siège, qu'il appela le souverain luge. Voilà comment le Pape approuva le concile de Constance. Jamais il n'y eut rien de si radicalement nul, et même de si évidemment ridicule, que la quatrième session du concile de Constance, que la Providence et le Pape changèrent depuis en concile.
Que si certaines gens s'obstinent à dire: Nous admettons la quatrième session, oubliant tout à fait que ce mot nous, dans l'Église catholique, est un solécisme s'il ne se rapporte à tous, nous les laisserons dire; et, au lieu de rire seulement de la quatrième session, nous rirons de la quatrième session et de ceux qui refusent d'en rire.
En vertu de l'inévitable force des choses, toute assemblée qui n'a pas de frein est eUrénée. Il peut y avoir du plus ou du moins; ce sera plus tôt ou plus tard; mais la loi est infaillible. Rapj^elons-nous les extravagances de Baie: on y vit sept à huit personnes, tant évêques qu abbés, se déclarer au-dessus du Pape, le déposer même, pour couronner l'œuvre, et déclarer tous les contrevenants déchus de leur dignité, fussent-ils évêques, archevêques, patriarches, cardinaux rois ou empereurs.
Ces tristes exemples nous montrent ce qui arrivera toujours dans les mêmes circonstances. Jamais la paix ne pourra régner ou se rétablir dans l'Église par l'influence d'une assemblée non présidée. C'est toujours au Souverain Pontife, ou seul ou accompagné, LIVRE I, CHAPITRE XII. 91 qu'il en faudra venir, et toutes les expériences parlent pour cette autorité.
On peut observer que les docteurs français qui se sont crus obligés de soutenir l'insoutenable session du concile de Constance ne manquent jamais de se retrancher scrupuleusement dans l'assertion générale de la supériorité du concile universel sur le Pape, sans jamais expliquer ce qu'ils entendent par le concile universel; il n'en faudrait pas davantage pour montrer à quel point ils se sentent embarrassés. Fleury va parler pour tous: « Le concile de Constance, dit-il, établit la maxime « de tout temps enseignée en France (1), que tout « Pape est soumis au jugement de tout concile unice verset en ce qui concerne la foi (2). » Pitoyable rélicence, et bien digne d'un homme tel que Fleiiry! Il ne s'agit pas de savoir si le concile universel est au-dessus du Pape, mais de savoir s'il peut y avoir un concile universel scuis Pape, ou indépendant du Pape. Voilà la question. Allez dire à Rome que le Souverain Pontife n'a pas droit d'abroger les canons du concile de Trente, sûrement on ne vous fera pas brûler. La question dont il s'agit ici est complexe. On demande: 1° quelle est Vessence d'un concile universel, et quels sont les caractères dont la moindre altércdion anéantit cette essence? On demande: 2° si le concile ainsi institué est au-dessus du Pape? Iraiter la deuxième question en laissant l'autre dans l'ombre; faire sonner haut la supériorité du concile sur le Souverain Pontife, sans savoir, sans vouloir, sans oser dire ce que c'est qu'un concile œcuménique: il faut le déclarer franchement, ce n'est pas seulement une erreur de simple dialectique, c'est un péché contre la probité.
1. Après tout ce qu'on a lu, et surtout après la déclaration de 6:20, quel nom donner à cette assertion?
2. Fleury, Nouv. Opusc, p. 44.
CHAPITRE XIII Des Canons en général, et de Tappel à leur autorité.
Il ne s'ensuit pas, au reste, de ce que l'autorité du Pape est souveraine, qu'elle soit au-dessus des lois, et qu'elle puisse s'en jouer; mais ces hommes qui ne cessent d'en appeler aux canons ont un secret qu'ils ont soin de cacher, quoique sous des voiles assez transparents. Ce mot de canons doit s'entendre, suivant leur théorie, des canons qu'ils ont faits, ou de ceux qui leur plaisent. Ils n'osent pas dire tout à fait que si le Pape jugeait à propos de faire de nouveaux canons, ils auraient, eux, le droit de les rejeter; mais qu'on ne s'y trompe pas, Si ce ne sont leurs paroles expresses, C'en est le sens...Toute cette dispute sur l'observation des canons fait pitié. Demandez au Pape s'il entend gouverner sans règle et se jouer des canons; vous lui ferez horreur. Demandez à tous les évêques du monde catholique s'ils entendent que des circonstances extraordinaires ne puissent légitimer des abrogations, des exceptions, des dérogations, et que la souveraineté, dans l'Église, soit devenue stérile comme une vieille femme, de manière qu'elle ait perdu le droit, inhérent à toute puisance, de produire de nouvelles lois à mesure que de nouveaux besoins les demandent; ils croiront que vous plaisantez.
Nul homme sensé ne pouvant donc contester à nulle souveraineté quelconque le pouvoir de faire des lois, de les faire exécuter, de les abroger et d'en dispenser lorsque les circonstances V exigent; et nulle souveraineté ne s'arrogeant le droit d'user de ce pouvoir hors de ces circonstances; je le demande, sur LIVRE I, CHAPITRE XlII. 93 quoi clispute-t-on? Que veulent dire certains théologiens français avec leurs canons? Et que veut dire, en particulier, Bossuet, avec sa grande restriction, qu'il nous déclare à demi-voix comme un mystère délicat du gouvernement ecclésiastique? La pléniiade de la puissance appartient à la chaire de Saint-Pierre; MAIS nous demandons que Vexercice en soit réglé par les canons.
Quand est-ce que les Papes ont prétendu le contraire? Lorsqu'on est arrivé, en fait de gouvernement, à ce point de perfection qui n'admet plus que les défauts inséparables de la nature humaine, il faut savoir s'arrêter et ne pas chercher, dans de vaines suppositions, des semences éternelles de défiance et de révolte. Mais, comme je l'ai dit, Bossuet voulait absolument contenter sa conscience et ses auditeurs; et, sous ce point de vue, le sermon Sur Vunité est un des plus grands tours de force dont on ait connaissance. Chaque ligne est un travail; chaque mot est pesé; un article même, comme nous l'avons vu, peut être le résultat d'une profonde délibération. La gêne extrême où se trouvait l'illustre orateur l'empêche souvent d'employer les termes avec cette rigueur qui nous aurait contentés, s'il n'avait pas craint d'en mécontenter d'autres, lorsqu'il dit, par exemple: Dans la chaire de Saint-Pierre réside la plénitude de la puissance apostolique, mais Vexercice doit en être réglé par les canons, de peur que, s'élevant au-dessus de tout, elle ne détruise elle-même ses propres décrets; ainsi le mystère est entendu (1). J'en demande bien pardon encore à l'ombre fameuse de ce grand homme, mais pour moi le voile s'épaissit, et, loin d'entendre le mystère, je le comprends moins qu'auparavant. Nous ne demandons point une décision de morale; nous savons déjà depuis quelque 1. Un peu plus bas, il s'écrie: La comprenes-voua maintenant cutte immortelle beauté de l'ÉQlise catholique? — Non, monseigneur, point du tout, à moins que vous ne daigniez ajouter quelques mots.
temps qu'an souverain ne saurait mieux faire que de bien gouverner. Ce mystère n'est pas un grand mystère; il s'agit de savoir si le Souverain Pontife, étant une puissance suprême (1), est, par là même, législateur dans toute la force du terme; si, dans la conscience de l'illustre Bossuet, cette puissance était capable de s'élever au-dessus de tout; si le Pape n'a droit, dans aucun cas, d'abroger ou de modifier un de ses décrets; s'il y a une puissance dans l'Église qui ait droit de juger si le Pape a bien jugé, et quelle est cette puissance; enfin, si une Église particulière peut avoir, à son égard, d'autre droit que celui de la représentation.
Il est vrai que, vingt pages plus bas, Bossuet cite, sans le désapprouver, cette parole de Charlemagne, que, quand même l'Eglise romaine imposerait un joug à peine supportable, il faudrait souflrir plutôt que de rompre la communion avec elle (2). Mais Bossuet avait tant d'égards pour les princes, qu'on ne saurait rien conclure de l'espèce d'approbation tacite qu'il donne à ce passage.
Ce qui demeure incontestable, c'est que si les évoques réunis sans le pape peuvent s'appeler l'Eglise, et s'attribuer une autre puissance que celle de certifier la personne du Pape dans les moments infiniment rares où elle pourrait être douteuse, il n'y a plus d'unité, et l'Église visible disparaît.
Au reste, malgré les artifices infinis d'une savante et catholique condescendance, remercions Bossuet d'avoir dit, dans ce fameux discours, que la puissance du Pape est une puissance suprême (3); que l'Eglise est {ondée sur son autorité (4), que dans la chaire de Saint-Pierre réside la plénitude de la puissance apostolique (5); que lorsque le Pape est atta- 1. Les puissances suprêmes (en parlant du Pape) veulent être instruites. (Sermon sur l'unité, II1« point.)
2. II« point.
3. Sermon sur l'unité de l'Eglise, Œuvres de Bossuet, t. VIII, p. 41.
LIVRE I, CHAPITRE XllI. 95 que, Vépiscopat tout entier (c'est-à-dire l'Ëgiise) est en péril (6); quil y a toujours quelque chose de paternel dans le Saint-Siège (1); quil peut tout, quoique tout ne soit pas convenable (2); que, dès V origine du christianisme, les papes ont toujours fait projession, en luisant observer les lois, de les observer les premiers (3); qu'ils entretiennent Vunité dans tout le corps, tantôt par d'injlexibles décrets, et tantôt par de sages tempéraments (4); que les évêques n'ont tous ensemble quune même chaire, par le rapport essentiel qu'ils ont tous avec la chaire unique où saint Pierre et ses successeurs sont assis; et qu'ils doivent en conséquence de cette doctrine, agir tous dans l'esprit de Vunité catholique,en sorte que chaque évêque ne dise rien, ne fasse rien, ne pense rien que VÉglise universelle ne puisse avouer (5); que la puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son partage; au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous, et sans exception, emporte la plénitude (6); que la chcdre éternelle ne connaît point d'hérésie (7); que la foi romaine est touiours la foi de l'Eglise; que l'Eglise romaine est toujours vierge; et que toutes les hérésies ont reçu d'elle ou le premier coup, ou le coup mortel (8); que la marque la plus évidente de l'assistance que le Saint-Esprit donne à cette mère des Églises, c'est de la rendre si luste et si modérée, que jamais elle n'eut mis les excès parmi les dogmes (9).
Remercions Bossuet de ce qu'il a dit, et tenons-lui compte, surtout, de ce qu'il a empêché, mais sans oublier, que, tandis que nous ne parlerons pas plus clair qu'il ne s'est permis de le faire dans ce discours, l'unité qu'il a si éloquemment recommandée et célébrée se perd dans le vague, et ne fixe plus la croyance.
Leibnitz, le plus grand des protestants, et peut-être le plus grand des hommes dans l'ordre des sciences, objectait à ce même Bossuet, en 1690, qu'on n'avait pu convenir encore dans V Eglise romaine du vrai suiet ou siège radical de V inlaiUihilité; les uns la plaçant dans le Pape, les autres dans le concile, quoique sans Pape, etc. (1).
Tel est le résultat du système fatal adopté par quelques théologiens au sujet des conciles, et fondé principalement sur un fait unique, mal entendu et mal expliqué, précisément parce qu'il est unique. Ils exposent le dogme capital de l'infaillibilité, en cachant le foyer où il faut la chercher., CHAPITRE XIV Examen d'une difficulté particulière qu'on élève contre les décisions des Papes.
Les décisions doctrinales des Papes ont toujours fait loi dans l'Église. Les adversaires de la suprématie pontificale, ne pouvant nier ce grand fait, ont cherché du moins à l'expliquer dans leur sens, en soutenant que ces décisions n'ont tiré leur force que du consentement de l'Église; et pour l'établir, ils observent que souvent, avant d'être reçues, elles ont été examinées dans les conciles avec connaissance de cause. Bossuet, surtout, a fait un effort de raisonnement et d'érudition pour tirer de cette considération tout le parti possible.
Et en effet, c'est un paralogisme assez plausible que celui-ci: Puisque le concile a ordonné un examen préalable d'une constitution du Pape, c'est une 1. Voyez sa correspondance avec Bossuet.
LIVRE I, CHAPITRE XIV. 97 preuve quil ne la regardail pas comme décisive. Il est donc utile d'éclaircir cette difficulté.
La plupart des écrivains français, depuis le temps surtout où la manie des constitutions s'est emparée des esprits, partent tous, même sans s'en apercevoir, de la supposition d'une loi imaginaire, antérieure à tous les faits et qui les a dirigés; de manière que si le Pape, par exemple, est souverain dans l'Église, tous les actes de l'histoire ecclésiastique doivent l'attester en se pliant uniformément et sans effort à cette supposition, et que, dans la supposition contraire, tous les faits de même doivent contredire la souveraineté.
Or, il n'y a rien de si faux que cette supposition, et ce n'est point ainsi que vont les choses: jamais aucune institution importante n'a résulté d'une loi, et plus elle est grande, moins elle écrit. Elle se forme elle-même par la conspiration de mille agents, qui presque toujours ignorent ce qu'ils font; en sorte que souvent ils ont l'air de ne pas s'apercevoir du droit qu'ils établissent eux-mêmes. L'institution végète ainsi insensiblement à travers les siècles: Crescit occulto velut arbor sevo; c'est la devise éternelle de toute grande création politique ou religieuse. Saint Pierre avait-il une connaissance distincte de l'étendue de sa prérogative et des questions qu'elle ferait naître dans l'avenir? Je l'ignore. Lorsque, après une sage discussion, accordée à l'examen d'une question importante à cette époque, il prenait le premier la parole au concile de Jérusalem, et que toute la multitude se tut (1), saint Jacques même n'ayant parlé à son tour, du haut de son siège patriarcal, que pour confirmer ce que le chef des apôtres venait de décider, saint Pierre agissait-il avec ou en vertu d'une connaissance claire et distincte de sa prérogative; ou bien, en créant à son caractère ce magnifique témoignage, n'agissait-il que par un mouvement intérieur séparé de toute contemplation rationnelle? Je l'ignore encore.
On pourrait, en théorie générale, élever des questions curieuses; mais j'aurais peur de me jeter dans les susceptibilités, et d'être nouveau au lieu d'être neuf, ce qui me fâcherait beaucoup: il vaut mieux s'en tenir aux idées simples et purement pratiques.
L'autorité du Pape dans l'Ëglise, relativement aux questions dogmatiques, a toujours été marquée au coin d'une extrême sagesse; jamais elle ne s'est montrée précipitée, hautaine, insultante, despotique. Elle a constamment entendu tout le monde, même les révoltés, lorsqu'ils ont voulu se défendre. Pourquoi donc se serait-elle opposée à l'examen d'une de ses décisions dans un concile général? Cet examen repose uniquement sur la condescendance des Papes, et toujours ils l'ont entendu ainsi. Jamais on ne prouvera que les conciles aient pris connaissance, comme juges proprement dits, des décisions dogmatiques des Papes, et qu'ils se soient ainsi arrogé le droit de les accepter ou de les rejeter.
Un exemple frappant de cette théorie se tire du concile de Chalcédoine, si souvent cité. Le Pape y permit bien que sa lettre fût examinée, et cependant jamais il ne maintint d'une manière solennelle Virréformahilité de ses jugements dogmatiques.
Pour que les faits fussent contraires à cette théorie, c'est-à-dire à la supposition de pure condescendance, il faudrait, comme le savent surtout les jurisconsultes, qu'il y eût à la fois contradiction de la part des Papes, et jugement de la part des conciles, ce qui n'a jamais eu lieu.
Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que les théologiens français sont les hommes du monde auxquels il conviendrait le moins de rejeter cette distinction.
Personne n'a plus fait valoir qu'eux le droit des évêques de recevoir les décisions dogmatiques du LIVRE I, CHAPITRE XIV. 99 Saint-Siège avec connaissance de cause, et comme juges de la {ai (1). Cependant aucun évêque- gallican ne s'arrogerait le droit de déclarer fausse et de rejeter comme telle une décision dogmatique du Saint-Père. Il sait que ce jugement serait un crime et même un ridicule.
Il y a donc quelque chose entre l'obéissance purement passive, qui enregistre une loi en silence, et la supériorité qui l'examine avec pouvoir de la rejeter. Or, c'est dans ce milieu que les écrivains gallicans trouveront la solution d'une difficulté qui a fait grand bruit, mais qui se réduit cependant à rien lorsqu'on l'envisage de près. Les conciles généraux peuvent examiner les décrets dogmatiques des Papes, sans doute, pour en pénétrer le sens, pour en rendre compte à eux-mêmes et aux autres, pour les confronter à l'Écriture, à la tradition et aux conciles précédents; pour répondre aux objections; pour rendre ces décisions agréables, plausibles, évidentes à l'obstination qui les repousse; pour en iuger, en un mot, comme l'Église gallicane juge une constitution dogmaticrue du Pape avant de l'accepter.
A-t-eiie le droit de iuger un de ses décrets dans toute la force du terme, c'est-à-dire de l'accepter ou de le rejeter, de le déclarer même hérétique, s'il y échoit? Elle répondra non; car enfin le premier de SCS attributs, c'est le bon sens (2).
1. Ce droit fut exercé dans l'afi'aire de Fénelon avec une pompe tout à fait amusante.
2. Bercastel, dans son Histoire ecclésiastique, a cependant trouvé un moyen 1res ingénieux de mettre les évéques à l'aise, et de leur conférer le pouvoir de juger le Pape. Le jugement dles évéques, dil-il, 7ie s'exerce point sur le jugement du Pape, mais sur les ynatières qu'il a jugées. De manière que, si le Souverain Pontife a décidé, par exemple, qu'une telle proposition est scandaleuse et hérétique, les évéques français ne peuveat dire qu'il s'est trompé [nefas]: ils peuvent seulement décider que la proposition est édifiante et ortliodoxe. « I.es évéques, continue le même écrivain, consultent les mêmes règles que le << l'ape, l'Ecriture, la tradition, et spécialement la tradition de leurs propres « ÈuUses, afin d'examiner et de prononcer, selon la mesure d'autorité qu'ils ont « reçue de Jésus-Christ, si la doctrine proposée lui est conforme ou contiaire. » Mais, puisqu'elle n'a pas droit de juger, pourquoi discuter? Ne vaut-il pas mieux accepter humblement et sans examen préalable une détermination qu'elle n'a pas droit de contredire? Elle répondra encore NON, et toujours elle voudra examiner.
Eh bien! qu'elle ne nous dise plus que les décisions dogmatiques des Souverains Pontifes, prononcées ex calhecira, ne sont pas sans appel, puisque certains conciles en ont examiné quelques-unes avant de les changer en canons.
Lorsqu'au commencement du siècle dernier, Leibnitz, correspondant avec Bossuet sur la grande question de la réunion des Églises, demandait, comme un préliminaire indispensable, que le concile de Trente fût déclaré non œcuménique, Bossuet, justement inflexible sur ce point, lui déclare cependant que tout ce qu'on peut faire pour faciliter le grand œuvre, c'est de revenir sur le concile par voie d'explication. Qu'il ne s'étonne donc plus si les Papes ont permis quelquefois qu'on revînt sur leurs décisions par voie d'explication.
Le cardinal Orsi lui adresse sur ce sujet un argument qui me paraît sans réplique: « Les Grecs nous accusaient, dit-il, en commençant (( par l'exposition des faits, d'avoir décidé la ques-« tion sans eux, et ils en appelaient à un concile « général. Sur cela le Pape Eugène leur disait: Je « vous propose le choix entre quatre partis: 1° Etes-(( vous convaincus, par toutes les autorités que nous (( avons citées, que le Saint-Esprit procède du Père « et du Fils? la question est terminée. 2° Si vous « nêtes pas convaincus, dites-nous de quel côté la « preuve vous parait {aihle, afin que nous puissions « ajouter à nos preuves, et porter celles de ce dogme (Hist. de l'Éfflise, t. XXIV, p. 93, citée par M. de Barrai, n» 31, p. 305.) Cette théorie de Bercastel prêterait le flanc à des réflexions sévères, si l'on ne savait pns qu'elle n'était, de la part de l'estimable auteur, qu'un innocent artifice pour échapper aux parlements et faire passer le reste.
« iusquà Vévidence. 3° Si vous avez de votre côté des « textes (avorables à votre sentiment, citez-les. Si (( tout cela ne vous suit pas, venons-en à un concile « général. Jurons tous, Grecs et Latins, de dire librece ment la vérité, et de nous en tenir à ce qui paraîtra « vrai au plus grand nombre (1). » Orsi dit donc à Bossuet: Ou convenez que le concile de Lyon (le plus général de tous les conciles généraux) ne fut pas œcuménique, ou convenez que V examen fait des lettres des Papes dans un concile ne prouve rien contre V infaillibilité, puisqu'on consentit à ramener, et qu'en e//ef on ramena sur le tapis, dans le concile de Florence, la question décidée dans celui de Lyon (2).
Je ne sais ce que la bonne foi pourrait répondre à ce qu'on vient de lire; quant à l'esprit de contention, aucun raisonnement ne saurait l'atteindre: attendons qu'il lui plaise de penser sur les conciles comme les conciles.
CHAPITRE XV Infaillibilité de fait.
Si du droit nous passons aux faits, qui sont la pierre de louche du droit, nous ne pouvons nous empêcher de convenir que la chaire de Saint-Pierre, considérée dans la certitude de ses décisions, est un phénomène naturellement incompréhensible. Réponi. Jusjurandum demus, Latini pariter ac Grxci...Proferatur libère Veritas per juramentum, et quod pluribus videbitur, hoc amplectemur, et nos et vos.
2. Jes Angusf. Orsi De Irreform. Rom. Pontifie, in definiendis fidei con, trovemiis Judieio. (Romae, 1772, 3 vol. in-4, t. I, lib. I, cap. xxxvii, arl. I. p. 81.) On a vu même très souvent, dans l'Eglise, les évèques d'une Eglise nationale, et môme encore des évêques particuliers, confirmer les décrets des conciles généraux. Oi-si en cite des exemples tirés des quatrième, cinquième et sixième conciles généraux. {Ibid., lib. II, cap. I, art. civ., p. 104.)
6.
daiit à toute la terre depuis dix-huit siècles, combien de fois les Papes se sont-ils tromi^és incontestablement? Jamais. On leur fait des chicanes, mais sans pouvoir jamais alléguer rien de décisif.
Parmi les protestants et en France même, comme je l'ai observé souvent, on a amplifié l'idée de l'infaillibilité, au point d'en faire un épouvantail ridicule; il est donc bien essentiel de s'en former une idée nette et parfaitement circonscrite.
Les défenseurs de ce grand privilège disent donc et ne disent rien de plus, que le Souverain Pontife parlant à VEglise librement (1), et, comme dit l'école, ex cathedra, ne s'est jamais trompé et ne se trompera iamais sur la foi.
Par ce qui s'est passé jusqu'à présent, je ne vois pas qu'on ait réfuté cette proposition. Tout ce qu'on a dit contre les Papes pour établir qu'ils se sont trompés, ou n'a point de fondement solide, ou sort é\ idemment du cercle que je viens de tracer.