SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

French

Page 5 of 25

I. MiNEiA MESATCHNAïA. (Vies des Saints pour cliaque mois.) Elles sont divi-Fi'es en douze volume?, un pour chaque mois de l'année: ou en quatre, un pour trois mois. Aux vies des saints les dernières éditions ajoutent des hymnes et autres pièces, de manière que le tout serait peut-être nommé plus exactement Office des Suints. Moscou 1813, in-foL, 30 juin. Recueil en l'honneur des saints apôtres.

1. Saint Chrysostome traduit en slave, dans Je livre rituel de l'Eglise russe, intitulé Pholog. Moscou 1677, in-fol. C'est un abrégé de la vie des saints dont on fait l'otlice chaque jour de l'année. On y trouve aussi des fermons, des panégyriques de saint Clirysoslome et autres Pères de l'Eglise, des sentences tirf'es de leurs propres ouvrages, etc. La citation rappelée par cette note appartient à l'office du 29 juai. Elle est tirée du IIP sermon de saint Jean Chrysostome, pour la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul.

3. Saint Jean Chrysostome. Ihid. Second sermon.

4. Trio dpostin.ua. [liitualis liber quadi-agesimalis.) Ce livre contient les offices de l'Église russe, depuis le dimanche de la sepluagésime jusqu'au samedi saint. (Moscou, 1811, in-fol.) Le passage cité est tiré de l'office du jeudi de la deuxième semaine.

5. Pholog. {ubi sup7'a). 29 juin. 1", IP et IIP discours de saint Jean Chrysostome.

6. Natchalo phavoslavaiia. Le pholog., d'après saint Jean Chrysost., ibid. 29 iuin.

L'Église russe, qui parle en termes si magnifiques du prince des apôtres, n'est pas moins diserte sur le compte de ses successeurs; j'en citerai quelques exemples.

Premier et deuxième siècles. — « Après la mort « de saint Pierre et de ses deux successeurs, Clément (( tint sagement à Rome le gouvernail de la barque, (( qui est VEglise de Jésus-Christ (!); et dans une « hymne en l'honneur de ce même Clément, l'Église « russe lui dit: Martyr de Jésus-Christ, disciple de (( Pierre, tu imitas ses vertus divines, et te montras (( ainsi le véritable héritier de son trône (2). » Quatrième siècle. — Elle dit au pape saint Sylvestre: (( Tu es le chef du sacré concile; tu as illustré « le trône du prince de apôtres (3); divin chef des « saints évêques, tu as confirmé la doctrine divine, (( tu as fermé la bouche impie des hérétiques (4). » Cinquième siècle. — Elle dit à Léon: « Quel nom (( te donnerai~ie aujourd'hui? Te nommerai-je le « héros merveilleux et le ferme appui de la vérité; « le vénérable chef du suprême concile (5); le succes-« seur au trône suprême de saint Pierre; Vhéritier « de Vinvincible Pierre et le successeur de son Septième siècle. — Elle dit à saint Martin: « Tu « honoreras le trône divin de Pierre, et c'est en main-« tenant VEglise sur cette pierre inébrcudable, que tu a as illustré ton nom (Ty. Très glorieux maître de (( toute doctrine orthodoxe; organe véridique des pré-(( ceptes sacrés (8), autour duquel se réunirent tout le i. MiNEU MRSATCHNAïA. OfficG du 15 janvier. Kondak (hymne). Slroiih. II.

2. MiNEi TCHETHiKi. C'csl la Vîc des Saints, par Demilri Rotofski, qui est un saint de l'Église russe (Moscou, 1815;, ^onovemhre. Vie de saint Clément, pape et martyr.

3. MiNEiA MESATCHNAïA. t^ novembre. Hymne VIII, îo;ji.o;.

4. Ibid., 2 janvier. S. Sylvestre, pape. Hymne II.

5. Iliid., 18 février. S. Léon, pape. Hymne VIII. — Jbid. extrait du IVe dise, au concile de Chalcédoine.

6. Jbid., 18 février. Hymne VIII, strophes I"-*^ et VII% îpixo;. l.Ibid., 14 avril. Saint Martin, pape, hymne VIII,!çiao;.

8. Pholog. 10 avril. Siichiri (C'au/i^.), hymne Vlll.

(( sacerdoce et toute Vorthodoxie, pour anathéma-« User Vhérésie (1). » Huitième siècle. — Dans la vie de saint Grégoire II, un ange dit au saint pontife: « Dieu t'a (( appelé pour que tu sois Vévêque souverain de son (( Eglise, et le successeur de Pierre, le prince des Ailleurs, la même Église présente à l'admiration des fidèles la lettre de ce saint pontife, écrivant à l'empereur Léon l'Isaurien, au sujet du culte des images: <( C'est pourquoi nous, comme revêtus de la « puissance et de la souveraineté (godspodstvo) de (K saint Pierre, nous vous défendons, etc. (3). » Et dans le même recueil qui a fourni le texte précédent, on lit un passage de saint Théodore Studite, qui a dit au Pape Léon III (4): « 0 toi, pasteur su-« prême de l'Église qui est sous le ciel, aide-nous (( dans le dernier des dangers; remplis la place de « Jésus-Christ! Tends-nous une main protectrice « pour assister notre Église de Constantinople! « Montre-toi le successeur du premier pontife de ton « nom. Il sévit contre l'hérésie d'Eutychès; sévis à (< ton tour contre celle des iconoclastes (5)! Prête « l'oreille à nos prières, d toi, chef et prince de Vapos-« tolat, choisi de Dieu même pour être le pasteur du <i troupeau parlant (6); car tu es réellement Pierre, « puisque tu occupes et que tu fais briller le siège de « Pierre! C'est à toi que Jésus-Christ a dit: Conlirme « tes frères. Voici donc le temps et le lieu d'exercer « tes droits. Aide- nous, puisque Dieu t'en a donné le (( pouvoir, car c'est pour cela que tu es le prince de 1. Pholog. 14 avril. Saint Martin, pape.

2. MiNEi TCHETHiKi. 12raars. Saint Grégoire, pape.

3. SoBORNic. In-fol. Moscou, 1804. C'est un recueil de sermons et d'épitres des Pères de l'Église, adopté pour l'usage de l'Église russe.

4. C'est ce même Théodore Studite qui est cité plus haut.

5. SoBOR.Nic. Vie de saint Théodore Studite, 11 nov.

7. SoBOHNic. Lettres de saint Théodore Studite, liv. II, Ep. xii.

Non contente d'établir ainsi la doctrine catholique par les confessions les plus claires, l'Église russe consent encore à citer des faits qui mettent dans tout son jour l'application de la doctrine.

Ainsi, par exemple, elle célèbre le pape saint Célestin, «■ qui, ferme par ses discours et par ses « œuvres dans la voie que lui avaient tracée les apô-<(. très, déposa Nestorius, patriarche de Constanti-« nople, après avoir mis à découvert dans ses lettres « les blasphèmes de cet hérétique (1); » Et le pape saint Agapet, « qui déposa ïhérétique « Aniime, patriarche de Constantinople, lui dit ana-« thème, sacra ensuite Mennas, personnage d'une « doctrine irréprochable, et le plaça sur le même (( siège de Constantinople (2); » Et le pape saint Martin, « qui s'élcmça comme un « lion sur les impies, sépara de VEglise de Jésus-<( Christ Cyrius, patriarche d'Alexandrie; Serge, « patriarche de Constantinople; Pyrrhus et tous « leurs adhérents (3). » Si Ton demande comment une Église qui récite tous les jours de pareils témoignages nie cependant avec obstination la suprématie du Pape, je réponds qu'on est mené aujourd'hui par ce qu'on a fait hier; qu'il n'est pas aisé d'effacer les liturgies antiques, et qu'on les suit par habitude, et même en les contredisant par système; qu'enfin les préjugés à la fois les plus aveugles et les plus incurables sont les préjugés religieux. Dans ce genre, on n'a droit de s'étonner de rien. Les témoignages, au reste, sont d'autant plus précieux, qu'ils frappent en même temps sur l'Église grecque, mère de l'Église russe, qui n'est plus sa fille (4). Mais les rites et les livres 1. PnoLOG 8 avril. Saint Célestin, pape.

i. Ibid. Salut Agapet, pape.— Article répété 25 août. Saint Mennas ou Minnas\ suivant la prononciation grecque moderne, représentée par l'orthographe slave.

3. MiNEiA. MESATCHN.^iA. 14 avril. Saint Martin, pape.

4. Il est assez commun d'entendre confondre dans les conversations l'Église russe et l'Eglise grecque. Rien cependant n'est plus évidemment faux. La prel liturgiques étant les mêmes, un homme passablement robuste perce aisément les deux Églises du même coup, quoiqu'elles ne se touchent plus.

On a \\i d'ailleurs, parmi la foule de témoignages accumulés dans les chapitres précédents, ceux qui concernent l'Église en particulier: sa soumission antique au Saint-Siège est au rang de ces faits historiques quïl n'y a pas moyen de contester. Il y a même ceci de particulier, que le schisme des Grecs n'ayant point été une affaire de doctrine, mais de pur orgueil, ils ne cessèrent de rendre hommage à la suprématie du Souverain Pontife, c'est-à-dire de se condamner eux-mêmes jusqu'au moment où ils se séparèrent de lui, de manière que l'Église dissidente, mourant à l'unité, l'a confessée néanmoins par ses derniers soupirs.

Ainsi, l'on vit Photius s'adresser au pape Nico las P'", en 859, pour faire confirmer son élection; l'empereur Michel demander à ce même Pape des légats pour rélormer FÉglise de C. P., et Photius luimême tâcher encore, après la mort d'Ignace, de raière fut, à la vérité, dans son principe, province du patriarcat grec; mais il lui est arrivé ce qui arrivera nécessairement à toute Église non catholique, qui, par la seule force des choses, finira toujours par ne dépendre que de son souverain temporel. On parle beaucoup de la suprématie anglicane; cependant elle n'a rien de particulier à l'Angleterre, car on ne citera pas une seule Église séparée qui ne soit pas sous la domination absolue de la puissance civi!e. Parmi les catholiques mêmes, n'avous-nous pas vu l'Église gallicane humiliée, entravée, asservie par les grandes magistratures, à mesure et en proportion juste de ce qu'elle se laissait follement émanciper envers la puissance pontificale? 11 n'y a donc plus d'Eglise grecque hors de la Grèce, et celle de Russie n'est pas plus grecque qu'elle n'est cophte ou arménienne. Elle est seule dans le monde chrétien, non moins étrangère au Pape qu'elle méconnaît, qu'au patriarche grec, qui passerait pour un insensé s'il s'avisait d'envoyer un ordre quelconque à Saint-Pétersbourg. L'ombre même de toute coordination religieuse a disparu pour les Russes avec leur patriarche; l'Eglise de ce grand peuple, entièrement solée, n'a plus même de chef spirituel qui ait un nom dans l'histoire ecclésiastique. Quant au saint synode, on doit professer, à l'égard de chacun de ses membres pris à part, toute la considération imaginable; mais en les contemplant en corps, on n'y voit plus que le consistoire national perfectionné par la présence d'un représentant civil du prince qui exerce précisément sur ce comité ecclésiastique la même suprématie que le souverain exerce sur l'Eglise en général.

LIVRE I, CHAPITRE X. io séduire Jean Mil, pour en obtenir cette confirmation qui lui manquait (1).

Ainsi, le clergé de C. P. en corps recourait au pape Etienne en 8S6, reconnaissait solennellement sa suprématie,et lui demandait, conjointement avec l'empereur Léon, une dispense pour le patriarche Etienne, frère de cet empereur, ordonné par un schismatique (2).

Ainsi l'empereur romain qui avait créé son fils Théophilacte patriarche à l'âge de seize ans recourut en 993 au pape Jean XII pour en obtenir les dispenses nécessaires, et lui demander en même temps que le paUium fût accordé par lui au patriarche, ou plutôt à l'Ëglise de C. P., une fois pour toutes, sans qu'à l'avenir chaque patriarche fût obligé de le demander à son tour (3).

Ainsi, l'empereur Basile, en l'an 1019, envoyait encofe des ambassadeurs au pape Jean XX, afin d'en obtenir, en fa\eur du patriarche de C. P., le titre de patriarche œcuménique à l'égard de l'Orient, comme le Pape en [ouissait sur toute la terre (4).

Etrange contradiction de l'esprit humain! Les Grecs reconnaissaient la souveraineté du Pontife romain en lui demandant des grâces; puis ils se séparaient d'elle parce qu'elle leur résistait: c'était la reconnaître encore, et se confesser expressément rebelles en se déclarant indépendants.

Saint François de Sales terminera ce chapitre. Il eut jadis l'ingénieuse idée de réunir les différents titres que l'antiquité ecclésiastique a donnés aux Souverains Pontifes et à leur siège. Ce tableau est piquant, et ne peut manquer de faire une grande impression sur les bons espriis.

1. Maimbourg. Hist. du schisme des Grecs, t. [, liv. I, an 859. Ibid. Le Pape dit dans sa lettre qu ayant le pouvoir et l'autorité de dispenser des décrets des conciles et des Popes ses prédécesseurs, pour de justes raisons, etc. (Joh. Epist. CXCIX. ce et CGII, t. IX. Conc, edit. Par.)

Le Pape est donc appelé: Le très saint Evêque de l'Eglise catholique.

Le très saint et très heureux Patriarche.

Le très heureux Seigneur.

Le Patriarche universel.

Le chef de l'Eglise du monde.

L'Evêque élevé au faîte apostolique.

Le Père des Pères.

Le Souverain Pontife des Evêques.

Le Souverain Prêtre.

Le Prince des Prêtres.

Le Préfet de la maison de Dieu, et le Gardien de la Vigne du Seigneur.

Le Vicaire de Jésus-Christ, le Confirmateur de la Foi des chrétiens.

Le Grand Prêtre - Le Souverain Pontife.

Le Prince des Evêques.

L'Héritier des Apôlres.

Abraham par le patriarcat.

Melchisédech par l'ordre.

Moïse par l'autorité.

Samuel par la juridiction.

Pierre par la puissance.

Christ par l'onction.

Le Pasteurde la Bergeriede Jésus-Christ.

Le Porte-Clef de la Maison de Dieu.

Le Pasteur de tous les Pasteurs.

Le Pontile appelé à la plénitude de la puissance.

Saint Pierre fut la Bouche de Jésus- Christ.

La Bouche et le Chef de l'Apostolat.

La Chaire et l'Eglise principale.

L'Origine de l'unité sacerdotale.

Le Lien de l'unité.

L'Eglise où réside la puissance principale {potenlior Principalitas).

L'Eglise, Racine, Matrice de toutes les autres.

Le siège sur lequel le Seigneur a construit l'Eglise universelle.

Le Point cardinal et le Chef de toutes les Eglises.

Le Refuge des Evêques.

Le Siè^'e suprême apostolique.

L'Eglise présidente.

Concile de Soissons, de 300 evêques.

Ibid., t. VII, Concil.

S. August. Epist. XCV.

S. Léon P., Epist. LXII.

Innoc. ad PP. Concil. milevit.

S. Cyprien, Epi>it. III, XII.

Concil. de Chalcéd., sess. III.

Idem, inprsef.

Concil. de Chalcéd., sess. XVI.

Etienne, evêque de Carthage.

Concile de Carthage, Epist. ad Damasum.

S. Jérôme, Prsef. in Evang. ad Da masum.

Valentinien, et avec lui toute l'antiquité.

Concil. de Chalcéd., in Epist. ad Theod. imper.

Ibid.

S. Bernard, lib. De Consid.

S. Ambroise, in I Tim. III.

Concil. de Chalcéd., Epint. ad Leonem.

S. Bernard. Epist. XC.

Id. ibid., et in lib. De Consid.

Ibid.

Ibid.

Id., lib. II, De consid.

Ibid.

Ibid.

S. Chrysosto7ne, Hom. II, iti divers.

serm. Orig., Hom. LV, in Matth. S. Cyprien, Epist. L V, ad Cornel. Id., Epist. III, 2. Id. ibid. IV, i.

Id. ibid., III, 8.

S. Anaclet, pape, Epist. ad omn. Episc. et Fidèles.

S. Damase, Epist. ad univ. Episc. S. Marcellin, B. Epist. ad Episc.

Antioch. Concil. d'Alex., Epist. ad Felic. P. S. Athanase. L'empereur Justin, in l. VIII, Cad., de sum, Trinit.

Le Siège suprême qui ne pou! être jugé par aucun autre. S. Léon, in Nat. SS. Apost.

L'Eglise proposée et préférée à toutes les autres. Victor d'Utique, in lib. de Perfect.

Le premier de tous les Sièges. 5. Prosper, in lib. de Ingrat, La Fontaine apostolique. 5. Ignace, Epiait, ad Rom., in subscr.

Le port très sûr de toute Communion catholique. Concile de Home, sous S. Gélase.

La réunion de ces différentes expressions est tout à fait digne de l'esprit lumineux qui distinguait le grand évêque de Genève. On a vu plus haut quelle idée sublime il se formait de la suprématie romaine. Méditant sur les analogies multipliées des deux Testaments, il insistait sur l'autorité du grand prêtre des Hébreux. « Le nôtre, dit saint François de Sales, « porte aussi sur sa poitrine VUrim et le Thummin, « c'est-à-dire la doctrine et la vérité. Certes, tout ce (( qui fut accordé à la servante Agar a bien dti l'être « à plus forte raison à l'épouse Sara (1). » Parcourant ensuite les différentes images qui ont pu représenter l'Eglise sous la plume des écrivains sacrés: « Est-ce une maison? dit-il. Elle est assise (( sur son rocher et sur son fondement ministériel, (( qui est Pierre. Vous la représentez-vous comme « une {amille? Voyez Notre-Seigneur qui paye le (( tribut comme chef de la maison, et d'abord après (( lui saint Pierre comme son représentant. L'Église (( est-elle une barque? Saint Pierre en est le véri-« table patron, et c'est le Seigneur lui-même qui me « l'enseigne. La réunion opérée par l'Église est-elle (( représentée par une pêche? Saint Pierre s'y mon-« tre le premier et les autres disciples ne pèchent (( qu'après lui. Veut-on comparer la doctrine qui (( nous est prêchée (pour nous retirer des grandes (( eaux) au filet d'un pécheur; c'est saint Pierre qui le jette; c'est saint Pierre qui le retire: les autres « disciples ne sont que ses aides; c'est saint Pierre I. Controverses de saint François de Sales. Discours XL, p. 2i7. J'ai cité les sources d'après lui. On ne peut avoir de doute sur un tel transcripleur; et d'ailleurs une vérification détaillée m'eût été impossible.

« qui présente les poissons à Notre-Seigneur. Vou-« lez-vous que l'Ëglise soit représentée par une « ambassade? saint Pierre est à la tête. Aimez-vous « mieux que ce soit un royaume; saint Pierre en (( porte les clefs. Voulez-vous enfin vous la repré-« senter sous l'image d'un bercail d'agneaux et de (( brebis? saint Pierre est le berger et le pasteur (( général sous Jésus-Christ (1). » Je n'ai pu me refuser le plaisir de faire parler un instant ce grand et aimable saint, parce qu'il me fournit une de ces observations générales si précieuses dans les ouvrages où les détails ne sont pas permis. Examinez l'un après l'autre les grands docteurs de l'Église catholique: à mesure que le principe de sainteté a dominé chez eux, vous les trouverez toujours plus fervents envers le Saint-Siège, plus pénétrés de ses droits, plus attentifs à les défendre. C'est que le Saint-Siège n'a encore contre lui que l'orgueil, qui est immolé par la sainteté.

En contemplant de sang-froid cette masse entraînante de témoignages, dont les différentes couleurs produisent dans un foyer commun le blanc de l'évidence, on ne saurait être surpris d'entendre un théologien français des plus distingués, nous confesser franchement quil est accablé par le poids des témoignages que Bellcu^min et d'autres ont rassemblés pour établir V inlaillibilité de VEglise romaine, mais quil n'est pas aisé de les accorder avec la déclaration de 1682, dont il ne lui est pas permis de s'écarter (2).

C'est ce que diront tous les hommes libres de préjugés. On peut sans doute disputer sur ce point comme on dispute sur tout, mais la conscience est 1. Controverses de saint François de Sales, dise. XII.

i. Non dissimulanduLm est in tania testimoniorum mole, qux Bellarminus et nia cnngerunt, nos recognoscere apostolicse Sedis seu Hom. Eccl. certam. et infaillibilem aiictoritatem; at longe difficilius et ea conciliare cnm dec/araiione cleri gallicani, a qua recedere non permitittur. (Tournely, Tract, de Eccl.^ pari. II, quaest. V, art. 3.)

LIVRE 1, CHAPITRE XI. 79 entraînée par le nombre et par le poids des témoi- CHAPITRE XI Sur quelques textes de Bossuel.

Des raisonnements aussi décisifs, des témoignages aussi précis, ne pouvaient échapper à l'excellent esprit de Bossuet; mais il avait des ménagements à garder;,et pour accorder ce qu'il devait à sa conscience avec ce qu'il croyait devoir à d'autres considérations, il s'attacha de toutes ses forces à la célèbre et vaine distinction du siège et de la personne.

Tous les Pontiles romains ensemble, dit-il, doivent être considérés comme la seule personne de saint Pierre, continuée, dans laquelle la foi ne saurait jamais manquer; que si elle vient à trébucher ou à tomber même chez quelques-uns (1), on ne saurait dire néanmoins quelle tombe iamais entièrement, puisquelle doit se relever bientôt; et nous croyons fermement que iamais il nen arrivera autrement dans toute la suite des Souverains Ponli[es, et jusqu'à la consomniation des siècles (2).

Quelles toiles d'araignée! Quelles subtilités indignes de Bossuet! C'est à peu près comme s'il avait dit que tous les empereurs romains doivent être considérés comme la personne d'Auguste, continuée; que 1. Que veut dire quelques-uns, s'il n'y a qu'une personne? et comment de plusieurs personnes faillihh'S peut-il résulter une seule personne infaillible?

2. Arcipicndi romani Pontifices tanqiiam una persona Pétri, in qita nun-QUAM fides Pétri de/iciat, at'/ue ut in aliquibus vacillet av.l concidat, non tamem déficit in totum qus statim revictura sit, ne porro aliter ad consummationem usque sseculi in tota Pontificum successione eventnrum esse certa fide credimus. (Bossuet, Defensio, etc., t. Il, p. 191 ) 11 n'y a pas un mot, dans toutes les phrases de Bossuet, qui exprime quelque chose de pn'cis. Que signifie trébucher? Oue signifie quelques-uns? Que signifie entièrement? Que signifie àientôt?

si la sagesse et Vlmmaniié ont paru quelquelois trébucher sur ce trône dans les personnes de quelquesuns, tels que Tibère, Néron, Caligula, etc., on ne saurait dire néanmoins qu elles aient iamais manqué ENTIÈREMENT, pulsqu cllcs devaient ressusciter bientôt dans celle des Antonin, des Trajon, etc.

Bossuet, cependant, avait trop de génie et de droiture, pour ignorer cette relation d'essence qui rattache l'idée de souveraineté à celle d'unité, et pour ne pas sentir qu'il est impossible de déplacer l'infaillibilité sans l'anéantir. Il se voyait donc obligé de recourir, à la suite de Vigor, de Dupin, de Noël Alexandre et d'autres, à la distinction du siège et de personne, et de soutenir Vindélectihilité en niant Vin-Icdllibilité (1). C'est l'idée qu'il avait déjà présentée avec tant d'habileté dans son immortel sermon sur l'unité (2). C'est tout ce qu'on peut dire sans doute, mais la conscience seule avec elle-même repousse ces subtilités, ou plutôt elle n'y comprend rien.

Un auteur ecclésiastique, qui "a rassemblé avec beaucoup de science, de travail et de gotàt, une foule de passages précieux relatifs à la sainte tradition, a remarqué fort à propos que la distinction entre les différentes manières d'indiquer le chef de VEglise nest qu'un subterfuge imagine par les novateurs, en vue de séparer V épouse de V époux...Les partisans du schisme et de l'erreur...ont voulu donner le change en trcmsportant ce qui regarde leur juge et le 1. « Que, contre la coutume de tous leurs prédécesseurs, un ou deux Souve-« rains Pontifes, ou par violence, ou par surprise, n'aient pas assez constamt' ment soutenu, ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi...Un -vais-« seau qui fend les eaux n'y laisse pas moins de vestiges de son passage. » (Serm. sur l'Unité, I" point.) — 0 grand homme! par quel texte, par quel exemple, par quel raisonnement élablissez-voiis ces subtiles distinctions? La foi n'a pas tant d'esprit. La vérité est simple, et d'abord on la sent.

2. De là vient encore que, dans tout ce sermon, il évite constamment de nommer le Pape ou le Souverain Pontife. C'est toujonrs le Saint-Sii^oe, le siège de saint Pierre, l'Eglise romaine. Rien de tout cela n'est visible; et néanmoins toute souveraineté qui n'est pas visible n'existe pas. C'est un être de raison.

LIVRE I, CHAPITRE XI. 81 centre visible de V unité à des noms abstraits, etc. (1).

C'est le bon sens en personne qui s'exprime ainsi; mais, à s'en tenir même à l'idée de Bossuet, je voudrais lui faire un argument ad hominem; je lui dirais: Si le Pontife abstrait est inlaillible, et s'il ne peiif broncher dans la personne d'un individu, sans se relever avec une telle prestesse qu'on ne saurait dire qu'il est tombé, pourquoi ce grand appareil de concile oecuménique, de corps épiscopal, de consentement de FÉglise? Laissez relever le Pape, c'est Va[laire d'une minute. S'il pouvait se tromper pendant le temps seulement nécessaire pour convoquer un concile œcuménique, ou pour s'assurer du consentement de l'Eglise universelle, la comparaison au vaisseau clocherait un peu (2).

La philosophie de notre siècle a souvent tourné en ridicule ces récdistes du xii^ siècle, qui soutenaient l'existence et la réalité des universaux, et qui ensanglantèrent plus d'une fois l'école dans leurs combats avec les nominaux, pour savoir si c'était l'homme ou Vhumanité qui étudiait la dialectique, et qui donnait ou recevait des gourmades; mais ces réalistes, qui accordaient l'existence aux universaux, avaient au moins l'extrême bonté de ne pas l'ôter aux individus. En soutenant, par exemple, la réalité de l'éléphant abstrait, jamais ils ne l'ont chargé de nous fournir l'ivoire; toujours ils nous ont permis de le demander aux éléphants palpables que nous avions sous la main.

Les théologiens réalistes dont je parle sont plus hardis; ils dépouillent les individus des attributs dont ils parent l'universel; ils admettent la souveraineté d'une dynastie dont aucun membre n'est souverain.

Rien cependant n'est plus contraire que cette 1. Principes de la doctrine catholique, in-8, p. 235. L'eslimable luileur, qui n'est point anonyme pour moi, évite de nommer personne, à cause sans doute de la puissance des noms et des pr^jugds qui l'environnaient; mais on voit assez de quoi il croyait avoir à se plaindre.

X'^yg'fé 82 DU PAPK.

théorie au système divin (s'il est permis de s'exprimer ainsi) qui se manifeste dans l'ensemble de la religion. Dieu qui nous a faits ce que nous sommes, Dieu qui nous a soumis au temps et à la matière, ne nous a pas livrés aux idées abstraites et aux chimères de l'imagination. Il a rendu son Eglise visible, afin que celui qui ne veut pas la voir soit inexcusable; sa grâce même, il l'a attachée à des signes sensibles. Ou'y a-t-il de plus divin que la rémission des péchés? Dieu, cependant, a voulu, pour ainsi dire, la matérialiser en faveur de l'homme. Le fanatisme et l'enthousiasme ne sauraient se tromper eux-mêmes en se fiant aux mouvements intérieurs; il faut au coupable un tribunal, un juge et des paroles. La clémence divine doit êîre sensible pour lui, comme la justice d'un tribunal humain.

Comment donc pourrait-on croire que sur le point fondamental Dieu ait dérogé à ses lois les plus évidentes, les plus générales, les plus humaines? Il est bien aisé de dire: Il a plu au Saint-Esprit et à nous. Le quaker dit aussi qu'il a VEsprit, et les puritains de Cromwel le disaient de même. Ceux qui parlent au nom de l'Esprit-Saint doivent le montrer; la colombe mystique ne vient point se reposer sur une pierre fantastique; ce n'est pas ce qu'elle nous a promis.

Que si quelques grands hommes ont consenti à se placer dans les rangs des inventeurs d'une dangereuse chimère, nous ne dérogerons point au respect qui leur est dû, en observant qu'ils ne peuvent déroger à la vérité.

Il y a, d'ailleurs, un caractère bien honorable pour -eux, qui les discerne à jamais de leurs tristes collègues: c'est que ceux-ci ne posent un principe faux qu'en faveur de la révolte; au lieu que les autres, entraînés par des accidents humains, je ne saurais pas dire autrement, à soutenir le principe, refusent néanmoins d'en tirer les conséquences, et ne savent pas désobéir.

LIVRE I, CnAPITRE XI. 83 On ne saurait croire, du reste, clans quel embarras se jettent les partisans de la puissance abstraite, afin de lui donner la réalité dont elle a besoin pour agir. Le mot cVÉglise figure dans leurs écrils comme celui de nation dans ceux des révolutionnaires français.

Je laisse à part les hommes obscurs, dont l'embarras n'embarrasse pas; mais qu'on lise, dans les Nouveaux Opuscules de Fleury, la conversation intéressante de Bossuet et l'évêque de Tournay (Choiseul-Praslin), qui nous a été conservée par Fénelon (1); on y verra comment l'évêque de Tournay pressait Bossuet, et le conduisait par force de Vinclélectibilité à Vinlaillibilité. Mais le grand homme avait résolu de ne choquer personne, et c'est dans ce système invariablement suivi que se trouve l'origine de ces angoisses pénibles qui versèrent tant d'amertume sur ses derneirs jours.

Il faut avoir le courage d'avouer qu'il est un peu fatigant avec ses canons, auxquels il revient toujours.

Nos anciens docteurs, dit-il, ont tous reconnu d'une même voix dans la chaire de Saint-Pierre (il se garde bien de dire dans la personne du Souverain Pontife) la plénitude de la puisscmce apostolique. C'est un point décidé et résolu. Fort bien, voilà le dogme. Mais, continue-t-il, [7s demandent seulement quelle soit réglée dans son exercice par les caxons (2).

Mais, premièrement, les docteurs de Paris n'ont pas plus de droit que d'autres d'exiger telle ou telle chose du Pape; ils sont sujets comme d'autres, et obligés comme d'autres de respecter ses décisions souveraines. Ils sont ce que sont tous les docteurs du monde catholique.

A qui en veut d'ailleurs Bossuet, et que signifie cette restriction: Mais ils demandent, etc.? Depuis quand les Papes ont-ils prétendu gouverner sans lois? Le plus frénétique ennemi du Saint-Siège 2, Sermon sur l'unité, II' poii.t.

n'oserait pas nier, l'histoire, à la main, que sur aucun trône de l'univers il ait existé, compensation faite, plus de sagesse, plus de verlu et plus de science que sur celui des Souverains Pontifes (1). Pourquoi donc n'aurait-on pas autant et plus de confiance en cette souveraineté qu'en toutes les autres, qui jamais n'ont prétendu gouverner sans lois?

Mais, dira-t-on sans doute, si le Pape venait à abuser de son pouvoir? C'est avec cette objection puérile qu'on embrouille la question et les consciences.

Et si la souveraineté temporelle abusait de son pouvoir, que lerait-on? C'est absolument la même question. On se crée des monstres pour les combattre. Lorsque l'autorité commande, il n'y a que trois partis à prendre: l'obéissance, la représentation et la révolte, qui se nomme hérésie dans l'ordre spirituel, et révolution dans l'ordre temporel. Une assez belle expérience vient de nous apprendre que les plus grands maux résultant de l'obéissance n'égalent pas la millième partie de ceux qui résultent de la révolte. Il y a d'ailleurs des raisons particulières en faveur du gouvernement des Papes. Comment veut-on que des hommes sages, prudents, réservés, expérimentés par nature et par nécessité, abusent du pouvoir spirituel, au point de causer des maux incurables? Les représentations sages et mesurées arrêteraient toujours les Papes qui auraient le malheur de se tromper. Nous venons d'entendre un protestant estimable avouer franchement qu'un recours juste, fait aux Papes, et 1. 0 Le Pane est ordinairement uu homme de grand savoir et de grande « vertu, parvenu à la maturité de l'âge et de l'expérience, qui a rarement ou « vanité ou plaisir à satisfaire aux dépens de son peuple, et n'est embarrassé « ni de femme, ni d'enfants...» (Addissnn, Siippl. aux voyages de Misson p. 126.) Et Gibbon convient, avec la même bonne foi, que « si l'on calcule de « sang-froid les avantages et les défauts du gouvernement ecclésiastique, on « peut le louer, dans son état actuel, comme une administration douce, dé-« cente et paisible, qui n'a pas à craindre les dangers d'une minorité, ou la « fougue dun jeune prince; qui n'est point minée par le luxe, et qui est affran-« chie des malheurs de la guerre. » {De la Décad., tome XUI, chap. lxx, p. 2t0.) Ces deux textes peuvent tenir lieu de tous les autres, et ne sauraient être contredits par aucun homme de bonne foi.

LIVRE I. CHAPITRE XI. 85 cependant méprisé par eux, était un phénomène inconnu dans l'histoire. Bossuet, proclamant la même vérité dans une occasion solennelle, confesse qu'il y a touiours eu quelque chose de paternel dans le Saint-Siège (1).

Un peu plus haut il venait de dire: Comme ça toujours été la coutume de l'Eglise de France de pro poser LES canons (2), ça touiours été la coutume du Saint-Siège d'écouter volontiers de tels discours.

Mais s'il y a toujours eu quelque chose de paternel dans le gouvernement du Saint-Siège, et si c'a toujours été sa coutume d'écouter volontiers les Eglises particulières qui lui demandent des cernons, que signifient donc ces craintes, ces alarmes, ces restrictions, ce fatigant et interminable appel aux canons t On ne comprendra jamais parfaitement le sermon si justement célèbre Sur l'unité de l'Eglise, si l'on ne se rappelle constamment le problème difficile que Bossuet s'était proposé dans ce discours. Il voulait établir la doctrine catholique sur la suprématie romaine, sans choquer un auditoire exaspéré, qu'il estimait très peu, et qu'il croyait trop capable de quelque folie solennelle. On pourrait désirer quelquefois plus de franchise dans ses expressions, si l'on perdait de vue en instant ce but général.

Que veut-il dire, par exemple, lorsqu'il nous dit (IP point): La puissance qu'il faut reconnaître dans le Saint-Siège est si haute et si éminente, si chère el si vénérable à tous les fidèles, qu'il n'y a rien au-dessus de TOUTE l'Eglise catholique ensemble?